l'approbation, donnée par le Sénat, à votre nomination. La
suspension de notre droit d'entrepôt à la Nouvelle-Orléans a porté
l'agitation publique au plus haut degré. Elle est fondée dans le
pays de l'Ouest sur des motifs justes et naturels. Des remontrances,
des mémoires circulent de tous côtés et sont signés par tous les
habitants. Le parti que nous prenons n'étant pas connu, l'inquiétude
ne se calme pas. Il faut faire connaître quelque chose de positif
pour apaiser ce trouble. Le dessein que nous avons formé d'acquérir
la Nouvelle-Orléans et les Florides peut recevoir tant de
modifications, qu'il n'est pas possible de les exprimer à notre
Ministre ordinaire en France, par des instructions et par une
correspondance. Il importait donc de lui adjoindre un Ministre
extraordinaire, ayant des pouvoirs discrétionnaires, bien pénétré de
notre dessein et en état d'entendre et de modifier en conséquence
toutes propositions qui lui seraient faites: cela ne peut avoir lieu
que dans une suite de discussions orales. L'envoi d'un Ministre une
fois arrêté, il ne pouvait y avoir deux opinions sur le choix de la
personne. Vous possédez la confiance sans bornes de l'administration
et celle des habitants de l'Ouest. Tous les yeux sont fixés sur
vous: si vous n'acceptiez pas, le chagrin serait grand et porterait
atteinte à la haute considération dont vous jouissez. En vérité, je
ne sais rien qui pût produire autant de sensation, car de
l'événement de cette mission dépendent les futures destinées de
cette république. Si nous ne pouvons, au prix que coûterait
l'acquisition qu'il s'agit de faire, nous assurer une paix
perpétuelle et l'amitié de toutes les nations, il convient de nous
préparer à la guerre; car elle ne peut être éloignée. Si vous veniez
à échouer dans la négociation sur le continent, il serait peut-être
nécessaire de passer en Angleterre. C'est alors que nous nous
verrions embarrassés dans la politique européenne, aux dépens de
notre bonheur et de notre prospérité. Cela ne peut être prévenu que
par le succès de notre mission. Je sens qu'après être entré dans une
autre carrière, vous avez à faire un grand sacrifice. Mais il est
des hommes nés pour le service public. La nature, en les créant pour
rendre de grands services à l'humanité, leur a imprimé le sceau de
leur destinée et de leur devoir.»
Monroe était autorisé à offrir deux millions de dollars comme prix
de cette cession.
Cependant, contrairement à ces dispositions pacifiques qui
prétendaient régler ces délicates questions par un traité, un parti
s'était formé dans les provinces de l'Ouest dans le but de s'emparer
de la Nouvelle-Orléans par la force. Les Fédéralistes prirent la
direction de ce mouvement auquel M. Livingston lui-même accordait
son approbation, ne croyant pas qu'il serait possible de réduire
l'intransigeance du Premier Consul en faveur d'un arrangement à
l'amiable.
Bonaparte, en hâtant les préparatifs des forces nouvelles qu'il
destinait à Saint-Domingue et à la Louisiane, avait naturellement
attiré l'attention soupçonneuse de l'Angleterre. L'armée française,
une fois débarquée en Amérique, ne se contenterait certes pas
d'atteindre le but officiellement proclamé; elle ne résisterait pas
à la tentation de s'emparer des colonies anglaises du golfe: la
Jamaïque, les Antilles anglaises n'étaient plus en sûreté. Et même,
tout le commerce des vice-royautés espagnoles en Amérique risquait
de tomber entre les mains des Français.
L'Angleterre était frémissante. L'ancienne rivalité avec la France
renaissait des mêmes causes et, cette fois encore, c'est l'Amérique
qui en est le prétexte. Bonaparte fut obligé de suivre le courant
et, malgré son désir de donner libre carrière à son génie dans les
vastes espaces du Nouveau-Monde, il dut porter tous ses efforts sur
l'Europe.
Le 20 février 1803, le Premier Consul, dans son exposé de la
situation adressé au Corps Législatif, se plaignit des intrigues de
l'Angleterre et accusa le cabinet de Londres de ne pas exécuter le
traité d'Amiens. La réponse fut catégorique. Le 8 mars, dans un
message belliqueux, le roi d'Angleterre disait: «Je suis informé des
préparatifs considérables qui se font dans les ports de Hollande et
de France et quoiqu'on m'assure qu'ils ont les colonies françaises
pour objet, j'ai dû prendre des précautions pour la sûreté de nos
domaines, l'honneur de ma couronne et les intérêts de mon peuple.»
L'Angleterre faisait immédiatement procéder à des armements
considérables, en réponse à ceux qui se préparaient dans les ports
de France et de Hollande: dix mille hommes de mer furent levés.
L'atmosphère était pleine de menaces. La guerre semblait imminente.
Malgré les assurances de l'ambassadeur anglais, Lord Withworth, le
Premier Consul y croyait. Mais, pour la première fois, il paraissait
hésiter. Cette hésitation, certes, ne venait pas de la crainte de
n'être pas prêt, ou de l'appréhension d'une défaite: elle venait,
sans doute, du regret d'être obligé de diriger contre l'Angleterre
des forces destinées à opérer en Amérique. Le rêve de travailler en
grand dans un continent neuf, encore en voie de formation, où un
génie militaire et administratif pourrait facilement poser les bases
d'un empire, ce rêve s'évanouissait devant la nécessité de faire
face à des dangers plus proches que la situation géographique du
pays et la rivalité de l'ennemi séculaire rendaient redoutables.
Avec son coup d'oeil perspicace, Bonaparte vit immédiatement qu'il
fallait renoncer à la Louisiane.
L'expédition destinée à l'Amérique était pourtant en bonne voie de
préparation. À côté de l'ambition personnelle de Bonaparte, qui,
entretenue par Talleyrand, voyait dans cette expédition le point de
départ de conquêtes plus importantes, il ne faut pas oublier que le
sentiment patriotique français ne s'était jamais éteint dans cette
belle colonie, il ne faut pas oublier que, pendant les dix dernières
années, il y eut des manifestations en faveur de la France, qui
légitimaient son intervention.
Dès 1790, des Odouarts-Fantin remettait à l'Assemblée nationale une
pétition des habitants qui demandaient à être réunis à la
mère-patrie.
Pendant la Révolution, le Comité de Salut Public, désireux de
réparer l'indifférence du gouvernement des Bourbons envers les
Français de la vallée du Mississipi, voulut leur témoigner de
nouveau tout l'intérêt dont ils jouissaient toujours en France;
Volney fut désigné pour aller, comme naturaliste, se renseigner sur
la situation générale de l'Amérique.
En janvier 1794, Mahlberger, capitaine d'artillerie de la compagnie
de la Charente, demanda, au nom de quelques actionnaires, «200
hommes, 80 canonniers, 1 pièce de 12, 1 pièce de 8, 2 obusiers pour
aller intercepter le Mississipi en passant par le Maryland, le fort
Pitt, l'Ohio jusqu'à l'anse de la Graisse occupée par les
Espagnols.... Le soussigné, à son passage à la Nouvelle-Orléans,
avait été chargé d'une pétition de plus de 1.500 personnes, riches
habitants, pour réclamer les secours de la Convention nationale pour
être réunis à la mère-patrie dont ils ont été séparés par la
trahison du Ministre Choiseul qui les a lâchement vendus pour huit
millions... À défaut de la Louisiane, ajoute-t-il, l'expédition
pourra s'emparer de la Trinité[31].»
[Note 31: BARON MARC DE VILLIERS DU TERRAGE: _Les dernières années
de la Louisiane._]
Tels projets d'invasion, sous une forme ou sous une autre,
ressemblent aux tentatives faites par Genet. En tout cas, depuis ce
moment, nos dirigeants ne renoncent plus à l'espoir de rentrer en
possession de la Louisiane. Carnot lui-même se fait le défenseur
d'un projet d'annexion. Barthélemy, notre plénipotentiaire aux
négociations de Bâle, fut chargé de demander à l'Espagne la
rétrocession de la Louisiane et de Saint-Domingue en échange de
Fontarabie et de Saint-Sébastien. Nous avons vu qu'il ne put obtenir
qu'une partie de Saint-Domingue. En 1797, le Directoire dut prendre
des mesures pour empêcher les Anglais d'envahir la Louisiane. Le
fils du général Collot présenta un mémoire pour être autorisé à
lever, au nom de la France, un corps de Canadiens. Un nommé Magdett
proposa même de s'emparer de la Louisiane et de soulever l'Irlande,
an VII et an VIII[32].
[Note 32: _Archives du Ministère des Colonies._]
Sur ces tentatives et ces velléités, Bonaparte greffa son projet
plus grandiose et mieux conçu. Le traité de Mortefontaine avait
rétabli les relations avec les États-Unis et le traité de
San-Ildefonse avait obligé l'Espagne à accepter les conditions d'une
rétrocession. À l'heure où nous sommes parvenus, était réuni à
Helvoett Sluys, près de Rotterdam, un corps de troupes qui, pendant
quelque temps, fut désigné sous le nom d'expédition de Flessingue.
En réalité, il était destiné à la Louisiane et toutes les mesures
avaient été prises en vue d'un établissement solide et définitif.
Voulant éloigner Bernadotte, le Premier Consul le désigna d'abord
comme capitaine général de la Louisiane, mais Bernadotte ayant émis
des prétentions inacceptables, le général Victor fut nommé à sa
place.
Une somme de 2.686.000 fr. avait été prévue, plus 486.235 fr. pour
l'affrètement des navires du convoi dont voici le détail d'après de
Villiers du Terrage[33]:
La Wilhelmina 458 tonnes.
La Marta Marguerita 436 »
L'Hanseatischband 416 »
La Colombia 320 »
La Minerve 298 tonnes
La Pallas 250 »
Le Hampden 254 »
La Providence 708 »
Le Lexington 290 »
L'Américain 376 »
-------------
TOTAL 3.806 tonnes à 44 fl. = 167.464 fl.
-------------
Les Deux Catherines 560 tonnes
Le Cicéro 318 »
-------------
878 tonnes à 40 fl. = 35.120.
-------------
Gratification 3.397 tonnes à 5 fl. = 16.985.
Au commissaire de la marine, Couderc 6.587.
TOTAL 226.156 fl. = 486.255 t.
[Note 33: Baron MARC DE VILLIERS DU TERRAGE: _Op. cit._]
Pour préparer la venue des Français et se faire bienvenir auprès des
sauvages, on réunit, conformément aux conseils de l'interprète
Fournerel, de nombreux cadeaux en fusils, carabines, sabres, objets
d'habillement, accompagnés d'un lot de médailles destinées aux
grands chefs des sauvages. Cette médaille portait l'effigie du
Premier Consul et au revers: «À la Fidélité[34].»
[Note 34: Cette pièce commandée au graveur Adrien est devenue très
rare; elle se trouve au Musée de la Monnaie, de Paris.]
Dès le 24 septembre 1802, un décret organise le pouvoir militaire et
civil à la Louisiane. Les fonctionnaires de tous ordres doivent être
répartis comme suit:
Un capitaine général (Victor), au traitement de 70.000 fr.
plus celui de son grade en non activité.
Un général de brigade, lieutenant du capitaine général
(Cassague) avec 5000 fr. de supplément de traitement.
Deux généraux de brigade. Deux adjudants commandants. Un
commandant d'armes de 2e classe. Deux commandants de 4e
classe. Un chef de bataillon d'artillerie. Un chef de
bataillon du génie.
Deux ingénieurs géographes. Un capitaine de port. Sept
officiers de santé. Quatre pharmaciens.
Un préfet colonial (Laussat) au traitement de 50.000 fr.
Un grand juge (Aimé), au traitement de 36.000 fr.
Un sous-préfet de la Haute-Louisiane (Charles Maillard), au
traitement de 6075 fr.
Un commissaire, chef d'administration (Mollet).
Un commissaire inspecteur (Grandpré).
Deux sous-commissaires. Deux commissaires principaux. Deux
gardes-magasins. Un directeur des domaines. Deux arpenteurs.
Un directeur de douane. Un receveur payeur général
(Peyrusse). Deux économes. Un jardinier-botaniste.
Les lois françaises devaient être appliquées en Louisiane et un
décret de nivôse ordonnait «l'incorporation immédiate dans les
troupes de la République de tous les individus sans aveu et moyen
d'existence qui débarqueront dans la colonie.»
Rien n'avait été oublié et on sent qu'une direction administrative
de premier ordre avait présidé à cette organisation militaire et
civile qui méritait un meilleur sort que celui qui lui était
réservé.
En effet, malgré l'activité et la hâte déployées pour aboutir le
plus vite possible, les armements subissaient des retards; on était
déjà en février 1803 et la flotte restait encore bloquée par les
glaces dans le Haringvliet. Le général Victor s'impatientait. Le 12
février le Ministre rédigeait une note se terminant par ces mots:
«...Les glaces retenant l'expédition du général Victor, lui donner
ordre de ne mener à la Louisiane que trois bataillons, savoir: un de
la 17e de ligne et deux de la 54e et de les porter au complet de
guerre.»
Enfin, le 10 mars: «Je compte incessamment recevoir la nouvelle de
votre départ».
L'ordre allait être donné, tous et tout étaient prêts quand un
courrier arriva, bride abattue, apportant cette dépêche du Ministre:
_13 floréal an XI_ (_3 mai_).
«L'expédition qui avait été préparée à Helvoett Sluys,
citoyen, n'aura pas lieu, et, à la réception de cette
lettre, vous ferez cesser immédiatement toutes les dépenses
qu'elle continuait d'occasionner et les troupes seront
débarquées»...
Quelle était la cause de ce revirement subit et pour quelles raisons
la direction imprimée aux événements changeait-elle si brusquement?
On l'a déjà dit: la nécessité, pour le Premier Consul, de faire face
à l'Angleterre et de renoncer, par conséquent, à la Louisiane pour
concentrer toutes ses forces sur le continent.
L'inquiétude et la menace croissaient de l'autre côté du détroit.
À Londres, écrivains et orateurs tenaient le peuple en haleine. Un
membre du Parlement anglais avait dit ces paroles:
«La France nous oblige de nous ressouvenir de l'injure qu'elle nous
a faite, il y a vingt-cinq ans, en s'alliant à nos colonies
révoltées. Jalouse de notre commerce, de notre navigation, de notre
opulence, elle veut les anéantir. Les entreprises du Premier Consul
à la suite d'une paix trop facilement faite nous forcent de nouveau
d'en appeler aux armes. L'ennemi s'approprie, par un trait de plume,
des territoires plus étendus que toutes les conquêtes de la France
pendant plusieurs siècles. Il hâte ses préparatifs. N'attendons pas
qu'il nous attaque; attaquons les premiers.»
Dans une conférence qui eut lieu aux Tuileries, le Premier Consul
répondit sur le même ton aux conseillers qui penchaient encore vers
la conciliation que, si immédiatement, on ne prenait pas des mesures
décisives contre la puissance anglaise, cette nation assujettirait
tout l'Univers à sa domination.
Et il ajouta:
«Pour affranchir les peuples de la tyrannie commerciale de
l'Angleterre, il faut la contrepoiser par une puissance maritime qui
devienne un jour sa rivale: ce sont les États-Unis. Les Anglais
aspirent à disposer de toutes les richesses du monde. Je serai utile
à l'Univers entier, si je puis les empêcher de dominer l'Amérique
comme ils dominent l'Asie!»
Sa pensée se précisait.
Dans la guerre qui allait éclater, la Louisiane pouvant lui échapper
au profit de l'Angleterre, il fallait prendre les devants et céder
cette belle province aux États-Unis.
À partir de ce moment, Talleyrand se montra moins intransigeant avec
M. Livingston; il lui adresse, le 24 mars 1803, une lettre dans
laquelle il exprime les sentiments de sympathie du gouvernement
français à l'égard de la république soeur et l'empressement avec
lequel le Premier Consul recevra le Ministre extraordinaire envoyé
par Jefferson: M. Monroe.
Quoique peu enclin à changer d'opinion après s'être arrêté à celle
qu'il estimait la meilleure, Bonaparte aimait cependant, dans les
cas graves, à prendre l'avis des spécialistes. En l'occurrence, il
eut recours à deux de ses ministres, Barbé de Marbois et Decrès, qui
avaient vécu aux États-Unis et connaissaient l'état du pays, sa
politique, ses besoins, ses aspirations. Le dimanche de Pâques de
l'année 1803, il les réunit dans son cabinet, à Saint-Cloud, et leur
exposa l'affaire avec logique et passion. Cet exposé est, pour ainsi
dire, une justification du parti auquel il allait s'arrêter et comme
un résumé des différentes étapes par lesquelles avait passé la
rivalité franco-anglaise en Amérique. Il se complut à le rappeler et
à expliquer les raisons qui modifiaient, en ce moment, son opinion,
en ce qui concernait la Louisiane. Cette Louisiane, en effet, à la
désinence si française, qui perpétuait encore aujourd'hui la gloire
du grand roi, n'avait été retranchée du patrimoine français que par
la faute des négociateurs du traité en 1763. Ce traité venait
d'être annulé par un autre traité. Mais si, à la veille de rentrer
en possession de la vallée du Mississipi, celle-ci doit de nouveau
échapper à la France, sous aucun prétexte il ne faut laisser les
Anglais en devenir les maîtres. Les Anglais avaient successivement
enlevé à la France, le Canada, l'Île Royale, Terre-Neuve, l'Acadie,
sans compter les opulentes colonies de l'Asie. La conquête de la
Louisiane leur serait facile, étant donné l'état de leur flotte qui
possédait déjà vingt vaisseaux dans le Golfe du Mexique. Aussi
fallait-il se hâter et, avant même de commencer les hostilités,
soustraire la Louisiane aux attaques de l'ennemi, ce qui ne pouvait
se faire qu'en la cédant aux États-Unis. Cette politique allait à
l'encontre de celle du Directoire et M. de Talleyrand devait
renoncer à son attitude hostile à l'égard des citoyens libres de la
libre république. Tout l'échafaudage chimérique, qu'il avait élevé
dans son imagination, croulait sous le souffle réaliste qui dressait
l'un en face de l'autre, Bonaparte et Pitt.
Barbé de Marbois partagea l'avis du Premier Consul. Il donna, à
l'appui de sa manière de voir, des arguments qui ne firent
qu'accentuer un parti déjà irrévocablement pris. Ces arguments se
basaient sur la nécessité de sacrifier bénévolement ce que l'on ne
peut conserver. La Louisiane n'était pas en état de se défendre
contre des forces navales supérieures. Le pays tout entier, malgré
les attaches françaises, était, en réalité une proie offerte à la
cupidité des Anglais,--une annexe aussi, nécessaire à l'extension
des Américains vers l'Ouest, à laquelle, un jour, on ne pourrait
s'opposer. Vouloir aller contre cette fatalité serait illusoire, car
ce serait tenter de refaire en un jour une politique qui avait
échoué depuis plus d'un siècle.
Bonaparte n'avait pas besoin d'être converti. Il écouta, pour la
forme, les doléances de ceux qui considéraient la cession de la
Louisiane comme une déchéance au point de vue commercial et
industriel,--de ceux aussi qui, s'inspirant toujours des idées de
Talleyrand, concluaient à la fondation d'une vaste colonie comme
déversoir pour les éléments troublés qui, au lendemain de la
Révolution, étaient encore un danger pour la mère-patrie. Ceux-là
ignoraient que, pour édifier une telle oeuvre, il était trop tard,
et que ce que les Puritains anglais avaient tenté et exécuté au
début du XVIIe siècle ne pouvait plus être recommencé, à peu près
dans les mêmes latitudes, par des révolutionnaires ou des émigrés
mécontents, au début du XIXe siècle.
Les nouvelles d'Angleterre devenaient de plus en plus agressives:
Bonaparte ordonna à Barbé de Marbois de se mettre en rapport avec
Monroe.
«Les incertitudes et la délibération ne sont plus de saison, lui
dit-il en substance.--Je renoncé à la Louisiane. Ce n'est pas
seulement la Nouvelle-Orléans que je veux céder, c'est toute la
colonie, sans en rien réserver. Je connais le prix de ce que
j'abandonne, et j'ai assez prouvé le cas que je faisais de cette
province, puisque mon premier acte diplomatique avec l'Espagne a eu
pour objet de la recouvrer. J'y renonce donc avec un vif déplaisir.
Nous obstiner à sa conservation serait folie. Je vous charge de
négocier cette affaire avec les envoyés du Congrès. N'attendez pas
même l'arrivée de M. Monroe; abouchez-vous dès aujourd'hui avec M.
Livingston; mais j'ai besoin de beaucoup d'argent pour cette guerre,
et je ne voudrais pas la commencer par de nouvelles contributions.
Il y a cent ans que la France et l'Espagne font à la Louisiane des
dépenses d'amélioration dont le commerce ne les a jamais
indemnisées. Des sommes ont été prêtées aux Compagnies, aux
agriculteurs et elles ne rentreront jamais au trésor. Le prix de
toutes ces choses nous est bien dû. Si je réglais mes conditions sur
ce que ces vastes territoires vaudront aux États-Unis, les
indemnités n'auraient point de bornes. Je serai modéré, en raison
même de l'obligation où je suis de vendre. Mais retenez bien ceci:
je veux cinquante millions, et à moins de cette somme, je ne
traiterai pas; je ferais plutôt quelque tentative désespérée pour
garder ces belles contrées. Vous aurez demain vos pleins pouvoirs».
Marbois vit d'abord Livingston, Ministre des États-Unis à Paris, en
attendant l'arrivée de Monroe.
À côté de ces réunions, de ces conciliabules, de ces conférences
concernant la cession de la Louisiane, dont nous avons essayé de
résumer les principales phases, se place une scène entre Bonaparte
et deux de ses frères, scène que Lucien raconte dans ses mémoires et
qui jette une lumière à la fois curieuse et comique sur les
relations du futur Empereur avec ses frères.
On n'a pas oublié que Joseph et Lucien Bonaparte avaient été mêlés à
la diplomatie de l'affaire de la Louisiane, le premier en signant le
traité de Mortefontaine avec les représentants des États-Unis, le
second, comme ambassadeur de France près la cour d'Espagne, en
signant le traité de San-Ildefonse qui stipulait la rétrocession de
la Vallée du Mississipi à la France.
Et maintenant que cette rétrocession allait être annulée, serait
annulée, en même temps, l'oeuvre des deux ambassadeurs improvisés.
Ce fut un rude coup pour leur vanité. Comment? Après les avoir
stylés, poussés, encouragés de toutes les façons pour qu'ils
menassent à bien une mission diplomatique assez délicate, à laquelle
le Premier Consul attachait la plus haute importance, on allait
faire bon marché de tous leurs efforts dépensés en pure perte, en
vue d'une négociation n'ayant plus aucune valeur?
Lucien Bonaparte, le frondeur, celui des frères de Napoléon qui, en
dépit des grandes richesses qu'il avait su accumuler de bonne heure,
prétendait demeurer un pur républicain et défendre même en face de
l'autocratie fraternelle, son indépendance personnelle, apprit la
nouvelle par Joseph. Ce dernier vint le prendre à son hôtel de la
rue Saint-Dominique, un soir de première aux Français où ils
devaient aller ensemble. Les idées qu'ils échangèrent au sujet de
l'aliénation de la Louisiane, tout à coup si chère à Lucien, firent
vite passer le temps et on dut renoncer au spectacle. Mais les deux
frères se donnèrent rendez-vous, pour le lendemain, chez le Premier
Consul, afin de savoir s'il était vraiment décidé à mettre son
projet à exécution et d'essayer de l'en détourner. Cette démarche,
en y réfléchissant, était bien superflue. Elle s'explique,
cependant, quand on songe qu'à cette époque, Napoléon traitait
encore Joseph et Lucien sur un pied d'intimité qui, tout en faisant
respecter les distances protocolaires, permettait parfois les
expansions familiales. Et puis, le Premier Consul avant d'être
Empereur, avait encore besoin de ménager certaines susceptibilités
et certaines influences.
Il était dans son bain, aux Tuileries, quand Lucien se fit annoncer.
On sait que Bonaparte prenait des bains fortement arrosés d'eau de
Cologne, ce qui était à la fois astringent, parfumé, et donnait au
liquide une opacité blanchâtre permettant tels ébats hygiéniques qui
n'offensaient pas la pudeur, quand il recevait des visites tout en
se livrant aux soins de sa toilette.
Les deux frères causèrent de choses et d'autres: l'un, sur un ton de
supériorité bienveillante; l'autre, sur un ton de respectueuse
ironie.
Ils parlèrent littérature, théâtre, poésie, analysant, en passant,
les oeuvres de Turgot, de Paoli, de Jean-Jacques; le temps
s'écoulait, l'heure du bain touchait à sa fin et Lucien n'avait pas
encore pu placer un seul mot concernant la Louisiane. Le valet de
chambre avait déjà préparé le drap précieux dans lequel il allait
envelopper l'auguste nudité de son maître, quand on frappa à la
porte. C'était Joseph.
--«Qu'il entre! dit le Premier Consul,--je resterai dans l'eau un
quart d'heure de plus.»
Aussitôt la question de la Louisiane fut entamée.