trafiquants sans vergogne, il dressait, sans scrupule, sa silhouette
fine de forban en jabot de dentelles. Il est avéré que les
commissaires envoyés, en juillet 1797 pour aplanir les difficultés
existant alors entre les deux pays, se heurtèrent surtout à
l'intransigeance déplacée de M. de Talleyrand. Les négociations ne
purent aboutir parce que le Ministre français des Affaires
Étrangères réclamait pour lui, avec un cynisme éhonté, un don de
1.200.000 fr., et que les Américains, outrés de telle prétention,
préférèrent rompre toute conversation. En avril 1798, on était à la
veille d'une guerre.
Cette guerre qui aurait répondu aux plus secrètes aspirations de sa
politique, il ne fit rien pour l'éviter. Au contraire, les
instructions qu'il envoie au Ministre de France, à Madrid,
Guillemardet, prouvent combien lui tenait à coeur son projet
d'intervenir dans les affaires d'Amérique, dans le but d'y
développer les bases d'un établissement français. Aussi, dès qu'il
apprit que l'Espagne avait livré aux États-Unis les forts des
Natchez situés le long du Mississipi, il fit ressortir toute la
maladresse du cabinet de Madrid qui portait ainsi une atteinte
directe à l'avenir de ses propres colonies, la possession de ces
forts étant précisément destinée à contenir les progrès des
Américains dans ces contrées.
Pour arrêter court cette ambition des Américains, il n'y avait qu'un
moyen: celui qui consistait à les empêcher de dépasser les limites qui
empiéteraient sur les régions d'influence espagnole. Mais l'Espagne,
laissée à ses seules ressources, ne pouvait accomplir une oeuvre aussi
difficile. Il ne lui restait plus qu'à avoir recours à l'aide de la
France et de lui céder une partie de ses immenses domaines, dans le
but de préserver le reste,--c'est-à-dire de nous céder les Florides et
la Louisiane. Ces deux provinces constitueraient le rempart le plus
impénétrable à opposer aux forces combinées, le cas échéant,
d'Angleterre et des États-Unis.
Ce projet qui, pour l'exécution, reposait sur une politique tortueuse,
ne manquait pas de grandeur. Il n'avait pu être conçu que par un
esprit foncièrement monarchique dont toutes les origines se
confondaient, pour ainsi dire, avec celles de la royauté. Talleyrand,
tout en se pliant aux événements, n'avait jamais cru au triomphe
définitif de la Révolution. Pour lui, elle était une crise avec
laquelle, certes, il fallait compter mais qui, une fois parvenue à sa
période de décroissance, tendrait tout naturellement à la restauration
des principes indestructibles de l'ancien régime. Il avait guetté
l'homme capable de parfaire une telle oeuvre. Cet homme rentrant
d'Égypte, venait de soulever les premiers plis du voile qui recouvrait
son ambition. Bonaparte, Premier Consul, après avoir pacifié l'Europe,
pourrait la rassurer aussi en consacrant toutes les énergies de la
France à la création d'un empire contre-révolutionnaire dans le
Nouveau-Monde. Le succès d'une telle entreprise serait d'autant plus
assuré, qu'elle répondrait aux désirs des monarchies européennes, en
poursuivant l'esprit républicain jusque dans son dernier repaire.
Atteindre la démocratie américaine ne pouvait déplaire à l'Angleterre;
au lendemain de tant de bouleversements sociaux, réunir toutes les
légitimités en vue de faire échec à toutes les anarchies, ce fut, en
somme, le fond de la politique de Talleyrand, politique qui, à travers
les heures les plus difficiles ou les plus glorieuses de la
République, du Consulat et de l'Empire, devait trouver son triomphe
dans les subtiles discussions du Congrès de Vienne.
En attendant, Bonaparte battait les Autrichiens à Marengo et
concluait une paix qui lui permît de reprendre les négociations avec
l'Amérique. Son frère Joseph, chargé de négocier, signa un traité à
Mortefontaine, par lequel, tout en réservant le règlement définitif
de certaines questions relatives aux garanties et obligations
imposées aux États-Unis par le traité d'alliance de 1778, les
relations diplomatiques reprirent leur cours. Mais même avant que
Joseph Bonaparte ait pu faire preuve d'habileté transactionnelle, le
Premier Consul avait déjà pris une décision importante concernant
l'Amérique, qui devait lui permettre d'intervenir dans les affaires
des pays d'outre-mer, d'une façon ou d'une autre, suivant les
circonstances.
Son génie prévoyait tout le parti à tirer d'une main mise sur de
vastes territoires américains et, dès le lendemain de Marengo, sans
attendre la conclusion de la paix avec les États-Unis, l'Angleterre
et l'Autriche, il chargea Talleyrand d'envoyer un courrier à
Alquier, notre Ministre à Madrid, avec les pouvoirs de conclure un
traité par lequel l'Espagne rétrocéderait la Louisiane à la France,
moyennant un agrandissement équivalent du Duché de Parme. C'était
reprendre, sur des bases plus larges, un projet qui avait déjà été
repoussé par le roi très catholique, mais qui serait sans doute plus
favorablement accueilli par la reine, non moins catholique,--la
seule chose qui n'était pas catholique du tout, c'était la
proposition que l'on faisait.
Cette proposition prit même des proportions plus grandes, quand
Alquier fut remplacé par Berthier[27] pour mener à bien une affaire
qui répondait aux ambitions secrètes de Bonaparte et constituait une
menace dangereuse dirigée contre les États-Unis d'Amérique. Il ne
s'agissait plus seulement de la Louisiane, mais l'Espagne devait y
ajouter les deux Florides et appuyer cette convention par le don de
six vaisseaux de guerre. Depuis la lutte séculaire qui avait mis
Français et Anglais face à face pour la conquête de l'Amérique du
Nord, jamais, peut-être, les États-Unis n'avaient été exposés à un
plus grand péril. On peut donc conclure de cette constatation que la
fondation d'un empire colonial hanta, à cette époque plus qu'à une
autre, l'esprit de Bonaparte et qu'il subordonna à sa réalisation,
pendant quelques années du moins, jusqu'en 1803, les plus immédiates
et les plus mystérieuses menées de sa diplomatie.
[Note 27: Instructions au général Berthier, 8 fructidor, an VIII (26
août 1800); Projet de Traité préliminaire et secret, 10 fructidor,
an VIII (28 août 1800) (_Archives des Affaires Étrangères_).]
Le roi d'Espagne souleva des objections en ce qui concernait la
cession des Florides. Il était disposé à céder la Louisiane dont les
origines étaient bien françaises, mais il fit des difficultés pour
les Florides qui faisaient bien partie du domaine national. Ses
hésitations furent vaincues par l'habile promesse de remplacer les
trois Légations par la Toscane. La Toscane offerte en compensation à
leur neveu et gendre devait lever tous les scrupules du Roi et de la
Reine. C'était une perspective inespérée! Ils firent immédiatement
venir le Prince de la Paix pour lui faire part de leur grande joie.
La satisfaction de voir leur fille régner sur le beau pays qui
s'étend aux bords de l'Arno leur fit oublier les territoires non
moins beaux du pays qui s'étend aux bords du Mississipi. Le général
Berthier signa, le 1er octobre 1800, le traité de San Ildefonso qui
annulait, pour ainsi dire, le traité de Mortefontaine signé si peu
de temps auparavant. Le premier de ces traités, grâce à certaines
concessions réciproques, rétablissait les relations normales entre
les deux pays en assurant la paix; le second, en plaçant un
concurrent redoutable à la frontière des États-Unis, risquait de les
refouler à jamais entre les Alleghanys et la mer et d'empêcher une
extension vers l'ouest qui fut, de tout temps, la condition
essentielle du progrès normal de la République naissante.
Le Ministre dirigeant les affaires d'Espagne devait essayer de
reculer le plus loin possible cette échéance, non pas par sympathie
pour les États-Unis, mais bien dans l'intérêt de sa patrie.
Godoy, Prince de la Paix, avait beau jouir d'une réputation
scandaleuse dans sa vie privée, il était homme de ressource, d'un
patriotisme à la fois souple et tenace. Il parvint à empêcher,
pendant sept ans, l'intrusion de Napoléon en Espagne, en signant
avec le Portugal le traité de Badajoz, au bas duquel Lucien, gorgé
de présents et de richesses, apposa sa signature,--et à éluder les
conséquences du traité de San Ildefonso, en ce qui concernait la
rétrocession de la Louisiane, sous le prétexte, d'ailleurs assez
légitime, que le nouveau royaume d'Étrurie avait été remis au jeune
roi dans des conditions qui ne répondaient nullement à la
compensation stipulée, ce royaume continuant à être occupé et
administré par des généraux français et n'étant pas reconnu par les
autres puissances. Jusqu'à présent, ce n'était, en somme, qu'un
jouet illusoire que l'on faisait miroiter devant les yeux de deux
souverains fascinés par le fantôme d'une royauté.
Cette manière d'envisager les choses irrita Bonaparte, et avec
d'autant plus de raison que la cour d'Espagne, influencée par Godoy,
remettait de jour en jour l'heure de la rétrocession de la
Louisiane. Après le traité de San Ildefonso, le Premier Consul,
inspiré par un sentiment à la fois de politique et de convenance,
avait permis à Godoy de différer, pendant un an, cette cession.
Cependant, s'il était impatient d'en prendre possession, l'Espagne,
de son côté, soulevait des difficultés dans le but d'éloigner
l'échéance. Notre Ministre, Gouvion Saint-Cyr, obtint, enfin, la
promesse que Charles IV consentirait à livrer la Louisiane, à deux
conditions: l'Autriche, l'Angleterre et le Grand Duc de Toscane
détrôné, devaient reconnaître officiellement le nouveau roi
d'Étrurie,--et la France devait s'engager à ne pas aliéner la
propriété et l'usufruit de la Louisiane et à la remettre à l'Espagne
dans le cas où le roi de Toscane perdrait la totalité ou une partie
de ses États.
Le Prince de la Paix n'avait donc pas une confiance absolue dans la
durée et la solidité des royaumes créés par Bonaparte?
Talleyrand fut chargé de donner à l'Espagne l'assurance formelle que
jamais la France n'aliénerait une colonie qui, en 1763, n'avait été
retranchée du domaine national qu'en faveur de l'Espagne et dont les
antécédents français légitimaient les prétentions actuelles.
Le Premier Consul insistait toujours pour avoir aussi les deux
Florides. Même résistance de la part de Godoy qui fit intervenir la
diplomatie anglaise, affirmant que Sa Majesté Britannique ne
consentirait jamais à ce que les deux Florides soient acquises par
la République française et que les États-Unis se solidariseraient,
en cette circonstance, avec la cour de Saint-James[28]. D'un autre
côté, la nature des compensations offertes soulevait des objections.
L'Empereur Alexandre de Russie lui-même s'étonnait de voir la France
disposer des États de Parme en faveur de l'Espagne, quand il était
plus légitime de les donner en indemnité au roi de Sardaigne.
[Note 28: Beurnonville à Talleyrand, 27 nivôse, an XI (17 janvier
1803) (_Archives des Affaires Étrangères_).]
Étranges contestations! Étranges pourparlers! Ils font ressortir la
ténacité avec laquelle Bonaparte cherchait à réaliser ses projets de
domination en Amérique. Étrange opposition aussi de la part de
l'Europe. Pour elle, n'aurait-il pas mieux valu diriger l'activité
du capitaine ambitieux vers le Nouveau-Monde? En lui facilitant
l'acquisition de toutes les Florides et de toute la Louisiane,
l'Espagne et la Russie auraient, sans doute, agi dans leur propre
intérêt. La France et les États-Unis mis face à face, à cette heure
décisive de leur destinée, auraient été entraînés, sans doute, dans
des complications dont on aurait difficilement vu la fin.
Le Prince de la Paix et l'Empereur de Russie, s'ils avaient pu lire
dans l'avenir, auraient, certes, mieux fait d'encourager ces
velléités de conquêtes extra-européennes, de laisser couler le sang
français à Saint-Domingue et sur les rives du Mississipi, plutôt que
de voir leurs pays envahis, Saragosse emporté d'assaut et Moscou
incendié...
Seule, l'Angleterre, l'île intangible, le pays des colonies, qui
n'avait pas renoncé à l'espoir d'agrandir celles qu'il possédait
toujours en Amérique, avait intérêt à en écarter sa rivale
séculaire. Pour elle, le salut consistait à nous susciter des
hostilités continentales. On était arrivé à la dernière phase de la
seconde guerre de Cent Ans qui, par des alternatives plus ou moins
rapprochées, mettait aux prises Français et Anglais.
CHAPITRE V
NAPOLÉON ET LA LOUISIANE.
Jefferson est nommé Président des États-Unis en 1801. -- Sa
sympathie pour la France. -- Il veut la paix à l'intérieur
et à l'extérieur. -- La Louisiane convoitée par Bonaparte.
-- Monroe est envoyé à Paris. -- L'Angleterre prépare les
hostilités. -- Bonaparte renonce à la Louisiane. -- Les
préparatifs qui lui étaient destinés sont tournés contre la
Grande-Bretagne. -- Monroe d'abord éconduit, reçoit un
accueil plus favorable. -- Scène entre Bonaparte et ses
frères Lucien et Joseph. -- Barbé de Martois discute avec
Livingston et Monroe les conditions de cession de la
Louisiane aux États-Unis.
Thomas Jefferson fut appelé à jouer un grand rôle en Amérique, au
moment où, en Europe, se mesuraient ces partenaires redoutables:
Bonaparte et Pitt.
Il fut nommé Président de la République des États-Unis en mars 1801.
C'était le triomphe du parti républicain qui, dans sa personne,
avait vaincu les Fédéralistes. C'était aussi le triomphe de l'idée
française qui trouva, dans le nouveau Président, un défenseur et
presque un disciple.
Jefferson avait quitté la France à temps pour ne garder, de son
séjour parmi nous, que le souvenir des grandes journées de la
Révolution. Il assista à son aurore et ne fut pas le témoin des
excès qui refroidirent si vite tant d'amis de la première heure. Sa
sympathie nous était donc acquise. Mais il dut compter avec les
questions litigieuses qui, sous la Convention et le Directoire,
avaient mis les deux pays à deux doigts d'une guerre.
Cette sympathie pour la France, avait pour corollaire sa haine pour
la Grande-Bretagne. Elle fut d'abord soumise à une grande épreuve
mais finit par récolter une récompense glorieuse. Elle allait
jusqu'à excuser les massacres de septembre et aurait volontiers
poussé à la rupture de tous les liens commerciaux si importants
entre les États-Unis et l'Angleterre. Autant de raisons qui
rendaient Jefferson odieux aux Fédéralistes tombés mais toujours
redoutables; ils le traitaient de gallomane, anglophobe et jacobin,
tous épithètes qui répondaient à une réalité dont il revendiquait
hautement la responsabilité, mais qui pouvaient légitimer de graves
oppositions au gouvernement,--oppositions qui s'étaient déjà
manifestées au moment des élections pour la présidence et la
vice-présidence. Pourtant Jefferson, quoique taxé de fanatique,
penchait plutôt vers la conciliation. N'avait-il pas dit à Madison:
«Je n'ai pas assez de passion pour trouver du plaisir à naviguer au
milieu des tempêtes».
C'était réflexion de sage politique, d'autant plus que les excès des
Fédéralistes tendant à rien de moins qu'à fomenter des discordes
civiles, avaient finalement tourné contre eux-mêmes.
Dans son discours d'inauguration, Jefferson développa des idées de
conciliation, d'apaisement et de philanthropie. Certains passages
semblaient empreints de quelque amertume provenant du souvenir des
luttes récentes et peut-être aussi de la crainte des difficultés à
venir. Pour bien montrer combien il prétendait représenter une
démocratie jusque dans ses formes extérieures, il simplifia, autant
que possible, la mise en scène des cérémonies coutumières. Il vint à
pied de son logis à la maison où se réunissait le Congrès, dans ses
vêtements ordinaires, escorté par un détachement de la milice et
accompagné des secrétaires de la Marine et des Finances, auxquels
étaient venus se joindre quelques-uns de ses amis politiques de la
Chambre des Représentants. D'ailleurs, son extérieur répondait assez
bien à son idéal politique. Jefferson était très grand, d'allure
timide, d'apparence froide, d'attitude réservée et ne donnant pas
l'impression d'un homme habitué au commandement.
Cet honnête homme, ce grand citoyen, qui fut surtout remarquable par
le caractère et les intentions, rêvait une ère de calme à
l'intérieur et une ère de paix à l'extérieur, qui permît aux
États-Unis de se développer sans entraves.
À l'intérieur, il eut à lutter contre les attaques de ses
adversaires politiques, à l'extérieur, il eut à faire face aux
exigences tour à tour coalisées ou rivales de la France, de
l'Angleterre et de l'Espagne, toujours à l'affût d'une occasion
propice dont la faiblesse de l'armée américaine leur permettrait de
profiter.
Précisément, au début de sa Présidence, Jefferson, dans une illusion
d'humanitarisme tout à son honneur, ne parle que de paix, de
réduction de dépenses, surtout pour l'armée et la marine. Ce
programme allait à l'encontre de celui des Fédéralistes. Eux, en vue
d'une guerre avec la France, en 1799, n'avaient pas dépassé le
budget de l'année et de la marine, de six millions de dollars. Pour
le moment, tout danger de guerre étant écarté, ce budget fut réduit
de moitié. Jefferson, par l'excès contraire, cherche à atteindre son
adversaire, à «plonger le fédéralisme dans un abîme où il fut
condamné à périr sans espoir de résurrection.»
Au moment même où le Président prenait ces mesures pacifiques, au
moment où, aux États-Unis, les ressources militaires étaient
réduites à leur minimum, Bonaparte négociait avec l'Espagne, en vue
de la rétrocession de la Louisiane.
Nous avons vu avec quelle cauteleuse habileté Godoy cherchait à
reculer l'heure de l'échéance qui, pour lui, sonnerait le glas de la
puissance espagnole. Mais ce n'était pas seulement le Prince de la
Paix qui mettait la patience du Premier Consul à une rude épreuve. La
résistance de Toussaint Louverture à Saint-Domingue était un facteur
important dont il fallait tenir compte, car il pouvait, selon les
circonstances, faciliter ou anéantir l'exécution des plans de
domination en Amérique, auxquels travaillait en secret le gouvernement
français. Si le chef des noirs était vaincu, rien n'empêcherait plus
le flot de l'envahisseur de se précipiter sur la Louisiane et de
remonter le Mississipi en une poussée irrésistible,--s'il réussissait,
au contraire, dans sa résistance, Bonaparte ne pouvait plus considérer
Saint-Domingue comme un point d'appui, une base d'action,--la première
étape menant à la Louisiane lui échappait et toutes ses forces
devaient être rappelées et concentrées en Europe où l'Angleterre,
suivant sa politique séculaire, cherchait à entraîner la France pour
l'empêcher d'agrandir ses colonies et de devenir une puissance
coloniale.
Jefferson se trouva donc en présence d'un grand danger, mais,
connaissant l'état insuffisant de la flotte et de l'armée, il
hésitait à exposer son pays aux aventures d'une guerre qui se
présentait dans des conditions peu favorables. Il ne fallait pas se
le dissimuler: sans les hésitations de Godoy et sans la résistance
de Toussaint Louverture, un corps expéditionnaire de plus de 10.000
Français, entraînés à l'école de Hoche et de Marceau, commandé par
un futur maréchal de France, aurait facilement occupé la
Nouvelle-Orléans et Saint-Louis, avant seulement que Jefferson ait
pu rassembler une brigade de milice à Nashville.
Pour le grand républicain qui aimait la France, qui avait trouvé
chez elle les mêmes tendances libérales, les mêmes affirmations du
droit et de la justice, une pareille entreprise eût été contraire à
la politique française si régulièrement suivie depuis plus de
quarante ans. Il ne pouvait pas prévoir que, par la force des
choses, le Premier Consul allait reconstituer petit à petit ce que
la Révolution avait systématiquement détruit. En un mot, c'eût été
le renversement des alliances et, finalement, intéresser les
États-Unis à l'abaissement de la France et les contraindre à
s'appuyer sur la Grande-Bretagne.
C'est ce que Jefferson analysait clairement quand il écrivait à
Livingston, Ministre des États-Unis à Paris[29]:
«Il n'y a sur le globe qu'un seul point dont le possesseur soit
notre ennemi naturel et habituel: c'est la Nouvelle-Orléans. C'est
par là, en effet, et par là seulement que les produits des trois
huitièmes de notre territoire peuvent s'écouler... En nous fermant
cette porte, la France fait acte d'hostilité contre nous. L'Espagne
pouvait la garder encore pendant de longues années. Son humeur
pacifique et sa faiblesse devaient l'amener à nous accorder
successivement des facilités de nature à empêcher son occupation de
nous être trop à charge; peut-être même se serait-il produit avant
peu des circonstances en présence desquelles une cession aux
États-Unis serait devenue pour elle l'occasion d'un marché fort
profitable. Mais lorsqu'il s'agit des Français, la question change
de face. Eux, ils sont d'une humeur impétueuse, d'un caractère
énergique et turbulent; nous, malgré nos goûts tranquilles, malgré
notre amour pour la paix et pour la poursuite de la richesse, nous
sommes aussi arrogants, aussi dédaigneux de la richesse acquise au
prix de l'honneur, aussi énergiques, aussi entreprenants qu'aucune
autre nation du monde. Établir un point de contact et de froissement
perpétuel entre des caractères ainsi faits, créer entre eux des
rapports aussi irritants, c'est rendre impossible l'amitié de la
France et de l'Amérique. La France et l'Amérique seraient également
aveugles, si elles se faisaient illusion à cet égard. Et, quant à
nous, il faudrait être bien imprévoyant pour ne pas prendre tout de
suite certaines précautions en vue de cette hypothèse. Le jour où la
France s'emparera de la Louisiane, elle prononcera la sentence qui
la renfermera pour toujours dans la ligne tracée le long de ses
côtes pour le niveau des basses mers; elle scellera l'union de deux
peuples qui, réunis, peuvent être les maîtres exclusifs de l'Océan;
elle nous contraindra à faire alliance avec la flotte et la nation
anglaises.»
[Note 29: _Works of Jefferson_, t. IV, p. 431 (18 avril 1802).]
Ces lignes résument excellemment la question. Livingston eut a
défendre ce point de vue à Paris. Mais quoique les hommes sérieux
qui entouraient le Premier Consul se montrassent peu disposés à
approuver une expédition aussi aventureuse[30], il n'y avait pas à
espérer qu'on pût exercer une influence directrice, décisive, sur la
volonté du maître. Une seule perspective pouvait faire modifier ses
intentions: un événement européen rejetant au second plan l'aventure
américaine.
[Note 30: Livingston au Secrétaire d'État, le 1er septembre 1802,
_American State Papers_, t. II, p. 525.]
Cet événement fut le traité d'Amiens.
Mais avant de se trouver devant un fait accompli, qu'il ne pouvait
prévoir, Jefferson voulut essayer la conciliation pour éviter la
guerre et, dans le cas où elle serait inévitable, pouvoir la faire
avec quelque chance de succès. Il résolut donc d'envoyer en Europe
un ambassadeur extraordinaire qui eut pour mission de traiter
d'abord avec Bonaparte et, s'il n'y réussissait pas, de sonder les
cours de Londres et de Madrid. Son choix tomba sur James Monroe qui
devait s'entendre avec Livingston, le Ministre américain à Paris,
pour décider le Premier Consul à céder aux États-Unis la
Nouvelle-Orléans et les Florides.
«La fermentation des esprits croît dans nos contrées de
l'Ouest,--écrivait Jefferson à Monroe.--Elle est stimulée par les
intérêts mercantiles et même par ceux de l'Union en général, au
point de mettre la paix en danger. Dans notre situation prospère,
nous devons prévenir ce malheur, le plus grand de tous, et vous
demander un sacrifice temporaire. Je vais vous charger d'aller
remplir une mission extraordinaire en France, et demain je fais
connaître au Sénat que je vous nomme. Vous ne pouvez refuser car
toute notre espérance est en vous. Attendez deux jours, à Richmond
ou Albermarle, la décision du Sénat. Passez la nuit et le jour à
arranger vos affaires pour une absence qui sera peut-être courte,
peut-être longue.»
Le 13 janvier, le Président écrivait encore à Monroe une missive
plus pressante et plus explicative: