D'autre part, si la cession de la Louisiane inaugura, pour les

États-Unis, la série des relations internationales leur permettant

de devenir une puissance mondiale, cette cession souleva aussi à

l'intérieur du pays des questions constitutionnelles qui remirent

aux prises l'âpre hostilité des partis.

Et d'abord, rendons-nous compte de l'importance de l'acquisition:

elle comprend tous les États de l'Arkansas, Missouri, Iowa,

Nebraska, Dakota septentrionale et méridionale, une partie des États

de Minnesota, Kansas, Colorado, Montana, Wyoming, la Louisiane

proprement dite, tout le territoire indien et une partie du

territoire d'Oklahoma. La superficie de ces États était sept fois

plus grande que la Grande-Bretagne et l'Irlande, quatre fois plus

grande que l'Allemagne, l'Autriche ou la France; trois fois plus

grande que l'Espagne et le Portugal; sept fois plus grande que

l'Italie et deux fois plus que l'Égypte; dix fois plus grande que la

Turquie et la Grèce; trois fois plus grande que la Suède et la

Norvège et à peu près six fois plus que le Japon. En résumé: la

Grande Bretagne, l'Allemagne, la France, l'Espagne et l'Italie

réunies, répondaient à peine à l'étendue de cette vaste succession

de pays.

C'était beaucoup pour les facultés d'assimilation d'une

confédération d'États qui n'en était encore qu'au début de sa

carrière constitutionnelle. À peine arrivait-on à s'entendre au

sujet de l'administration, des droits plus ou moins étendus et

réciproques des Parlements particuliers et du Congrès et

quelques-uns s'effrayèrent des difficultés qu'allait faire surgir ce

subit accroissement de territoires qui viendraient ajouter aux

difficultés, aux contestations, aux délicates questions d'initiative

et d'entreprise politique appartenant à chaque état pris en soi ou à

l'Union entière prise dans son ensemble.

Ce fut une occasion propice pour les Fédéralistes de relever la

tête.

Le président Jefferson et ses représentants, Livingston et Monroe,

furent critiqués dans leur empressement patriotique à signer un

traité qu'ils croyaient avantageux, mais qui, pour être valable,

devait avoir l'assentiment du Congrès. Or, pour ne pas laisser

passer une occasion qui ne se serait sans doute plus représentée,

les hommes intelligents et judicieux appelés à discuter avec les

représentants de Napoléon n'avaient pas jugé nécessaire de se munir

de cet assentiment.

Quand on en discuta le bien fondé, des citoyens d'une notoriété et

d'une autorité incontestables, tels Pickering, Griswold et d'autres,

émirent des doutes sur la validité du traité et sur l'opportunité de

l'agrandissement qui en fut la conséquence. Le débat commença à la

Chambre le 24 octobre 1803, dans un désarroi de l'opinion où

républicains et fédéralistes changèrent réciproquement leur fusil

d'épaule. Des fédéralistes avérés comme Gouverneur Morris abondèrent

dans le sens des républicains avancés, partisans résolus de

Jefferson.

Au point de vue strict du droit constitutionnel, les objections

étaient nombreuses et judicieuses.

L'article 3 du traité spécifiait que les habitants du territoire

cédé seraient incorporés dans l'Union.

Or, ni le Président du Sénat, ni le Président du Congrès n'étaient

qualifiés pour ratifier une pareille incorporation. D'après la

constitution, il fallait le consentement particulier de chaque état

pour qu'une contrée étrangère pût être admise comme un membre de

l'Union. En principe, d'ailleurs, l'essence même d'un gouvernement

républicain s'oppose à ce que l'étendue de son territoire soit

démesurément agrandie, car plus cette étendue s'accroît, plus

s'accroissent aussi les difficultés suscitées par la divergence des

origines et des coutumes. Ceux qui ne reconnaissaient pas la

nécessité inévitable de s'étendre vers l'Ouest, seule condition

pourtant d'une expansion future et systématique, craignaient que les

États de l'Est en fussent diminués dans leur importance et n'en

vinssent à former un empire séparé et indépendant. Et même, sans

envisager une telle séparation comme fatale, les citoyens qui

émigreraient vers ces vastes contrées seraient tellement éloignés de

la capitale de l'Union, qu'ils finiraient par se soustraire à tout

contrôle gouvernemental, au point de devenir, pour les compatriotes

de l'Est, des étrangers ayant à défendre des intérêts contraires aux

leurs.

À toutes ces raisons qui émanaient d'une conception logique mais un

peu étroite, on pouvait opposer la faculté accordée au Congrès

d'agrandir le territoire quand il s'agissait du bien-être général et

de la défense nationale. Dans ces conditions, une annexion était

parfaitement légale et à ceux qui demandaient avec ironie s'il ne

serait pas possible d'annexer aussi légalement l'Angleterre ou la

France, Randolph fit cette réponse un peu naïve mais décisive: «Nous

ne pouvons pas, parce que nous ne pouvons pas.»

On cherchait de mauvaises raisons et on donnait de mauvaises

explications.

Pourquoi ne pas aller jusqu'à l'absurde et préconiser l'annexion de

quelque nation étrangère de plus de 10 millions d'habitants--l'Afrique

par exemple--et exposer de la sorte les annexeurs à être mangés par

les annexés? On discutait dans le vide.

En réalité, ces discussions ne portaient que sur des subtilités

constitutionnelles. Au fond, on était d'accord sur le résultat

acquis: on était divisé sur la manière d'envisager la méthode

employée pour arriver à ce résultat. La vieille querelle des

Républicains et des Fédéralistes renaissait.

La Louisiane, en effet, ne pouvait être considérée que comme un État

ou comme un territoire. Dans le premier cas, constitutionnellement

parlant, l'Union n'existait plus; dans le second cas, le

gouvernement n'était plus une république, mais un empire avec la

souveraineté dérivant du pouvoir de déclarer la guerre et de signer

des traités.

Le grand intérêt de ces débats provenait précisément de

l'opportunité dans laquelle se trouvaient les États-Unis de modifier

le caractère de leur constitution. À l'occasion de l'annexion de la

Louisiane, prélude, sans doute de nouveaux agrandissements promis à

la grandeur future du pays, on pouvait deviner la solution des

problèmes politiques qui divisaient encore les deux partis en

présence. La théorie fédéraliste contenait en germe la conquête et

l'empire; la théorie républicaine tendait à l'absorption pacifique

des pays par l'assimilation.

En attendant et en tout état de cause, et quelles que fussent, à

cette date de l'évolution américaine, les différentes opinions des

différents hommes d'État qui prétendaient s'imposer, la nécessité

s'imposait aussi, pour le gouvernement, de s'acquitter de sa haute

mission qui consistait, avant tout, à gouverner.

La faculté d'acheter un territoire étant admise en principe, la

faculté de le gouverner en découlait nécessairement. La difficulté

commençait quand il s'agissait de déterminer quels seraient les

droits du gouvernement sur ce territoire. Serait-il traité comme les

anciens États de l'Union? ou serait-il administré comme un

territoire particulier? Question délicate, le Congrès pouvant

exercer sur des territoires annexés par lui un pouvoir qu'il ne

saurait imposer aux États. Cette distinction entre les États et les

territoires pouvait mener loin.

Si l'on considérait la Louisiane comme un territoire annexé, le

Président y remplaçait simplement le roi d'Espagne; les

fonctionnaires et officiers remplaçaient ceux du roi et leur

nomination dépendait exclusivement du Président, sans l'intervention

du Sénat. Mais un tel gouvernement était absolument incompatible

avec la constitution américaine,--c'eût été l'émanation directe du

despotisme espagnol concentrant, en la personne d'un intendant

général, représentant du roi, tous les pouvoirs civil, militaire,

législatif et exécutif,--et ne laissant au peuple, en fait de

droits politiques, que le devoir d'obéir en silence.

Les Fédéralistes purent objecter que les pouvoirs ainsi conférés au

Président étaient inconstitutionnels. Le principe de la souveraineté

qu'ils défendaient par ailleurs, ils l'attaquaient quand il

s'agissait de le faire prévaloir au profit du représentant de l'idée

républicaine.

Les Républicains répondirent que la Constitution était faite pour

les États et non pour les territoires et qu'en l'occurrence les

États-Unis se trouvaient dans la nécessité, au nom d'un patriotisme

bien entendu, de prendre possession de la Louisiane, en toute

souveraineté.

Ce point fut acquis et il fallut s'incliner.

On divisa, alors, le pays dont l'acquisition avait été reconnue

valable, au 33° parallèle, ligne qui devait séparer l'État des

Arkansas du territoire de la Louisiane. Le pays au nord de cette

ligne fut appelé le District de Louisiane et soumis au gouvernement

territorial d'Indiana, surtout habité par des Indiens. Le district

Sud, qui fut appelé «territoire d'Orléans», contenait une population

d'environ 50.000 personnes, comprenant les éléments d'une société

organisée et policée. D'après les termes mêmes du traité: «les

habitants du territoire cédé devaient être incorporés dans l'Union

des États-Unis et admis, aussitôt que possible, conformément aux

principes de la Constitution fédérale, à la jouissance de tous les

droits, avantages et immunités de citoyens des États-Unis et, en

attendant, maintenus et protégés dans l'entière jouissance de leur

liberté, propriété et de la religion qu'ils professaient.»

En attendant, il est vrai, le gouvernement accordé à la Louisiane

pouvait soulever bien des critiques. N'était-il pas à la fois

arbitraire et contradictoire? Le pouvoir octroyé au gouverneur de ce

nouveau territoire était presque royal et un représentant du

Kentucky compara Jefferson à Bonaparte. M. Campbell, de Tennessee,

alla jusqu'à taxer tout le système de despotisme: on n'y trouvait

pas, dit-il, la moindre trace de liberté et les droits promis par

le traité n'étaient même pas mentionnés. Ce ne devait d'ailleurs

être qu'un régime transitoire. Le Dr Eustes, de Boston, était, en

effet d'avis qu'un certain despotisme était nécessaire au début;

selon lui, l'entière liberté civile ne pouvait être accordée

brusquement à un peuple habitué au joug de la royauté espagnole.

Pauvres Louisianais!

Survivants d'un établissement français, un instant florissant,

soumis, depuis, à bien des vicissitudes, ils cherchaient en vain à

se rattacher à leur pays d'origine,--tout tendait à les en séparer

pour toujours: la politique de la mère-patrie, la situation

géographique, les aspirations américaines. Entourés de tribus

sauvages, déprimés par la tyrannique administration espagnole, ils

avaient à peine pu espérer renouer la trame des traditions

nationales, en étant de nouveau incorporés à la France, qu'ils

passaient, en un tour de main, sous la domination des États-Unis qui

les considéraient naturellement comme des étrangers dont il fallait,

pendant quelque temps, éprouver les facultés d'assimilation. Ces

idées constituaient, en somme, le fond de toutes les discussions qui

eurent lieu à la Chambre et au Sénat au sujet de cet achat et de

cette incorporation de territoires nouveaux. En résumé, les

Louisianais, auxquels on avait solennellement promis tous les droits

de citoyens américains, furent considérés, pendant un certain temps,

comme formant un groupement à part, non comme des citoyens libres,

mais comme des sujets placés, politiquement parlant, plus bas que

les dernières des tribus indiennes auxquelles on n'avait jamais

refusé le droit de se gouverner elles-mêmes.

Il ressort de ces débats que l'affaire de la Louisiane si

délibérément traitée par Bonaparte soulevait, pour les États-Unis,

des problèmes de politique extérieure et intérieure de la plus haute

importance. À l'extérieur, c'était l'immixtion de l'Union dans les

complications mondiales et, en l'occurrence, une influence décisive

exercée sur la marche des événements européens, sur l'issue des

guerres que le Premier Consul se préparait à déchaîner contre la

domination anglaise. À l'intérieur, ce fut l'occasion de mettre au

point des questions d'ordre constitutionnel qui touchaient au

principe même de la démocratie. Cette démocratie, malgré les luttes

sanglantes et diplomatiques qu'elle eut à soutenir contre une

métropole située à tant de milles de distance, au-delà de

l'Atlantique et évoluant dans une atmosphère toute différente, avait

pu se développer sur un terrain quasi vierge de toute atteinte

monarchique et despotique. Les querelles intestines, qu'elles

fussent alimentées par une théocratie intransigeante ou fomentées

par un loyalisme suranné, avaient toujours eu pour base: l'esprit

d'indépendance,--et pour but: l'affranchissement de l'individu.

Conception simple et claire au triomphe de laquelle fut, jusqu'à

présent, consacrée une politique simple et logique aussi dans ses

grandes lignes.

Mais, dès qu'à ces éléments sociaux, économiques et théologiques,

d'essence anglo-saxonne, vinrent se mêler les éléments constitutifs

de nations étrangères, longtemps soumises au joug oppresseur des

vieilles monarchies française et espagnole, les conditions de vie et

d'administration se compliquèrent nécessairement, prirent plus

d'ampleur et il fallut se résoudre à des concessions pour gouverner.

Le Président Jefferson et ses partisans, tout le parti républicain

en un mot, se trouvèrent donc devant la nécessité de transiger avec

des principes réputés intangibles, auxquels, pour un temps du moins,

il était besoin de donner une interprétation plus souple, davantage

adaptée aux multiples aspects d'une confédération de contrées aux

origines si opposées.

Un tel changement se produit généralement, en matière de

gouvernement, quand on passe, de la sphère un peu étroite de

l'opposition, à la responsabilité plus élargie du pouvoir. Il n'en

est pas moins vrai que ceux qui s'alarmaient des immunités

accordées au Congrès, immunités imposées par la nature physique et

politique de la Louisiane, n'avaient pas tort. Elles constituaient,

en effet, une violation des droits constitutionnels. Et l'on pouvait

dire, à juste titre, que le gouvernement qui y avait été contraint

par les événements, n'était plus un gouvernement de républiques

confédérées, mais bien le gouvernement d'une démocratie consolidée:

ce n'était plus un gouvernement libre mais un gouvernement

despotique: despotique, puisqu'il était avéré que Jefferson avait

acheté une colonie étrangère, non-seulement sans le consentement de

ses habitants mais contrairement à leur volonté, et qu'il l'avait

annexée par un acte absolument contraire à la Constitution.

Si l'on s'en tient à la lettre de cette constitution, les

accusations d'arbitraire et les critiques acerbes, les attaques, les

joutes oratoires, les discussions de droit et de fait qui mirent aux

prises les différents partis représentés par des orateurs de talent

ou par des juristes experts, se justifiaient amplement. Cependant,

elles ne répondaient vraiment qu'à des agitations locales, à des

intérêts limités dont le rayonnement ne portait pas bien loin,

tandis que la politique des États-Unis, telle que la concevait

Jefferson, consistait précisément, quels que fussent les obstacles à

surmonter, à reculer les frontières vers l'ouest, à agrandir

l'étendue des territoires dans le but d'y verser le trop-plein des

populations qui risqueraient un jour d'étouffer entre la mer et les

monts Alleghanys,--à s'emparer, avant tout, des vastes étendues

allant de la région des Grands Lacs jusqu'au golfe du Mexique, dans

le but de pouvoir offrir une hospitalité large et indépendante aux

nombreuses théories d'immigrants qui allaient bientôt venir de

toutes les parties du monde. C'était la mission de la confédération

américaine: avec des résidus de nationalités, composer une nation,

avec des déchets de races, recréer une race,--à moins que sa

grandeur ne consiste à passer un peu dédaigneusement sur le

principe des nationalités, sur le préjugé des races, pour amalgamer

races et nationalités en une vaste union, au sein de laquelle

l'impérieuse puissance des intérêts généraux et collectifs mettrait

au second plan, sans les anéantir toutefois, les tendances

particularistes, les origines différentes, les religions, et les

coutumes,--le tout réuni et coordonné sous la bannière étoilée qui

porte cette devise: _E pluribus unum!_

CHAPITRE VII

NAPOLÉON ET LA FLORIDE.

Napoléon, ayant renoncé à l'Amérique, concentre ses forces

en Europe pour mieux atteindre l'Angleterre. -- La cession

de la Louisiane a une répercussion sur la question de la

Floride. -- Après la rupture de la paix d'Amiens l'ambition

de Bonaparte se donne libre carrière. -- Le général Turreau

représente la France à Washington. -- Son rôle. --

Difficultés avec l'Espagne. -- Politique de Talleyrand. --

Frontière de la Louisiane et de la Floride. -- Activité de

Monroe, entre Paris, Londres et Madrid. -- Ses efforts

échouent. -- Jefferson reste fidèle au principe de la paix.

-- Attitude hostile de l'Espagne, de la France et de

l'Angleterre. -- La Floride devient l'appât dont joue

l'Empereur suivant les besoins de sa cause.

Si l'affaire de la Louisiane eut une influence considérable sur

l'avenir des États-Unis, elle n'en exerça pas une moindre sur la

destinée de Bonaparte.

Ayant renoncé à son rêve de fonder un empire français en Amérique,

Napoléon est maintenant tout entier au projet de bouleverser

l'Europe pour pouvoir mieux atteindre l'Angleterre,--et, de son

côté, l'Angleterre, à l'effet d'éloigner tout danger des côtes

britanniques, s'efforce de rejeter la guerre sur le continent, en y

suscitant une nouvelle coalition.

Les conséquences du traité signé pour la cession de la Louisiane par

la France, les pourparlers qui en furent la suite pour la cession de

la Floride par l'Espagne, troublèrent profondément les relations

diplomatiques des États-Unis avec ces deux pays et engendrèrent des

complications qui mirent de nouveau, face à face, Républicains et

Fédéralistes.

Immédiatement après la rupture de la paix d'Amiens, la soif de

domination s'affirme chez Bonaparte et tout républicain,

observateur, a lieu de s'inquiéter. Des événements graves montrent

que le despotisme militaire marche, à grands pas, vers la dictature

césarienne. L'automne de 1803 est consacré aux préparatifs d'une

descente en Angleterre. En 1804, des indications plus significatives

sont autant d'avertissements. L'homme qui est décidé à sacrifier

tous les liens et tous les préjugés à la satisfaction d'une ambition

personnelle, immense et encore dissimulée, va écarter de sa route

tout obstacle, tout rival, qu'il soit un ancien compagnon d'armes,

ou qu'il soit un membre de la famille des Bourbons: dès le mois de

février, c'est l'arrestation, le procès et le bannissement de

Moreau,--en mars, c'est l'enlèvement et l'exécution du duc

d'Enghien,--en mai, c'est la proclamation de l'Empire.

Quelque temps avant que Bonaparte eût pris le titre d'Empereur, le

général Turreau, qui avait joué un rôle au 18 brumaire, avait été

nommé Ministre de France à Washington. Mais comment ce républicain,

représentant d'un souverain d'occasion, pouvait-il être _persona

grata_ aux États-Unis? Tout au plus pouvait-il inspirer quelque

intérêt aux aventuriers qui composaient une certaine fraction des

fédéralistes, aventuriers qui n'auraient pas désavoué un 18 brumaire

tenté à la Nouvelle-Orléans, au profit, par exemple, d'Aron Burr,

chef d'une bande toute prête à se partager l'or des mines de Mexico

et à légitimer leur coup de main par un coup d'État instituant une

organisation hiérarchique où se rencontreraient des Ducs et des

Maréchaux.

Cependant, Turreau avait à traiter des questions importantes non

résolues par son prédécesseur; telles: le commerce avec

Saint-Domingue, les frontières des deux côtés de la Louisiane, les

contestations espagnoles, les créances françaises, sans compter la

troublante querelle qui s'était envenimée entre son collègue

espagnol, Yrujo, et le Ministère. Surtout la question des Florides

était la plus compliquée parce qu'elle mettait aux prises les

États-Unis et l'Espagne, défendue ou sacrifiée par la France suivant

les intérêts du moment.

C'était là comme l'héritage un peu amoindri laissé par la politique

du Premier Consul en Amérique.

Tandis que l'Empereur faisait parler le canon en Europe, ses

représentants aux États-Unis devaient s'employer à régler par de

subtiles tractations ces irritantes difficultés. La tâche était

d'autant plus ardue qu'entre les deux pays venait de se creuser un

abîme: celui qui séparait désormais la République de l'Empire.

L'atmosphère sinon hostile, du moins étrangère qui, comme l'avait

déjà un peu exagérément constaté Talleyrand, faisait d'un Français

un étranger aux États-Unis, même au lendemain de la guerre de

l'Indépendance, ne pouvait que s'accentuer maintenant que la France,

après avoir combattu pour toutes les libertés, combattait, sous

l'impulsion de Napoléon, à les détruire.

En réalité, dans cette lutte gigantesque, dernière convulsion de la

rivalité franco-anglaise, l'Amérique du Nord se trouvait, comme

toujours, exposée aux contre-coups des vicissitudes ressenties par

la France et l'Angleterre.

Et d'abord, la cession de la Louisiane par le Premier Consul n'avait

pas reçu l'approbation du roi d'Espagne. Le rôle du brouillon Yrujo

consistait précisément à faire ressortir cette irrégularité et à

présenter l'attitude des États-Unis comme très hostile à l'égard de

l'Espagne. Madison supportait fort mal le langage dilatoire et les

incartades un peu déplacées du Ministre espagnol. Dans ces

conditions, il était difficile d'arriver à régler l'affaire de la

Floride, d'autant plus que Pinckney, Ministre des États-Unis à

Madrid, y jouait à peu près, mais en sens inverse, le même rôle

qu'Yrujo à Washington.

D'autre part, le Prince de la Paix, tout en déplorant la perte de la

Louisiane, comprit parfaitement que le meilleur moyen de garder la

Floride était de s'assurer l'appui de Bonaparte. Il fallait donc

conseiller au roi de ne plus faire d'opposition à la cession de la

Louisiane. La situation, on le voit, était devenue fort embrouillée;

les éléments de l'embroglio diplomatique changeaient à chaque

instant de valeur,--comme changeaient de ton et d'inspiration les

principaux interlocuteurs en présence.

Certes, ni les difficultés, les contestations pendantes, ni les

compensations dues par la France aux États-Unis pour les

spoliations, ni la Floride occidentale ne décideraient le

gouvernement américain à rompre son système pacifique, aussi

longtemps du moins que Jefferson et ses amis pourraient rester

fidèles à leur principe. L'Espagne devait plier sa grandesse déchue

à une souplesse plus opportune. Mais, s'il était bon qu'elle

renonçât à toute revendication en ce qui concernait la Louisiane, il

n'était peut-être pas souhaitable de la voir s'acquitter des

compensations en espèces, tout argent passant d'Espagne en Amérique

étant autant de moins pour la France.

Le mot d'ordre était donc d'entretenir le trouble et l'incohérence.

On y parvint à merveille.

Pinckney, à Madrid, continuait à se montrer intransigeant et

exigeant. Il voulait en finir avec la Floride. Par son attitude, il

fut plus royaliste que le roi, ou plutôt, plus américain que le

Président. Voyant l'Espagne impassible, il alla jusqu'à demander ses

lettres de rappel. Il ne parvint qu'à faire sortir Cevallos de sa

courtoisie coutumière et à se faire désavouer par Madison qui pria

Monroe de se rendre au plus tôt à Madrid pour donner aux relations

diplomatiques une direction à la fois plus digne et moins agressive.

Napoléon et l'Amérique Histoire des relations franco-américaines spécialement envisagée au point de vue de l'influence napoléonienne (1688-1815) · 第 11 / 24 段