Napoléon et Alexandre. Non pas que ces deux hommes,--dont l'un
incarnait le génie d'une époque et l'autre, la sagesse d'une
race,--n'eurent pas toujours éprouvé un véritable entraînement l'un
pour l'autre. L'Empereur de Russie avait vraiment été séduit par
l'ascendant de l'Empereur des Français et ce dernier rendait
pleinement justice aux qualités de coeur, de caractère et d'esprit,
dont le souverain russe était si hautement doué. Cependant, ces deux
orgueils devaient fatalement se heurter. Leur ambition était
légitime de vouloir se partager la domination de l'Europe. Elle
aurait pu se réaliser. Elle échoua parce que la politique de
Napoléon ne pouvait se plier à des concessions trop nombreuses et
parce qu'elle était composée d'éléments trop disparates et trop
inconciliables. Napoléon voulait façonner le monde à son idée.
Alexandre voulait simplement façonner son pays si jeune encore,
presque barbare dans ses couches profondes; et le façonner d'après
les idées de la grande Catherine, en faire un monde aussi, mais un
monde qui, quoique immense dans son étendue matérielle, répondît
bien, en un tout homogène, aux aspirations et aux tendances de la
race slave, depuis la mer Baltique jusqu'au Danube, jusqu'au
Bosphore.
Alexandre était, avant tout, Russe. Sa sympathie pour Napoléon
n'avait jamais été partagée par son entourage. La cour et
l'aristocratie, imbues des préjugés d'ancien régime, n'avaient
jamais reconnu la légitimité du régime nouveau; fidèles à la
dynastie des Bourbons, elles admiraient parfois les grandes
victoires de Napoléon mais ne pouvaient se résigner à considérer sa
dynastie comme définitivement établie et consacrée en France. Toute
la gloire qui s'accumulait au cours de cette épopée gigantesque
était, pour elles, oeuvre de parvenu travaillant pour les
authentiques héritiers du trône de saint Louis. Et certes, un
sourire inextinguible avait dû contracter les lèvres de
l'Impératrice-mère, le jour où son fils vint lui parler d'un projet
d'union entre une grande Duchesse et Bonaparte. Petitesses,
évidemment, et qui s'évanouissaient bientôt devant le canon
d'Austerlitz, d'Iéna ou de Wagram,--mais petitesses avec lesquelles
il faut compter dans les hiérarchies sociales et qui, dans leurs
expressions plus ou moins avouées, durent mortellement froisser la
vanité de l'Empereur. Pour ces contingences, il ne se brouilla
certainement pas avec Alexandre,--pourtant, elles étaient
significatives. Alexandre aurait transigé avec les préjugés
dynastiques. La haute opinion qu'il avait de sa mission ne lui
permit pas de transiger avec les intérêts de son peuple.
Conformément aux stipulations, aux engagements pris à Tilsitt et à
Erfurt, il était décidé à combattre l'Angleterre,--mais il était
décidé aussi à défendre les justes réclamations de ses sujets et,
quand ceux-ci vinrent lui demander sa protection en faveur du
commerce des neutres, dont l'arrêt équivaudrait à la ruine du pays,
il n'hésita pas à abandonner le blocus continental et à ouvrir ses
ports aux navires américains, même s'ils transportaient des
marchandises anglaises.
C'était la condamnation du système sur lequel s'appuyait toute la
politique de Napoléon. Napoléon ne pouvait l'admettre. Il se
brouilla avec Alexandre surtout pour cette raison. Dès que sa
décision fut arrêtée, le plan de sa campagne de Russie se précisa
dans son cerveau. Son génie militaire l'inspira magnifiquement au
détriment de sa politique. Mais dans l'étude des causes qui
précipitèrent ce conflit inévitable où allait se mesurer les deux
grands empires, où devait sombrer la fortune de l'Empereur, il
convient de ne pas oublier la cause initiale qui jeta la méfiance
entre les deux alliés, qui souligna, soudain, l'incompatibilité de
leurs aspirations et qui ne fut autre que l'attitude des États-Unis,
dans leur fermeté à se libérer, du côté de la Russie, des
restrictions commerciales imposées par Napoléon.
CHAPITRE XI
LES PRÉLIMINAIRES DE LA GUERRE ENTRE LES ÉTATS-UNIS ET L'ANGLETERRE.
Sérurier remplace Turreau à Washington. -- Le départ de Joel
Barlow pour Paris est remis. -- La politique de Madison
basée sur la suppression des décrets. -- L'incident de Henry
et du comte de Crillon. -- Révélations qui doivent perdre
les Fédéralistes. -- L'Angleterre intransigeante. -- Menace
d'un nouvel embargo, menace de guerre. -- Parti de la paix,
parti de la guerre. -- Retour de Joel Barlow à Paris. --
Napoléon lui accorde audience mais répond vaguement à ses
demandes. -- Rapport de Bassano du 16 mars 1812. -- Départ
de Napoléon pour la Grande-Armée. -- Le 15 septembre il
entre à Moscou. -- Joel Barlow part pour Wilna. -- Il ne
peut joindre Napoléon qui le dépasse dans sa course
vertigineuse pour regagner la France. -- Joel Barlow meurt
aux environ de Cracovie. -- Les ordres en conseil révoqués
le 17 juin 1812. -- La guerre déclarée à Washington le 18
juin.
Tandis que, d'une part, les États-Unis, par leurs exigences
commerciales répondant aux exigences russes, préparaient
indirectement la rupture entre Napoléon et Alexandre, les nécessités
impérieuses et vexatoires du blocus continental aboutirent, d'autre
part, à une guerre entre l'Amérique et l'Angleterre.
Cette guerre était depuis longtemps désirée par Napoléon, au profit
de son système qui devait exclusivement profiter à la France. Mais
éclatant à un moment où toutes nos forces devaient être dirigées
contre l'empire du Nord, elle profita surtout aux États-Unis: elle
libéra définitivement l'Union de toute ingérence anglaise et lui
permit, pour la première fois, de se mouvoir librement entre la
rivalité franco-britannique dont elle avait tant souffert et qui
allait prendre fin.
Cependant, dans les premiers mois de 1812, à l'heure où la Russie
semblait bien décidée, malgré les remontrances de Napoléon, à
recevoir dans ses ports tous les vaisseaux américains, quelle qu'en
fût la provenance, on ne savait pas encore au juste à Washington
qui, de l'Angleterre ou de la France, devait être considéré comme le
plus dangereux adversaire des États-Unis. La situation de l'Amérique
entre les deux belligérants était toujours indécise, et Madison,
malgré d'amères critiques de ses ennemis, était parvenu, jusqu'à
présent, à imposer à la majorité son opinion plutôt impartiale mais
qui paraissait attendre davantage de la France que de l'Angleterre.
La promesse de Napoléon de retirer ses Décrets n'était pas oubliée
et les Américains s'imaginaient volontiers que cette promesse
équivalait à un fait accompli. Aussi, lorsque le comte Sérurier
arriva à Washington, au printemps de 1811, pour prendre la
succession de Turreau en qualité de chargé d'affaires de France, on
s'attendait à des déclarations nettes et précises de sa part. Son
attitude réservée et ses réponses dilatoires firent craindre que les
choses ne fussent pas aussi avancées qu'on se le figurait.
D'ailleurs, Napoléon pouvait parfaitement expliquer ses hésitations
par l'hésitation du cabinet américain à prendre parti contre
l'Angleterre. C'était donnant donnant et il tombait sous le sens que
l'Empereur ne pouvait révoquer ses Décrets, simplement pour plaire
aux États-Unis, si ceux-ci avaient tendance à se réconcilier avec
les Anglais. De là ces tergiversations qui, continuant la méthode
traditionnelle, s'exprimaient tantôt par des concessions, tantôt par
la reprise de mesures hostiles.
Sérurier avait d'abord trouvé dans Robert Smith, secrétaire d'État,
un ami avéré, un admirateur de Napoléon, qui affirmait avec
éloquence que, si les Anglais ne révoquaient leurs ordres en
conseil, la guerre serait inévitable avec eux, ce qui revenait à
dire que le système qu'il préconisait était plutôt favorable à la
France qu'à l'Angleterre. Sans doute, le trouvait-on trop
«continental», affichant trop haut ses sympathies pour Napoléon et,
pour cette raison, on l'éloigna des affaires en lui donnant une
mission en Europe.
Monroe, qui le remplaça, ne pouvait admirer Napoléon.
Sérurier s'aperçut immédiatement d'un changement regrettable dans
les relations diplomatiques, changement évidemment occasionné par
une nouvelle ingérence indiscrète de l'Empereur, qui venait
d'ordonner aux consuls français aux États-Unis de délivrer des
licences ou certificats aux navires américains partant pour la
France. Ce n'était pas là ce que la France avait promis et Monroe
parut outré de ce qu'il qualifiait un manquement à ses engagements.
Dans ces conditions, il convenait de différer l'envoi de Joel Barlow
qui avait été désigné pour représenter l'Union à Paris. Comment
envoyer un ambassadeur à un pays qui le prenait de si haut? Il y
allait de l'honneur de la République,--Monroe le déclarait avec
emphase à Sérurier; il lui dit qu'on se trompait en Europe sur le
compte des Américains si on les considérait simplement comme des
marchands toujours occupés à vendre du coton ou du tabac et n'ayant
pas d'idéal plus élevé! Un tel jugement était erroné et les hommes
qui, comme lui et le Président Madison, avaient à répondre de la
grandeur de leur patrie auprès des puissances étrangères, mettaient
les intérêts du commerce bien au-dessous des principes d'honneur et
de dignité.
Un tel langage devait faire sourire les hommes d'affaires, les
spéculateurs, les lutteurs pour la vie, ceux qui demandaient au
trafic, aux échanges, aux exportations et importations, le moyen de
s'enrichir, ceux, enfin, et ils étaient nombreux, qui cotaient la
valeur d'un homme d'après le nombre des écus qu'il possédait et qui
faisaient naturellement pivoter toute la politique de leurs pays sur
la base mouvante du commerce, si profondément atteint par les
événements d'Europe. Mais le langage de Monroe n'était pas une
déclaration vide de sens: il prouvait qu'en dehors de la masse des
citoyens américains, évidemment voués à la recherche et à la
réalisation d'un bonheur matériel et immédiat, s'était développée
une catégorie de penseurs qui se rendaient compte de la nécessité
d'un idéal moins terre à terre et des difficultés d'une essence
supérieure, inhérentes aux complications d'une politique en passe de
devenir mondiale.
L'attitude de Monroe qui était un républicain moins avancé que
Jefferson, ayant quelques tendances fédéralistes, semblait celle
d'un sceptique à l'égard des promesses de Napoléon. Madison, au
contraire, même sans être convaincu, affectait de croire à la
révocation des Décrets. Quand on apprit que l'Empereur avait levé le
séquestre des navires américains arrêtés depuis le 1er novembre
1811, il fallut bien reconnaître la bienveillance de cette mesure,
mais, comme rien ne prouvait officiellement qu'elle était une
conséquence de la suppression des Décrets, Monroe demanda à Sérurier
de lui écrire une lettre contenant des assurances plus affirmatives
du bon vouloir de Sa Majesté, ce qui faciliterait l'envoi immédiat
de Joel Barlow comme représentant à Paris.
Comment Sérurier pouvait-il écrire une pareille lettre? Les
instructions qu'on lui avait données recommandaient plutôt de se
montrer discret et, dans sa réponse, il ne put que rester dans le
vague: rien, selon lui, ne pouvait justifier les craintes du
gouvernement américain au sujet d'engagements qu'on n'aurait pas
tenus en France; à l'appui de telles craintes, il aurait fallu citer
des faits, comme, par exemple, la capture de navires américains
allant d'Angleterre en Amérique ou d'Amérique en Angleterre, ce qui
n'était pas le cas, puisque, si les Décrets n'avaient pas été
supprimés pour toutes les puissances, les effets ne se faisaient
plus sentir contre le commerce américain en France même et sur
l'Océan.
En réalité, c'était vrai un jour, c'était faux le lendemain.
Sérurier interprétait la pensée de Napoléon, d'une façon qui ne
pouvait satisfaire Madison. On faisait des concessions, certes, mais
ces concessions n'étaient pas définitives. L'instrument qui, entre
les mains de l'Empereur se montrait si redoutable pour le commerce
américain, n'était sans doute plus dirigé contre lui, mais n'était
pas entièrement mis de côté, il pouvait servir de nouveau à la
première occasion. Cependant, le cabinet de Washington ne manifesta
pas la désillusion qu'il éprouvait; ce ne fut qu'un mouvement de
dépit et de découragement de la part du Président et non un
mouvement d'inclination vers l'Angleterre qu'il détestait[77]. Il ne
voulait pas la guerre, certes, et croire ou faire semblant de croire
aux assurances pacifiques de l'Empereur lui permettait de prendre
des mesures en faveur de la paix, quoique, en fin de compte, il dût
se voir abandonné par ses amis, compromis par ses ennemis, aboutir à
l'échec de sa politique de paix et s'avouer incapable de représenter
une politique de guerre. Toute sa politique, en un mot, étant basée
sur la suppression des Décrets, si cette suppression n'existait pas,
il devenait imprudent et vraiment sans objet de préconiser des
attaques dangereuses contre l'Angleterre. Comment était-il, en
effet, logique de faire la guerre à l'Angleterre parce qu'elle
maintenait ses ordres en conseil, quand la destruction en pleine mer
de navires américains par des Français,--destruction qui venait de
se produire contrairement à toutes les suppositions--donnait la
preuve que les Décrets de Napoléon étaient maintenus aussi? En
vérité, Macon avait raison d'écrire à Nicholson[78]: «Le diable
lui-même ne saurait dire quel gouvernement, celui de la France ou
celui de l'Angleterre, est le plus mauvais.» Et pour être logique
soi-même, il aurait fallu déclarer la guerre à la fois à la France
et à l'Angleterre.
[Note 77: Sérurier à Maret, 20 juillet 1811 (_Archives Aff.
Étrangères_).]
[Note 78: Macon à Nicholson, 24 mars 1812.]
Mais la logique absolue n'est pas de ce monde.
Ce qui, dans cette phase troublée de la politique américaine,
faisait pencher Madison et son parti du côté de la France, c'était
un vieux compte à régler avec l'Angleterre, vieux compte dont
l'arriéré venait s'ajouter aux vexations récentes. Napoléon, issu de
la Révolution et soldat de la République, avait beau maintenant
incarner des tendances monarchiques, vouloir prendre à la dynastie
des Bourbons des trônes qu'il destinait à la sienne, représenter,
enfin, des principes diamétralement opposés à ceux de l'indépendance
anglo-saxonne incarnée par la jeune république américaine, ceux qui
connaissaient leur histoire en Amérique, l'ayant en partie vécue, ne
pouvaient oublier l'aide française apportée sous Louis XVI, ne
pouvaient pas oublier que, si la France avait été évincée de
l'Amérique depuis 1763, c'était précisément l'Angleterre qui était
encore à craindre,--d'autant plus que le grand parti républicain
luttant contre elle, luttait en même temps contre le parti
fédéraliste, anglophile et réactionnaire.
Un incident, auquel il ne faut d'ailleurs pas attacher trop
d'importance, se produisit à propos, tendant à prouver que les
fédéralistes s'étaient compromis en facilitant les menées anglaises
dans le but de créer une scission parmi les États de la
Nouvelle-Angleterre, au moment de la crise aiguë de l'embargo. On se
rappelle qu'un nommé Henry, irlandais de naissance, occupant une
position dans la société et le monde politique de Boston, s'était
mis en relation avec Sir James Craig, gouverneur de Québec, pour
servir d'intermédiaire entre les mécontents--les fédéralistes et le
gouvernement anglais. Il s'agissait tout simplement de poser les
premières bases d'une conspiration qui pourrait aboutir à une
séparation des États du Nord d'avec ceux du Sud, sous la protection
de l'Angleterre. C'était une initiative audacieuse et grave. Il
fallait réussir. Le retrait de l'embargo apaisa les esprits
surexcités et la tentative de Henry avorta. Il crut cependant qu'une
récompense lui était due comme prix de tout le mal qu'il s'était
donné et il vint réclamer, à Londres, une somme considérable qu'il
estimait sans doute inférieure à l'importance des services qu'il
s'imaginait avoir rendus. Mais les ministres dirigeant la politique
d'un grand pays ne tiennent compte que des réalisations. Éconduit et
décidé à se venger, Henry retourna en Amérique avec des papiers
compromettants pour tout un parti qu'il pouvait, qu'il voulait
perdre.
Jusqu'à présent, rien que de fort naturel. Mais voici que cette
affaire de corruption louche et de sombre rébellion va se corser
d'un brin de fantaisie romanesque. Sur le navire qui le ramenait aux
États-Unis, Henry fit la connaissance d'un gentilhomme de haute
allure qui se présenta sous ce nom: le comte Édouard de Crillon. Le
nom sonnait bien,--l'homme parlait encore mieux. Le nom évoquait une
illustration de bravoure classique parmi nos ancêtres,--l'homme se
prétendit fils du duc de Crillon, apparenté par mariage au maréchal
Bessière, duc d'Istrie, mais brouillé avec l'Empereur pour quelques
péchés de jeunesse qu'il expiait en s'exilant de France. Henry avait
d'ailleurs rencontré, dans la meilleure société de Londres, ce
personnage distingué qui portait ostensiblement les insignes de la
Légion d'Honneur et faisait grand état de ses propriétés de
Saint-Martial, vers la frontière espagnole, où se trouvait le
château de Crillon. Il lui confia sa détresse, sa déconvenue et,
l'un consolant l'autre, ils finirent par se lier d'amitié. Le comte
lui persuada que, puisque le gouvernement anglais se montrait à ce
point ingrat, il fallait s'adresser aux États-Unis pour en tirer
l'argent convoité, en échange des papiers révélateurs. Il se proposa
comme négociateur auprès de Sérurier, ministre de France, lequel
faciliterait les relations avec le secrétaire d'État.
Sérurier se souciait peu de s'occuper de cette affaire. Il renvoya
Crillon à Monroe. Le gentilhomme français fut, pendant quelque
temps, le point de mire de la société américaine; il sut éblouir,
intéresser, attirer les sympathies de tous ceux, y compris enfin
l'ambassadeur de France, auxquels imposaient son repentir d'avoir
déplu à l'Empereur, l'expression de son enthousiasme pour Napoléon,
le nom qu'il portait, les lettres qu'il montrait de sa soeur et du
maréchal, duc d'Istrie[79]. À la Maison Blanche, il était parvenu à
jouir d'une influence dont les effets se faisaient sentir jusqu'à la
Légation de France. Dans ces conditions, il fut facile d'attirer
l'attention sur le cas de Henry. Ce dernier, convoqué à Washington,
consentit à livrer les papiers concernant les intrigues anglaises
avec les fédéralistes, pour une somme relativement minime. Mieux
vaut peu que rien. Madison voulut tirer parti des révélations et
renseignements émanant de ces documents et le gouvernement en décida
la publication. Henry fut embarqué au plus vite pour l'Europe; mais
M. le comte de Crillon resta encore aux États-Unis où, entouré de
tous ceux qui sympathisaient avec la France, il se vit exposé aux
ressentiments du ministre et du parti anglais[80],--autant de titres
qu'il pouvait invoquer pour rentrer en grâce auprès de l'Empereur,
comme le faisait ressortir le comte Sérurier. Ce dernier laissa au
gouvernement américain toute liberté dans la question de savoir s'il
fallait taire ou divulguer l'origine des documents dont la
publication devait produire un effet foudroyant: c'était une
accusation de trahison, avec preuves à l'appui, portée contre le
parti fédéraliste. Lorsque, dans la séance du Congrès du 9 mars
1812, lecture fut donnée des fameuses lettres de Henry, les
fédéralistes sentirent passer sur eux la menace d'une exécution qui
allait à jamais les ruiner aux yeux de tous les patriotes.
Cependant, en ce qui les concernait, les lettres ne contenaient
aucune preuve d'une intervention active dirigée contre la sûreté de
l'État et, seule, l'Angleterre sortait de cette épreuve publique,
convaincue d'avoir voulu entraîner quelques États de l'Union dans
une tentative criminelle, ayant pour but le démembrement des
États-Unis. Si les fédéralistes purent sortir indemnes de cette
intrigue qui n'était pas entièrement élucidée, le Président Madison
et le parti républicain avaient trouvé un nouveau prétexte
légitimant une guerre avec la Grande-Bretagne,--éventualité qui
rentrait dans leurs vues et dans celles de Napoléon.
[Note 79: Sérurier à Maret, 27 mai 1812 (_Archives des Affaires
Étrangères_).]
[Note 80: Sérurier à Maret, 2 mars 1811 (_Archives des Affaires
Étrangères_).]
On apprit, à peu près au même moment, que la guerre allait éclater
entre la France et la Russie, et, soudain, l'ardeur belliqueuse de
M. le comte de Crillon ne connut plus de bornes. Il résolut, comme
il en fit part à Sérurier, de retourner immédiatement en France, de
se jeter aux pieds de l'Empereur, lui raconter ce qu'il avait fait,
implorer son pardon pour ses erreurs passées et aller les expier à
l'avant-garde de ses armées[81].
[Note 81: Sérurier à Maret, 22 mars 1812 (_Archives des Affaires
Étrangères_).]
Maintenant, après avoir fait ressortir les graves conséquences
résultant de telles complications diplomatiques, il convient d'en
montrer le côté amusant. Depuis lors, on n'entendit plus jamais
parler de John Henry et du Comte Édouard de Crillon. À la grande
confusion de Madison, à la grande satisfaction des fédéralistes, on
apprit bientôt, aux États-Unis, que ce parfait gentilhomme n'était
qu'un imposteur, en réalité, un agent secret de la police de
Napoléon[82].
[Note 82: De Caraman. _Les États-Unis il y a quarante ans_ (_Revue
Contemporaine_, 31 août 1852, p. 26).]
On se demande comment il a pu être pris au sérieux par des hommes
pourtant habitués à traiter les affaires publiques. Madison se
sentit mortifié, et cette désinvolture cavalière, au moment même où
des vaisseaux américains étaient encore exposés à des vexations de
la part des marins français, risquait de mettre le comble aux
sentiments anti-français, allant de pair avec les sentiments
anti-anglais. C'était l'occasion ou jamais de proposer une double
guerre à entreprendre simultanément contre la France et
l'Angleterre.
À ce moment critique, il fut question d'envoyer une mission en
Angleterre pour essayer une dernière chance de paix. Cette
proposition fut combattue par Clay et Grundy. De son côté, malgré le
mécontentement qu'il éprouvait de la conduite de la France et quels
que fussent ses sentiments personnels, Madison demeura fidèle à la
majorité du parti républicain. Il estima parfaitement inutile
d'entrer en pourparlers avec le représentant anglais; il ne voulut
pas soulever la question de savoir si les Décrets français avaient
été révoqués ou non, ayant la ferme conviction qu'ils devaient
l'être en effet. De plus en plus, il émit l'opinion que le cas des
deux navires américains qui avaient été brûlés ne tombait pas sous
le coup des Décrets de Berlin et de Milan et que, apparemment, les
deux capitaines en présence ne s'étaient pas compris d'une façon
très claire quand ils avaient conclu que le capitaine français avait
déclaré avoir des ordres lui enjoignant de brûler tous les navires
allant à, ou venant d'un port ennemi; déclaration verbale, sans
doute erronée, tandis que la déclaration écrite ne concernait que
les navires allant à, ou venant de Lisbonne à Cadix.
C'était une explication un peu embrouillée. Mais Madison allait
droit au but. Une trop grande irritation manifestée contre la France
aurait profité à l'Angleterre. Par une dépêche en date du 10 avril
1812, Lord Castlereagh, le nouveau ministre des Affaires Étrangères,
fit savoir au cabinet de Washington qu'il était impossible de
retirer les ordres en conseil, sous peine de se mettre à la merci de
Napoléon. Il n'y avait donc aucune perspective de pouvoir
s'entendre. Le comité des Affaires Étrangères, comme mesure
défensive et répressive, fut d'avis de mettre l'embargo sur tous les
navires qui se trouvaient dans les ports ou devant y jeter l'ancre
par la suite. Il était naturellement question d'un embargo limité,
ne devant pas dépasser une période de soixante jours et le congrès
fut invité à faire passer immédiatement une loi à cet effet.
L'embargo n'était pas la guerre, mais il menait à la guerre.
C'était à la fois une menace et une hésitation, une mesure
préliminaire qui proclamait hautement l'intention de faire la guerre
mais faisait comprendre en même temps qu'on n'était pas prêt à la
faire.