contre l'Angleterre qui n'hésitait pas à se mettre au-dessus des
lois de toutes les nations. Elle arrêtait les non-combattants comme
prisonniers de guerre; confisquait les propriétés privées; elle
allait jusqu'à bloquer des ports non fortifiés, des estuaires,
d'immenses étendues de côtes appartenant à des pays neutres. Des
procédés aussi odieux qu'injustifiés n'avaient d'autre but que de
développer l'industrie et le commerce anglais sur les ruines du
commerce et de l'industrie du reste de l'Europe. De tels agissements
justifiaient contre elle l'usage des mêmes armes. Par conséquent,
aussi longtemps que l'Angleterre ne renonçait pas à son attitude
hostile, les Îles Britanniques étaient mises en état de blocus et il
était décrété ce qui suit:
1º Tout commerce et toute correspondance avec les Îles Britanniques
sont interdits.
2º En conséquence, les lettres ou paquets adressés ou en Angleterre
ou à un Anglais, ou écrites en langue anglaise, n'auront pas cours
aux postes et seront saisis.
3º Tout individu sujet de l'Angleterre, de quelque état et condition
qu'il soit, qui sera trouvé dans les pays occupés par nos troupes ou
par celles de nos alliés, sera fait prisonnier de guerre.
4º Tout magasin, toute marchandise, toute propriété de quelque
nature qu'elle puisse être, appartenant à un sujet d'Angleterre,
sera déclaré de bonne prise.
5º Le commerce des marchandises anglaises est défendu, et toute
marchandise appartenant à l'Angleterre, ou provenant de ses
fabriques ou de ses colonies, est déclarée de bonne prise.
6º La moitié du prix de la confiscation des marchandises et
propriétés déclarées de bonne prise par les articles précédents,
sera employée à indemniser les négociants des pertes qu'ils ont
éprouvées par la prise des bâtiments de commerce qui ont été
enlevés par des croisières anglaises.
7º Aucun bâtiment venant directement de l'Angleterre ou des colonies
anglaises, ou y ayant été depuis la publication du présent décret,
ne sera reçu dans aucun port.
8º Tout bâtiment qui, au moyen d'une fausse déclaration,
contreviendra à la disposition ci-dessus, sera saisi, et le navire
et la cargaison seront confisqués comme s'ils étaient propriété
anglaise.
9º Notre tribunal des prises de Paris est chargé du jugement
définitif de toutes les contestations qui pourront survenir dans
notre empire ou dans les pays occupés par l'armée française,
relativement à l'exécution du présent décret. Notre tribunal des
prises de Milan sera chargé du jugement définitif des dites
contestations qui pourront survenir dans l'étendue de notre royaume
d'Italie.
10º Communication du présent décret sera donnée par notre Ministre
des relations extérieures, aux Rois d'Espagne, de Naples, de
Hollande, d'Étrurie et à nos autres alliés, dont les sujets sont
victimes, comme les nôtres, de l'injustice et de la barbarie de la
législation maritime anglaise.
Ces dispositions draconiennes visant l'Angleterre, atteignaient tous
les pays neutres: les États-Unis furent touchés en première ligne.
Ils faisaient à cette époque un commerce considérable avec l'Europe.
Ils étaient les meilleurs clients de la Grande-Bretagne, à laquelle
ils fournissaient des matières premières, coton, bois, sucre, tabac,
etc., pour une centaine de millions. Tout ce trafic fut arrêté. Le
cabinet de Washington en était réduit à se demander, encore une
fois, de quel côté il avait le plus d'intérêt à se ranger, en vue
d'un traitement moins rigoureux: les ordres en conseils émis par
Georges III lésaient-ils davantage les intérêts américains que les
mesures éditées par le Décret de Berlin? Question complexe,
difficile à résoudre, qui allait exercer une influence considérable
sur l'avenir de l'Union, mettre de nouveau en présence les deux
partis qui se disputaient la direction des affaires et déterminer,
enfin, la position à prendre dans les grandes alternatives de la
politique mondiale.
En attendant, Monroe, mis en présence de Lord Holland, pendant la
maladie de Fox, se vit dans l'obligation, d'ailleurs assez douce, de
ne pas tenir compte, d'une façon absolue, des instructions de
Jefferson. La question de la presse des matelots fut traitée à
moitié; on en reconnut le mal fondé sans en restreindre l'exercice;
plus d'indemnité demandée pour les pertes éprouvées par le commerce
américain en 1805; et, en ce qui concernait les affaires qu'on
appelait le commerce des colonies, l'obligation d'une taxe qu'un
gouvernement indépendant ne pouvait vraiment pas accepter. Monroe se
montra donc plus conciliant que le Secrétaire d'État et le Président
dont il dépendait. Il accepta les conditions anglaises et, ce qui
pourrait paraître inadmissible, il s'inclina devant une exigence
vraiment exorbitante et qui concernait le décret de Berlin. La
nouvelle venait d'en arriver en Angleterre où l'on en saisit
immédiatement toute la portée. Les négociateurs anglais firent
comprendre aux négociateurs américains que ceux-ci devaient
s'engager à ne pas reconnaître le terrible décret,--sans quoi, Sa
Majesté Georges III ne se considérait pas comme lié par les
signatures apposées au bas du traité.
Il est évident que jamais traité ne fut signé dans des conditions
aussi contradictoires; il n'aurait pu être plus sévère, s'il avait
mis fin à une guerre malheureuse,--d'autant plus, qu'immédiatement
après la signature de ce traité, avant même que le gouvernement des
États-Unis ait pu en prendre connaissance, un ordre en conseil
déclara que les Ministres anglais n'attendraient pas que l'Amérique
se fût prononcée à l'égard du Décret de Berlin, pour empêcher ses
vaisseaux de naviguer d'un port européen à un autre. C'était un coup
désastreux pour le commerce des neutres,--c'était, avant tout, une
injustice, car, avant de prendre des représailles, il aurait fallu
connaître l'attitude du gouvernement qu'on allait punir. La moindre
critique qu'on pouvait faire d'une pareille façon d'agir, permettait
d'affirmer que le cabinet anglais prenait le Décret de Berlin non
pas pour la cause effective lui inspirant un ordre en conseil si
arbitraire, mais pour un simple prétexte lui permettant d'aller plus
loin que Pitt lui-même, dans sa politique intransigeante à l'égard
des États-Unis. Comparée à ce tour de passe-passe, la mesure
coercitive prise par Napoléon, pouvait paraître pleine de loyauté et
de grandeur.
Cependant, les nouvelles ne parvenaient pas vite alors d'un
continent à un autre. Les Américains attendaient encore, de la part
des Anglais, un traité acceptable, accordant certaines concessions,
quand leur arriva l'annonce du Décret de Berlin. La surprise fut
désagréable. C'est donc du côté de la France que leur commerce se
trouvait paralysé! Ainsi, après avoir lésé les États-Unis par son
attitude soudain hostile à l'égard de l'achat de la Floride,
l'Empereur n'hésitait pas à porter ce coup décisif aux affaires
commerciales. N'y avait-il pas un rapport mystérieux qu'on devinait
sans pouvoir le préciser, entre ce brusque revirement qui se
présentait favorable à l'Espagne et agressif pour l'Amérique? À
distance et sans connaître le détail des négociations qui se
poursuivaient avec le cabinet Saint-James, il paraissait opportun
d'améliorer les relations avec l'Angleterre et il était urgent
d'être en possession du traité signé à Londres par Monroe et
Pinckney.
Mais en mars 1807, quand Madison fut mis, par Erskine, au courant
des termes de ce traité, sa désillusion fut grande. La clause
restrictive, surtout, relative au Décret de Berlin, provoqua son
mécontentement et il fit remarquer à Erskine que, dussent même tous
les articles être satisfaisants, la note complémentaire en
empêcherait la ratification. En tous cas, aucune des conditions
stipulées par Jefferson n'avait reçu satisfaction. Et Jefferson
furieux refusa même de soumettre le traité au Sénat. Ce refus fut
interprété, de façons diverses, par ses amis et ses adversaires; il
contenait le germe de dissentiments intérieurs qui risquaient de
mettre de nouveau en présence républicains et fédéralistes, au gré
de leur haine ou de leur sympathie pour l'Angleterre.
Sur ces entrefaites et, sans doute, inspiré par les événements qui
se passaient en Angleterre et entre l'Angleterre et l'Amérique,
Napoléon avait modifié ses dispositions à l'égard de la Floride et
des possibilités qui auraient pu faciliter un arrangement entre les
cabinets de Madrid et de Washington. Dès 1806, il avait fait
comprendre à Turreau qu'il ne verrait pas d'un bon oeil les
États-Unis, auxquels la France témoignait toujours beaucoup
d'intérêt, ni l'Espagne qui lui tenait à coeur,--faire revivre en
Amérique des querelles qui commençaient à s'assoupir en Europe[50].
Il prêcha la paix, recommandant à son ministre à Washington
d'entretenir les tendances conciliatrices que les incidents de la
dernière campagne avaient fait naître. L'Empereur, en un mot,
absorbé par les affaires importantes concernant son empire, ne
pouvait plus jouer le rôle de médiateur, mais considérerait comme
une preuve d'amitié à son égard tout ce que les États-Unis et
l'Espagne tenteraient en vue d'une réconciliation. De ce fait,
toutes les espérances que nourrissait Jefferson et dont on lui avait
pour ainsi dire promis la réalisation, en ce qui concernait la
cession de la Floride tant convoitée, s'évanouissaient. L'horizon
politique s'assombrissait en Europe.
[Note 50: Talleyrand à Turreau, 31 juillet 1806 (_Arch. des Aff.
Étrangères_)]
En janvier 1807, Lord Howick avait signé l'ordre en conseil qui,
sous prétexte de répondre au Décret de Berlin, défendait aux neutres
de naviguer d'une côte à une autre. Ainsi, un navire marchand
américain pouvait parfaitement aller à Bordeaux; mais si, dans ce
port, le marché ne lui semblait pas favorable et qu'il voulût
repartir pour Amsterdam ou un port de la Méditerranée, par exemple,
il devenait de bonne prise. Les Tories, représentés par Spencer
Perceval, estimaient que cette mesure restrictive était insuffisante
et que, pour protéger le commerce anglais menacé par les
dispositions prises par l'ennemi héréditaire, il fallait empêcher
tout produit des colonies d'entrer en France et en Espagne avant
d'avoir passé par l'Angleterre pour y acquitter un droit de douane.
Il fallait, enfin, faire comprendre qu'on considérait les États-Unis
comme ennemis puisque le Président Jefferson s'était soumis sans
protestation au blocus décrété par Napoléon. La neutralité qu'il
semblait vouloir accepter, était-elle hostile ou bienveillante? En
tout cas, la Grande-Bretagne était en droit d'attendre de tout
gouvernement neutre une attitude aussi nettement impartiale que
celle que ce gouvernement aurait prise à l'égard de son ennemi. De
là, il n'y avait qu'un pas à franchir pour justifier les mesures les
plus agressives à l'adresse du commerce américain, parce que le
gouvernement de Washington n'avait pas protesté assez énergiquement
contre le blocus institué par Napoléon, ce qui lui valait, de la
part de ce dernier, un traitement de faveur.
Ceci ressemblait étrangement à une politique de représailles. Mais
dans le texte définitif de l'ordre qui finit par être approuvé en
Conseil, Spencer Perceval passa intentionnellement sous silence
toute allusion qui pourrait faire croire à une doctrine de
représailles fortement critiqué par Lord Bathurst. Aucun pays neutre
ne fut plus accusé de s'être incliné devant le Décret de Berlin;
mais on fit ressortir le peu d'effet produit par l'ordre en conseil
émis par Lord Howick et la nécessité dans laquelle se trouvait Sa
Majesté «en de telles circonstances, de prendre des mesures plus
efficaces pour revendiquer et faire respecter ses droits». Et sans
autre explication, Perceval ordonna que tout le commerce américain,
excepté celui avec la Suède et les Indes occidentales, devait
passer par un port anglais pour y prendre une licence anglaise.
Cette obligation tyrannique, arbitraire, formulée dans un style peu
clair, était formellement imposée par l'ordre en conseil émis le 11
novembre 1807; il était, de plus, non seulement entendu que tout
commerce de l'Amérique avec les ennemis de l'Angleterre payerait
tribut à cette dernière, mais que les produits coloniaux, dans le
but d'augmenter leur prix, payeraient une taxe au Trésor
britannique, tandis que l'entrée du coton était prohibée pour la
France. En un mot, le commerce américain était devenu le commerce
anglais.
Quelle nation, se prétendant libre, pouvait s'incliner devant des
prétentions aussi exorbitantes? L'Angleterre cherchait simplement à
annuler une conséquence de la guerre de l'indépendance. Malgré les
tendances pacifiques de Jefferson, les Américains et même les
Anglais libéraux comprenaient qu'une guerre était en perspective.
Le message annuel fut débité sur un ton impartial, en ce qui
concernait les relations internationales, de sorte que personne ne
put dire s'il penchait vers la guerre ou vers la paix. Cependant,
des mesures furent prises en vue d'une éventualité de guerre. On
demanda des crédits pour mettre la flotte en état. En décembre 1807,
le Congrès vota une somme de un million huit cent cinquante mille
dollars, dans la crainte d'une rupture avec l'Angleterre. C'était un
geste un peu vague. Mais Gallatin lui-même, Secrétaire du Trésor,
renonça un moment à la possibilité d'une théorie à la fois énergique
et paisible et affirma qu'il n'y avait aucun inconvénient à
augmenter la dette publique qui, en temps de paix, serait vite
éteinte. Il défendit donc l'opinion de Jefferson qui préconisait la
formation d'une flottille de canonnières et de frégates pour la
défense des côtes menacées. L'opportunité de telles constructions
fut discutée au Sénat et à la Chambre. On vota un million de dollars
pour les fortifications.
Pendant que ces discussions parlementaires avaient lieu, les
nouvelles officielles arrivèrent d'Europe, apprenant que, chacune de
son côté, la France et l'Angleterre, avait encore augmenté la portée
des mesures restrictives et vexatoires à l'égard du commerce des
neutres. Le monde entier était ainsi mis en interdit par ces deux
nations[51] et les vaisseaux américains, leurs cargaisons, leurs
équipages, étaient à la merci de l'une ou de l'autre, dès qu'ils
s'aventuraient hors des limites de leurs eaux respectives. Dans ces
conditions, il était nécessaire de mettre à l'abri ces cargaisons et
ces équipages--les marchandises et les hommes--en empêchant les
vaisseaux de sortir des ports des États-Unis. Cette nécessité, plus
ou moins impérieuse, devait aboutir à l'_Embargo_. Gallatin était
d'avis de ne s'arrêter qu'à un embargo temporaire; il préférait une
guerre à un embargo permanent, estimant qu'une pareille extrémité
finirait par devenir préjudiciable aux intérêts privés des citoyens.
Lorsque cet acte fut discuté à la Chambre et finalement voté, comme
nous allons le voir, Randolph s'en fit l'ardent défenseur, quoique,
en réalité, c'était s'incliner devant l'ultimatum de Napoléon, sans
écarter la possibilité d'une guerre avec l'Angleterre. L'orateur le
fit remarquer avec passion. Il jetait ainsi, de nouveau dans les
débats, le cri d'alarme contre l'influence française, les
Fédéralistes en prolongèrent les échos et, dans une discussion où il
était ouvertement question des moyens de se défendre contre les
prétentions de la Grande-Bretagne, passa, comme une menace, l'ombre
redoutable de l'Empereur.
[Note 51: Jefferson au général J. Mason, _OEuvres_.]
En tous cas, Jefferson fidèle à ses principes pacifiques, tout en
évitant la guerre, était parvenu, sans trop de difficultés, à faire
accepter par le pays une mesure hostile de défense qui ne rompait
pas la paix.
Si cette mesure était surtout dirigée contre l'Angleterre, elle
était aussi de nature à intéresser la politique française. Napoléon
continuait, en effet, à exécuter son plan de domination et
d'assujétissement en étant décidé à en finir avec l'Espagne. En
dehors même de la question des Florides, le destin de l'empire
espagnol ne pouvait être indifférent aux États-Unis.
Après la paix de Tilsitt, Napoléon pouvait se considérer comme le
maître de l'Europe. Excepté le Danemark et le Portugal, tous les
pays dont les côtes s'étendent de Saint-Pétersbourg à Trieste,
étaient contraints d'obéir à sa loi. S'il n'avait pu débarquer en
Angleterre pour la réduire par les armes, sur son propre sol, il
était bien près maintenant de lui interdire le marché du monde
entier. Dès le mois de juillet 1807, il fit savoir au Portugal que
ses ports devaient être fermés au commerce anglais à partir du 1er
septembre, sous peine, pour le royaume, d'être occupé par une armée
franco-espagnole. Le Prince royal de Danemark fut averti qu'il avait
à choisir entre une guerre avec l'Angleterre ou une guerre avec la
France. Le tour des États-Unis, qui restaient sur le qui-vive,
allait sans doute bientôt venir aussi. La question n'avait pas
encore été tranchée définitivement de savoir si les navires
américains et leurs cargaisons devaient tomber sous le coup du
Décret de Berlin ou, conformément au traité de 1800, en demeurer
exempts. L'Empereur se décida pour la négative, n'admettant pas
qu'il pût y avoir une exception en faveur de l'Amérique, ce dont
Armstrong fut avisé par Champagny, le 7 octobre 1807, en même temps
que le navire américain _Horizon_, échoué près de Morlaix, fut
déféré au Conseil des prises. L'attitude de l'Empereur, à l'égard de
l'Union, semblait incohérente. Elle était voulue. À la protestation
formulée par le représentant américain, Napoléon fit répondre que,
puisque les États-Unis reconnaissaient l'absurde blocus inauguré par
l'Angleterre, il était de toute équité de se soumettre aussi au
blocus imposé par la France. Évidemment, la France n'était pas plus
bloquée par l'Angleterre que l'Angleterre par la France. À quel
titre les Américains voulaient-ils se soustraire au contrôle des
navires français? La France reconnaissait, certes, que ces mesures
étaient injustes, illégales et contraires à toute souveraineté
nationale; mais il était du devoir des nations de recourir à la
force pour s'opposer à un état de choses qui les déshonorait en
atteignant leur indépendance[52].
[Note 52: Napoléon à Champagny, 15 novembre 1807. _Correspondance_,
XVI, 165.]
Il est évident que de tels arguments, même pour la défense d'un
mauvais cas, étaient plus honorables que ceux mis en avant par
Spencer Perceval et Georges Canning. L'Empereur pouvait, en effet,
dire que le tort fait à l'Amérique n'était que la conséquence de
l'injure qu'il voulait infliger à l'Angleterre. Le Décret de Berlin
ne s'opposait nullement à l'introduction directe de produits
américains en France: il s'opposait simplement à l'introduction des
produits anglais ou à la réception de navires venant d'Angleterre.
Mais l'expression de ce désir devait être considérée comme une loi à
laquelle Napoléon prétendait soumettre toutes les nations. Il le fit
comprendre dans une audience donnée au corps diplomatique, à
Fontainebleau, en octobre 1807, et de laquelle Armstrong rendit
compte à son gouvernement.
Napoléon comptait-il sur la coopération de l'Amérique pour anéantir
l'Angleterre? Peut-être. En cherchant à dégager le lien mystérieux
qui existait entre le Décret de Berlin et les négociations
compliquées au sujet de la Floride, on pouvait comprendre pourquoi
l'Empereur faisait tour à tour miroiter, devant les yeux de
Jefferson, la proie tant désirée, pour la faire disparaître
aussitôt. Dès que le cabinet de Washington semblait vouloir lui
glisser entre les doigts, vite, la Floride était remise sur le tapis
avec la possibilité d'en hâter l'acquisition. En faisant ressortir
la régularité de ce jeu diplomatique, Armstrong ne se trompait pas.
Cependant, l'heure n'avait pas encore sonné d'avoir recours aux
États-Unis: il fallait, avant tout, en finir avec l'Espagne.
Charles IV avait eu une velléité de révolte contre la volonté de
l'Empereur, au moment où la Prusse vint se joindre à la quatrième
coalition. En octobre 1806, le Prince de la Paix avait fait
approuver par le roi, une proclamation qui appelait les Espagnols
aux armes. La bataille d'Iéna remit les choses au point et la
monarchie espagnole à deux doigts de sa perte.
Pour se rendre maître de l'Espagne, Napoléon chargea Junot de
s'emparer du Portugal, mais il fallait encore leurrer le Roi et le
Prince de la Paix. Un projet de traité fut proposé à Izquierdo,
d'après lequel le Portugal serait divisé en trois parties. La partie
septentrionale, avec Oporto pour capitale, devait être donnée à la
Reine d'Étrurie, à la place de la Toscane, désormais incorporée dans
le royaume d'Italie. La partie méridionale pouvait être offerte au
Prince de la Paix, en souveraineté indépendante. La partie centrale
serait réservée par la France pour des arrangements ultérieurs. Un
tel partage, quelque fantaisiste qu'il puisse paraître, pouvait
encore se comprendre et se justifier; mais le dernier article du
traité défie toutes les notions de la vraisemblance: Napoléon y
promettait à Charles IV de le reconnaître comme Empereur de toutes
les Amériques!
La mission de Junot en Portugal fut étrangement facilitée par un
événement qui eut de grandes conséquences dans l'Amérique du Sud. Le
Prince Régent de Portugal, ne pouvant résister à Napoléon, s'était
embarqué sur ses vaisseaux, avec la famille royale et toute la cour,
pour fonder un nouvel empire au Brésil. Cette résolution énergique
permit à Junot d'entrer, sans coup férir, à Lisbonne. Vers la fin de
décembre 1807, 25.000 hommes de troupes françaises étaient sur la
route de Vittoria à Burgos, en marche sur Madrid. Le plan élaboré à
distance et depuis si longtemps préparé, s'exécutait de point en
point. Napoléon lui-même avait regagné l'Italie et voyait son rêve
s'accomplir avec une précision et une exactitude qui légitimaient
ses ambitions les plus extravagantes. Son génie l'avait fait maître
de l'Europe: rien ne pouvait plus lui résister. C'est ce qu'il se
disait, sans doute, ce soir de 1807, dans cette vaste salle du
palais de Mantoue, assis devant une grande table ronde, recouverte
d'une carte d'Europe, où des épingles de couleurs variées marquaient
des points stratégiques. À minuit, son frère Lucien, le
récalcitrant, qu'il avait convoqué se présenta. L'Empereur voulait
le faire divorcer et lui cherchait une compensation, s'il se
soumettait à ses ordres. Lucien résistait.
--Choisis! me dit Napoléon, tandis que ses yeux resplendissaient
d'un éclat orgueilleux qui me parut satanique, raconte Lucien dans
ses mémoires. D'un geste large, il étendit sa main sur l'immense
carte d'Europe étalée devant lui, sur laquelle nous étions penchés,
et répéta:
--Choisis!... Tu vois que je ne parle pas en l'air. Tout ceci est à
moi ou le sera bientôt... je puis en disposer dès à présent...
Veux-tu Naples? Je peux la prendre à Joseph qui, entre parenthèse,
n'y tient pas et préfère Mortefontaine... L'Italie!... Le plus beau
joyau de ma couronne impériale! Eugène n'est que Vice-Roi, il
espère, sans doute, que je la lui donnerai, ou que je la lui
laisserai s'il me survit: il sera désappointé d'attendre, car je
vivrai 90 ans!... Il faut que je vive pour la consolidation de mon
empire... L'Espagne?... Ne vois-tu pas qu'elle va tomber dans le
creux de ma main, grâce aux gaffes de ses chers Bourbons et aux
folies de ton ami, le Prince de la Paix!... Ne serais-tu pas charmé
de régner là où tu n'as été qu'un ambassadeur?... En un mot, que
désires-tu? Parle! Quel que doive être l'objet de ton désir, je te
l'accorde, à une condition cependant: que ton divorce précède le
mien...»
Lucien refusa un royaume à de telles conditions. Le récit qu'il a
fait de cette entrevue[53] peut sembler un peu dramatisé; il est du
moins symptomatique, il nous montre le grand Empereur, sûr de
lui-même, sûr de sa destinée, se croyant sûr aussi des siens,
parfaitement libre de prendre et de distribuer des royaumes, à la
veille d'humilier à jamais l'Angleterre.
[Note 53: TH. JUNG: _Lucien Bonaparte_, III, 83-113.]