apprirent que le Premier Consul, pour arriver à ses fins,
c'est-à-dire pour céder la Louisiane aux États-Unis, se passerait de
l'assentiment des Chambres. La discussion prit un tour agressif et
Bonaparte, devant l'insistance de ses frères, insistance qu'il
commençait à trouver déplacée, finit par leur jeter à la face ces
mots, sans s'inquiéter de la présence du valet de Chambre:
--«Et puis, Messieurs, pensez-en ce que vous voudrez, mais faites
tous les deux votre deuil de cette affaire; vous Lucien, pour la
vente en elle-même, vous Joseph, parce que je me passerai de
l'assentiment de qui que se soit, entendez-vous bien?»
Cette réponse eut le don d'exaspérer Joseph qui, s'approchant de la
baignoire, émit cette affirmation comminatoire:
--Vous ferez bien, mon cher frère, de ne pas exposer votre projet à
la discussion parlementaire, car je vous déclare que moi, le
premier, je me place, s'il le faut, en tête de l'opposition qui ne
peut manquer de vous être faite.
Le Premier Consul ayant fait comprendre qu'il se moquait de toute
opposition et que le projet conçu par lui, négocié par lui, serait
aussi ratifié et exécuté par lui tout seul, Joseph emporté par un
mouvement de colère irrésistible, répartit aussitôt:
--«Eh bien! moi, je te dis, général, que toi, moi, nous tous, si tu
fais ce que tu dis là, pouvons nous préparer à aller rejoindre dans
peu les pauvres diables innocents que tu as si légalement, si
humainement, si justement surtout, fait déporter à Sinnamary...»
Le coup porta.
Bonaparte, suffoqué d'indignation, se souleva un instant hors de sa
baignoire et s'y replongea avec une telle violence que l'eau en fut
précipitée en jets abondants, accompagnés de ces mots:
--«Vous êtes un insolent! Je devrais...
On n'entendit pas la fin de la phrase, tant les éclaboussures
humides firent de bruit et de dégâts. Le pauvre Joseph fut aspergé
de liquide et, sous cette douche inattendue, sa colère tomba comme
s'apaise le bouillonnement d'une soupe au lait brusquement enlevée
au contact de la flamme qui l'exaspère.
Les trois hommes, dont la dignité consulaire et parlementaire aurait
exigé un peu plus de dignité personnelle, se regardèrent avec des
mines de circonstance répondant aux caractères respectifs des
acteurs de cette scène qui, en tout autre lieu, eût été du plus haut
comique: le Premier Consul était pâle, Joseph était rouge et Lucien,
vierge de toute souillure humide, s'efforçait d'atténuer l'acuité de
son air gouailleur. Seul, le brave domestique, témoin involontaire
de tels écarts de langage et de tenue chez des maîtres auxquels il
accordait volontiers une essence quasi olympienne, se sentit
probablement atteint dans ses plus intimes croyances et, sous le
choc, tomba évanoui.
Cette réalité mit les choses au point.
Après avoir relevé et fait emporter le serviteur trop sensible,
Joseph se retira pour changer de vêtements, le Premier Consul sortit
de son bain et invita Lucien à l'aller attendre dans son cabinet de
travail.
Là, Bonaparte ayant recouvré tout son calme, voulut énumérer, de
nouveau, pour son jeune frère, les raisons péremptoires qu'il
pouvait invoquer pour justifier ce qu'il appelait plaisamment sa
«Louisianicide».
Lucien persistait à penser que «céder la Louisiane aux Américains
pour dix-huit millions était plus déshonorant que de la laisser
prendre en tel cas de guerre...» Mais Lucien ne savait pas encore
que cette guerre, Napoléon devait la faire, qu'il revenait, par la
force des choses, à la politique continentale au détriment d'une
politique coloniale et que, comme Louis XIV obligé d'abandonner
l'oeuvre de Colbert en Amérique, il devait aussi abandonner ses
projets sur Saint-Domingue et la Louisiane pour atteindre
l'Angleterre en Europe. Lucien refusa catégoriquement de l'appuyer
si la question devait être portée devant les Chambres et, à son
point de vue, il était nécessaire qu'elle le fût. Devant son frère,
il prétendait encore défendre son respect pour le Républicanisme et
pour la Constitution,--cette Constitution qu'il avait contribué à
faire accepter et, comme le Premier Consul le raillait vertement,
tournant en ridicule ces vocables dont il méprisait déjà la
signification, pour lui, surannée: Constitution! Inconstitutionnel!
République! Souveraineté nationale!... Grands mots, grandes
phrases...--Lucien n'hésita pas à faire connaître le fond de sa
pensée et répondit avec courage:
--«Je pense, citoyen Consul, qu'ayant prêté serment à la
Constitution du 18 brumaire, entre mes propres mains, comme
président du Conseil des Cinq-Cents, et vous voyant la mépriser
ainsi, si je n'étais pas votre frère, je serais votre ennemi...»
Cette attitude et cette menace mirent le comble à l'exaspération de
Bonaparte; il s'avança sur son frère et fit le geste de le frapper;
mais aussitôt maître de lui, il se ressaisit et lui jeta en plein
visage:
--«Mon ennemi, toi! je te briserais, vois-tu, comme cette boîte!»
Et, en même temps, il lança violemment sur le plancher la tabatière
qu'il tenait à la main et sur laquelle se trouvait le portrait de
Joséphine par Isabey. Ce bijou, aussi précieux par le contenu que
par le contenant, ne se brisa pas sur la couche épaisse du tapis,
mais sous la secousse brutale, le portrait se détacha du couvercle.
Lucien se baissa pour le ramasser et présenta l'objet d'un air
intentionnellement respectueux, disant:
--C'est dommage, c'est le portrait de votre femme que vous avez
brisé, en attendant que vous brisiez son original[35]...
[Note 35: «En 1819 ou 1820, notre belle-soeur, la reine Hortense,
nous raconta à Rome que l'Impératrice Joséphine avait été fort
alarmée par la catastrophe de son portrait.»
«Joséphine, comme la plupart des Créoles, était très superstitieuse.
En ce temps-là, elle vivait dans la crainte presque continuelle que
le Premier Consul, désirant avoir des enfants qu'elle n'était plus
en état de lui donner, n'en vint à un divorce. Il en avait été
question en rentrant d'Égypte, sous prétexte, non de stérilité, mais
de légèreté de conduite...»
«Au temps de la tabatière brisée, Joséphine, pleine de confiance en
Mlle Lenormand déjà fameuse tireuse de cartes, mais qu'elle
contribua beaucoup à mettre à la mode, l'alla consulter.»
«Elle proposa de couvrir le portrait qui avait couru le risque
d'être brisé, d'un autre absolument pareil et peint également par
Isabey.»
«On nous dit que la boîte à double portrait est aujourd'hui entre
les mains de la duchesse de Bragance, petite-fille de l'Impératrice
par son père Eugène Beauharnais.»
(_Note de la princesse de Canino_).]
J'ai rapporté ces incidents de famille qui auraient peut-être dû
rester ensevelis dans le secret des dieux,--c'est-à-dire, dans les
archives privées de Bonaparte--si l'indiscrétion des Mémoires publiés
et annotés ne les en avait pas fait sortir. Ils montrent, du moins,
combien l'affaire de la Louisiane avait occupé les esprits, combien
elle remuait d'intérêts des deux côtés de l'Atlantique,--intérêts
d'ailleurs de nature bien différente et les Louisianais qui
cherchaient à asseoir, d'une façon définitive, leur domination sur les
rives du Mississipi, auraient été bien étonnés d'apprendre qu'aux
Tuileries, dans la salle de bain et dans le cabinet de travail du
Premier Consul, des discussions, qui risquèrent de dégénérer en
pugilat, avaient eu lieu entre trois frères Bonaparte dont les
opinions opposées semblaient ponctuer la gamme montante passant par
ces trois états représentatifs de l'ambition de l'un d'eux:
républicanisme, constitutionalisme, césarisme.
Dans une atmosphère plus calme, commencèrent les pourparlers
officiels entre Livingston, Monroe et Marbois. Cependant là aussi,
quand il s'agit de percer le secret des négociations, on se trouve
devant une obscurité quasi mystérieuse: pas de rapport officiel, de
compte-rendu des réunions ou des discussions permettant de suivre la
marche des pourparlers. Pour cela, il faut consulter les papiers
personnels des contractants. On dirait une affaire privée dont on ne
veut ébruiter les difficultés. Mais, comme elle n'était pas menée
avec toute l'activité voulue par les négociateurs américains qui
cherchaient à étudier la place, le Premier Consul leur soumit par
l'intermédiaire de Marbois, dès le 23 avril (1803), le projet d'une
convention secrète[36].
[Note 36: _Correspondance_, VIII, 289.]
Par cette convention, dans le but d'éviter des malentendus au sujet
des articles II et V du traité de Mortefontaine et dans le but aussi
de fortifier les relations amicales, la République française était
prête à céder ses droits sur la Louisiane. En conséquence de cette
cession, la Louisiane, son territoire et ses dépendances devaient
être incorporés dans l'Union américaine et former successivement un
ou plusieurs états, conformément aux lois de la constitution
fédérale; en échange, les États-Unis devaient favoriser le commerce
français en Louisiane, le mettre sur le même pied que le commerce
américain, avec des entrepôts permanents sur six points du
Mississipi, auxquels répondait un droit permanent de navigation; de
plus, ils devaient prendre à leur compte toutes les dettes dues aux
citoyens américains d'après le traité de Mortefontaine.
Ce projet fut pris en considération par les plénipotentiaires
américains, dans ses grandes lignes. Livingston et Monroe
l'étudièrent de près; ils exprimèrent quelque divergence dans leur
appréciation, mais finirent par s'entendre en prenant l'article II
du traité de Mortefontaine comme base de la nouvelle convention. Le
29 avril, ils soumirent leur projet à Marbois: ils proposaient
d'offrir cinquante millions à la France, plus vingt millions pour
les dettes contractées par elle envers les citoyens des
États-Unis,--en tout soixante-dix millions. Marbois insista pour
avoir quatre-vingts millions. Après avoir résisté, le Américains
accordèrent ce chiffre et le projet ainsi péniblement mis sur pied
fut présenté le lendemain 30 avril au Premier Consul, qui l'accepta
dans son ensemble.
Les difficultés commencèrent lorsque, pour la rédaction du traité,
on se trouva devant la nécessité de précisions plus grandes. Les
Américains réclamaient, d'abord, une définition plus exacte des
frontières, laquelle définition copiée sur le traité de rétrocession
signé par Berthier, restait dans le vague, accordant à la Louisiane
l'étendue possédée par l'Espagne, telle que l'avait aussi possédée
la France; mais sous la domination française, la Louisiane
comprenait une partie de la Floride et toute la vallée de l'Ohio,
jusqu'aux Monts Alleghanys et le lac Érié. Il n'était plus question
de ces pays. À Livingston qui demandait des éclaircissements, il fut
répondu évasivement: le Premier Consul n'était pas fâché de laisser
planer quelque obscurité sur ces imprécises évaluations de limites.
Il s'ensuivit des discussions longues et parfois âpres. Les Florides
devaient être exclues du marché, mais Bonaparte promit d'appuyer le
droit des Américains auprès de l'Espagne, en cas de vente. En ce qui
concernait les indemnités à payer en Amérique, on ne trouva pas les
représentants de l'Union assez exigeants, des citoyens pouvaient se
prétendre lésés dans la suite, mais Livingston surtout et Monroe
avaient hâte d'en finir. Au-dessus des questions d'intérêt
financier, planait pour eux l'intérêt primordial de la patrie à
agrandir, d'autant plus que le moment était critique, que la paix ou
la guerre dépendait d'un geste et qu'avant tout il était urgent de
conclure[37].
[Note 37: _Livingston to Madison_, 3 mai 1804; _View of the Claims_,
etc... _by a citizen of Baltimore_, p. 75.]
La convention relative aux revendications ne fut signée qu'une
semaine après le traité de cession. Quelles que fussent les
critiques dont on accabla Livingston au profit de Monroe, il serait
parfaitement injuste de déprécier les services rendus par le
diplomate américain à son pays. Aucune négociation diplomatique
n'eut de résultats si importants, à un prix si minime. L'annexion de
la Louisiane fut, pour les États-Unis, un événement d'une portée
immense; elle modifia de fond en comble les visées politiques des
dirigeants, ouvrit des horizons infinis à des ambitions sans bornes
et, au point de vue historique, peut être placée sur le même rang
que la Déclaration de l'Indépendance, deux événements qui, dans
l'évolution nécessaire du pays, se relient l'un à l'autre, comme
l'effet à la cause.
CHAPITRE VI
LA LOUISIANE ET LES ÉTATS-UNIS.
Situation des États-Unis au moment de l'achat de la
Louisiane. -- D'ataviques influences rattachent l'Amérique
du Nord à son pays d'origine. -- Impossibilité de
s'abstraire de la politique européenne. -- Action
réciproque. -- La cession de la Louisiane inaugure l'ère des
relations internationales et des prétentions à devenir une
puissance mondiale. -- L'incorporation d'un territoire
nouveau soulève des difficultés constitutionnelles.
Au moment de la cession de la Louisiane, quelle était la situation
des États-Unis? Elle était encore précaire. Beaucoup avait été fait
mais beaucoup restait à faire. On n'en était qu'à l'aurore d'une
journée qui devait s'épanouir splendidement.
La grandeur de l'entreprise avait consisté, jusqu'à présent, dans la
réalisation d'une grande idée: l'affranchissement de la tutelle
anglaise.
Ceux qui s'y étaient employés avec l'habileté et le courage que l'on
sait constituaient une élite, c'est-à-dire, une minorité. Les
autres, suivant de plus ou moins loin, se confondaient dans la masse
ignorante, anonyme, dont l'ensemble formait une population d'un peu
plus de 5.000.000 d'habitants d'après le recensement de
1800,--population composée de blancs qui ne reculaient pas devant la
nécessité illogique d'exploiter quelques millions d'esclaves
nègres--nécessité d'ailleurs transitoire qui, plus tard, devait
aboutir à l'inéluctable conflit mettant aux prises, dans une lutte
effroyable, le Nord et le Sud.
Pour le moment, la situation matérielle et économique laisse
beaucoup à désirer. La puissance des États-Unis ne réside encore que
dans la volonté de la réaliser. Et cette volonté, qui s'est
manifestée surtout dans le domaine de la politique, a dû aller
d'abord au plus pressé.
La mise en valeur du sol n'avait pas pu être menée bien loin. Il
fallait, avant tout, être les maîtres de ce sol. Et malgré près de
deux siècles de luttes, le pays n'était pas entièrement conquis. La
forêt enserrait encore, de son mystère dangereux et attirant, les
centres habités; le minerai inutilisé dormait toujours dans son lit
de roches. Presque toute la population était agglomérée sur les
côtes où seul se rencontrait un peu de vie civilisée mais accentuant
périodiquement, dans ses manifestations essentielles, la tendance
inévitable de se développer vers l'Ouest.
La ville de New-York, quoique possédant un passé historique, ne
présentait pas beaucoup d'apparence de luxe et de richesse.
Philadelphie semblait avoir sacrifié à un plus grand souci de
l'esthétique et méritait d'avantage l'admiration des touristes[38].
Boston, le centre intellectuel, la Mecque littéraire et politique,
mal pavée, malpropre, avait toutes les allures d'une vieille ville
anglaise où l'on va faire son marché. Washington émergeait du sein
d'une solitude marécageuse, malsaine, où la Maison-Blanche, à moitié
édifiée, s'élevait non loin des rives du Potomac, entourée seulement
de quelques bâtisses minables où, pendant l'été de 1800, les membres
du Congrès trouvèrent chichement à se loger. L'apparence matérielle
de tous ces municipes semblait le symbole de la nationalité
américaine: un commencement, un effort pour se libérer d'ancestrales
influences vers une nouvelle conception de vie.
[Note 38: Mémoires du duc de Liancourt.]
Ce changement se pressentait plutôt qu'il ne s'affirmait sous des
formes concrètes. Pour le passant, le train ordinaire de l'existence
présentait encore l'aspect coutumier. Et le héros de Washington
Irwing, Rip van Winckle, se réveillant d'un long sommeil à peu près
en 1800, remarqua peu de modifications autour de lui, excepté sur
les emblèmes officiels où la tête du Président Washington avait
remplacé celle du roi Georges.
Les conditions économiques, en somme, avaient été très dures pendant
tout le XVIIIe siècle et la vie, en général, n'avait pas progressé
depuis les temps coloniaux.
Les hommes qui, par leur situation sociale, leur talent, purent
prendre la direction du mouvement, répondirent aux tendances
latentes, endormies dans les consciences, en s'efforçant d'imprimer
un cachet national aux manifestations essentielles d'une nation en
train de devenir et qui se cherchait encore. On put constater des
prétentions exagérées, parfois prématurées, dans la politique, dans
la société et dans la littérature. Mais, avant tout, il fallait
s'affirmer en face des empiétements de l'étranger et donner une
direction habile aux relations internationales dont le pivot
oscillait toujours, en ce qui concernait l'Europe, entre la France
et l'Angleterre.
C'était là la tâche principale, mais aussi le point faible et
difficile, les Américains, absorbés par tant de besognes immédiates,
s'étant longtemps habitués à considérer les affaires étrangères
comme négligeables,--les nations étrangères même comme n'existant
pas pour eux. D'après ce point de vue étroit et exclusif, leur
histoire, leur système politique, leur évolution sociale, tels les
produits d'un sol spécial, n'avaient rien à voir avec ce qui se
passait dans les autres pays. Ces expressions consacrées: «Vieux
Monde»,--«Nouveau Monde», devaient s'appliquer à deux formes
d'humanité absolument distinctes qui, ne se devant rien, avaient le
droit de s'ignorer.
Erreur dangereuse!
L'humanité, dans son ensemble, ne connaît pas une séparation aussi
absolue. Cette humanité est diverse dans ses types représentatifs,
depuis l'individu hostile à un individu, jusqu'à la collectivité
ennemie d'une autre collectivité, mais dans ses manifestations de
sympathie ou de haine, elle ne peut s'abstraire entièrement des
lointaines traditions dans lesquelles une de ses fractions retrouve
l'origine de sa mentalité,--elle ne peut s'affranchir de l'influence
des ancêtres, qui ont façonné la majorité des individus, sans
distinction de lieu et de temps, ou un groupement unique, même si ce
groupement s'est partagé en deux branches séparées.
Les illusions des Américains qui, pendant un temps, prétendaient ne
relever que d'eux-mêmes, ne sont donc pas admissibles. Pas plus
parmi les nationalités que parmi les espèces animales, il n'y a de
génération spontanée. Malgré les âpres revendications de la
politique des nationalités trop exclusives, aucun peuple ne peut
vivre longtemps sur son propre fonds et faire abstraction du
glorieux héritage mondial dont les acquêts successifs se sont
accumulés pendant près de deux mille ans.
Étant donnée, cependant, la situation géographique, les conditions
de développement, les grandes distances, si un groupement
d'individus a pu croire un instant, avec quelque apparence de
raison, à la possibilité de tirer tout de soi et de ramener tout à
soi, ce fut, certes, le groupement dont nous nous occupons. Il ne
l'a pas pu plus que les autres,--d'abord, parce que c'eût été son
arrêt dans le progrès, ensuite, parce qu'il contenait en lui
d'immenses forces d'absorption et d'expansion:
En effet, dès que les Américains se trouvèrent en présence de
questions politiques plus compliquées, ils comprirent que, malgré la
séparation momentanée, une solidarité a toujours existé entre eux et
l'évolution de l'activité européenne.
Après avoir coupé tout lien les rattachant à l'Europe et,
principalement, à cette partie de l'Europe dont ils avaient un jour
fait partie intégrante, les Américains s'aperçurent, un beau matin,
qu'ils ne faisaient que continuer, à une date différente, le geste
esquissé par des Anglais du XVIIe siècle, et aussi, que, dans les
manifestations spéculatives de la pensée, ils ne faisaient que
s'inspirer des plus importantes manifestations de la pensée
européenne.
Il est donc évident qu'ils ne pouvaient pas demeurer étrangers et
indifférents à l'histoire du Vieux Monde, dans les temps
antérieurs,--et qu'ils seraient appelés, d'un jour à l'autre, à
jouer un rôle dans l'histoire qui se préparait pour les temps à
venir.
Dans le passé, à mesure qu'ils s'en éloignaient, ils trouvaient des
points de repère, des noms glorieux dont leurs noms obscurs étaient
comme un prolongement partiel. En effet, Guillaume le Conquérant
n'a-t-il pas conquis pour eux? La grande Élisabeth n'a-t-elle pas
été leur reine? Et Shakespeare n'a-t-il pas été leur poète? Cela est
tellement vrai que, malgré la scission politique et intellectuelle
qui, à partir d'une certaine époque, s'accentue entre les citoyens
de l'Amérique septentrionale et les sujets de Sa Majesté
britannique, les premiers écrivains qui cherchèrent à créer une
littérature nationale, à tendance exclusivement américaine, ne
peuvent se dégager de l'empreinte ancestrale et nous voyons, par
exemple, Nathaniel Hawthorne, auteur essentiellement américain, d'un
cachet original directement inspiré du puritanisme, ne pouvoir
écrire sur l'Angleterre sans l'appeler: «Our old Home.»
Si, au point de vue diplomatique, l'Amérique prétendit ainsi longtemps
demeurer isolée des mouvements plus ou moins importants qui se
produisaient en Europe, cette fierté bien relative contenait une
grande part d'illusion. Le terme «Nouveau Monde» ne peut s'appliquer
qu'aux conditions matérielles du pays, aux conditions spéciales
imposées par la flore et la faune, mais en réalité, tout le reste,
sous des dehors plus primitifs, était aussi vieux que la vieille
Angleterre. Qu'ils le voulussent ou non, les Américains, même à leur
insu, furent mêlés, de tout temps, aux querelles internationales qui
bouleversaient l'Europe. Dès le début, l'établissement des Colonies
occasionna de longues luttes entre l'Angleterre, la France et
l'Espagne. Les traités de Ryswick (1697), d'Utrecht (1713),
d'Aix-la-Chapelle (1748), de Paris (1763), tous traités qui avaient
mis fin à des contestations d'aspect essentiellement européen,
contenaient cependant des clauses relatives à des territoires situés
en Amérique. La guerre de Sept Ans qui, en Europe, avait pour cause la
rivalité de deux monarchies de droit divin, débuta, en Amérique en
1754, par un fait d'armes du colonel Georges Washington. Enfin, en
combattant pour l'indépendance, les fondateurs de la République
américaine mirent de nouveau face à face les deux peuples rivaux qui,
après s'être disputé la domination des mers, retrouvaient leur
rivalité dans les grandes entreprises coloniales.
Mais tels contacts avec la politique européenne, qui obligeaient un
peu malgré eux les Américains à élargir leur champ d'action, ne
répondaient encore qu'à des nécessités indirectes. Avec le traité de
la Louisiane, l'action devient, pour ainsi dire, directe; les
intérêts immenses qui en découlent pour les États-Unis leur
promettent un développement infini; désormais, ce ne sera pas
seulement leur politique qui doit suivre les fluctuations de la
politique européenne,--c'est cette dernière qui doit compter souvent
avec les exigences de la politique américaine.
Ainsi, le Premier Consul, pour mieux atteindre l'Angleterre,
l'attaque en Europe et la diminue en Amérique, en ouvrant, pour les
États-Unis, l'ère des agrandissements territoriaux destinés à
recevoir l'afflux des nombreux immigrants et à provoquer cette
poussée formidable qui, dans toutes les branches de l'activité
humaine, transforma de vastes étendues désertes et inexploitées en
la ruche admirable où palpite et s'agite une démocratie en travail
et en lutte.