cession de la Louisiane, d'indisposer encore le gouvernement
espagnol au sujet de la Floride, voulait retarder la solution de
cette affaire en retardant autant que possible le départ de Monroe
pour l'Espagne. Monroe, chapitré par Cambacérès et Lebrun, s'était
décidé à changer son itinéraire et, laissant Livingston à Paris, en
face de l'Empereur, partit pour Londres, où il était aussi accrédité
auprès de Georges III.
Livingston se trouvait, de la sorte, dans une situation délicate.
Lui avait été le premier artisan du traité relatif à la Louisiane;
l'opinion publique ainsi que Jefferson et ses amis en reportaient
tout l'honneur à Monroe. La vanité du diplomate méconnu en souffrit
amèrement. Ses anciennes attaches fédéralistes n'étaient pas
entièrement rompues et ses bons amis, Gouverneur Morris en tête,
auxquels il se plaignit, s'amusaient à lui faire comprendre qu'on
voulait le mettre de côté, parce qu'un succès diplomatique à son
actif serait une insulte à l'adresse de Jefferson. Livingston se
consola de ses déboires dans la compagnie de Robert Fulton et de
Joel Barlow, en attendant l'arrivée de son successeur, le général
Armstrong. Ils seraient donc bientôt trois représentants américains
à Paris, ayant mission de discuter le différend pendant entre
Jefferson et l'Espagne.
La question était de savoir si le gouvernement des États-Unis devait
faire table rase de ses engagements avec Napoléon et agir en toute
indépendance ou bien prendre acte de l'opinion de Talleyrand et
s'incliner devant la volonté de l'Empereur. En tous cas, Monroe se
rendait bien compte que les pourparlers au sujet de la Floride ne
pouvaient pas se poursuivre sur les bases indiquées par Jefferson.
La France, au nom de l'Empereur ou de son Ministre des Affaires
étrangères, prétendait influencer, voire diriger ces pourparlers.
Cevallos, en effet, s'était adressé à Talleyrand pour que
l'intervention de l'Empereur en faveur de l'Espagne, vînt mettre fin,
de la part de l'Amérique, à des manifestations hostiles,--telles que
l'_acte de Mobile_ et les insolences de Pinckney. Talleyrand qui,
depuis l'échec de sa politique personnelle en Amérique, depuis surtout
certaine humiliation à lui infligée par le gouvernement des
États-Unis, n'avait plus de ménagement à prendre avec Jefferson,
Madison, Monroe ou Livingston, s'exagérait au contraire, toutes les
raisons de se montrer conciliant avec l'Espagne, en dépit même des
projets hostiles et cachés que Napoléon nourrissait contre cette
puissance, et tout en étant décidé à faire profiter la France des
dépouilles de l'Espagne, si l'on ne pouvait éviter cette extrémité.
L'âme compliquée de l'ancien évêque d'Autun était parfaitement
capable de tirer un avantage quelconque de tractations d'une nature
aussi embrouillée. D'ailleurs, Talleyrand n'avait jamais été
favorable à la cession de la Louisiane aux États-Unis, il rejetait
toute responsabilité dans le traité intervenu à ce sujet et
s'empressait de faire ressortir les inconvénients qui en
découlaient. Napoléon, absorbé ailleurs, lui permit de traiter
l'Espagne avec la bienveillance qui répondait à ses propres
sentiments, ceux du moins de sa politique du moment. Talleyrand en
profita pour imprimer à la diplomatie qui devait être suivie en
Espagne et aux États-Unis une direction conforme à ses vues
particulières. À cette occasion, il fit adresser à nos représentants
dans ces pays, plusieurs rapports qui résument la question en un
style clair et précis, d'après ses idées personnelles, inspirées
naturellement par des conceptions historiques d'ancien régime et de
tradition classique. À Turreau qui, sans doute, en manquait, il
rappela les grandes lignes du contesté en un petit cours d'histoire
et de géographie parfaitement bien présenté[39].
[Note 39: Talleyrand à Turreau, 20 thermidor, an XII (_Archives des
Aff. Étr._).]
Si, à l'Est, la Louisiane était assez bien délimitée par le
Mississipi et l'Iberville, il n'en était pas de même à l'Ouest. De
ce côté, pas de rivière, pas de chaîne de montagne ne la séparait
des possessions espagnoles, de sorte que, entre les derniers
établissements de la Louisiane et les premiers qui firent partie des
colonies espagnoles, s'étendaient de si grands espaces de terrain,
qu'on en pouvait difficilement tracer la ligne de démarcation.
L'Espagne avait donc lieu de craindre que les États-Unis, qui
tendaient toujours à dépasser les limites occidentales de la
Louisiane, pussent avancer dans cette direction jusqu'à l'Océan,
pour s'emparer de toute la côte américaine, au nord de la
Californie.
Talleyrand voyait de loin. Cette éventualité devait se réaliser,
mais plus tard.
En attendant, Turreau avait la mission de détourner le gouvernement
des États-Unis de toute velléité d'extension vers l'ouest ou le
sud-ouest qui pût être préjudiciable à l'Espagne. Mais cette
question n'intéressait la France qu'indirectement, il fallait tâcher
de la résoudre par des moyens de persuasion plutôt amicale que par
une pression diplomatique officielle.
Pourtant, il était nécessaire de préciser[40].
[Note 40: Talleyrand à Turreau, 27 thermidor, an XII, 15 août 1804
(_Archives des Aff. Étr._).]
D'après la théorie de Pinckney, d'ailleurs admise par le
gouvernement américain, l'Espagne était responsable des spoliations
françaises, qu'elle n'avait pu empêcher. Mais la convention qui
ratifiait cette manière de voir datait du 11 août 1802, était, par
conséquent, postérieure à celle que la France avait conclue avec les
États-Unis le 30 septembre 1800, aux termes de laquelle, aucune
indemnité n'était due pour des prises faites par l'une des deux
puissances. Même les prises faites au détriment des Américains sur
les côtes d'Espagne ne pouvaient prétendre à une indemnité. Ce
serait bien inutilement qu'on s'adresserait à l'Espagne pour en
obtenir des indemnités, car celle-ci n'en ferait que les avances
pour se faire rembourser ensuite par la France. Toute la charge
retomberait donc sur cette dernière et, comme, par la convention du
30 septembre 1800, nous étions relevés de toute dette relative aux
prises, c'est avec étonnement que nous voyions les États-Unis
chercher à obtenir, d'un autre gouvernement, une partie des
indemnités auxquelles ils avaient renoncé par leur convention avec
la France. C'est probablement dans l'ignorance de telles
considérations et dans l'oubli de cette convention que l'Espagne
signa celle du 11 août 1802. Ce fut une erreur de sa part. Par
contre, le gouvernement américain qui, par son attitude à l'égard
des Florides, avait violé les droits souverains de l'Espagne, était
mal venu à se plaindre de la réciprocité de sentiments hostiles
manifestés par la cour de Madrid, laquelle était parfaitement
recevable à demander, dans le traité, telles modifications en
rapport avec ses droits et sa dignité.
La précision de ces instructions envoyées à Turreau devait
tranquilliser l'Espagne. C'était l'intention de Talleyrand, comme il
le fait comprendre à Cevallos qui demandait toujours à être rassuré
sur les prétentions des États-Unis du côté des frontières de la
Louisiane. Ces frontières, comme Laussat en avait été informé,
étaient limitées à l'ouest par le Rio Bravo[41]. C'est ce que
Cevallos trouvait excessif. Talleyrand intervint pour montrer au
gouvernement espagnol dans quelle mesure il pouvait résister aux
exigences américaines. Dans une note à Gravina[42], il fit ressortir
l'opportunité de distinguer, dans cette délicate question de
frontières à déterminer, les portions de territoire annexées par les
Français ou les Espagnols. Néanmoins, comme les droits revendiqués
par les Américains leur venaient de la France, Talleyrand avait fait
connaître au Ministre impérial aux États-Unis les bases sur
lesquelles l'Empereur lui-même se serait placé pour arriver à une
équitable démarcation de ces frontières. Tout ce qui était d'origine
française, devait revenir à la Louisiane. Pour le reste, comme les
espaces existant entre les derniers établissements français et les
dernières missions espagnoles auraient soulevé encore certains
doutes quant à leur tracé définitif, ces difficultés eussent été
résolues grâce à l'esprit affectueux et conciliant qui animait leurs
Majestés....
[Note 41: Instructions secrètes pour le Capitaine Général de la
Louisiane, approuvées par le Premier Consul, le 5 frimaire, an XI,
26 nov. 1803 (_Archives de la Marine_).]
[Note 42: Talleyrand à Gravina, 12 fructidor, an XII, 30 août 1804
(_Archives des Aff. Étr._).]
Mais dans ces intentions et dans ces expressions, Talleyrand ne se
montrait-il pas plus conciliant que Napoléon, son impérial maître?
Il n'ignorait pourtant pas que l'ambition du peuple américain était
entretenue et développée par la nécessité quasi inéluctable de
s'étendre vers l'Ouest. Par la force des choses, devaient être
rompues, un jour ou l'autre, toutes les barrières qui s'opposaient à
une extension de ce côté et, par la logique absolue de leur
raisonnement, les diplomates américains comprenaient aussi la
Floride occidentale dans cette sphère d'absorption, avec d'autant
plus de raisons que beaucoup de territoires situés entre le
Mississipi et le Perdido avaient déjà été accordés depuis la cession
faite par l'Espagne. Cette dernière, selon toutes probabilités,
allait être entraînée bientôt dans la guerre avec l'Angleterre et
Jefferson pouvait croire que les mêmes raisons qui avaient poussé
Bonaparte à céder la Louisiane amèneraient aussi l'Espagne à céder
la Floride.
Il ne se trompait pas en ce qui concernait les hostilités. Avant que
Monroe eut quitté Londres, le 1er octobre 1804, une escadre anglaise
s'empara des vaisseaux espagnols en route pour l'Europe et une
déclaration de guerre en fut bientôt la conséquence. Dès son arrivée
à Paris, Monroe demanda à Livingston, son compatriote, et son rival
en diplomatie, d'être son intermédiaire auprès de Talleyrand, en lui
faisant parvenir par écrit l'objet de sa mission. Livingston fit
quelques objections et ce ne fut qu'après l'arrivée d'Armstrong
qu'on se mit d'accord sur les termes de la note à envoyer. Cette
note[43], rédigée sous une forme de parfaite courtoisie, n'avait,
au fond, rien d'agressif. En fait, elle sollicitait le bienveillant
appui de l'Empereur en faveur des négociations qui devaient s'ouvrir
à Madrid. En résumé, elle passait en revue les différentes phases
par lesquelles traînèrent les démêlés avec l'Espagne: les
spoliations, les dommages provenant de la fermeture du Mississipi
par Morales, l'acte de Mobile qui devait mener à l'immédiate
possession de la Floride.
[Note 43: Monroe à Talleyrand, 8 novembre 1804 (_State Papers_, II,
634).]
Les diplomates américains ne pouvaient pas s'attendre à une réponse
favorable de la part de Talleyrand; nous avons vu qu'il avait pris
parti pour l'Espagne contre les États-Unis. Et Napoléon, paraît-il,
en lisant la note en question, se montra fort irrité. Il paraît
aussi que les illusions de Monroe, si illusions il pouvait avoir,
furent mises à une rude épreuve par son ami Marbois, un des
Ministres de Napoléon qu'il connaissait de longue date pour l'avoir
fréquenté en Amérique, qui lui assura que toute la question se
réduisait à une simple affaire d'argent. L'Espagne, en ayant grand
besoin, se prêterait probablement à un arrangement. Le gouvernement
français lui-même faisait comprendre que, si le principe de
l'indemnité pécuniaire était admis, Paris pourrait devenir le centre
des négociations qui seraient alors menées dans le sens désiré.
En d'autres termes, c'était imposer au gouvernement américain la
nécessité de faire un nouvel emprunt d'environ 70 millions de livres
à transférer à l'Espagne qui immédiatement le reverserait à la
France, en conséquence de quoi, les États-Unis pourraient entrer en
possession du territoire convoité. C'était, enfin, payer deux fois
cette partie de la Floride, laquelle, d'après l'interprétation des
hommes d'État de Washington, faisait déjà partie intégrante de la
Louisiane. Dans ces conditions, Monroe ne pouvait prêter une oreille
attentive aux suggestions de Talleyrand auquel il fit savoir qu'en
dépit même de Napoléon, il irait traiter directement à Madrid.
Il était cependant douteux que, là aussi, un meilleur accueil pût
être réservé à sa thèse. L'intervention plus ou moins occulte de
l'Empereur, exercée par l'action plus manifeste de son Ministre des
Affaires Étrangères, s'y opposait. Les sentiments moins
bienveillants de Napoléon à l'égard des États-Unis avaient
maintenant pour origine des causes indirectes et lointaines, mais
habilement exploitées par ceux qui avaient intérêt à pêcher en eau
trouble. Ç'avait été, d'abord, les représentations faites par
Leclerc et d'autres au moment de l'expédition de Saint-Domingue;
depuis, ce furent les incidents qui éternisaient la guerre dans ce
pays,--le commerce prohibé qui n'avait jamais cessé entre
Saint-Domingue et les États-Unis. À ces causes matérielles, pour
ainsi dire, il convient d'ajouter ce qu'une certaine école
historique appelle les impondérables, au nombre desquels, depuis que
le général s'était transformé en Empereur, il faut mettre la liberté
et le sans-gêne avec lesquels il était traité par la presse
américaine et, par-dessus tout, le développement des principes
républicains qu'il voulait abolir en France et qui tendaient, au
contraire, à prendre un essor nouveau avec la jeune prospérité des
États-Unis.
La guerre qui venait d'éclater entre l'Angleterre et l'Espagne
aurait pu rapprocher cette dernière des États-Unis; en réalité, elle
fit d'elle une vassale de Napoléon et, par conséquent, toute offense
à l'adresse de Charles IV en était une pour l'Empereur.
Mais Monroe était à peine arrivé à Madrid, au commencement de
l'année 1805, dans le but d'arracher la Floride des griffes de
l'Espagne et de la France, que des événements se préparaient du côté
de la Grande-Bretagne, dont l'importance rejetait toutes les autres
préoccupations au second plan.
Cependant, Monroe se mit immédiatement en relation avec Charles
Pinckney qui, malgré la position délicate dans laquelle il se
trouvait, fut admis à prendre part à la négociation.
Les deux ministres américains rédigèrent, à l'adresse de Cevallos,
une note qui contenait encore l'expression des mêmes griefs et des
mêmes réclamations; ils y joignirent un projet de traité qui était
naturellement à l'avantage unique des États-Unis. L'Espagne devait
céder les deux Florides ainsi que le Texas jusqu'au Rio Colorado,
laissant l'espace entre le Colorado et le Rio Bravo comme un pays
frontière, sans désignation précise; elle devait aussi nommer une
commission ayant pour mission de connaître de tous les différends
qui pourraient s'élever entre des sujets espagnols et le
gouvernement des États-Unis.
Cevallos répondit sur un ton décidé, mais courtois, que l'Espagne ne
pouvait souscrire à des conditions aussi léonines. Il y eut encore
des échanges de vue, des offres et des fins de non recevoir qui, à
la clarté un peu brutale de l'Américain, opposait la stabilité un
peu jésuitique de l'Espagnol,--diplomatiques manoeuvres, au jeu
desquelles, finit par s'user la patience de Monroe qui n'eut plus
qu'une ressource: demander ses passeports.
Ils lui furent accordés avec un empressement auquel il ne
s'attendait pas. La politique extérieure de Jefferson, que Monroe
représentait en Europe, avait donc échoué. Elle s'était heurtée au
mauvais vouloir de l'Espagne soutenue par la France. Il aurait mieux
valu prendre possession, sans coup férir, de la rive septentrionale
du Rio Bravo, quitte à négocier ensuite. En tout état de cause, la
guerre avec les États-Unis pouvait éclater d'un moment à l'autre.
Mais sur toutes ces négociations espagnoles planait une atmosphère
de corruption dont il est délicat de préciser l'origine. Quoique le
besoin d'argent se fit sentir à Paris comme à Madrid, il ne faut pas
la faire remonter jusqu'à Napoléon ou Godoi, car tous les deux
étaient trop haut placés pour pouvoir s'abaisser à de tels
tripotages pécuniaires, tandis qu'aux alentours de Talleyrand, dans
le personnel même des Affaires Étrangères, ce n'était pas la
première fois que des appétits indiscrets et peu scrupuleux se
manifestaient[44]. Pour la Floride, Monroe croyait qu'on demanderait
huit millions de dollars.
[Note 44: _Correspondance de Napoléon_, XXXII, 321.]
Monroe était à plaindre.
Peu de diplomates ont été, comme lui, éconduits par les ministres de
trois grandes cours européennes. Il était ballotté entre Madrid,
Paris et Londres,--symbole vivant de la politique américaine encore
si influençable par la politique des vieilles monarchies. Plus tard,
peut-être s'est-il souvenu de ces mois d'une vie pénible, quand il
défendit une doctrine qui porte son nom mais qui, n'étant pas
entièrement due à sa seule initiative, avait pour but effectif de
libérer l'Amérique de l'immixtion des pouvoirs étrangers.
L'intention était logique et provenait du désir légitime
d'affranchir les États-Unis de la pression persistante exercée par
l'Europe sur le destin de la nouvelle république, chaque fois
surtout qu'il y avait divergence entre la France et l'Angleterre.
Ainsi, au début même des guerres de la Révolution, cette pression se
fit sentir. Des novembre 1793, le gouvernement britannique enjoignit
à tous les vaisseaux anglais armés, de saisir tout bateau
appartenant aux neutres, transportant les produits d'une colonie
française ou dirigeant des renforts vers cette colonie. Bientôt le
commerce de l'Amérique avec les Antilles se ressentit de ces mesures
draconiennes. Tous les bateaux américains chargés de produits
français, venant en France ou y allant, furent cueillis dans leur
course à travers l'Océan, conduits dans des ports anglais pour y
être condamnés par des cours d'Amirauté anglaise,--d'après la Règle
de guerre de 1756[45]. Cette règle qui pouvait être appliquée, à la
rigueur, entre gouvernements européens, possesseurs de colonies,
devenait une injustice quand il s'agissait des États-Unis qui
n'avaient pas de colonies. À ce point de vue, le système colonial
anglais répondait à une politique ayant pour but de rendre le
commerce du monde entier tributaire de sa marine et de sa
navigation[46]. Après la retraite de Pitt, des ordres furent donnés
à l'effet d'exempter les États-Unis d'une obligation aussi
vexatoire; les bateaux américains purent transporter en France, par
l'intermédiaire d'un port américain, des produits de colonies
françaises, tandis qu'il demeurait interdit à des bateaux russes ou
danois, quoique neutres, de transporter ces produits en Europe. Mais
ce traitement, de faveur répondait à un calcul commercial qui était
faux et finit par tourner contre l'Angleterre; car, sous prétexte
d'entraver la marine et le commerce de la France et de l'Espagne,
elle était simplement parvenue à se donner une rivale dangereuse
au-delà des mers.
[Note 45: _Rule of the war of 1756._]
[Note 46: REEVE: _Law of shipping and Navigation._ Part. II, chap.
III.]
À la date où nous sommes, pendant l'été de 1805, Monroe retournant à
Londres, constata que, pendant son absence, Pitt s'était efforcé de
faire passer, dans des mains anglaises, tout le commerce des Indes
occidentales. Son pays était encore lésé.
Lord Mulgrave, le Ministre des Affaires Étrangères, avait beau
l'assurer des sentiments bienveillants que le gouvernement de Sa
Majesté Britannique nourrissait à l'égard des États-Unis, il n'en
était pas moins avéré que, tous les jours, des vaisseaux américains
étaient capturés, dans les eaux même de la Manche, par des marins
anglais qui prétendaient agir conformément aux prescriptions de la
loi de 1756. Décidément, Lord Mulgrave, ainsi que Talleyrand et
Cevallos, traitait Monroe en quantité négligeable. Sa mission
diplomatique ne pouvant aboutir, il ne lui restait plus, après
l'échec de tant d'efforts qui méritaient un meilleur sort, qu'à
engager son gouvernement à persévérer dans sa résolution énergique,
au prix même d'une guerre qui serait déclarée simultanément à la
France, à l'Espagne et à l'Angleterre. «Je suis sûr, écrivit-il à
Madison[47] qu'une pression exercée en même temps, sur chacun de ces
pays, produirait un bon effet sur l'autre.»
[Note 47: Monroe to Madison, 18 octobre, 1805; _State Papers_, III,
106. Monroe to colonel Taylor, 10 septembre 1810; Monroe mss.;
_State Department_, _Archives_.]
En réalité, les efforts de Monroe se heurtaient à la fatalité des
événements. Son patriotisme voyait clair, seulement ce patriotisme
un peu intransigeant, devançait les temps. Il indiquait les routes à
suivre dans lesquelles, sous l'impulsion de Jefferson, il était déjà
engagé, mais il ne pouvait venir à bout des nombreux obstacles
diplomatiques dressés devant lui par les compétitions des
gouvernements européens qui s'enchevêtraient et se combattaient en
considérant toujours l'Amérique septentrionale comme le pays où leur
rivalité plus ou moins heureuse pourrait trouver des compensations
utiles. Au moment de la cession de la Louisiane, un rapprochement
s'était opéré entre la France et les États-Unis. L'affaire de la
Floride qui fut la conséquence de cette cession créait naturellement
des difficultés avec l'Espagne soutenue par le gouvernement
français, et, brochant sur le tout, la question du commerce des
neutres mettaient maintenant aux prises les cabinets de Washington
et de Londres.
Dans ces conjonctures, il était délicat, pour Jefferson, de prendre
un parti. On comprend son hésitation: comme toujours, le premier
magistrat de la République américaine devait fatalement choisir
entre la France et l'Angleterre. En histoire, les hypothèses sont
illusoires. Pourtant, on peut se demander ce qui serait arrivé si,
obéissant aux conseils de Monroe et d'Armstrong, il avait ordonné,
au mois d'août 1805, à ses troupes de traverser la rivière Sabine et
d'occuper le Texas jusqu'au Rio Bravo. En droit, une pareille
initiative pouvait parfaitement se justifier de la part du chef d'un
pays qui avait, en somme, hérité de tous les droits de Napoléon sur
la Louisiane. C'était la guerre avec l'Espagne, par conséquent, avec
Napoléon lui-même, puisque nécessairement la France aurait marché
contre les États-Unis; c'était, peut-être, la conquête facile de la
Floride et, en même temps, toutes les difficultés avec l'Angleterre
aplanies, car les controverses au sujet du commerce des neutres, du
blocus, de la presse des matelots, tombaient, du même coup, au
second plan. C'était, en allant jusqu'au bout, et en admettant que
la guerre avec la France pût durer deux ans, la possibilité de
s'allier avec les patriotes espagnols et de donner, de loin, le
signal du mouvement qui, en Europe, allait s'accentuer contre le
joug de Napoléon. Perspective brillante et séduisante qui devait
sourire à l'âme républicaine de Jefferson. Mais c'était risquer gros
jeu et, en fin de compte, puisqu'il aurait déclaré la guerre au nom
de ses principes républicains, ces mêmes principes le firent
définitivement pencher vers la paix.
Cependant, Turreau n'avait pu percer le secret de ces subtils
mouvements d'opinion. On ne lui avait manifesté aucun mécontentement
et, tout en reconnaissant que les négociations avec l'Espagne
avaient absorbé tous les esprits judicieux, il se crut justifié au
plus grand optimisme en ce qui concernait les sentiments professés
par les Américains à l'égard de la France, allant jusqu'à mettre
cette phrase dans la bouche de Jefferson:
«Eh bien! aurait-il dit,--puisque l'Empereur le désire,
l'arrangement sera remis à des temps meilleurs»!
Il est douteux que le Président ait exprimé son désir de
conciliation dans une forme aussi obséquieuse; mais l'Empereur avait
tout lieu d'être satisfait de l'empressement de Jefferson à lui
donner satisfaction et du zèle de son représentant.