«Hier, n'ayant pas le temps d'écrire, je vous ai envoyé

l'approbation, donnée par le Sénat, à votre nomination. La

suspension de notre droit d'entrepôt à la Nouvelle-Orléans a porté

l'agitation publique au plus haut degré. Elle est fondée dans le

pays de l'Ouest sur des motifs justes et naturels. Des remontrances,

des mémoires circulent de tous côtés et sont signés par tous les

habitants. Le parti que nous prenons n'étant pas connu, l'inquiétude

ne se calme pas. Il faut faire connaître quelque chose de positif

pour apaiser ce trouble. Le dessein que nous avons formé d'acquérir

la Nouvelle-Orléans et les Florides peut recevoir tant de

modifications, qu'il n'est pas possible de les exprimer à notre

Ministre ordinaire en France, par des instructions et par une

correspondance. Il importait donc de lui adjoindre un Ministre

extraordinaire, ayant des pouvoirs discrétionnaires, bien pénétré de

notre dessein et en état d'entendre et de modifier en conséquence

toutes propositions qui lui seraient faites: cela ne peut avoir lieu

que dans une suite de discussions orales. L'envoi d'un Ministre une

fois arrêté, il ne pouvait y avoir deux opinions sur le choix de la

personne. Vous possédez la confiance sans bornes de l'administration

et celle des habitants de l'Ouest. Tous les yeux sont fixés sur

vous: si vous n'acceptiez pas, le chagrin serait grand et porterait

atteinte à la haute considération dont vous jouissez. En vérité, je

ne sais rien qui pût produire autant de sensation, car de

l'événement de cette mission dépendent les futures destinées de

cette république. Si nous ne pouvons, au prix que coûterait

l'acquisition qu'il s'agit de faire, nous assurer une paix

perpétuelle et l'amitié de toutes les nations, il convient de nous

préparer à la guerre; car elle ne peut être éloignée. Si vous veniez

à échouer dans la négociation sur le continent, il serait peut-être

nécessaire de passer en Angleterre. C'est alors que nous nous

verrions embarrassés dans la politique européenne, aux dépens de

notre bonheur et de notre prospérité. Cela ne peut être prévenu que

par le succès de notre mission. Je sens qu'après être entré dans une

autre carrière, vous avez à faire un grand sacrifice. Mais il est

des hommes nés pour le service public. La nature, en les créant pour

rendre de grands services à l'humanité, leur a imprimé le sceau de

leur destinée et de leur devoir.»

Monroe était autorisé à offrir deux millions de dollars comme prix

de cette cession.

Cependant, contrairement à ces dispositions pacifiques qui

prétendaient régler ces délicates questions par un traité, un parti

s'était formé dans les provinces de l'Ouest dans le but de s'emparer

de la Nouvelle-Orléans par la force. Les Fédéralistes prirent la

direction de ce mouvement auquel M. Livingston lui-même accordait

son approbation, ne croyant pas qu'il serait possible de réduire

l'intransigeance du Premier Consul en faveur d'un arrangement à

l'amiable.

Bonaparte, en hâtant les préparatifs des forces nouvelles qu'il

destinait à Saint-Domingue et à la Louisiane, avait naturellement

attiré l'attention soupçonneuse de l'Angleterre. L'armée française,

une fois débarquée en Amérique, ne se contenterait certes pas

d'atteindre le but officiellement proclamé; elle ne résisterait pas

à la tentation de s'emparer des colonies anglaises du golfe: la

Jamaïque, les Antilles anglaises n'étaient plus en sûreté. Et même,

tout le commerce des vice-royautés espagnoles en Amérique risquait

de tomber entre les mains des Français.

L'Angleterre était frémissante. L'ancienne rivalité avec la France

renaissait des mêmes causes et, cette fois encore, c'est l'Amérique

qui en est le prétexte. Bonaparte fut obligé de suivre le courant

et, malgré son désir de donner libre carrière à son génie dans les

vastes espaces du Nouveau-Monde, il dut porter tous ses efforts sur

l'Europe.

Le 20 février 1803, le Premier Consul, dans son exposé de la

situation adressé au Corps Législatif, se plaignit des intrigues de

l'Angleterre et accusa le cabinet de Londres de ne pas exécuter le

traité d'Amiens. La réponse fut catégorique. Le 8 mars, dans un

message belliqueux, le roi d'Angleterre disait: «Je suis informé des

préparatifs considérables qui se font dans les ports de Hollande et

de France et quoiqu'on m'assure qu'ils ont les colonies françaises

pour objet, j'ai dû prendre des précautions pour la sûreté de nos

domaines, l'honneur de ma couronne et les intérêts de mon peuple.»

L'Angleterre faisait immédiatement procéder à des armements

considérables, en réponse à ceux qui se préparaient dans les ports

de France et de Hollande: dix mille hommes de mer furent levés.

L'atmosphère était pleine de menaces. La guerre semblait imminente.

Malgré les assurances de l'ambassadeur anglais, Lord Withworth, le

Premier Consul y croyait. Mais, pour la première fois, il paraissait

hésiter. Cette hésitation, certes, ne venait pas de la crainte de

n'être pas prêt, ou de l'appréhension d'une défaite: elle venait,

sans doute, du regret d'être obligé de diriger contre l'Angleterre

des forces destinées à opérer en Amérique. Le rêve de travailler en

grand dans un continent neuf, encore en voie de formation, où un

génie militaire et administratif pourrait facilement poser les bases

d'un empire, ce rêve s'évanouissait devant la nécessité de faire

face à des dangers plus proches que la situation géographique du

pays et la rivalité de l'ennemi séculaire rendaient redoutables.

Avec son coup d'oeil perspicace, Bonaparte vit immédiatement qu'il

fallait renoncer à la Louisiane.

L'expédition destinée à l'Amérique était pourtant en bonne voie de

préparation. À côté de l'ambition personnelle de Bonaparte, qui,

entretenue par Talleyrand, voyait dans cette expédition le point de

départ de conquêtes plus importantes, il ne faut pas oublier que le

sentiment patriotique français ne s'était jamais éteint dans cette

belle colonie, il ne faut pas oublier que, pendant les dix dernières

années, il y eut des manifestations en faveur de la France, qui

légitimaient son intervention.

Dès 1790, des Odouarts-Fantin remettait à l'Assemblée nationale une

pétition des habitants qui demandaient à être réunis à la

mère-patrie.

Pendant la Révolution, le Comité de Salut Public, désireux de

réparer l'indifférence du gouvernement des Bourbons envers les

Français de la vallée du Mississipi, voulut leur témoigner de

nouveau tout l'intérêt dont ils jouissaient toujours en France;

Volney fut désigné pour aller, comme naturaliste, se renseigner sur

la situation générale de l'Amérique.

En janvier 1794, Mahlberger, capitaine d'artillerie de la compagnie

de la Charente, demanda, au nom de quelques actionnaires, «200

hommes, 80 canonniers, 1 pièce de 12, 1 pièce de 8, 2 obusiers pour

aller intercepter le Mississipi en passant par le Maryland, le fort

Pitt, l'Ohio jusqu'à l'anse de la Graisse occupée par les

Espagnols.... Le soussigné, à son passage à la Nouvelle-Orléans,

avait été chargé d'une pétition de plus de 1.500 personnes, riches

habitants, pour réclamer les secours de la Convention nationale pour

être réunis à la mère-patrie dont ils ont été séparés par la

trahison du Ministre Choiseul qui les a lâchement vendus pour huit

millions... À défaut de la Louisiane, ajoute-t-il, l'expédition

pourra s'emparer de la Trinité[31].»

[Note 31: BARON MARC DE VILLIERS DU TERRAGE: _Les dernières années

de la Louisiane._]

Tels projets d'invasion, sous une forme ou sous une autre,

ressemblent aux tentatives faites par Genet. En tout cas, depuis ce

moment, nos dirigeants ne renoncent plus à l'espoir de rentrer en

possession de la Louisiane. Carnot lui-même se fait le défenseur

d'un projet d'annexion. Barthélemy, notre plénipotentiaire aux

négociations de Bâle, fut chargé de demander à l'Espagne la

rétrocession de la Louisiane et de Saint-Domingue en échange de

Fontarabie et de Saint-Sébastien. Nous avons vu qu'il ne put obtenir

qu'une partie de Saint-Domingue. En 1797, le Directoire dut prendre

des mesures pour empêcher les Anglais d'envahir la Louisiane. Le

fils du général Collot présenta un mémoire pour être autorisé à

lever, au nom de la France, un corps de Canadiens. Un nommé Magdett

proposa même de s'emparer de la Louisiane et de soulever l'Irlande,

an VII et an VIII[32].

[Note 32: _Archives du Ministère des Colonies._]

Sur ces tentatives et ces velléités, Bonaparte greffa son projet

plus grandiose et mieux conçu. Le traité de Mortefontaine avait

rétabli les relations avec les États-Unis et le traité de

San-Ildefonse avait obligé l'Espagne à accepter les conditions d'une

rétrocession. À l'heure où nous sommes parvenus, était réuni à

Helvoett Sluys, près de Rotterdam, un corps de troupes qui, pendant

quelque temps, fut désigné sous le nom d'expédition de Flessingue.

En réalité, il était destiné à la Louisiane et toutes les mesures

avaient été prises en vue d'un établissement solide et définitif.

Voulant éloigner Bernadotte, le Premier Consul le désigna d'abord

comme capitaine général de la Louisiane, mais Bernadotte ayant émis

des prétentions inacceptables, le général Victor fut nommé à sa

place.

Une somme de 2.686.000 fr. avait été prévue, plus 486.235 fr. pour

l'affrètement des navires du convoi dont voici le détail d'après de

Villiers du Terrage[33]:

La Wilhelmina 458 tonnes.

La Marta Marguerita 436 »

L'Hanseatischband 416 »

La Colombia 320 »

La Minerve 298 tonnes

La Pallas 250 »

Le Hampden 254 »

La Providence 708 »

Le Lexington 290 »

L'Américain 376 »

-------------

TOTAL 3.806 tonnes à 44 fl. = 167.464 fl.

-------------

Les Deux Catherines 560 tonnes

Le Cicéro 318 »

-------------

878 tonnes à 40 fl. = 35.120.

-------------

Gratification 3.397 tonnes à 5 fl. = 16.985.

Au commissaire de la marine, Couderc 6.587.

TOTAL 226.156 fl. = 486.255 t.

[Note 33: Baron MARC DE VILLIERS DU TERRAGE: _Op. cit._]

Pour préparer la venue des Français et se faire bienvenir auprès des

sauvages, on réunit, conformément aux conseils de l'interprète

Fournerel, de nombreux cadeaux en fusils, carabines, sabres, objets

d'habillement, accompagnés d'un lot de médailles destinées aux

grands chefs des sauvages. Cette médaille portait l'effigie du

Premier Consul et au revers: «À la Fidélité[34].»

[Note 34: Cette pièce commandée au graveur Adrien est devenue très

rare; elle se trouve au Musée de la Monnaie, de Paris.]

Dès le 24 septembre 1802, un décret organise le pouvoir militaire et

civil à la Louisiane. Les fonctionnaires de tous ordres doivent être

répartis comme suit:

Un capitaine général (Victor), au traitement de 70.000 fr.

plus celui de son grade en non activité.

Un général de brigade, lieutenant du capitaine général

(Cassague) avec 5000 fr. de supplément de traitement.

Deux généraux de brigade. Deux adjudants commandants. Un

commandant d'armes de 2e classe. Deux commandants de 4e

classe. Un chef de bataillon d'artillerie. Un chef de

bataillon du génie.

Deux ingénieurs géographes. Un capitaine de port. Sept

officiers de santé. Quatre pharmaciens.

Un préfet colonial (Laussat) au traitement de 50.000 fr.

Un grand juge (Aimé), au traitement de 36.000 fr.

Un sous-préfet de la Haute-Louisiane (Charles Maillard), au

traitement de 6075 fr.

Un commissaire, chef d'administration (Mollet).

Un commissaire inspecteur (Grandpré).

Deux sous-commissaires. Deux commissaires principaux. Deux

gardes-magasins. Un directeur des domaines. Deux arpenteurs.

Un directeur de douane. Un receveur payeur général

(Peyrusse). Deux économes. Un jardinier-botaniste.

Les lois françaises devaient être appliquées en Louisiane et un

décret de nivôse ordonnait «l'incorporation immédiate dans les

troupes de la République de tous les individus sans aveu et moyen

d'existence qui débarqueront dans la colonie.»

Rien n'avait été oublié et on sent qu'une direction administrative

de premier ordre avait présidé à cette organisation militaire et

civile qui méritait un meilleur sort que celui qui lui était

réservé.

En effet, malgré l'activité et la hâte déployées pour aboutir le

plus vite possible, les armements subissaient des retards; on était

déjà en février 1803 et la flotte restait encore bloquée par les

glaces dans le Haringvliet. Le général Victor s'impatientait. Le 12

février le Ministre rédigeait une note se terminant par ces mots:

«...Les glaces retenant l'expédition du général Victor, lui donner

ordre de ne mener à la Louisiane que trois bataillons, savoir: un de

la 17e de ligne et deux de la 54e et de les porter au complet de

guerre.»

Enfin, le 10 mars: «Je compte incessamment recevoir la nouvelle de

votre départ».

L'ordre allait être donné, tous et tout étaient prêts quand un

courrier arriva, bride abattue, apportant cette dépêche du Ministre:

_13 floréal an XI_ (_3 mai_).

«L'expédition qui avait été préparée à Helvoett Sluys,

citoyen, n'aura pas lieu, et, à la réception de cette

lettre, vous ferez cesser immédiatement toutes les dépenses

qu'elle continuait d'occasionner et les troupes seront

débarquées»...

Quelle était la cause de ce revirement subit et pour quelles raisons

la direction imprimée aux événements changeait-elle si brusquement?

On l'a déjà dit: la nécessité, pour le Premier Consul, de faire face

à l'Angleterre et de renoncer, par conséquent, à la Louisiane pour

concentrer toutes ses forces sur le continent.

L'inquiétude et la menace croissaient de l'autre côté du détroit.

À Londres, écrivains et orateurs tenaient le peuple en haleine. Un

membre du Parlement anglais avait dit ces paroles:

«La France nous oblige de nous ressouvenir de l'injure qu'elle nous

a faite, il y a vingt-cinq ans, en s'alliant à nos colonies

révoltées. Jalouse de notre commerce, de notre navigation, de notre

opulence, elle veut les anéantir. Les entreprises du Premier Consul

à la suite d'une paix trop facilement faite nous forcent de nouveau

d'en appeler aux armes. L'ennemi s'approprie, par un trait de plume,

des territoires plus étendus que toutes les conquêtes de la France

pendant plusieurs siècles. Il hâte ses préparatifs. N'attendons pas

qu'il nous attaque; attaquons les premiers.»

Dans une conférence qui eut lieu aux Tuileries, le Premier Consul

répondit sur le même ton aux conseillers qui penchaient encore vers

la conciliation que, si immédiatement, on ne prenait pas des mesures

décisives contre la puissance anglaise, cette nation assujettirait

tout l'Univers à sa domination.

Et il ajouta:

«Pour affranchir les peuples de la tyrannie commerciale de

l'Angleterre, il faut la contrepoiser par une puissance maritime qui

devienne un jour sa rivale: ce sont les États-Unis. Les Anglais

aspirent à disposer de toutes les richesses du monde. Je serai utile

à l'Univers entier, si je puis les empêcher de dominer l'Amérique

comme ils dominent l'Asie!»

Sa pensée se précisait.

Dans la guerre qui allait éclater, la Louisiane pouvant lui échapper

au profit de l'Angleterre, il fallait prendre les devants et céder

cette belle province aux États-Unis.

À partir de ce moment, Talleyrand se montra moins intransigeant avec

M. Livingston; il lui adresse, le 24 mars 1803, une lettre dans

laquelle il exprime les sentiments de sympathie du gouvernement

français à l'égard de la république soeur et l'empressement avec

lequel le Premier Consul recevra le Ministre extraordinaire envoyé

par Jefferson: M. Monroe.

Quoique peu enclin à changer d'opinion après s'être arrêté à celle

qu'il estimait la meilleure, Bonaparte aimait cependant, dans les

cas graves, à prendre l'avis des spécialistes. En l'occurrence, il

eut recours à deux de ses ministres, Barbé de Marbois et Decrès, qui

avaient vécu aux États-Unis et connaissaient l'état du pays, sa

politique, ses besoins, ses aspirations. Le dimanche de Pâques de

l'année 1803, il les réunit dans son cabinet, à Saint-Cloud, et leur

exposa l'affaire avec logique et passion. Cet exposé est, pour ainsi

dire, une justification du parti auquel il allait s'arrêter et comme

un résumé des différentes étapes par lesquelles avait passé la

rivalité franco-anglaise en Amérique. Il se complut à le rappeler et

à expliquer les raisons qui modifiaient, en ce moment, son opinion,

en ce qui concernait la Louisiane. Cette Louisiane, en effet, à la

désinence si française, qui perpétuait encore aujourd'hui la gloire

du grand roi, n'avait été retranchée du patrimoine français que par

la faute des négociateurs du traité en 1763. Ce traité venait

d'être annulé par un autre traité. Mais si, à la veille de rentrer

en possession de la vallée du Mississipi, celle-ci doit de nouveau

échapper à la France, sous aucun prétexte il ne faut laisser les

Anglais en devenir les maîtres. Les Anglais avaient successivement

enlevé à la France, le Canada, l'Île Royale, Terre-Neuve, l'Acadie,

sans compter les opulentes colonies de l'Asie. La conquête de la

Louisiane leur serait facile, étant donné l'état de leur flotte qui

possédait déjà vingt vaisseaux dans le Golfe du Mexique. Aussi

fallait-il se hâter et, avant même de commencer les hostilités,

soustraire la Louisiane aux attaques de l'ennemi, ce qui ne pouvait

se faire qu'en la cédant aux États-Unis. Cette politique allait à

l'encontre de celle du Directoire et M. de Talleyrand devait

renoncer à son attitude hostile à l'égard des citoyens libres de la

libre république. Tout l'échafaudage chimérique, qu'il avait élevé

dans son imagination, croulait sous le souffle réaliste qui dressait

l'un en face de l'autre, Bonaparte et Pitt.

Barbé de Marbois partagea l'avis du Premier Consul. Il donna, à

l'appui de sa manière de voir, des arguments qui ne firent

qu'accentuer un parti déjà irrévocablement pris. Ces arguments se

basaient sur la nécessité de sacrifier bénévolement ce que l'on ne

peut conserver. La Louisiane n'était pas en état de se défendre

contre des forces navales supérieures. Le pays tout entier, malgré

les attaches françaises, était, en réalité une proie offerte à la

cupidité des Anglais,--une annexe aussi, nécessaire à l'extension

des Américains vers l'Ouest, à laquelle, un jour, on ne pourrait

s'opposer. Vouloir aller contre cette fatalité serait illusoire, car

ce serait tenter de refaire en un jour une politique qui avait

échoué depuis plus d'un siècle.

Bonaparte n'avait pas besoin d'être converti. Il écouta, pour la

forme, les doléances de ceux qui considéraient la cession de la

Louisiane comme une déchéance au point de vue commercial et

industriel,--de ceux aussi qui, s'inspirant toujours des idées de

Talleyrand, concluaient à la fondation d'une vaste colonie comme

déversoir pour les éléments troublés qui, au lendemain de la

Révolution, étaient encore un danger pour la mère-patrie. Ceux-là

ignoraient que, pour édifier une telle oeuvre, il était trop tard,

et que ce que les Puritains anglais avaient tenté et exécuté au

début du XVIIe siècle ne pouvait plus être recommencé, à peu près

dans les mêmes latitudes, par des révolutionnaires ou des émigrés

mécontents, au début du XIXe siècle.

Les nouvelles d'Angleterre devenaient de plus en plus agressives:

Bonaparte ordonna à Barbé de Marbois de se mettre en rapport avec

Monroe.

«Les incertitudes et la délibération ne sont plus de saison, lui

dit-il en substance.--Je renoncé à la Louisiane. Ce n'est pas

seulement la Nouvelle-Orléans que je veux céder, c'est toute la

colonie, sans en rien réserver. Je connais le prix de ce que

j'abandonne, et j'ai assez prouvé le cas que je faisais de cette

province, puisque mon premier acte diplomatique avec l'Espagne a eu

pour objet de la recouvrer. J'y renonce donc avec un vif déplaisir.

Nous obstiner à sa conservation serait folie. Je vous charge de

négocier cette affaire avec les envoyés du Congrès. N'attendez pas

même l'arrivée de M. Monroe; abouchez-vous dès aujourd'hui avec M.

Livingston; mais j'ai besoin de beaucoup d'argent pour cette guerre,

et je ne voudrais pas la commencer par de nouvelles contributions.

Il y a cent ans que la France et l'Espagne font à la Louisiane des

dépenses d'amélioration dont le commerce ne les a jamais

indemnisées. Des sommes ont été prêtées aux Compagnies, aux

agriculteurs et elles ne rentreront jamais au trésor. Le prix de

toutes ces choses nous est bien dû. Si je réglais mes conditions sur

ce que ces vastes territoires vaudront aux États-Unis, les

indemnités n'auraient point de bornes. Je serai modéré, en raison

même de l'obligation où je suis de vendre. Mais retenez bien ceci:

je veux cinquante millions, et à moins de cette somme, je ne

traiterai pas; je ferais plutôt quelque tentative désespérée pour

garder ces belles contrées. Vous aurez demain vos pleins pouvoirs».

Marbois vit d'abord Livingston, Ministre des États-Unis à Paris, en

attendant l'arrivée de Monroe.

À côté de ces réunions, de ces conciliabules, de ces conférences

concernant la cession de la Louisiane, dont nous avons essayé de

résumer les principales phases, se place une scène entre Bonaparte

et deux de ses frères, scène que Lucien raconte dans ses mémoires et

qui jette une lumière à la fois curieuse et comique sur les

relations du futur Empereur avec ses frères.

On n'a pas oublié que Joseph et Lucien Bonaparte avaient été mêlés à

la diplomatie de l'affaire de la Louisiane, le premier en signant le

traité de Mortefontaine avec les représentants des États-Unis, le

second, comme ambassadeur de France près la cour d'Espagne, en

signant le traité de San-Ildefonse qui stipulait la rétrocession de

la Vallée du Mississipi à la France.

Et maintenant que cette rétrocession allait être annulée, serait

annulée, en même temps, l'oeuvre des deux ambassadeurs improvisés.

Ce fut un rude coup pour leur vanité. Comment? Après les avoir

stylés, poussés, encouragés de toutes les façons pour qu'ils

menassent à bien une mission diplomatique assez délicate, à laquelle

le Premier Consul attachait la plus haute importance, on allait

faire bon marché de tous leurs efforts dépensés en pure perte, en

vue d'une négociation n'ayant plus aucune valeur?

Lucien Bonaparte, le frondeur, celui des frères de Napoléon qui, en

dépit des grandes richesses qu'il avait su accumuler de bonne heure,

prétendait demeurer un pur républicain et défendre même en face de

l'autocratie fraternelle, son indépendance personnelle, apprit la

nouvelle par Joseph. Ce dernier vint le prendre à son hôtel de la

rue Saint-Dominique, un soir de première aux Français où ils

devaient aller ensemble. Les idées qu'ils échangèrent au sujet de

l'aliénation de la Louisiane, tout à coup si chère à Lucien, firent

vite passer le temps et on dut renoncer au spectacle. Mais les deux

frères se donnèrent rendez-vous, pour le lendemain, chez le Premier

Consul, afin de savoir s'il était vraiment décidé à mettre son

projet à exécution et d'essayer de l'en détourner. Cette démarche,

en y réfléchissant, était bien superflue. Elle s'explique,

cependant, quand on songe qu'à cette époque, Napoléon traitait

encore Joseph et Lucien sur un pied d'intimité qui, tout en faisant

respecter les distances protocolaires, permettait parfois les

expansions familiales. Et puis, le Premier Consul avant d'être

Empereur, avait encore besoin de ménager certaines susceptibilités

et certaines influences.

Il était dans son bain, aux Tuileries, quand Lucien se fit annoncer.

On sait que Bonaparte prenait des bains fortement arrosés d'eau de

Cologne, ce qui était à la fois astringent, parfumé, et donnait au

liquide une opacité blanchâtre permettant tels ébats hygiéniques qui

n'offensaient pas la pudeur, quand il recevait des visites tout en

se livrant aux soins de sa toilette.

Les deux frères causèrent de choses et d'autres: l'un, sur un ton de

supériorité bienveillante; l'autre, sur un ton de respectueuse

ironie.

Ils parlèrent littérature, théâtre, poésie, analysant, en passant,

les oeuvres de Turgot, de Paoli, de Jean-Jacques; le temps

s'écoulait, l'heure du bain touchait à sa fin et Lucien n'avait pas

encore pu placer un seul mot concernant la Louisiane. Le valet de

chambre avait déjà préparé le drap précieux dans lequel il allait

envelopper l'auguste nudité de son maître, quand on frappa à la

porte. C'était Joseph.

--«Qu'il entre! dit le Premier Consul,--je resterai dans l'eau un

quart d'heure de plus.»

Aussitôt la question de la Louisiane fut entamée.

Napoléon et l'Amérique Histoire des relations franco-américaines spécialement envisagée au point de vue de l'influence napoléonienne (1688-1815) · 第 9 / 24 段