complications européennes, n'a connu que très tard l'acte du Congrès
du 1er mai. Ce retard occasionnait certains inconvénients qui
auraient pu être évités par une communication prompte et officielle.
Passant en revue les différentes phases par lesquelles avaient
évolué les relations de la France avec les États-Unis, le Ministre
des Affaires Étrangères rappelle que l'Empereur avait applaudi à
l'embargo, parce que cette mesure, tout en étant préjudiciable aux
intérêts commerciaux de la France, ne contenait rien d'attentatoire
à son honneur. Il est vrai qu'elle avait provoqué la perte de la
Martinique, de la Guadeloupe et de Cayenne. L'Empereur, s'inclinant
devant le principe qui faisait agir les Américains, n'avait formulé
aucune réclamation... Mais l'acte du 1er mars 1809, supprimant
l'embargo, lui substituait un état de choses plus défavorable encore
aux intérêts français. Cet acte, auquel peu de publicité avait été
donné, défendait aux navires américains le commerce avec la France
tout en l'autorisant avec l'Espagne, Naples et la Hollande--pays
sous l'influence française--et prononçait la confiscation de tout
navire français qui voudrait s'arrêter dans des ports américains.
Dans ces conditions, des représailles avaient été légitimes et
exigées par la dignité de la France avec laquelle il était
impossible de transiger. La réponse à la mesure prise par le Congrès
fut que tous les navires américains qui se trouvaient en France
furent mis sous séquestre. Mais maintenant que l'acte du 1er mars
1809 était avantageusement remplacé par l'acte du 1er mai 1810, la
France pouvait profiter des avantages promis à la nation qui, la
première, «cesserait de violer le commerce neutre des États-Unis».
Cadore était donc autorisé à déclarer que les décrets de Berlin et
de Milan seraient révoqués, qu'à dater du 1er novembre ils
cesseraient d'avoir leur effet,--mais il était bien entendu que,
comme conséquence de cette déclaration, les Anglais eussent à
révoquer aussi leurs ordres en conseil et à renoncer aux nouveaux
principes de blocus qu'ils désiraient établir; sinon, conformément à
l'acte auquel il était fait allusion, les États-Unis devaient faire
respecter leurs droits par l'Angleterre.
Cette lettre se terminait par des protestations d'intérêt et de
dévouement que les Américains avertis considérèrent comme
l'expression d'une fine ironie latine, d'autant plus sensible que,
par un Décret du 22 juillet 1810, demeuré secret, Napoléon avait
ordonné le versement, dans le trésor public, de toutes les
cargaisons saisies à Anvers et dans les ports hollandais et
espagnols. D'ailleurs, le Décret du 5 août 1810 fut tenu secret
aussi, de sorte que l'on peut se demander si Napoléon était bien
sincère en promettant la suppression des Décrets de Berlin et de
Milan, une telle intention officiellement publiée ayant
immédiatement dû provoquer, de la part des États-Unis, une attitude
devant aussitôt amener la guerre avec l'Angleterre[68].
[Note 68: Gallatin to J. Q. Adams, 15 septembre 1821.]
Le doute conçu par les Américains était d'autant plus justifié que
seul un Décret officiellement promulgué pouvait rétablir des droits
qu'un autre Décret avait abolis. Les nouvelles venant de Paris n'en
faisaient pas mention et, à la date du 14 décembre 1810, des lettres
de Bordeaux apprirent que deux navires américains y avaient encore
été séquestrés.
On ne savait donc pas au juste si les Décrets étaient révoqués ou
s'ils demeuraient encore en vigueur. Un jour, Napoléon affirmait que
leurs effets allaient être suspendus; le lendemain, il agissait
comme si l'on était encore dans la période la plus aiguë du blocus
continental. C'était toujours le même jeu de bascule: les plateaux
de la balance retombaient, sans cesse, de tout leur poids, sur les
États-Unis; qu'ils penchassent d'un côté ou de l'autre, ils
faisaient sentir leur insupportable pression. Par cette manoeuvre,
l'Empereur aurait voulu entraîner l'Union dans ce vaste système
contre l'Angleterre, comme il avait fait du Portugal et de
l'Espagne. La distance ne le permettait pas, sans cela, un corps
d'armée aurait avantageusement remplacé les notes diplomatiques.
Mais il était évident, malgré toutes les assurances, qu'aussi
longtemps l'Angleterre persistait dans ses ordres en conseil,
Napoléon persistait dans ses Décrets. Et l'Angleterre voyait bien
que l'interprétation plus bienveillante dans l'application de ces
Décrets ne concernait que les États-Unis et nullement le commerce
britannique. Mais comment le cabinet de Washington pouvait-il voir
clair dans ces subtilités diplomatiques? Le successeur d'Armstrong à
la légation à Paris cherchait en vain lui-même à percer le mystère
qui entourait la pensée du Maître.
En dictant à Cadore la lettre contenant l'énoncé d'une promesse
conciliatrice, peut-être Napoléon voulait-il éviter une guerre entre
la France et les États-Unis, et provoquer, au contraire, une guerre
entre l'Angleterre et ces mêmes États-Unis. Il fut donc satisfait
d'apprendre que, par sa proclamation du 2 novembre 1811, le
Président Madison avait remis en vigueur l'acte de non-intercourse
dirigé contre l'Angleterre. Il se félicita des termes de cette
proclamation au point de ne pas relever la prétention formulée dans
une proclamation presque simultanée de s'emparer de la Floride
occidentale. Voyant les États-Unis prêts à défendre l'indépendance
de leur pavillon contre les exigences anglaises, il se disait prêt
aussi à toutes les concessions. Il faisait encore entendre qu'il ne
voyait aucun inconvénient à ce que les Florides devinssent une
possession américaine et qu'il était plus que jamais favorable à
toutes les mesures pouvant faciliter l'indépendance de l'Amérique
espagnole, à la condition, toutefois, que cette indépendance ne
constituât pas un facteur utile et dangereux entre les mains de
l'Angleterre[69].
[Note 69: Napoléon à Champagny, 13 décembre 1810, _Correspondance_,
XXI, 316.]
L'expression d'un tel désir et d'une telle crainte parfaitement
compréhensible dans la bouche de Napoléon, était pourtant contraire
à la réalité des faits. À y regarder de près, l'indépendance de
l'Amérique espagnole devait profiter au premier chef à l'Angleterre:
elle constituait le but final vers lequel avait toujours tendu la
politique du cabinet de Saint-James. Et vraiment, l'heure semblait
mal choisie de prêter la main au démembrement de l'empire espagnol.
En effet, comment le même souverain, fût-il plus puissant que le
puissant Napoléon, pouvait-il concilier ces deux opérations
contradictoires: pousser, par exemple, le Mexique et le Pérou à
s'affranchir du joug de la mère-patrie et sacrifier, en même temps,
des armées pour faire couronner son frère roi d'Espagne? C'était
délibérément dépouiller la proie à la conquête de laquelle on
s'évertuait en vain. Cette inconséquence était inhérente à la
grandeur et à la vanité de l'entreprise: ses vastes proportions
impliquaient des impossibilités d'exécution et, ce qui était arrivé
pour la Louisiane, devait arriver pour les Florides. En 1803,
Napoléon ne pouvant aboutir à Saint-Domingue et craignant la
supériorité navale des Anglais, avait cédé la Louisiane à Jefferson;
en 1811, ne pouvant réussir à Madrid, il donnait à Madison libre
carrière dans l'Amérique espagnole. Mais en 1803, la perte de
Saint-Domingue et de la Nouvelle-Orléans avait trouvé sa
compensation de l'autre côté du Rhin, jusque dans le coeur de
l'Allemagne. En 1811, quelle serait la compensation pour Napoléon de
la perte du Mexique et du Pérou? Après les échecs de Lisbonne et de
Cadix, il tourna ses regards encore plus au Nord, vers Moscou et
Saint-Pétersbourg. En lisant entre les lignes, on peut trouver
toutes ces indications dans les instructions de Napoléon à Cadore et
à Sérurier qui avait remplacé Turreau à Washington. Mais comme nous
allons le voir, les États-Unis vont trouver le moyen d'éluder la
tyrannie du blocus continental en aidant l'empire moscovite à s'en
affranchir à son tour.
En attendant, on comprend donc que, tout en cherchant à reconnaître
le bon vouloir des États-Unis, Napoléon n'ait pas voulu renoncer au
principe qui lui avait inspiré les décrets. À la date du 4 mai 1811,
il ordonna à Bassano d'écrire à Russell une lettre[70] dans laquelle
il autorisait l'admission des cargaisons américaines qui avaient été
provisoirement mises en dépôt à leur arrivée en France. C'était se
relâcher un peu de sa sévérité. Madison s'attendait à plus; la
sécheresse de la forme ne voilait même pas en l'occurrence
l'insuffisance du fond.
[Note 70: Duc de Bassano à M. Russell, 4 mai 1811. _State Papers_,
III, 505.]
Il paraissait désormais évident, pour le représentant américain à
Paris, que le but caché mais avéré de la politique française était
d'acculer l'Union à une guerre avec l'Angleterre. Il jugeait assez
bien la situation et, de ce qu'on ne lui disait pas ouvertement, il
tirait une conclusion assez logique. Il devinait, sous les paroles
amicales, les intentions plutôt hostiles[71]. Selon lui, Napoléon ne
voulait pas révoquer les Décrets d'une façon officielle et
définitive, dans la crainte que cette révocation ne provoquât une
mesure analogue pour les ordres en conseil, et par conséquent vînt
mettre une sourdine à l'irritation américaine à l'adresse de
l'Angleterre, tandis qu'il était, au contraire, de son intérêt
d'entretenir cette irritation. Cette manière de juger les tendances
du cabinet des Tuileries semblait d'autant plus justifiée que, de
tous les navires capturés depuis le 1er novembre, seuls ceux qui
n'avaient pas violé les décrets furent mis en liberté.
[Note 71: Russell à Monroe, 13 juillet 1811. _State Department
archives._]
On ne saurait affirmer que Napoléon nourrissait l'intention arrêtée
de jeter les États-Unis contre l'Angleterre. Peut-être,
cherchait-il seulement à faire respecter, par tous les moyens à sa
portée, le principe du blocus continental, dont les décrets étaient
l'expression légale, principe qu'il considérait comme la base
fondamentale de son empire mais qui contenait aussi en germe les
éléments de sa désagrégation. Au point de vue américain, il y avait
cependant quelque raison de croire à cette machiavélique
combinaison, car, qu'il le voulût ou non, Napoléon, par ses
alternatives tour à tour conciliantes et agressives, créait et
entretenait entre les États-Unis et la Grande-Bretagne un état
permanent d'animosité qui devait indirectement mais fatalement
aboutir à une rupture.
Mais hâtons-nous de le dire, l'obstination avec laquelle l'Empereur
voulait imposer partout et à tous son système de blocus dirigé
contre l'ambition britannique va se tourner contre lui: dans cette
guerre dont l'enjeu est le commerce mondial, il a beau ne viser que
l'Angleterre, il atteint en même temps, et presque malgré lui, les
États-Unis. Il a beau leur vouloir du bien, esquisser des velléités
de conciliation, les mesures sévères qu'il prend contre les Anglais,
ont des répercussions déplorables et inévitables aux États-Unis. Et,
comme conséquence inattendue mais que le génie, s'il n'était pas
aveuglé, aurait pu prévoir, les intérêts américains avaient des
liens si profonds avec les affaires européennes, que ces mêmes
États-Unis, quoique en réalité si lointains, firent sentir leur
influence très proche, à deux pas du théâtre septentrional de la
guerre napoléonienne, dans la mer Baltique.
Là, ils allaient jouer un rôle, d'abord mal défini, mais qui devint
bientôt très important.
Là, en effet, une multitude de leurs navires faisaient la
contrebande, sous l'oeil bienveillant et même protecteur de la
Russie et de la Suède. On ne pouvait plus effrontément ignorer
l'existence des Décrets. Une pareille infraction fut la cause des
dissentiments qui, dans l'été de 1811, mirent aux prises la France
et les deux puissances du Nord. Il est donc permis d'affirmer que
les Américains provoquèrent indirectement la guerre avec la Russie
et qu'ils furent, de la sorte, les artisans d'une campagne
désastreuse dans laquelle la fortune de Napoléon devait trouver son
déclin.
Pour bien se rendre compte de l'importance de cette intervention,
voulue ou fortuite, que l'histoire a, jusqu'à présent, un peu laissée
dans l'ombre, il convient de retourner quelques années en arrière, en
précisant la nature des relations qui existaient alors entre les
États-Unis et la Russie. Une des idées les plus heureuses de
l'administration de Madison fut d'envoyer un représentant à la cour de
Saint-Pétersbourg. À une époque si troublée de l'évolution mondiale,
les ministres de Washington à Paris et à Londres n'exerçaient pas une
action efficace: ils étaient les jouets de la volonté supérieure qui,
dans les deux pays rivaux, prétendait mener les autres pays à la
remorque de leur fantaisie. À Saint-Pétersbourg, le Président eut la
finesse de prévoir qu'un diplomate habile trouverait peut-être la
possibilité de faire entendre des considérations osant s'élever contre
les ordres de Napoléon.
Dès le mois d'août 1809, il avait envoyé J. Q. Adams en mission à
Saint-Pétersbourg. Ce citoyen américain, qui joua un rôle distingué
dans sa patrie, dut d'abord faire un certain apprentissage en
diplomatie; il connut certains étonnements qui le menèrent, par
étapes successives, de l'hésitation à l'assurance. Débarquant en
Norvège, vers le milieu de septembre, il rencontra à Christiansand
une trentaine de propriétaires de navires américains qui avaient été
saisis par les Danois. La valeur de ces prises atteignait presque
cinq millions de dollars. Adams s'adressa en vain au gouvernement
danois qui ne faisait qu'obéir aux injonctions de Davout, commandant
général à Hambourg. En arrivant en Russie, la situation lui parut
peu favorable au succès de sa mission, car, officiellement jamais
l'alliance entre Napoléon et Alexandre n'avait paru si solide. La
Russie, en effet, venait d'aider Napoléon à vaincre l'Autriche et
Napoléon avait aidé la Russie à s'emparer de la Finlande. Aussi,
lorsque Adams attira l'attention du comte Romanzoff, ministre des
Affaires Étrangères, sur les agissements des Danois, il n'obtint
qu'une réponse évasive. Romanzoff, d'ailleurs, représentait à la
cour, en conformité d'idées avec son maître, l'alliance française
dans ce qu'elle avait de plus exclusif pour faire triompher le
système du blocus. Comme Napoléon en personne et imitateur passionné
du grand homme, Romanzoff se proclamait l'ami de l'Amérique aussi
longtemps que l'Amérique se manifestait hostile à l'Angleterre; il
lui retirait sa sympathie dès que les intérêts de l'Amérique se
dressaient contre ceux de la France.
Cependant, Adams s'aperçut bientôt qu'une influence secrète
travaillait en sa faveur. En dehors de l'atmosphère froide des
entretiens officiels, une atmosphère plus chaude l'entourait. Il
sentait qu'une action conciliatrice venait parfois atténuer la
rigueur avec laquelle, Romanzoff et Caulaincourt repoussaient ses
avances. Mais comment, dans ces conditions, ses réclamations au nom
des marchands américains lésés par les Danois auraient-elles chance
d'être écoutées? Romanzoff, en effet, ne l'écouta que d'une oreille
distraite. La France seule, affirma-t-il, était responsable de la
conduite du Danemark; elle considérait tous les navires américains
comme étant anglais, conformément aux instructions formelles de
Napoléon, lesquelles instructions répondaient à l'intransigeance de
sa politique imposée à tous ses alliés avec une fermeté
irréductible[72]. Il n'y avait donc rien à faire en faveur des
compatriotes de M. Adams, qui attendaient en vain, en Norvège, les
réparations dues aux traitements iniques qu'on leur avait infligés.
Telle fut la réponse du ministre russe. Mais apparemment, telle ne
fut pas l'opinion du Tzar de toutes les Russies, car quelques jours
après cet entretien Romanzoff fit savoir à Adams que son maître lui
avait ordonné de faire des démarches immédiates auprès du
gouvernement danois pour que satisfaction fût donnée, le plus tôt
possible, aux réclamations américaines.
[Note 72: Diary of J. Q. Adams, 2 décembre 1809, II, 83, 87.]
Ce revirement était significatif.
Si Adams s'était évertué par ses agissements à provoquer une rupture
entre la France et la Russie, il n'aurait pu trouver un moyen plus
efficace que cette intervention du Tzar dans le contrôle que
Napoléon exerçait sur le Danemark. La question était délicate; elle
contenait des éléments contradictoires, inconciliables: les éléments
qui constituaient la base même de la politique de Napoléon, les
éléments qui répondaient aux intérêts primordiaux de la Russie. Les
opposer les uns autres, c'était faire ressortir combien l'alliance
franco-russe était précaire. Les protestations de sympathie et
d'amitié prodiguées à Tilsitt et à Erfurt allaient se heurter à des
nécessités inéluctables; là où deux hommes, souverains de deux
grands empires, avaient cru pouvoir concilier à jamais les
aspirations de leur ambition, les tendances fatales et contraires de
deux peuples devaient les séparer pour toujours. Il était évident
que tout l'édifice du blocus continental, élevé avec tant de
difficultés, à l'aide de combinaisons militaires et diplomatiques,
allait s'effriter par des fissures successives, si la Russie
permettait aux navires neutres de transporter à leur guise des
cargaisons dont le produit revenait, d'une façon ou d'une autre, à
l'Angleterre. Il était évident aussi que la Russie était acculée à
la faillite si toute son exportation était supprimée et son
importation réduite aux seuls articles de luxe, de provenance
française. Pour l'empire moscovite, c'était une question de vie ou
de mort. Mais comment sortir de cette impasse?
Par contre, en l'état des choses et toujours emporté par le
courant qu'il était désormais impossible de remonter, Napoléon ne
pouvait plus s'écarter du système auquel il avait consacré toutes
ses forces et qu'il considérait comme le palladium de sa
politique: il ne le pouvait, même au profit de la grandeur
militaire de la Russie,--peut-être précisément à cause de cette
grandeur toujours croissante. Dès lors, les difficultés soulevées
par les exigences de commerce devinrent de jour en jour plus
nombreuses dans les parages septentrionaux. Pendant l'été de 1810,
Napoléon avait déjà redoublé de vigilance dans la mer Baltique,
qui était encombrée de navires prétendus neutres, en réalité
protégés par la flotte britannique. Sur les remontrances de
l'Empereur, le Danemark interdit l'entrée de ses ports à tout
vaisseau américain. Le duché de Holstein, la Prusse, le
Mecklembourg durent imiter cet exemple. Caulaincourt, à diverses
reprises et avec énergie, insista auprès du Tzar pour qu'il prît
les mêmes mesures que ces cours, faisant miroiter devant ses yeux
le danger que courrait la paix européenne, s'il refusait de suivre
la même conduite.
Alexandre chercha un moyen terme lui permettant de ne pas se
compromettre. Que voulait-il pour le moment? Ne pas courir de
risques[73]. Se rapprocher de l'Angleterre, c'était se séparer de la
France et déchaîner la plus dangereuse des guerres. Il estimait une
folie de sa part d'agir de la sorte. Il voulait donc rester fidèle à
la politique qu'il avait reconnue comme avantageuse et ne rien
changer à son attitude hostile à l'égard de l'Angleterre. Il était
décidé à lui fermer ses ports,--mais les fermer dans certaines
conditions seulement, ne pouvant pas frustrer ses sujets de toute
possibilité de commerce et leur défendre tout trafic avec les
Américains.
[Note 73: THIERS, _Histoire du Consulat et de l'Empire_, XIII, 56.]
Le commerce américain devint donc ainsi le point de départ d'une
irritation qui allait jeter le trouble dans l'esprit de Napoléon et
d'Alexandre,--la cause lointaine encore, mais de plus en plus
inévitable, qui allait mettre fin à l'amitié des deux Empereurs,
mener la Grande Armée dans les steppes glacés de la Russie et
assigner un terme à la marche ascendante de la magnifique épopée.
En attendant et devant l'attitude intransigeante de Napoléon qui, en
l'occurrence, s'en prenait au commerce des Américains, les Russes ne
purent s'empêcher de sourire des termes affectueux de la lettre du 5
août, citée plus haut et adressée à ces mêmes Américains par ce même
Napoléon qui protestait auprès du Tzar qu'il n'existait pas de
véritable commerce américain et qu'aucun navire américain ne se
trouvait dans la possibilité de prouver sa neutralité, fût-il pourvu
de licences.
Malgré cette prétention, le Tzar donna des ordres pour que les
navires américains, faisant escale à Arkhangel, ne fussent pas
inquiétés. Ce geste protecteur et intentionnel faisait ressortir une
sympathie pour les États-Unis qu'il se plaisait à rendre publique.
Par contre, la sympathie dont Napoléon avait fait étalage dans sa
fameuse lettre du 5 août ne paraissait plus répondre à la réalité
des faits, puisque, dès le mois d'octobre suivant, il écrivit à
Alexandre[74] sur un ton presque comminatoire, pour le prévenir que
six cents vaisseaux marchands américains erraient dans la Baltique.
Après avoir été repoussés des ports de Prusse et du Mecklembourg,
ils se dirigeaient vers les ports de Sa Majesté moscovite. Napoléon
affirmait que toutes les marchandises transportées par ces navires
étaient de provenance britannique. Il ajoutait qu'il dépendait
maintenant d'Alexandre de faire la paix avec l'Angleterre ou de
continuer la guerre. La paix étant certainement désirable, elle
pourrait être plus solidement établie par la confiscation de ces six
cents navires et de leurs cargaisons,--car, quelle que fût la
nationalité de laquelle ils se recommandaient, ces navires devaient
tous être anglais. Napoléon alla plus loin: il accusa tous les
navires américains, munis de papiers soi-disant américains, de
venir, en réalité, d'Angleterre[75].
[Note 74: _Correspondance_, XXI, 233-234.]
[Note 75: Duc de Cadore au comte Kourakin, 2 décembre 1810.]
Ces prétentions étaient excessives et les choses menaçaient de se
gâter. C'était, sans doute, ce que l'on désirait de part et
d'autre,--et, de part et d'autre aussi, les conversations et les
relations vont s'envenimer.
Le Tzar refusa de saisir, de confisquer les navires dont il était
question, il refusa de fermer ses ports aux produits coloniaux.
Cette mesure lui était, pour ainsi dire, imposée par l'attitude des
principaux négociants de Saint-Pétersbourg, qui exercèrent assez
d'influence sur Alexandre pour lui faire signer un ukase, par
lequel, les produits américains devaient être admis, sans
restriction, dans l'empire russe, tandis que des réserves étaient
formulées pour les articles de luxe provenant de France.
Un pareil ukase était l'indice d'une rupture prochaine. Napoléon le
comprit ainsi. Il rappela Caulaincourt et envoya à sa place
Lauriston, muni d'une lettre autographe[76] à l'adresse d'Alexandre,
dans laquelle, il se plaignait d'un procédé hostile qui visait
directement le commerce français. En d'autre temps, les choses ne se
seraient sans doute pas passées de la sorte et l'Empereur qui
régnait en Orient aurait prévenu l'Empereur qui régnait en Occident,
de la nécessité dans laquelle il se trouvait de tenir compte des
exigences des commerçants russes, et on aurait probablement trouvé
le moyen de satisfaire les deux partis, sans donner l'impression
d'un changement de politique. Maintenant, toute l'Europe pouvait se
dire que l'alliance franco-russe avait vécu et Napoléon pouvait se
persuader qu'à la première occasion la Russie serait prête à
provoquer un arrangement avec l'Angleterre.
[Note 76: Napoléon à Alexandre, 28 février 1811. _Correspondance_,
XXI, 424.]
La mission d'Adams,--directement ou indirectement--avait donc réussi
au-delà de tout ce qu'il était permis d'espérer: pour défendre les
droits de l'Amérique, l'Empereur Alexandre n'hésitait pas à
s'exposer au courroux de l'Empereur Napoléon, pour protéger le
commerce des neutres, la Russie s'apprêtait à combattre la France.
Les hostilités pouvaient éclater d'un moment à l'autre. Elles
n'éclatèrent qu'au printemps de 1812. Mais quelles que fussent les
causes directes, impérieuses et plus générales, qui, après la
terrible campagne d'Espagne, mirent Napoléon aux prises avec la
Russie, il convient de relever cette cause indirecte et pas assez
connue: la persistante opiniâtreté des États-Unis à continuer,
malgré les injonctions impériales, leur commerce avec les Russes.