complications.
Ceux qui étaient entraînés par le courant et dont les protestations
se perdaient dans les criailleries des partis, se demandaient avec
anxiété dans quels dangers inextricables on allait se précipiter. Où
étaient les armées? Où étaient les forces navales? Et, surtout,
avait-on les ressources financières exigées pour faire face aux
impérieuses nécessités? Et encore, cette nouvelle perspective de
l'embargo, n'allait-elle pas réveiller les vieilles dissensions et
ajouter la menace d'une guerre civile aux charges de la guerre
étrangère?
John Randolph se fit l'interprète de ces craintes en s'écriant, en
plein Congrès! «...Faire la guerre sans argent, sans soldats, sans
flotte! Faire la guerre quand vous n'avez pas le courage, tandis que
vos lèvres profèrent le cri de guerre, de lever des taxes de
guerre!... Quand tout votre courage se consume à prendre des
résolutions! Le peuple ne vous suivra pas!»...
Les partisans de la guerre immédiate assuraient, au contraire, que,
dans un délai de soixante jours, tout serait prêt. Pour Johnson,
l'opposition faite au gouvernement était une opposition torie qui ne
répondait qu'aux intérêts commerciaux des États de l'Est, le long
des côtes, où tous les ports allaient être réduits à une inactivité
déplorable. Les États de l'Ouest, par contre, se laissaient aller à
des entraînements d'une nature plus élevée. Là, les vieux
ressentiments contre la domination anglaise se réveillèrent avec
vivacité. Calhoum alla jusqu'à prétendre que, quatre semaines après
la déclaration de guerre, tout le Haut-Canada et une partie du
Bas-Canada redeviendraient la possession des États-Unis. Grundy
affirma qu'à partir de ce moment il n'y aurait plus aucune
distinction entre fédéralistes et républicains, mais que tous les
citoyens américains seraient unis dans ce soulèvement contre
l'Angleterre, soulèvement légitime et nécessaire qui serait le
couronnement de la guerre de l'indépendance, en donnant aux
États-Unis l'indépendance définitive.
Comme toujours, deux partis étaient en présence: le parti de la paix
sacrifiait volontiers la dignité du pays aux intérêts du commerce;
le parti de la guerre, qui représentait, en somme, la politique
nationale, dont l'application et le triomphe pouvaient seuls
préparer au pays un avenir de grandeur et de puissance. Les
hostilités avec l'Angleterre étaient, en effet, la conséquence
logique, quasi inéluctable, des luttes antérieures; de même que la
bataille livrée dans les plaines d'Abraham avait abouti à la
déclaration de l'indépendance, de même cette déclaration de
l'indépendance qui, dans une certaine mesure et en présence de
vieilles habitudes, d'intérêts enchevêtrés et de mélanges raciques,
donnant toujours le premier pas à l'influence anglaise, n'était
souvent qu'une déclaration de principe,--cette déclaration, dis-je,
devait devenir une réalité intangible, proclamant définitivement la
séparation des deux branches de la race anglo-saxonne dont celle qui
avait son centre politique à Londres s'obstinait à considérer celle
qui avait le sien à Washington, comme une émanation dévoyée du génie
anglais, qu'il convenait de ramener à ses proportions d'origine.
À considérer les choses de cette façon, quels que fussent les torts
de Napoléon à l'égard des États-Unis, ces torts ne pouvaient entrer
en balance avec les dangers que présentait l'ingérence anglaise,
précisément parce qu'elle possédait des points d'appui permanents
dans la place, permettant de reprendre un jour subrepticement une
domination pas encore assez lointaine pour être oubliée et dont les
ordres en conseil et la presse des matelots n'étaient que les
prétextes. L'ambition de Napoléon, arrivée à son apogée, ne pouvait
apparemment que décroître et la guerre contre lui serait une guerre
universelle devant briser son orgueil de domination universelle,--la
guerre contre l'Angleterre serait plutôt une guerre localisée,
destinée à clore, d'une façon absolue, la querelle toujours pendante
entre la mère-patrie et les colonies émancipées.
La note du gouvernement britannique du 10 avril 1812, rappelant que
la Grande-Bretagne avait toujours été prête à retirer ses Ordres dès
que la France aurait retiré ses Décrets, ne pouvant admettre
l'exception spécialement stipulée par Napoléon en faveur des
États-Unis, termina la conversation diplomatique entre les deux
pays.
Madison n'avait plus qu'à préparer un message invitant à une
immédiate déclaration de guerre.
Cependant, Joel Barlow, qui avait habité Paris pendant la période la
plus tragique de notre histoire, qui, ayant un tempérament presque
français, avait réussi auprès de nous jusqu'à mériter le titre de
citoyen, y était revenu en qualité de ministre plénipotentiaire.
Dans la capitale, il reprit d'anciennes habitudes qui lui étaient
chères. Il aimait la société parisienne et le cadre raffiné dans
lequel elle évolue. Il retrouva tout cela: il n'eut qu'à renouer de
vieilles relations et à se réinstaller dans la même maison qu'il
avait habitée dix-sept ans auparavant.
Pourtant, l'ambiance n'était plus la même. Le vieux républicain
comprit bien vite qu'une autorité dynastique pesait maintenant sur
la marche des affaires. La mission qu'il était chargé de mener à
bien s'affirmait délicate et difficile. Il s'agissait, en somme, de
faire justifier la politique du Président Madison, en invitant
Napoléon à ne pas demeurer dans l'équivoque, à prendre une attitude
franche à l'égard des États-Unis en retirant franchement ses
Décrets. C'était toujours la même alternative: les intérêts
américains servant d'enjeu à la rivalité franco-anglaise.
Maintenant que la guerre était sur le point d'éclater entre les
États-Unis et l'Angleterre, il était urgent que la France fît acte
de bienveillance sinon d'amitié, sans cela les hostilités contre
l'Angleterre risqueraient de n'être pas populaires auprès de la
majorité des États du Nord. À y regarder de près, en effet, les
vexations exercées par Napoléon en exécution de ses Décrets,
équivalaient à celles que la Grande-Bretagne avait infligées au nom
de ses ordres en conseil. Joel Barlow devait donc insister pour
qu'un pareil état de choses prît fin et pour que des indemnités
fussent accordées en réparation des nombreuses saisies de navires et
de cargaisons. C'était un gage à faire valoir auprès du Congrès, qui
permettrait au gouvernement américain d'établir la grande différence
existant entre les deux belligérants.
Barlow, dans sa réception d'audience où il s'aventura à exprimer
l'objet de ses revendications commerciales, ne put obtenir de
l'Empereur qu'une réponse hautaine et ambiguë. Napoléon consentait
bien à favoriser le commerce entre les deux puissances, étant assez
grand pour être juste[83], mais il demandait, en échange, que le
gouvernement de l'Union défendît sa dignité contre ses ennemis et
ceux du continent.
[Note 83: Barlow à Monroe, 17 novembre 1812.]
Il était prudent de ne pas publier une telle réponse.
Barlow n'avait pu obtenir des précisions plus exactes. Les ministres
de Napoléon se dérobaient. Bassano l'amusait et le flagornait. Il
l'irritait aussi. Tandis qu'il s'évertuait à accumuler preuve sur
preuve en faveur du retrait des Décrets, une escadrille française
était déjà partie de Nantes--8 janvier 1812--chargée de détruire
tous les navires neutres sortant d'un port ennemi ou y entrant. Ce
qui était plus grave encore, la querelle avec Bernadotte, le nouveau
roi de Suède, entraîna Napoléon à prescrire à Davout des mesures
aussi hostiles à l'égard des États-Unis que de la Suède. Le
Maréchal avait ordre de s'emparer de tous les produits coloniaux qui
se trouvaient en Poméranie suédoise, sans en excepter les
marchandises américaines. Toutes les demandes d'explications
sollicitées par le ministre américain demeuraient sans réponse, à
moins qu'il dût considérer comme réponse le rapport publié par
Bassano dans le _Moniteur_ du 16 mars 1812. Ce rapport, qui avait
les allures d'un message impérial, définissait les droits des
neutres. D'après le point de vue français, le pavillon couvrait la
marchandise, excepté les armes et les munitions de guerre, et d'un
autre côté, il n'y avait de réel que le blocus d'un port investi,
assiégé, menacé d'être pris,--aussi, jusqu'à ce que ces principes
fussent reconnus par l'Angleterre, les Décrets de Berlin et de Milan
devaient être rigoureusement appliqués aux puissances qui laissaient
dénationaliser leur pavillon,--les ports du continent européen
devaient être fermés aux pavillons dénationalisés aussi bien qu'aux
marchandises anglaises.
La perplexité de Joel Barlow devenait d'autant plus grande que le
prince régent, par un acte du 21 avril 1812, avait déclaré que, si
les Décrets étaient annulés par un acte officiel et public, les
ordres en conseil seraient alors immédiatement révoqués. On devine
quel trouble devaient jeter dans les résolutions du cabinet de
Washington ainsi que dans l'esprit de son représentant à Paris
telles déclarations tendancieuses. Barlow écrivit une lettre
adressée au gouvernement impérial, dans laquelle il faisait
ressortir la nécessité, pour les États-Unis, de posséder la preuve
de la révocation des Décrets; entre la déclaration du régent et le
rapport de Bassano, il fallait, en effet, chercher une certitude. À
la veille d'une guerre avec l'Angleterre, celle-ci se montrait
conciliante, tandis que le ministre des Affaires Étrangères de
France affirmait hautement, dans un rapport officiel, que le blocus
continental, tel que les différents Décrets l'avaient institué,
devait être appliqué plus sévèrement que jamais. Madison pouvait
évidemment se croire dupé. Il est vrai que, pour calmer l'inquiétude
de Barlow, Bassano lui certifia que Napoléon avait signé un Décret,
dès le 28 avril 1811, à Saint-Cloud, par lequel il déclarait que les
Décrets antérieurs n'avaient plus force de loi, à l'égard des
navires américains, depuis le 1er novembre 1810. Il exprima même son
étonnement, qu'après une assurance donnée officiellement, on osât
encore soulever une pareille question.
Barlow ignorait absolument ce Décret auquel Madison n'avait jamais
fait allusion.
N'avait-on pas reçu à Washington une communication aussi importante?
Sérurier avait-il négligé de la faire connaître et même d'en accuser
réception? On ne sait. On se trouve devant un mystère diplomatique
qu'il est impossible d'élucider mais dont les différents éléments
répondent, sans doute, aux circonstances officielles que l'on
traversait. Il est évident que Napoléon était maintenant entièrement
absorbé par l'expédition de Russie. L'Amérique, en tant que facteur
politique, ne pouvait sortir de ses préoccupations, mais l'Amérique,
en tant que pays neutre, convoyant clandestinement et frauduleusement
les produits anglais en Russie, ne pouvait plus être l'objet de sa
sympathie. Bassano affirmait donc avec une grande apparence de raison
qu'il lui avait été impossible de parler dans son rapport d'une
exception faite en faveur d'un pays, quand on ne pouvait que faire
deviner le pays contre lequel on s'attendait à combattre. Napoléon
ayant de plus en plus à se plaindre des nombreuses infractions faites
par la Russie au système continental, en dépit de ses engagements d'y
coopérer, c'était évidemment contre la Russie qu'étaient dirigées les
menaces formulées dans le rapport en question. La guerre était
inévitable; mais il ne fallait pas le proclamer trop haut, tout en s'y
préparant avec énergie.
Pourtant, en présence précisément de telles éventualités, Napoléon
comprit qu'il devait se montrer plus conciliant à l'égard des
États-Unis; il ne pouvait partir en guerre dans le lointain Nord sans
donner satisfaction, dans une certaine mesure, aux desiderata si
chaudement exprimés par le ministre américain. Il y parut disposé.
Mais, dès le 9 mai 1812, il avait déjà quitté Paris pour prendre le
commandement de la Grande Armée, à la frontière russe, et les
négociations n'avaient plus beaucoup de chance d'aboutir. Bassano
avait suivi son maître jusqu'à Wilna, laissant à Dalberg le soin de le
suppléer à Paris. Comment traiter à de telles distances? Même la
nouvelle que le Congrès venait de déclarer la guerre à l'Angleterre ne
pouvait plus modifier les lignes essentielles de la politique
impériale. En Allemand un peu simpliste, le brave Dalberg, en tête à
tête avec Barlow, estimait qu'il faisait un triste métier[84].
L'Américain se plaignait avec amertume des inconséquences de la
situation, si contraire aux assurances données. Mais, pour arriver à
une solution, il fallait aller plus haut que Bassano, jusqu'à
Napoléon. Et Napoléon était loin.
[Note 84: Dalberg à Bassano, 11 août 1812 (_Archives des Affaires
Étrangères_).]
Le 7 septembre, L'Empereur avait livré la bataille de Borodino et,
le 15, il était entré à Moscou. Barlow, ballotté d'une façon
pénible, entre les insistances de son gouvernement qui voulait des
indemnités ou la guerre, et les atermoiements de Dalberg, finit par
se rendre à l'invitation de Bassano, lui conseillant de venir
jusqu'à Wilna.
Le courageux diplomate se mit en route, malgré l'hiver de sa vie et
l'hiver de l'année qui approchaient. Mais à mesure qu'il s'avançait
vers le Nord, le pressentiment d'une catastrophe l'envahit. Le long
des routes qu'il parcourut, la guerre avait tout dévasté. Quand il
arriva à Wilna, le 18 novembre, la confusion était à son comble. La
déroute et la défaite faisaient entendre leurs sinistres menaces. Et
la tragique aventure où allait sombrer le génie de Napoléon était
encore plus terrible que ce que l'on pouvait redouter. La Bérésina!
On sait les prodiges d'héroïsme qui s'anéantirent dans ce passage
fatal; ce n'est pas la place de les raconter ici. Napoléon dut
abandonner son armée. Le 5 décembre, à minuit, il partit pour Paris
après avoir prévenu, par courrier, Bassano qui donna congé à ses
hôtes de Wilna, où ils risquaient de n'être plus en sûreté. Comme
tous ceux qui étaient accourus, Barlow dut fuir. Il partit pour
Paris un jour avant Napoléon; mais Napoléon le rattrapa et le
dépassa en route. Course vertigineuse vers l'abîme. Barlow allait à
la mort. Le froid était intense et voyageant jour et nuit, sans
trêve, il traversa Varsovie et atteignit le village de Zarnovitch,
près de Cracovie, où il fut obligé de s'arrêter. La fatigue et une
bronchite aiguë eurent raison de l'opiniâtreté et de l'énergie de
cet homme. Il mourut isolé, dans la hâte d'un retour précipité, loin
de sa patrie, loin même de sa patrie d'adoption, dans un désert de
Pologne, le 24 décembre 1812.
Avec lui, prirent fin les pourparlers diplomatiques,--expression de
la politique de Madison. Cette politique recevait un rude coup,
profitable sans doute à toute l'opposition. Tandis que la France se
trouvait en mauvaise posture devant la Russie, l'Amérique se
trouvait maintenant seule devant l'Angleterre.
Cependant, il ne faut pas condamner _à priori_ l'administration de
Madison qui, accusé souvent faussement de n'être qu'un instrument
aux mains de Napoléon, risquait d'être emporté lui-même dans la
ruine de ce dernier. Mais qui aurait pu prévoir cette ruine?
Napoléon victorieux en Russie, comme tout le faisait supposer,
l'Angleterre atteinte indirectement par cette victoire, aurait
certainement répondu avec plus d'empressement aux réclamations des
États-Unis. On peut donc dire que le moment avait été bien choisi de
résister à l'Angleterre puisqu'il coïncidait avec celui où la France
inaugurait son grand effort dirigé contre la Russie.
Mais l'homme propose et Dieu dispose,--si l'on peut définir de la
sorte l'enchaînement des causes aux effets--et le calcul de Madison
et du parti républicain était bouleversé par les événements. La
France ne pouvait plus être d'aucun secours aux États-Unis et les
États-Unis n'avaient plus qu'à compter sur leurs propres ressources
à opposer au danger d'avoir provoqué l'Angleterre.
Mais, là aussi, les temps étaient troublés.
Au début de l'année 1812, les tories les plus belliqueux ne
pouvaient se dissimuler que, si Napoléon réussissait dans son
expédition contre la Russie, comme il avait, jusqu'à présent, réussi
partout où s'était fait sentir le poids de son épée, il lui
suffirait de l'alliance américaine pour ruiner de fond en comble le
commerce et les finances de la Grande-Bretagne. C'était bien
l'opinion de Madison. Aussi y avait-il un parti dans les communes
qui aurait voulu la réconciliation avec l'Amérique,--l'Amérique qui,
malgré tout, était, pour la Grande-Bretagne, une source de telles
richesses commerciales qu'il serait malhabile d'en provoquer la
perte ou simplement l'appauvrissement. Castlereagh avait succédé à
Wellesley et, au sein même du gouvernement, des voix se faisaient
entendre en faveur de la suppression des ordres en conseil. Comme
Napoléon, on avait tourné les inconvénients résultant de ces ordres,
par des licences accordées dans certaines conditions, sans
lesquelles, le commerce eut été complètement paralysé. C'était
officieusement saper un système que l'on défendait officiellement.
On trichait, en somme, ainsi que l'on trichait en France où, pour
esquiver les obligations imposées par les Décrets, les commerçants
étaient parfois forcés d'accepter des compromissions peu honorables.
Canning lui-même, qui avait si longtemps défendu l'opportunité des
ordres en conseil, s'y montra soudain opposé, ainsi qu'au système
des licences, surtout en ce qui concernait l'Amérique. L'opinion
générale n'était pas favorable. C'est alors que le 21 avril 1812, le
prince régent fit connaître la déclaration à laquelle nous avons
fait allusion plus haut, aux termes de laquelle, si le gouvernement
français supprimait les Décrets de Berlin et de Milan, par un acte
officiel, les ordres en conseil, y compris celui du 7 janvier 1807,
seraient immédiatement révoqués. À ce moment, la guerre aurait
encore pu être évitée. Mais, depuis le départ de Pinckney, les
États-Unis n'avaient plus de ministre à Londres et Jonathan Russel,
simple chargé d'affaires, était tenu à l'écart des discussions.
Dans le Parlement, la lutte était âpre. Brougham se faisant
l'interprète de tous ceux qui se prétendaient lésés par les ordres
en conseil, tendait à prouver que, si l'on persistait dans ce
système, le marché anglais allait être réduit à rien. Une pareille
prophétie était la condamnation de la politique de Perceval. Cette
politique allait avoir à subir une attaque énergique dirigée contre
la personne de son représentant, lorsque le 11 mai, au moment
d'entrer dans la Chambre, le premier ministre reçut un coup de
pistolet en pleine poitrine. Il tomba et tomba en même temps la
politique qu'il défendait. Quoi qu'il fût, en réalité, la victime
d'un fou prétendant venger une affaire personnelle, il put passer,
un instant, pour la victime des circonstances tragiques que
traversait l'Angleterre. Mais sa disparition, en ouvrant une crise
ministérielle, ne pouvait arrêter la marche fatale des événements.
Pour activer l'issue des négociations, Jonathan Russel fit connaître
à Castlereagh le Décret de Napoléon révoquant les décrets de Berlin
et de Milan; mais ce décret n'avait pas un caractère officiel,
c'était comme un acte dont on ne voulait pas avouer la portée, dont
la date même était indécise. Cependant la publicité donnée à ce
document pouvait avoir une grande répercussion sur l'opinion
publique, au moment où le Congrès américain proclamait de nouveau
l'embargo comme préliminaire de la guerre, au moment, enfin, où la
révélation des menées corruptrices de John Henry mettait le cabinet
de Londres en mauvaise posture. Ces faits, habilement exploités,
devinrent autant d'arguments à l'appui de la thèse de Brougham qui
demanda le retrait des ordres. Ils furent révoqués dans la séance
du 16 juin 1812, sans résistance de la part du gouvernement.
C'était un triomphe pour l'Amérique. La menace d'une guerre, qui
planait, avait rendu l'Angleterre hésitante, se cherchant dans la
pénurie des hommes et des ressources. En Amérique, au contraire,
l'attitude belliqueuse du gouvernement trouvait des échos jusque
dans les couches les plus profondes du peuple, tandis que
l'Angleterre gardait un silence qui prouvait que la guerre en
perspective n'était pas populaire. La presse partageait ce
sentiment. Le _Times_ du 18 juin jugeait comme suit une série de
mesures qui, depuis sept ans, étaient le fond de la politique
anglaise: «On est très surpris», disait ce journal interprète de la
majorité de l'opinion publique, «que de tels actes aient jamais pu
recevoir la sanction du ministère quand on fit si peu pour les
défendre».
Mais il était trop tard et le sort était jeté!
Les ordres en conseil furent révoqués le 17 juin 1812 à Westminster:
la guerre fut déclarée à Washington le 18 juin 1812.
CHAPITRE XII
LES PRINCIPALES PHASES DE LA SECONDE GUERRE DE L'INDÉPENDANCE
AMÉRICAINE.
Les États-Unis ont contribué à déclencher la guerre entre la
France et la Russie. -- Ils s'apprêtent à régler un dernier
compte avec l'Angleterre. -- État précaire de l'armée de
l'Union. -- La campagne commence sur la frontière du Canada.
-- Opérations navales. -- La politique anglaise influencée
par les désastres de Russie. -- La mission de Gallatin et de
Bayard. -- Embargo voté et révoqué. -- Opinions de Calhoum
et de Daniel Webster. -- Le rôle de Sérurier. --
Répercussion des batailles de Bautzen, Lutzen et Leipzig. --
Contre-coup de la défaite de Napoléon aux États-Unis. --
Continuation des hostilités. -- Ross entre à Washington. --
Sérurier décrit à Talleyrand le sac de la ville. -- Le
général Jackson bat les Anglais à la Nouvelle-Orléans.
Tandis que Napoléon passait le Niémen, s'arrêtait à Wilna et, par
Smolensk et Borodino, prenait la route de Moscou, Madison
s'efforçait de mettre les moyens d'action, en vue de la guerre, à la
hauteur des conceptions politiques dont il s'honorait d'être le
représentant. Le sang coula donc encore aux frontières orientales de
l'Europe comme dans les étendues septentrionales de l'Amérique. À
tant de mille de distance, les hostilités devaient commencer presque
à la même date: au printemps de 1812.
Ces deux actions si lointaines et si différentes, à première vue,
ont cependant des points de contact et sont solidaires.
L'Amérique, en suivant l'évolution qui devait la mener à la
constitution de sa nationalité, ne pouvait, au début du XIXe siècle,
s'affranchir des influences qui, au cours des XVIIe et XVIIIe
siècles, l'avaient mise aux prises avec la France et l'Angleterre.
Entre les ambitions colonisatrices, les tentatives de domination
tour à tour essayée et réalisée par ces deux nations, s'était
glissée et avait grandi, petit à petit, la nation qui, avec les
apports de tant d'autres nations, prit définitivement possession
d'une partie de l'Amérique du Nord. Les étapes de cette marche en
avant se réglèrent d'après les étapes suivies par cette longue
succession de guerres qui, malgré les interruptions, peuvent être
considérées comme une seconde guerre de Cent ans entre la France et
l'Angleterre. À mesure que cette guerre s'approche de sa fin, les
États-Unis s'approchent aussi de la réalisation de leur destin. La
dernière étape fut celle pendant laquelle Napoléon chercha, par sa
puissance continentale, à annihiler la puissance maritime de la
Grande-Bretagne. Nous avons vu par quelles vicissitudes passèrent
les États-Unis dans cette querelle faite à coups de Décrets et
d'Ordres en conseil, mettant le commerce des neutres à une rude
épreuve.