américain, devaient contribuer à cette fin. Napoléon connut en
Italie les ordres en conseil émis par Spencer Perceval, qui eurent
pour première conséquence une attitude hostile de la Russie envers
l'Angleterre. Il n'y avait plus de neutres, excepté la Suède qui se
vit exposée aux ressentiments de la Russie et des États-Unis. En
réponse à ces ordres en conseil et sans même prévenir le Président
Jefferson, l'Empereur aggrava l'édit de Berlin par celui de Milan
(17 novembre 1808).
Cet édit, considérant que les actes du gouvernement anglais
dénationalisaient simplement les navires de toutes les nations
européennes, que tous les souverains de ces nations avaient au
contraire le droit de défendre l'indépendance de leur pavillon,
stipulait:
1º «Que tout bâtiment, de quelque nation qu'il soit, qui aura
souffert la visite d'un vaisseau anglais, ou se sera soumis à un
voyage en Angleterre, ou aura payé une imposition au gouvernement
anglais, est, par cela seul, déclaré dénationalisé; il a perdu la
garantie de son pavillon et est devenu propriété anglaise; il sera
déclaré de bonne et valable prise.
2º Que tout bâtiment, de quelque nation qu'il soit, quel que soit
son chargement, expédié des ports d'Angleterre ou des colonies
anglaises, ou des pays occupés par les troupes anglaises, ou allant
en Angleterre ou dans les colonies anglaises, ou dans les pays
occupés par des troupes anglaises, est de bonne prise.
3º Que ces mesures cesseront d'avoir leur effet pour toutes les
nations qui sauraient obliger le gouvernement anglais à respecter
leur pavillon; elles continueront à être en vigueur pendant tout le
temps que ce gouvernement ne reviendra pas au principe du droit des
gens qui règle les relations des états civilisés dans l'état de
guerre. Ces dispositions seront abrogées et nulles par le fait, dès
que le gouvernement anglais sera revenu aux principes du droit des
gens, qui sont aussi ceux de la justice et de l'honneur.»
Ces actes d'hostilité entre la France et l'Angleterre tendaient
naturellement à anéantir tout commerce régulier. Les nations qui
s'étaient soumises ou qui avaient dû se soumettre au blocus
continental, ne tardaient pas à en sentir tous les inconvénients et
cherchèrent à s'en affranchir. Le système poussé jusqu'à ses
dernières limites aboutissait à l'absurde. La Suède et la Hollande
furent les premières à s'en détacher. L'Empereur Alexandre lui-même,
malgré les assurances données à Tilsitt, comprit bientôt qu'il était
impossible de vaincre la mer par la terre et encore moins
«d'empêcher ses sujets de vendre les produits de leur sol et de
s'approvisionner au mieux de leurs intérêts[54]»; il se vit donc
obligé de modifier la direction de sa politique et de s'opposer aux
vues de Napoléon,--ce qui aboutit à la campagne de Russie,--campagne
néfaste qui, comme nous allons le voir, sera indirectement provoquée
aussi par l'intervention commerciale des États-Unis d'Amérique.
[Note 54: Nouveau Dictionnaire d'Économie politique (LÉON SAY),
article: _Blocus continental._]
CHAPITRE IX
L'EMBARGO ET LES CONSÉQUENCES DE LA GUERRE D'ESPAGNE.
Jefferson taxé de Bonapartiste. -- Situation de Turreau à
Washington. -- Lettre de Champagny à Armstrong. -- Cette
lettre provoque de l'agitation aux États-Unis. -- Pickering
crée un mouvement en faveur de l'Angleterre. -- Critique de
l'Embargo. -- Intrigue de John Henry. -- Conséquences
économiques de l'Embargo. -- Murat à Madrid. -- L'Entrevue
de Bayonne. -- Napoléon offre le trône d'Espagne à son frère
Joseph. -- Répercussion sur les colonies espagnoles. --
Ambition démesurée. -- La Floride de nouveau mise en jeu. --
Capitulation de Dupont à Baylen.
La situation grave, tendue à l'excès, créée par Napoléon en Europe,
remuait, en Amérique, les fibres les plus sensibles et les plus
profondes, touchant aux questions les plus délicates de constitution
et de tendances raciques. L'éternelle alternative, faisant pencher
les États-Unis, tantôt du côté de la France et tantôt du côté de
l'Angleterre, ne pouvait que trouver un aliment nouveau dans ces
conditions troublées. Mais troublées aussi devaient être les idées
directrices des partis. Les Fédéralistes, naturellement, ne
pouvaient oublier leurs classiques sympathies pour le régime
anglais. Les Républicains, amis de la France, ne pouvaient accorder
une admiration soutenue au général de la Révolution française,
devenu Empereur des Français et ayant transformé dans un sens
monarchique les institutions libérales dont il était issu. Tous,
enfin, ne pouvaient faire abstraction de leur origine anglo-saxonne.
L'embargo décrété contre les navires anglais, qui lésait d'ailleurs
aussi les intérêts français, n'avait pas été approuvé par tout le
monde. Dès le mois de décembre 1807, des critiques et des opposants
crièrent, bien inconsidérément, à l'influence française et Jefferson
fut taxé de Bonapartiste. On l'accusait de servilité à l'égard de
Napoléon,--ce qui était faux car, à cette époque même, il ne se
trouvait nullement en bons termes avec le gouvernement français. Et
Turreau, loin d'exercer une action sur les décisions du Président,
se plaignait plutôt de son attitude anti-française. Il accusait le
cabinet de Washington de fausseté[55]. Il accusait les représentants
de tous les partis, dont l'opinion était comme le résumé de
l'opinion publique, de s'opposer à tout projet qui pourrait déplaire
à la Grande-Bretagne et de rendre ainsi toute guerre impossible
entre les États-Unis et leur ancienne métropole, dont l'influence
occulte ne pourrait jamais être détruite. À chaque instant on
reprochait au ministre de France les décrets de Napoléon, qui
avaient complètement modifié les dispositions favorables des membres
du Congrès. C'était sans doute un prétexte pour expliquer leur
indifférence ou leur inaction, quoique, aux yeux de Turreau, les
mesures prises par le gouvernement français ne pouvaient pas être
comparées aux excès et aux outrages infligés par l'Angleterre aux
États-Unis.
[Note 55: Turreau à Champagny, 20 mai 1808 (_Archives des Aff.
Étr._).]
En janvier 1808, Champagny avait adressé à Armstrong une lettre dans
laquelle il défendait les décrets de Berlin et de Milan[56]. Cette
lettre, qui, en termes énergiques, exprimait la pensée de Napoléon,
résumait, en somme, la situation faite aux États-Unis par la
rivalité de la France et de l'Angleterre. Elle contenait des vérités
qui froissèrent les Américains. En faisant l'énumération des griefs,
elle faisait ressortir que l'union américaine avait à souffrir, plus
qu'aucune autre puissance, des agressions de l'Angleterre. La
guerre entre les deux nations devait en être la conséquence
inévitable, car il n'était pas admissible, pour l'intérêt et la
dignité des États-Unis, d'accepter le principe monstrueux et
l'anarchie que le gouvernement anglais voulait faire prévaloir sur
mer. Et l'empereur considérait cette guerre comme étant déclarée en
fait depuis le jour où l'Angleterre avait publié l'exécution de ses
ordres en conseil. En d'autres termes, c'était inviter les
États-Unis à prendre parti entre la France et l'Angleterre et
préjuger, sinon même imposer une action en faveur de la France
contre l'Angleterre.
[Note 56: Champagny to Armstrong, 15 janvier 1808. _State Papers_,
III, 248.]
Armstrong envoya cette lettre à Jefferson: elle constituait un
ultimatum d'un nouveau genre. Aucune nation indépendante ne pouvait
s'y soumettre.
Devant l'agitation que produisit la lecture de ce factum au Congrès,
le Président demanda inutilement d'en garder le secret. Mais les
Fédéralistes trouvèrent, au contraire, dans sa publication, un
prétexte, trop longtemps cherché, pour tourner contre la France
l'antipathie que le peuple nourrissait contre l'Angleterre. C'était
tout profit pour eux et l'Empereur leur fournissait lui-même les
moyens de constituer un parti anglais, parti que Rose, l'envoyé de
Canning, n'avait pu réussir à former. Pickering n'hésita pas à se
faire l'instrument de ce parti, en cherchant à l'organiser et à le
développer, du moins dans le territoire de ce qui fut la Nouvelle
Angleterre. Il demandait, en échange, au gouvernement anglais, de
soutenir une propagande énergique contre les Républicains. Ce
faisant, Pickering agissait en conspirateur rebelle, tombant sous le
coup de la loi qu'il avait lui-même contribué à faire voter quand il
était Secrétaire d'État et, aux termes de laquelle, tout citoyen des
États-Unis qui, sans autorisation officielle, se mettait en relation
avec un gouvernement étranger, était passible de peines sévères. Il
s'imaginait pouvoir se mettre au-dessus de cette loi, étant persuadé
que Jefferson était lié, par engagement secret, avec Napoléon, dans
le but de collaborer à la ruine de l'Angleterre.
Il affirmait que, dans son message en faveur de l'embargo, le
Président n'avait pas invoqué des raisons suffisantes pour justifier
cette grave mesure, qu'il devait y avoir des motifs cachés au
public. Lesquels? L'Empereur avait-il exigé qu'il n'y eut plus de
neutres? Avait-il exigé aussi que les ports américains, ainsi que
ceux des États d'Europe, ses vassaux, fussent fermés au commerce
anglais? L'embargo, insinuait-il, n'était peut-être qu'une forme
adoucie et complaisante par laquelle on répondait, d'une façon
déguisée, à des ordres impératifs. De tels procédés mèneraient
graduellement à une guerre avec l'Angleterre, ou à une soumission
honteuse à la France. En les dévoilant, Pickering attirait sous sa
bannière les Fédéralistes, avec d'autant plus de facilité que les
mesquineries de la politique intérieure disparaissaient de la sorte
sous un semblant de patriotisme.
Cependant, il ne fallait pas se payer de mots. L'embargo, tel qu'il
existait et fonctionnait, avait été une réponse nécessaire aux
ordres en conseil, à toutes les vexations du gouvernement anglais et
ceux qui voulaient le supprimer, Pickering en tête, malgré leurs
sentiments anti-français, se voyaient, quand même, acculés à une
guerre avec la Grande-Bretagne. Ils arrivaient donc au résultat
désiré par Napoléon. Il n'y avait pas d'autres expédients[57], à
moins de soumettre le commerce américain aux licences et aux taxes
anglaises, ce qui équivalait à abdiquer toute souveraineté nationale
et, en réalité, on pouvait accuser les Fédéralistes qui, en 1801,
avaient la prétention de représenter le parti national d'Amérique,
de n'être plus qu'une faction anglaise aux ordres du cabinet de
Saint-James. Cette faction remuante pouvait devenir d'autant plus
dangereuse qu'elle entretenait des relations secrètes avec Sir James
Craig, gouverneur du Bas-Canada, à Québec, lequel avait grand
intérêt à être renseigné sur ce qui se passait aux États-Unis. Un
nommé John Henry, Anglais de naissance, Américain d'habitudes, qui
était reçu dans les cercles officiels et mondains de Boston, joua,
en cette occurrence, un rôle équivoque d'ambassadeur aventurier,
qu'en des termes moins pompeux, on peut appeler espion. Il
s'entremit habilement, et, grâce aux renseignements qu'il sut
fournir, il contribua à faciliter une alliance entre les
Fédéralistes de la Nouvelle Angleterre et les Tories anglais. Cette
alliance, qui devait aboutir au parti anglais préconisé par
Pickering, s'appuyait sur la nécessité, soi-disant urgente,
d'inaugurer une politique extérieure conforme au principe
anglo-saxon: avec beaucoup plus de force, elle tendait vers une
politique intérieure anti-républicaine et ses coups les plus
perfides étaient dirigés contre Jefferson.
[Note 57: John Quincey Adams à Harrisson Gray Otis, _Boston, 1807_.]
Jefferson, cependant, ne se laissa pas intimider. Il demeura
fermement attaché à la théorie de l'embargo, avec toutes les
conséquences qu'elle comportait. Ces conséquences allaient dépasser
les intentions même de l'auteur. Des Républicains avisés, même des
partisans de l'embargo limité à une certaine durée, commençaient à
s'apercevoir des inconvénients d'un embargo d'une durée illimitée.
Le démocrate Even Sullivan, gouverneur du Massachusetts fédéraliste,
fit ressortir combien cet État était atteint par les restrictions
commerciales qui troublaient de fond en comble le jeu des
importations et exportations. Les fonctionnaires des douanes avaient
peine à faire respecter les prescriptions légales et partageaient en
beaucoup d'endroits le mécontentement du public. Le long des côtes
du Maine et de la frontière du Canada, la contrebande menaçait de
prendre des proportions inquiétantes, et, dans toute la région,
l'insurrection fut sur le point d'éclater. Sur plusieurs points, il
y eut des rencontres sanglantes.
Si la rue était agitée, au sein du gouvernement lui-même, les
dissensions se firent jour. À l'inébranlable fermeté de Jefferson,
Madison opposait l'hésitation du doute. Robert Smith semblait
craindre les excès et les complications de toutes sortes, fruits de
l'embargo et, si Gallatin prenait froidement toutes les mesures pour
faire respecter la loi, c'était par devoir et non sans exprimer
parfois la peur des plus graves bouleversements. Tous les opposants,
fédéralistes comme républicains, se rencontraient pour émettre cette
affirmation:--«La constitution avait donné le pouvoir au Congrès
pour régler le commerce avec des nations étrangères, entre les
divers États et avec les tribus indiennes,--mais elle ne lui avait
pas donné le pouvoir d'empêcher le commerce avec les nations
étrangères».
Ainsi, l'embargo qui avait été voté par le Congrès, sur l'insistance
de Jefferson, était une mesure imposée par la situation intolérable
rejaillissant sur le commerce des neutres, à la suite des ordres en
conseil et des décrets de Napoléon. En Amérique, cette mesure
risquait de mettre de nouveau aux prises les partis d'une politique
opposée et intransigeante, de répandre dans la jeune union la
désunion et l'insurrection; mais, considérée en soi, elle était une
des formes atténuées peut-être mais inévitables que prenait, dans le
temps, l'évolution d'un pays qui était né et qui s'était développé
entre la rivalité de la France et de l'Angleterre.
À un point de vue plus élevé, l'embargo, aux yeux du président
Jefferson, répondait à un idéal politique qui ne manquait pas de
grandeur. Pour lui, c'était le seul moyen d'échapper aux horreurs de
la guerre qui, dans sa préparation comme dans son exécution,
entraînait des brutalités coutumières au vieux monde, qu'il voulait
épargner au nouveau monde. En cela, il demeurait fidèle au principe
des ancêtres puritains qui, ayant rompu avec la mère-patrie,
prétendaient fonder un État sur des bases de pureté sociale et
religieuse. Ils n'y parvinrent pas toujours[58]. Et, à mesure que la
politique américaine tendait à devenir plus mondiale, la
réalisation de cette possibilité devenait plus aléatoire. Le moyen
que préconisait Jefferson pour éloigner des États-Unis, ce qu'il
appelait les vices, les crimes et les corruptions de l'Europe, si
louable fut-il, le prouvait abondamment. Sous prétexte de résister
aux ingérences étrangères, on marchait simplement à la ruine
intérieure. Nous avons vu les résistances soulevées dans tous les
partis par l'embargo. Ce fut bientôt un _tolle_ général. Car, enfin,
s'il s'agissait d'éviter la guerre avec ses conséquences qui peuvent
non seulement détruire toutes les ressources vitales, mais modifier
la forme d'un gouvernement, avec le système de l'embargo, on
risquait d'aboutir aux mêmes résultats. Son application stricte
entraînait une telle diminution des libertés individuelles et des
droits de propriété, qu'à ce point de vue, de longues guerres
étrangères n'auraient pas occasionné plus de maux. Si les libertés
américaines, au nom desquelles on avait combattu, devaient périr,
mieux valait les voir tomber sous les coups d'une guerre, dans la
mêlée sanglante mais glorieuse des champs de bataille, que de les
exposer à être étouffées par un système de restrictions appelé de
_non-intercourse_, qui se composait de petites aspirations et de
petits moyens.
[Note 58: A. SCHALCK DE LA FAVERIE: _Les Premiers Interprètes de la
Pensée américaine._]
Économiquement parlant, les pertes étaient immenses, elles
augmentaient tous les jours. Le commerce était complètement
annihilé, puisque, aux entraves provenant des Ordres en conseil et
des Décrets de Napoléon, venaient s'ajouter les vexations de cet
embargo qui paralysait toute initiative des citoyens, de sorte que
les mesures hostiles prises par l'Angleterre et la France étaient,
pour ainsi dire, aggravées par des mesures édictées par le
gouvernement américain contre les Américains eux-mêmes. Si, à
première vue, l'embargo semblait préférable aux excès d'une guerre,
puisqu'il n'exposait pas le pays aux massacres, aux exécutions
brutales, aux méthodes immorales que la guerre impose, à y regarder
de près, il ouvrait une ère de corruption en invitant chaque
citoyen à se soustraire frauduleusement aux prescriptions de la loi.
Au point de vue social, le résultat était déplorable. Certes, la
patrie n'était pas en danger. Mais ce danger eût été préférable; il
eût peut-être fait surgir un héros, tandis que, dans l'état actuel
des choses, on ne pouvait rencontrer que des contrebandiers et des
traîtres. L'idéal que Jefferson voulait réaliser tournait donc
contre lui et le résultat final aboutissait à un fléchissement
considérable de la moralité nationale.
On pouvait cependant expliquer et excuser.
À un moment donné, sans qu'on sût trop pourquoi, tout commerce avec
l'étranger avait été supprimé. Et alors, subitement, sur un ordre
donné qui souffla sur toutes les côtes comme un vent de mort,
l'ouvrier laissa tomber son outil, le marchand ferma ses portes,
chaque navire fut désarmé. Tout ce que produisait l'Amérique: le
froment, le bois, le coton, le tabac, le riz, autant de richesses
qui s'accumulaient en pure perte, ne pouvant être achetées ni
vendues. La faillite et le chômage augmentaient chaque jour l'armée
des mécontents et des criminels. On eût dit les atteintes d'un mal
mortel empoisonnant, soudain, les sources vives de la nation.
Lambert[59], qui vit New-York en 1808, la décrit comme une ville
frappée d'inanition. Mais ce fut surtout au Nord, à Boston, dans
toute la Nouvelle Angleterre, que les conséquences de l'embargo
furent ressenties avec le plus d'horreur. Et les habitants n'eurent
scrupule d'exhaler leur mécontentement. Tous se rencontrèrent en un
cri de réprobation à l'adresse de Jefferson. Ce fut l'époque où
William Cullen Bryant, encore adolescent, inaugura les chants de sa
lyre démocratique en attaquant le démocratique Président, dans la
fameuse satire intitulée: _The Embargo_[60] où il n'hésita pas à
mettre en vers les invectives que ses adversaires politiques avaient
souvent adressées à Jefferson en prose:
«And thou, the scorn of every patriot name,
Thy Country's ruin, and her councel's shame.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Go wretch! Resign the Presidential chair,
Disclose thy secret measures, foul or fair;
Go search with curious eye for horned frogs
'mid the wild waste of Louisiana bogs;
Or where Ohio rolls his turbid stream
Dig for huge bones, thy glory and thy theme.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
[Note 59: Lambert's Travels, II, 64, 65.]
[Note 60: WILLIAM CULLEN BRYANT: _The Embargo, or sketches of the
Times._ A Satire.]
Jefferson vendu à la France: c'était le refrain qui alimentait le
fond de la haine populaire.
En réalité, tout le poids de l'embargo tombait sur les États du Sud.
La Virginie était atteinte en première ligne, mais malgré toutes les
menaces de ruine qui devenaient flagrantes, elle s'obstinait à
demeurer fidèle au système de son président qui fut touché lui-même
dans sa propre fortune. On en arrivait donc à connaître, d'un côté,
tous les inconvénients d'une guerre, et de l'autre, toutes les
perturbations d'une révolution politique. Partout, les Fédéralistes
prirent le dessus. Le parti républicain fut sauvé par New-York et
par la démocratique Pennsylvanie aux élections de 1808. En tous cas,
la grande popularité de Jefferson était bien morte et il devint
nécessaire que l'embargo fût supprimé.
Pendant que les États-Unis se débattaient dans cette crise, Napoléon
s'apprêtait à porter le coup de grâce à l'Espagne. L'Amérique ne
pouvait demeurer indifférente à cette tentative qui, en cas d'échec
comme en cas de succès, allait avoir une grande répercussion sur
l'avenir de l'Union. L'Espagne vaincue verrait ses vice-royautés
américaines secouées d'un frisson d'indépendance et de révolte,
l'Espagne résistante arrêterait la marche dominatrice de Napoléon:
d'un côté comme de l'autre, le cabinet de Washington avait à prendre
des décisions importantes et efficaces.
Dès février 1808, Murat devait occuper Madrid et l'amiral Rosily,
commandant une flottille française à Cadix, avait ordre de barrer la
route à la cour d'Espagne, dans le cas où elle aurait l'intention
d'imiter celle de Lisbonne. Godoy eut, en effet, un instant, l'idée
de fuir avec le roi jusqu'au Mexique. Un soulèvement populaire
empêcha l'exécution de ce projet. L'empereur eut, de la sorte, un
prétexte tout trouvé pour prendre possession de Madrid par son armée
qui protégeait le roi contre tout acte de violence. Puis, ce fut le
départ de Napoléon pour Bayonne où devaient être rassemblées ces
épaves de l'antique monarchie espagnole: Charles IV, la Reine,
Ferdinand, le Prince de la Paix, Pedro Cevallos,--autant de débris
fossiles d'un régime suranné, présentés à la curiosité du grand
parvenu. Il les vit et les jugea[61]. Le roi lui sembla un bon
patriarche. La reine portait sur sa face son coeur et son histoire:
il n'y avait qu'à la voir pour comprendre sa vie. Le Prince de la
Paix avait l'aspect d'un taureau. Quant au prince des Asturies: le
dernier des crétins. À côté de lui, le roi de Prusse eut passé pour
un héros, en comparaison. Ce falot Bourbon d'Espagne semblait
indifférent à tout, n'ouvrait pas la bouche, excepté pour
manger,--ce qui lui arrivait quatre fois par jour et l'empêchait de
penser.
[Note 61: Napoléon à Talleyrand. _Correspondance_, XVII, 39, 49,
65.]
Napoléon offrit le trône d'Espagne à son frère Joseph.
Les Espagnols se rendirent compte que leur patrie n'était plus
qu'une province française. Le 2 mai 1808, une insurrection à Madrid
fut réprimée dans le sang, par Murat. Ce mouvement populaire
prouvait que l'antique patriotisme des Hidalgos n'était pas mort.
Cependant, il était à double portée. S'il constituait la pierre
d'achoppement contre laquelle la fortune de Napoléon trouva son
premier arrêt, il donnait aussi le coup mortel qui agrandit les
fissures par lesquelles allait s'émietter et se dissoudre l'empire
de toutes les Espagnes.
Et d'abord, la politique de l'Empereur avait si étrangement
embrouillé les idées directrices des nationalités, que les
événements d'Espagne soulevèrent les sympathies les plus
hétérogènes. Les Espagnols, au loyalisme si ardent, devinrent un
instant des démocrates, les monarchies les plus despotiques de
l'Europe trouvèrent leur intérêt à soutenir des tendances
républicaines et révolutionnaires, tandis que la République des
États-Unis, ce refuge de toutes les libertés, se rangea du côté de
l'oppresseur, parce qu'elle comprenait, ce qui était clair comme le
jour, que la dislocation des vastes possessions espagnoles devait
lui profiter en première ligne et fatalement. Dans ces conditions,
la révolution espagnole provoquée par l'Empereur des Français, dans
un intérêt dynastique et au profit d'une ambition monarchique,
ouvrait à l'Amérique du Nord un horizon immense où promettaient de
s'épanouir toutes les fleurs de la démocratie.