Napoléon, en frappant de mort la monarchie espagnole qui, depuis des

siècles, avait elle-même absorbé toutes les forces du pays, brisa,

du même coup, le lien déjà relâché qui rattachait encore les

colonies espagnoles à la métropole. En imposant sa domination à

l'Europe, il avait semé, par contre, un vent d'indépendance qui

souffla de l'Amérique du Nord à l'Amérique du Sud.

Cependant, il était parvenu à l'apogée de sa puissance. Il crut que

son rêve pourrait se réaliser enfin: consommer la ruine de

l'Angleterre en chassant sa flotte, son commerce, de la mer

Méditerranée, de l'Océan Indien, des eaux américaines, projet

gigantesque qui demandait la reconstitution et la collaboration des

forces navales de France, d'Espagne et de Portugal, en vue

d'expéditions projetées qui devaient occuper Ceuta, l'Égypte, la

Syrie, Buenos-Aires et l'Inde...

Après avoir essayé de vaincre la mer par la terre, Napoléon voulait

vaincre la mer par la mer. Mais quelle puissance humaine le peut? On

trouve la trace de ces préoccupations un peu chimériques, dans sa

correspondance. À Decrès[62] il écrivait--sentant sans doute la

réalisation de ces projets trop lointaine--que la simple menace de

ces opérations suffirait à jeter la panique à Londres. Surtout une

expédition dirigée contre l'Inde devait être très préjudiciable à

l'Angleterre qui serait ainsi paralysée dans l'exécution des mesures

hostiles prises contre la France et contre l'Amérique.

[Note 62: Napoléon à Decrès, 13 mai 1808. _Correspondance_,

XVII-112.]

Pour entreprendre une telle expédition, Napoléon avait évidemment

besoin de soumettre l'Espagne à sa loi; il lui fallait aussi l'appui

de l'Amérique latine et des États-Unis du Nord. Trop délibérément il

traita ces derniers comme dépendant déjà de son gouvernement, en

signant le 27 avril 1808 le Décret de Bayonne qui ne fut qu'une

aggravation des Décrets de Berlin et de Milan. Aux termes de ce

nouveau Décret, tous les navires américains qui entreraient dans un

port de France, d'Italie ou des villes hanséatiques, devaient être

saisis, sous prétexte que, depuis le fonctionnement de l'embargo,

tout navire appartenant aux États-Unis ne pouvait naviguer sans

violer la loi, à moins de se munir de faux papiers délivrés par

l'Angleterre. Cette interprétation trop catégorique allait encore

donner lieu à des revirements subtils de politique et de diplomatie.

Entre les allures autoritaires et dominatrices de Napoléon et

l'attitude intransigeante de l'Angleterre, quelle pouvait, en effet,

être la politique des États-Unis? Devenir l'instrument de la France

contre l'ennemi héréditaire ou être exposé à voir confisquer toutes

les cargaisons des navires qui entreraient dans les eaux françaises,

constituait une alternative d'autant plus pénible qu'elle était

imposée sur un ton comminatoire, inacceptable par une nation

indépendante. Encore une fois, comme l'occurrence s'était déjà

présentée aux dates importantes de l'histoire de l'Amérique du Nord,

la distance qui séparait la grande république américaine des deux

monarchies belligérantes la sauva des interventions et des décisions

immédiates. Les diplomates qui représentaient le cabinet de

Washington à Paris et à Londres furent chargés, chacun en ce qui le

concernait, et tout en sauvegardant la dignité de leur patrie,

d'ouvrir la voie à des explications amicales et respectueuses[63].

[Note 63: Madison à Armstrong, 2 mai 1808; _State Papers_, III,

252.]

Mais quelles pouvaient être les explications amicales de Napoléon?

Évidemment, s'il invitait avec tant d'énergie les États-Unis à se

joindre à lui contre l'Angleterre, il devait, en retour,

s'entremettre auprès de l'Espagne pour la cession des Florides aux

Américains. Mais ceux-ci prétendaient, avant tout, maintenir leur

neutralité parmi les puissances intéressées, sans vouloir se mêler

directement aux vicissitudes d'une guerre qui agitait une si

lointaine partie du monde, même au prix d'un grand avantage les

concernant particulièrement.

Dans cette situation troublée, Armstrong, le Ministre des États-Unis

en France, redevint soudain le soldat qu'il avait toujours été: il

conseilla tout simplement de s'emparer des Florides sans délai.

Jefferson trouva l'avis impraticable, d'autant plus que Champagny

faisait savoir à Turreau que, jusqu'à présent, l'Empereur n'avait

pas encore appliqué strictement le décret de Bayonne: sa conduite à

l'égard des États-Unis s'inspirerait de la conduite des États-Unis à

l'égard de l'Angleterre. Champagny ajoutait que, si l'Angleterre

esquissait le moindre mouvement hostile contre les Florides,

l'Empereur ne verrait aucun inconvénient à ce que les Américains

fissent avancer leurs troupes pour se défendre.

C'était autant de sollicitations à ouvrir les hostilités et à

conclure, par conséquent, une alliance avec la France.

Mais Jefferson et Madison éludaient la réponse catégorique attendue

par Turreau. Quand celui-ci objectait que le cabinet de Washington

était sorti d'une neutralité impartiale en traitant les deux

puissances belligérantes et rivales sur le même pied d'égalité,

tandis que l'attitude de ces deux puissances n'était nullement la

même à l'égard de l'Union, le Président affirmait qu'il n'y avait

aucune comparaison à établir entre la France et l'Angleterre au

point de vue des vexations dont les États-Unis avaient à souffrir.

Aussi l'embargo, qui semblait s'attaquer également à la France et à

l'Angleterre, était, en réalité, beaucoup plus préjudiciable à

celle-ci qu'à celle-là, par la bonne raison que l'Angleterre

possédait un plus grand nombre de colonies et que les ressources

locales de ces colonies laissaient à désirer.

Devant de telles hésitations du cabinet de Washington, qui étaient

autant de fins de non recevoir, Napoléon reprit son jeu de bascule

coutumier. Quand Armstrong exprima à Champagny la satisfaction du

gouvernement américain pour l'approbation impériale permettant une

occupation anticipée des Florides, Napoléon joua l'étonnement et

l'indignation. Il fit répondre par Champagny à Armstrong que cette

allusion à l'occupation des Florides était incompréhensible, qu'en

tous cas les Américains, étant en paix avec les Espagnols, ne

pouvaient occuper les Florides sans l'autorisation du Roi

d'Espagne[64]. Et Champagny ajouta avec une certaine effronterie que

jamais il n'avait été question de soutenir une occupation des

Florides par les Américains sans cette formelle autorisation, que

«l'Empereur n'avait ni le droit, ni le désir d'autoriser une

infraction de la loi internationale, contraire aux intérêts d'une

puissance indépendante, son alliée et son amie».

[Note 64: Napoléon à Champagny, 21 juin 1808. _Correspondance_,

XVII, 326.]

Ce revirement, pratiqué avec une dextérité toute latine qui

désempara un peu la mentalité anglo-saxonne d'Armstrong, eut pour

conséquence de faire appliquer plus strictement le Décret de

Bayonne, c'est-à-dire, de faire saisir tous les biens et tous les

navires américains. Le cabinet de Washington refusait de s'incliner,

sans condition, devant la volonté de Napoléon: Napoléon se vengeait.

L'Espagne, dont il croyait avoir fait l'instrument de sa politique,

allait se venger à son tour et tirer, en même temps, les États-Unis

d'embarras.

Les difficultés que rencontra Joseph Bonaparte à maintenir sa

royauté éphémère, contenaient en germe l'échec du plan si

passionnément élaboré par l'Empereur.

En juillet 1808, Dupont capitula à Baylen, laissant une vingtaine de

mille hommes entre les mains d'une poignée de patriotes espagnols.

La flotte française dût se rendre à Cadix et Joseph quitter Madrid

pour mettre sa vie en sûreté, en fuyant avec l'armée intacte,

au-delà de l'Ebre. Ce ne fut pas tout, on le sait. Le 1er août,

Wellesley avait débarqué à quelques lieues au nord de Lisbonne et

marchait sur cette capitale. Junot, après la bataille de Vimeiro, se

replia sur Cintra où il consentit à évacuer le Portugal, à la

condition que les 22.000 hommes qui composaient son armée fussent

ramenés en France par mer.

Pour la première fois, le génie de Napoléon se voyait entravé dans

son élan magnifique. Par un effort désespéré, l'Espagne et le

Portugal s'étaient libérés, du même coup, de Napoléon et des

Bourbons. Évidemment, l'Empereur avait encore ses armées intactes et

sa présence, à la tête de ses forces militaires, pouvait réparer ces

premiers désastres. Mais irréparable était la perte des ports de

Cadix et de Lisbonne, irréparable l'anéantissement des flottes et

des magasins, seules bases sur lesquelles pouvait s'appuyer et se

développer la puissance maritime de la France, seuls moyens aussi,

pour Napoléon, de mettre à exécution, dans les conditions indiquées,

son rêve de domination universelle. Ce rêve venait de s'évanouir

dans les brouillards de l'Océan.

Le grand Empereur avait un instant vaincu la mer par la terre; sa

tentative de vaincre la mer par la mer venait d'échouer.

L'Angleterre pouvait reprendre la maîtrise de l'Océan, les colonies

espagnoles étaient hors d'atteinte: l'Amérique, qu'elle fût, au

nord, dirigée par l'esprit d'indépendance plus ou moins puritaine

des Anglo-Saxons, ou, au sud, imprégnée d'autocratie latine, pouvait

poursuivre désormais les libres voies de sa destinée.

CHAPITRE X

LES ÉTATS-UNIS ET LA RUSSIE.

Madison président des États-Unis. -- Il demande des

dommages-intérêts au gouvernement français. -- Apparence

conciliante de l'Angleterre. -- Ses intrigues continuent à

Washington. -- Quatrième coalition. -- Le Retrait de

l'embargo demande la suppression des Décrets de 1806 et de

1807. -- Napoléon n'est pas de cet avis. -- Lettre de Cadore

au général Armstrong. -- Intérêts commerciaux des États-Unis

dans la mer Baltique. -- Relation avec la Russie. -- Mission

de J. Q. Adams. -- Bienveillance de l'empereur Alexandre. --

Ukase protégeant les produits américains. -- Rappel de

Caulaincourt. -- L'empereur Napoléon rompt avec l'empereur

Alexandre.

Après avoir réuni, à Erfurt, tous les rois de toutes les Allemagnes,

dans le but de resserrer son alliance avec l'empereur Alexandre et,

rassuré sur les intentions de l'autocrate de toutes les Russies qui

ne s'était pourtant pas livré entièrement, Napoléon comme on l'a vu,

avait pu consacrer tous ses efforts à la campagne d'Espagne qu'il

conçut avec sa maëstria ordinaire,--mais il est des concours de

circonstances naturelles et morales contre lesquelles les plus

géniales méthodes s'exercent en vain.

Lorsqu'au mois d'août 1808, Napoléon apprit à Bordeaux la

capitulation de Dupont à Baylen et celle de Rosily à Cadix, sa

perplexité fut grande. Peut-être eût-il l'intuition que le but qu'il

cherchait à atteindre dans la péninsule lui échappait avec toutes

les conséquences sur lesquelles il avait espéré pouvoir compter. Que

lui importait maintenant d'occuper militairement une grande partie

de l'Espagne, s'il n'occupait plus Cadix ni Lisbonne et si le

Mexique, Cuba, le Brésil et le Pérou menaçaient de se jeter dans les

bras de l'Angleterre?

Pour la première fois, le grand capitaine, le grand politique

hésita. S'il renonçait à son plan espagnol, c'était avouer l'échec

final auquel était destiné tout le système qu'il prétendait

instaurer. Il remit le sort de l'Espagne entre les mains de ses

lieutenants et se prépara à faire face à l'orage qui s'amoncelait

dans l'Europe centrale.

Essayons de comprendre les contre-coups que ces événements ont

exercés sur la politique des États-Unis.

Sur ces entrefaites, Madison avait succédé à Jefferson, à la

Présidence. On avait reproché à Jefferson sa soi-disant complaisance à

l'égard de Napoléon. La nouvelle administration chercha à se laver de

ce soupçon en insistant auprès du gouvernement français pour obtenir

les réparations aux dommages causés depuis 1803 et qui, malgré les

promesses de l'Empereur, demeuraient lettres mortes. Quant aux

restrictions commerciales, dont elle demandait la suppression,

Champagny répondit à Turreau que, souscrire à cette demande, serait

introduire des exceptions qu'il faudrait étendre à tous les peuples,

ce qui permettrait à l'Angleterre de trouver de nouvelles ressources

pour continuer la guerre. Napoléon ne se montrait donc pas enclin à la

conciliation. À partir de ce moment, se dessina en Amérique un

mouvement foncièrement anti-français, non seulement parmi les

Fédéralistes, ce qui était constant, mais aussi parmi les

Républicains, ce qui était plus significatif. De sorte que la

suppression de l'embargo, en donnant une certaine satisfaction à

l'Angleterre, pouvait aussi être considérée comme un affranchissement

de tout contact impérial.

Tous les représentants du grand commerce américain qui avaient eu

tant à se plaindre des effets de l'embargo, aspiraient à la reprise

des affaires et, comme ces affaires étaient surtout brillantes avec

l'Angleterre, la France risquait de se voir rejetée, pour maintenir

son influence en Amérique, dans les menées d'une diplomatie occulte,

allant jusqu'à spéculer sur la possibilité d'une scission qui

pourrait se produire entre les États du Nord formés par la

Nouvelle-Angleterre où la vieille Angleterre avait toujours des

partisans, et les États du Sud, où la France aurait quelque chance

de poser les bases d'un parti puissant[65].

[Note 65: Turreau à Champagny, 20 avril 1809 (_Archives des Aff.

Étrang._ mss.).]

Le cabinet de Washington fut encore obligé de louvoyer entre la

mauvaise humeur des ministres britanniques et la hauteur dominatrice

du conquérant français. L'embargo, ostensiblement dirigé contre les

ordres en conseil, avait été aussi une réponse aux décrets de

Napoléon et le commerce de la France et celui de l'Angleterre

étaient également atteints parce que, en réalité, si ces deux pays

s'en prenaient à l'attitude de l'Amérique, ils savaient bien, au

fond, qu'ils l'avaient, pour ainsi dire, provoquée par les exigences

de leur rivalité.

Depuis la suppression de l'embargo par les États-Unis, l'opinion

publique admettait parfaitement en Angleterre la suppression aussi

des ordres en conseil. C'est sans doute pour hâter la fin de

l'embargo et pour donner satisfaction à ce courant d'idées qu'en

avril 1809 les ordres en conseil de novembre 1807 furent remplacés

par un nouvel ordre qui devait ouvrir au commerce des neutres tous

les ports ne dépendant pas de la France,--ce qui permettait de faire

retomber sur la France les conséquences vindicatives de décrets

ayant pour but d'atteindre l'Angleterre.

L'Amérique pouvait s'imaginer avoir gain de cause. À y regarder de

près, ce nouvel ordre n'était qu'un bon billet,--nous ne disons pas:

un chiffon de papier,--c'était une simple concession. En effet, si

la marine anglaise devait bloquer la Hollande, la France et l'Italie

du nord, dans le but unique de mettre le commerce anglais à la place

du commerce des neutres, le nouveau système ainsi préconisé ne

valait guère mieux que l'ancien. Cependant les ordres en conseil

avaient été révoqués, en apparence du moins, justifiant, de la

sorte, la chute de l'embargo,--oeuvre de Jefferson. Quel coup pour

le Président! C'était le coup de grâce donné à sa politique et on a

vu qu'il en fut atteint d'une façon irréparable. Ce coup fut adouci

par la subtilité adroite des républicains qui, ne voulant pas

laisser aux Fédéralistes tout le profit de ce grand changement,

firent imprimer, dans le «National Intelligencer» du 28 avril 1809,

cette phrase à la fois jésuitique et consolatrice:

«Grâces soient rendues au sage qui se repose maintenant si

glorieusement sous les ombrages de Monticello!.. On peut hautement

affirmer que la révocation des ordres en conseil est due à

l'embargo!»

Cet hommage indirect et mérité, dans une certaine mesure, rendu à

Jefferson, retombait sur tout le parti républicain. Mais la

situation générale n'en demeura pas moins troublée et soumise à tous

les revirements de la politique européenne.

Le cabinet de Saint-James continuait ses intrigues. Les difficultés

diplomatiques soulevées par Erskine qui, trop conciliant, fut

désavoué par Canning, aggravées par Jackson son successeur qui, trop

insolent, fut renvoyé, prouvaient bien qu'au fond l'Angleterre et

les États-Unis ne pouvaient s'entendre. Malgré tout, devant

l'attitude ondoyante de la diplomatie française, la suppression de

l'embargo, en mettant le commerce américain entre les mains de la

Grande Bretagne, constituait, par cela même, une mesure de

protection solidaire venant s'ajouter à toutes les velléités de

résistance désespérée qui se dessinait partout contre les

affirmations de domination universelle, de plus en plus

impérieusement proclamées par Napoléon.

Ce fut le moment où, pour la quatrième fois, l'Autriche essaya de

secouer le joug. Ce suprême effort demandait aussi, de la part de

l'Empereur, une suprême attention. La lutte devait être chaude et

les graves affaires qui absorbaient Napoléon en Europe le

détachaient nécessairement des affaires américaines. Néanmoins,

Armstrong lui avait fait connaître, jusque sur les bords du Danube,

la signification de l'acte du 1er mars 1809 de non-intercourse qui,

supprimant, en apparence, tout commerce avec l'Angleterre et la

France, revendiquait, quand même, pour l'industrie américaine le

droit de communiquer directement avec les marchés anglais[66]. Dans

le cas, ajoutait le ministre, où l'interprétation des Décrets du 21

novembre 1806 et du 17 décembre 1807 ne porterait aucune atteinte

aux droits maritimes de l'Union, l'acte en question serait

immédiatement révoqué en ce qui concernait la France et les

relations commerciales immédiatement rétablies entre les deux pays.

Sous une forme obscure mais comminatoire, Armstrong demandait

simplement des concessions équivalant à la suppression des Décrets

de 1806 et 1807, ce qui, aux yeux des Américains, serait une réponse

toute naturelle au retrait de l'embargo et des ordres en Conseil du

mois de novembre 1807.

[Note 66: Armstrong à Champagny, 29 avril 1809 (_Archives des Aff.

Étr._).]

Napoléon qui, avec tant d'autres nouvelles importantes, reçut cette

note à Schoenbrunn où il s'était installé après avoir battu les

Autrichiens, ne fut pas de cet avis. Il défendit, plus que jamais, les

principes sur lesquels ses Décrets étaient fondés; ces principes

répondaient à la notion stricte du droit des gens et se défendaient

par des idées qu'il avait souvent exprimées. Les mers, affirmait-il,

appartiennent à toutes les nations. Tout navire naviguant sous le

pavillon de n'importe quelle nation, reconnu et avoué par cette

nation, doit être sur l'océan aussi bien en sûreté que dans ses ports

nationaux. Le pavillon qui flotte au mât d'un vaisseau-marchand doit

être respecté comme s'il se trouvait sur le clocher d'un village.

Insulter un navire marchand portant le pavillon de quelque puissance

que ce soit équivaut à faire une incursion dans un village ou une

colonie appartenant à cette puissance. Napoléon, en un mot,

considérait les navires de toutes les nations comme des colonies

flottantes appartenant à ces nations. Ce qui n'empêchait leur

souveraineté et leur indépendance d'être à la merci d'un voisin plus

audacieux ou plus fort[67].

[Note 67: _Correspondance_, XIX, 21.]

Ainsi, d'après cette théorie, ce que Napoléon appelait une colonie

flottante pouvait être dénationalisé par la visite d'un de ses

agents et devenir sa propriété. Champagny, qui se rendait compte, de

près, des résultats néfastes auxquels avait abouti l'interruption du

commerce des neutres, lui fit comprendre que, dans cette stagnation

des affaires, l'Amérique était encore le seul pays qui pouvait

servir de débouché aux produits des manufactures françaises. Il

engagea l'Empereur à se montrer, à l'égard des États-Unis, aussi

conciliant que l'Angleterre qui avait annulé ses ordres en conseil

de novembre 1807. Napoléon se rendit un moment à ces raisons et se

montra disposé à révoquer le décret de Milan et remettre, de la

sorte, le commerce neutre dans les mêmes conditions où il se

trouvait sous le décret de Berlin. La victoire de Wagram vint de

nouveau modifier ces bonnes intentions. En réalité, avec une

désinvolture un peu déconcertante, Napoléon passa de la

bienveillance à la malveillance. Aussi longtemps qu'il pouvait

croire que l'arrangement préconisé par Erskine serait ratifié par le

cabinet de Londres, il fit preuve à l'égard des États-Unis des

sentiments les plus généreux; dès qu'il apprit que Canning

désavouait son ministre à Washington, il mit une sourdine à ses

velléités de conciliation: la défaite de l'Autriche ne lui

permettait-elle pas d'imposer partout sa volonté? Sa nouvelle

victoire en Europe le rendait aussi victorieux en Amérique.

Du moins, il ne voulait pas admettre que les États-Unis, par leurs

prétentions de conserver les droits d'une puissance neutre, en fait

de commerce, d'user de réciprocité, par exemple, quand il s'agissait

de répondre à un blocus par un blocus, pussent se solidariser avec

des pays plus voisins qui commençaient à vouloir secouer le joug qui

pesait si lourdement sur leurs transactions commerciales. En effet,

la Russie, la Prusse, la Suède, le Danemark, les villes hanséatiques

et même la Hollande, soutenue par le roi Louis, semblaient vouloir

se détacher d'un système si contraire à leurs intérêts vitaux. Si le

roi Louis ne s'était pas solennellement engagé à renoncer à ses

désirs d'indépendance et à se soumettre à la volonté de son frère,

la Hollande aurait été immédiatement annexée à la France. Elle le

fut d'ailleurs un peu plus tard par le traité de Rambouillet.

En attendant, les navires américains qui, jusqu'en mai 1810,

entraient librement dans les ports hollandais, purent être de bonne

prise. Ce fut un gain énorme, à peu près quatre millions de dollars,

sans compter les sommes importantes que représentait le commerce

américain sur le continent. C'est alors que le Congrès, par l'acte

du 1er mai 1810, atteignit Napoléon indirectement, en ouvrant au

commerce anglais un marché aux États-Unis, ce qui constituait une

ample compensation au commerce paralysé en France et en Hollande. Le

cabinet de Washington annulait, pour ainsi dire, les effets du

décret de Milan.

Devant tant de difficultés, Napoléon se montra soudain moins

intransigeant en ce qui concernait la stricte exécution de ses

fameux décrets. Le 31 juillet 1810, il fit savoir au duc de Cadore,

qu'après avoir beaucoup réfléchi sur les affaires d'Amérique, il

était maintenant d'avis qu'on pouvait notifier à M. Armstrong, qu'à

partir du 1er novembre, ces décrets n'auraient plus d'effet,--à la

condition toutefois que, si le conseil britannique ne retirait pas

ses ordres de 1087, le Congrès remplirait l'engagement qu'il avait

pris de rétablir les obstacles destinés à entraver le commerce

anglais. À ce propos, sous la dictée de l'Empereur, Cadore adressa

au général Armstrong, à la date du 5 août 1810, une lettre d'un

grand intérêt historique qui donne comme la psychologie de Napoléon

dans cette affaire.

Napoléon et l'Amérique Histoire des relations franco-américaines spécialement envisagée au point de vue de l'influence napoléonienne (1688-1815) · 第 16 / 24 段