Ce zèle était parfois intempestif et indiscret, comme lorsqu'il se

manifesta à l'occasion de l'arrivée du général Moreau aux

États-Unis. Turreau émit la prétention de voir boycotter ce rival de

Napoléon, dont le plus grand tort était d'être un grand républicain

doublé d'un grand stratège. Il ne pouvait admettre que celui que

l'Empereur avait fait bannir de France, pût être reçu aux États-Unis

avec des marques spéciales d'honneur; il commit l'effronterie

d'écrire au Président qu'il serait convenable de s'abstenir de toute

démonstration dont l'interprétation pourrait dépasser les limites de

l'hospitalité anonyme. Le Ministre des Affaires Étrangères fut outré

de cette intervention déplacée dans les affaires intérieures du

pays. Jefferson fut d'avis de faire comprendre à qui de droit, que

le gouvernement de la République américaine n'était nullement

disposé à recevoir et à exécuter des ordres[48].

[Note 48: JEFFERSON: _Works_, IV, 584.]

Cet incident fut vite oublié. Si Turreau manquait de tact en

diplomatie, son coup d'oeil était assez juste quand il s'agissait de

juger la situation générale du pays et ses ressources militaires.

Ainsi, il fut bientôt convaincu que le maintien de la paix était

universellement exigé par tous les hommes politiques de l'Union et

que toute guerre aurait, pour premier résultat, de précipiter du

pouvoir le parti qui s'en ferait le champion. Les velléités

guerrières qui, un moment, avaient agité les sphères dirigeantes

s'étaient tôt apaisées: elles ne s'étaient jamais manifestées au

grand jour, tandis qu'ouvertement, il fallait bien se soumettre aux

humiliations journalières infligées par l'Angleterre; même le mépris

professé à l'égard de l'Espagne, n'allait pas jusqu'à des

provocations directes. L'opinion publique était ainsi parfaitement

d'accord avec le caractère et les sentiments philanthropiques bien

connus du Président, sentiments entretenus et développés par la

certitude que l'armée et la marine étaient encore loin d'être à la

hauteur de leur mission et ne pourraient soutenir victorieusement

une campagne contre des soldats aguerris. On manquait surtout

d'officiers instruits. D'après notre représentant, les marins

américains étaient les plus hardis et les plus ignorants du monde.

Aussi, comme les moyens d'action ne répondaient pas aux ambitions

latentes, on s'évertuait de concilier des aspirations et des faits

contradictoires en s'efforçant de «conquérir sans guerre».

L'attitude de Turreau qui, Ministre de Napoléon, voulait conduire

les affaires diplomatiques à la manière autoritaire de son maître,

finit par éveiller d'anciennes querelles de politique intérieure. Il

était bien évident que le républicanisme invétéré de Jefferson ne

lui permettait, en aucune façon, d'aimer ou de craindre Napoléon ou

l'Empire, et, depuis un certain temps, les journaux fédéralistes ne

pouvaient vraiment pas accuser le Président de sympathies

françaises. Pendant l'hiver 1805-1806, la peur de l'influence

française reprit pourtant de la consistance. Tout le parti

fédéraliste se montrait indigné des procédés dont usait la France

dans les affaires espagnoles et leur indignation ne connut plus de

bornes quand la France souleva des objections sur la façon dont les

États-Unis faisaient le commerce avec Saint-Domingue.

En fait, l'expédition de Saint-Domingue avait échoué. Cependant,

malgré la reddition de Rochambeau aux Anglais, malgré l'indépendance

proclamée par les noirs, Napoléon s'intitulait toujours le maître de

l'île. Le général Ferrand, pour affirmer ces prétentions, s'opposait

aux tentatives de Dessalines qui, d'ailleurs, n'était reconnu par

aucun gouvernement. Seul, le commerce encore important avec ce pays

ne permettait pas aux convoitises de s'endormir, mais, comme ce

commerce n'était protégé par aucune loi, les vaisseaux qui s'en

occupaient étaient généralement armés. Pendant l'hiver de 1804-1805,

une flottille de 80 canons et de 700 hommes partit de New-York avec

une cargaison de contrebande de guerre. Turreau se plaignit et

Madison promit qu'une loi serait bientôt proposée qui ne permettrait

plus un pareil abus.

Les discussions qui s'ouvrirent au Sénat, à ce sujet, n'aboutirent

que partiellement et l'amendement du Dr Logan qui voulait que tout

commerce avec Saint-Domingue fût prohibé, ne fut pas voté. La

majorité se décida pour empêcher simplement le commerce sur

vaisseaux armés. Mais quel contrôle exercer? Après le retour de la

flottille incriminée par le gouvernement français, publiquement

célébrée par les citoyens de New-York, une nouvelle expédition se

prépara et même un vaisseau américain qui portait des cargaisons de

poudre aux Haïtiens, fut saisi par les Anglais, envoyé à Halifax et

condamné pour commerce illicite.

Turreau s'empressa de faire connaître cet état de choses à son

gouvernement. Napoléon était occupé par ses préparatifs et

l'exécution de son plan du camp de Boulogne. Cette complication

venant s'ajouter à toutes celles qui entravaient sa marche en avant,

le mit de fort méchante humeur. Il écrivit aussitôt à Talleyrand[49]

lui enjoignant de faire connaître son mécontentement au représentant

américain, lui déclarant qu'il était temps «que cela finisse...» que

c'était indigne de la part des citoyens des États-Unis de faire du

commerce avec des brigands et que tout ce qui entrerait ou sortirait

désormais des ports de Saint-Domingue serait déclaré de bonne prise,

car il était impossible de considérer avec indifférence les

armements évidemment dirigés contre la France et que le gouvernement

américain facilitait dans ces ports...

[Note 49: Napoléon à Talleyrand, 22 thermidor, an XIII (10 août

1805). _Correspondance_, XI, 73.]

L'Empereur avait parfaitement le droit de saisir les vaisseaux

américains qui faisaient du commerce avec Haïti, seulement, il était

la plupart du temps dans l'impossibilité de le faire, si le

gouvernement américain ne le soutenait pas. Il avait donc

parfaitement raison dans le fond,--la forme dans laquelle il

exprimait ses revendications laissait à désirer; elle fut adoucie

par Talleyrand dans sa lettre à Armstrong, mais Turreau n'hésita pas

à répéter à Madison que «ce système d'impunité et de tolérance ne

pouvait durer davantage».

En résumé, à la fin de 1806, le cabinet de Washington se trouvait en

présence d'une situation hostile sur toute la ligne. L'Espagne, en

dépit des traités, saisissait les propriétés américaines sur mer et

sur terre, faisait des incursions en Floride et au Texas. La France

tenait un langage menaçant et, comme si ces difficultés ne

suffisaient pas à l'habile activité du Congrès qui allait s'ouvrir,

la Grande-Bretagne prit une attitude telle qu'on aurait pu croire,

de sa part, à une déclaration de guerre, à courte échéance.

Plus que jamais, les deux pays étaient profondément divisés par la

question de la presse des matelots.

Les deux frégates, le _Cambrian_ et le _Leander_ surveillaient le

port de New-York, d'une façon intolérable; c'était un véritable

blocus exercé avec une telle âpreté, que le moindre prétexte, la

moindre suspicion quant à la provenance d'un vaisseau, en légitimait

la capture et son envoi à Halifax pour y être retenu et jugé. De

tels procédés qui, en somme, profitaient au commerce des neutres,

auraient encore à la rigueur pu être tolérés par la classe des

marchands, la plus nombreuse et naturellement la plus âpre au gain;

mais ils devenaient odieux par la façon dont les officiers anglais

pratiquaient la presse. Tout individu trouvé sur un vaisseau

américain que, pour une raison ou une autre, ils pouvaient

considérer comme sujet anglais, était immédiatement incorporé dans

la marine anglaise. Mais comment prouver la nationalité? La

similitude de langue rendait cette preuve, dans la plupart des

circonstances, excessivement difficile; en tous cas, elle donnait

lieu, parfois, à des erreurs pénibles mais voulues qui retombaient

sur toute une classe de citoyens et lésaient des intérêts

considérables. Une haine profonde couvait, de ce fait, en Amérique

contre l'Angleterre. L'opinion publique s'étonnait de la longanimité

du gouvernement.

Cette longanimité s'explique si l'on songe que les difficultés avec

l'Espagne étaient loin d'être aplanies; Madison croyait habile, de

sa part, de se concilier l'Angleterre dans le but de tenir la France

en respect: c'était l'éternel jeu de bascule de la politique

américaine qui, pour le moment, suivait les fluctuations de la

politique napoléonienne et qui, dans ces dernières hésitations,

avait pour stimulant un nouveau projet de Jefferson dans le but de

rouvrir des négociations pour l'achat de la Floride.

Ce projet allait pouvoir se réaliser mais sur des bases toutes

différentes que celles sur lesquelles Jefferson comptait s'appuyer.

C'était de France et non d'Angleterre que devaient lui parvenir des

sollicitations favorables et, au moment même où il semblait décidé à

faire comprendre à Napoléon que le gouvernement des États-Unis

n'était nullement disposé à recevoir des ordres, le gouvernement

français, au contraire, lui faisait des ouvertures dans le sens

désiré.

Au moins d'août 1805, l'Empereur venait de lever le camp de Boulogne

et dirigeait son armée vers les opérations qui devaient être

couronnées par la bataille d'Austerlitz. Mais, avant de pouvoir

aboutir à cette brillante victoire, il avait encore bien des

dispositions à prendre et sans doute aussi, à se ménager la

bienveillance, sinon l'alliance, de pays qui supportaient

difficilement le joug de l'Angleterre. Est-ce cette raison qui lui

fit désirer un rapprochement avec les États-Unis? Il est permis de

le supposer.

Armstrong, qui suivait les événements à Paris, reçut vers cette

époque, la visite d'un agent ne faisant pas partie officiellement

des Affaires Étrangères, qui lui remit, au nom de Talleyrand, un

projet d'arrangement à intervenir entre les États-Unis et

l'Espagne. Le Prince de la Paix devait être prévenu que, s'il ne se

joignait pas aux États-Unis pour demander à Napoléon d'être

l'arbitre, dans leur dispute, il exposerait son pays à de graves

inconvénients. C'était, en résumé, la contre-partie de ce qu'avait

déjà proposé le Ministre des Affaires Étrangères: il soutenait

maintenant les États-Unis au lieu de soutenir l'Espagne. Et si, sous

la pression de l'Empereur, l'Espagne consentait à céder les

Florides, la France proposait les conditions suivantes: facilités de

commerce en Floride comme en Louisiane; le Rio Colorado et les

territoires au Nord-Ouest s'étendant jusqu'aux sources des affluents

du Mississipi et formant une région neutre; dix millions de dollars

à être payés par les États-Unis à l'Espagne. Ce chiffre fut descendu

à sept millions.

Ces propositions furent soumises par Jefferson à ses collègues du

Conseil. Il fit remarquer qu'elles ne différaient pas beaucoup des

leurs, excepté en ce qui concernait l'indemnité à payer qui, selon

lui, ne devait pas dépasser cinq millions. Les Américains ne

voulaient pas donner davantage pour les Florides; ils acceptaient le

Colorado comme frontière occidentale et un espace de trente lieues

de chaque côté de cette rivière, qui ne serait pas occupé.

Jefferson avait hâte de conclure cette affaire d'autant plus que

l'opinion publique devenait de plus en plus hostile à l'Angleterre.

Les commerçants de Boston, New-York et Baltimore se montraient

furieux du nombre toujours croissant des prises qui menaçaient de

ruiner les maisons les plus solides. Ainsi, la sympathie que perdait

l'Angleterre revenait à l'Espagne, ou plutôt, la haine qui allait

croissant à l'adresse de celle-là, diminuait à l'adresse de

celle-ci.

Au milieu de ces revirements, le Président Jefferson prépara son

message à l'occasion de la réunion du neuvième congrès. Il en profita

pour dire que la direction donnée aux Affaires Étrangères devait être

modifiée. Il fit un tableau des relations internationales qui semblait

mettre à une rude épreuve son amour de la paix. En réalité, que

s'était-il passé, ces dernières années? Le littoral du pays avait été

infesté, les ports avaient été surveillés par des vaisseaux étrangers

et, sous prétexte de poursuivre des ennemis, ces vaisseaux, armés ou

non, occasionnaient au commerce américain les plus graves préjudices.

Des incursions avaient été faites sur les territoires de la

Nouvelle-Orléans et du Mississipi, exposant les citoyens à voir leurs

propriétés pillées et saisies par des officiers et soldats de l'armée

espagnole. Il fallait faire défendre la frontière par des troupes

régulières pour empêcher, à l'avenir, de semblables agressions.

L'homme qui avait toujours défendu la nécessité de la paix tenait un

langage où perçait la nécessité de la guerre. Cependant, la seconde

partie de son message faisait ressortir une contradiction: elle

avouait une diminution des ressources qui impliquait la faillite d'une

action militaire sérieusement menée. Alors, comment concilier

l'attitude guerrière avec l'impossibilité de faire la guerre? Toutes

ces questions ne contribuaient pas à désarmer la rivalité des partis

en présence: les démocrates, les fédéralistes, les républicains du Sud

ignoraient ce qui se passait dans les coulisses gouvernementales,

tandis que Turreau, Mery et Yrugo se demandaient, avec une

désinvolture un peu méprisante, quels moyens le gouvernement des

États-Unis pourrait mettre en oeuvre pour venir à bout des prétentions

de la France, de l'Angleterre et de l'Espagne. Jefferson se trouvait

donc dans une situation délicate: il avait à faire face aux exigences

d'une minorité hostile et d'une majorité divisée, à l'intérieur, et, à

l'extérieur, aux velléités guerrières de trois grandes puissances de

l'Europe.

Ce ne fut qu'en mars 1806, après bien des discussions où

Fédéralistes et Républicains se dressèrent de nouveau, les uns

contre les autres, où Randolph, dans son animosité contre Madison,

dont il voulait faire échouer la candidature à la Présidence, allant

jusqu'à déclarer qu'il ne voterait pas un shilling pour l'achat de

la Floride, que c'était livrer la bourse publique au premier brigand

venu qui vous la demanderait au coin d'un bois... ce ne fut, dis-je,

que six mois après la réception de la dépêche d'Armstrong faisant

connaître les intentions--ou les ordres--de Napoléon, que le

diplomate américain fut officiellement autorisé à offrir cinq

millions à la France pour l'achat de la Floride ou du Texas.

Jefferson l'avait emporté sur Randolph, mais cette victoire lui

coûta cher: lui, qui était l'incarnation du plus pur républicanisme,

lui, dont les idées et les principes avaient toujours été opposés au

caractère, au tempérament, à la politique de Bonaparte, fut accusé,

par ses compatriotes ennemis, d'être devenu une créature de

Napoléon.

Aux yeux du public, le gouvernement des États-Unis obéissait

aveuglément aux ordres de l'Empereur, lorsqu'en réalité, inspiré par

Jefferson, il jugeait seulement politique de ne pas irriter

Napoléon; non pas la sympathie le faisait agir de la sorte, mais

bien la crainte que, seul, le potentat qui soumettait les vieilles

monarchies et les trônes vermoulus à sa volonté, par son génie

guerrier, pouvait donner la Floride aux États-Unis, sans les

dépenses et les risques d'une guerre en Amérique.

Mais, contrairement aux apparences et aux protocoles diplomatiques,

l'affaire de la Floride n'était pas encore terminée. Par un soudain

revirement, Napoléon fit comprendre qu'il n'avait aucun intérêt à se

poser en arbitre entre les États-Unis et l'Espagne. Armstrong et

même Talleyrand, à la veille d'une disgrâce, purent se demander quel

plan secret modifiait ainsi les dispositions de l'Empereur et quels

projets il nourrissait à l'égard des États-Unis.

Ainsi se faisait sentir, jusque dans ces lointains parages,

l'ascendant de l'homme qui était en train de refaire, à sa

fantaisie, la carte de l'Europe: la politique de Jefferson,

Président d'une jeune république, était à la merci de batailles qui

allaient se livrer dans un coin perdu de l'Allemagne.

CHAPITRE VIII

LES ÉTATS-UNIS ET LE BLOCUS CONTINENTAL.

Napoléon est décidé à sacrifier l'Espagne. -- La faiblesse

de Charles IV. -- Monroe et Fox. -- L'Angleterre ne peut

admettre les prétentions américaines. -- Le Décret de

Berlin. -- Tous les neutres sont atteints. -- Monroe accepte

les conditions anglaises. -- Jefferson refuse de soumettre

le traité au Sénat. -- Les ordres en conseil de janvier 1807

et de novembre 1807. -- Guerre en perspective entre les

États-Unis et la Grande-Bretagne. -- Situation difficile à

l'égard de la France. -- Pour se rendre maître de l'Espagne

Junot s'empare du Portugal. -- La famille royale s'enfuit au

Brésil. -- Entrevue, à Mantoue, de Napoléon avec son frère

Lucien. -- Il lui offre la couronne d'Espagne s'il consent à

divorcer. -- Aux ordres en conseil émis par Spencer

Perceval, Napoléon répond par le Décret de Milan.

Lors de la discussion du traité de cession de la Louisiane,

l'Empereur avait, à dessein, laissé planer une vague incertitude sur

les frontières de ce pays. Cette incertitude était devenue un atout

considérable dans le jeu de sa politique. La Floride constituait, de

la sorte, comme on l'a vu, un appât qu'il faisait miroiter devant

les yeux de Jefferson, le rendant plus accessible ou plus lointain

aux convoitises américaines, suivant les besoins de la cause et

suivant la nécessité dans laquelle il se trouvait de sauver ou de

sacrifier l'Espagne.

À la date où nous sommes parvenus, il était nécessaire que l'Espagne

fût sacrifiée à ses vues profondes et ne devînt plus qu'un

instrument entre ses mains,--instrument dirigé contre l'Angleterre.

Le faible et malheureux Charles IV lui avait donné son argent, sa

flotte et son armée. La flotte espagnole avait été détruite à

Trafalgar et l'armée espagnole était fondue dans les contingents qui

opéraient en Allemagne. Le fruit était mûr; on pouvait le cueillir.

Mais il fallait encore dissimuler, endormir l'ignorance de la

famille royale sous des dehors de prévenance et d'intérêt.

Et l'intérêt des États-Unis se trouvait de nouveau ballotté entre

celui de l'Angleterre et celui de la France. Par les ordres en

conseil, l'Angleterre prétendit affirmer sa maîtrise des mers.

Napoléon riposta par les décrets de Berlin et de Milan qui, au moyen

du Blocus continental, devaient lui assurer la maîtrise des

continents.

De quel côté allait pencher le gouvernement de l'Union?

À Londres, Monroe eut un instant l'espérance de voir sa mission

diplomatique réussir. Pitt était mort en janvier 1806 et Georges III

appela Fox aux Affaires Étrangères. Fox était libéral d'idées et de

caractère, de manières charmantes et l'accueil qu'il fit à Monroe ne

ressemblait en rien aux relations froides et guindées en usage dans

l'entourage de Pitt, relations qui répondaient, en somme, à sa

politique agressive à l'égard des États-Unis, dans ce qu'elle avait

de plus intraitable, quand il s'agissait d'arrêter, sous le prétexte

le plus fallacieux, des vaisseaux américains. Fox semblait plus

favorablement disposé pour ce qu'il appelait le commerce des

colonies, mais il était peut-être le seul dans le cabinet à montrer,

à cet égard, des vues plus conciliantes, d'autant plus qu'à

Washington, le Congrès, dans un esprit de représailles, discutait

l'opportunité de l'acte de non-importation. Ces velléités de

résistance aux exigences anglaises ressemblaient trop à un ultimatum

que les Anglais traduisaient en ces termes: «Abandonnez votre

commerce et vos navires à l'Amérique ou livrez vos libertés à la

France.»

Une telle formule était évidemment exagérée, mais, dans leur

susceptibilité chatouilleuse et vindicative, les Anglais ne

pouvaient en supporter l'inadmissible prétention. Devant de telles

dispositions d'esprit, il était difficile à Fox de faire des

concessions. L'ambition de Napoléon avait troublé toute l'Europe.

Pourtant, dans les bouleversements qui en furent les conséquences,

l'Angleterre était parvenue à maintenir sa suprématie sur mer et,

sur toute l'étendue de l'Océan, sa flotte prétendait imposer sa loi.

Deux puissances semblaient vouloir s'affranchir de ces deux jougs:

la Russie et les États-Unis.

Napoléon, voulait réduire la première, par la

séduction,--l'Angleterre comptait réduire la seconde par la menace.

C'était du moins la conséquence logique, quoique un peu simpliste,

qui ressortait de la position prise par les deux principaux

belligérants.

Dans ces conditions, ne pouvant rendre au commerce américain les

privilèges qu'il possédait autrefois, Fox prit une demi-mesure, par

laquelle il crut pouvoir contenter les exigences américaines, mais

qui, en réalité, était aussi restrictive que le traité de 1756. En

mai 1806, les puissances neutres furent avisées que, sur l'ordre du

Roi, avaient été bloquées toutes les côtes de France et d'Allemagne,

allant de Brest à l'Elbe;--blocus, d'ailleurs, qui ne pouvait être

effectif qu'entre Ostende et la Seine. Un navire américain, par

exemple, chargé à New-York de sucre provenant des colonies

françaises ou espagnoles, pouvait donc se diriger en toute sécurité

vers Amsterdam ou Hambourg. On discuta longtemps sur la légalité et

l'équité d'une telle mesure qui, tout en poussant Napoléon à des

représailles, fut appelée, même par les intéressés, un blocus sur le

papier. Elle contenait en germe la deuxième guerre d'indépendance

qui libéra définitivement les États-Unis d'une ingérence quelconque

exercée par le gouvernement britannique.

En attendant, Monroe était la proie de son destin: se trouver dans

la nécessité de conclure un traité dont l'issue semblait de plus en

plus aléatoire. L'acte de non importation avait été voté par le

Congrès et, à sa grande confusion, Pinckney qu'on lui avait adjoint,

sinon pour le contrôler, du moins pour l'arrêter dans son ardeur,

lui avait fait pressentir que le Président Jefferson ne verrait pas

le succès de ces négociations d'un oeil favorable. Monroe comprit;

il était le concurrent de Madison à la Présidence et un grand succès

diplomatique à son actif serait mal vu à Washington. Livingston

pouvait se considérer comme étant vengé. Il semblait donc préférable

que le traité à négocier présentât des conditions impossibles à

réaliser. Si ce traité devait échouer, tout le blâme en retomberait

sur Monroe; s'il réussissait, la gloire en serait partagée avec

Pinckney. D'une façon comme de l'autre, la tâche de Monroe était

délicate et ingrate.

Les concessions, d'ailleurs, que demandait l'Amérique à

l'Angleterre, étaient de celles qu'on ne peut obtenir que les armes

à la main. Le gouvernement anglais accorderait difficilement, après

Trafalgar, ce qu'il avait toujours refusé depuis la règle imposée en

1756. Cependant, Jefferson proclamait hautement qu'il était temps de

supprimer les inconvénients imposés aux États-Unis par l'application

de cette règle et de renoncer aux vexations de la presse des

matelots. Il n'hésitait pas à affirmer que tout le Golf Stream

devait être considéré comme faisant partie des eaux américaines, sur

lesquelles un acte d'hostilité ne pouvait être toléré, sous peine de

voir atteintes la sécurité du pays et la liberté du commerce. Un

pareil langage était fier, presque dictatorial: comment le faire

accepter par un peuple en délire qui venait de faire à Nelson de

patriotiques funérailles sous les voûtes de Saint-Paul? Mais comment

surtout en attendre la réponse quand on était à la veille d'une

action décisive en Allemagne?

Le 14 octobre 1806, Napoléon anéantit la Prusse, à Iéna.

Peu de temps après, il fit son entrée triomphale à Berlin. Avant de

quitter cette capitale pour la Pologne et la Russie, il y signa le

fameux Décret de Berlin, à la date du 21 novembre 1806.

Napoléon et l'Amérique Histoire des relations franco-américaines spécialement envisagée au point de vue de l'influence napoléonienne (1688-1815) · 第 13 / 24 段