dirigeants français, une certaine ignorance de la mentalité des
Américains et des difficultés intérieures dans lesquelles ils se
débattaient. Républicains et Fédéralistes, quels que fussent les
revirements de l'opinion en faveur de la France ou de l'Angleterre,
comptaient s'en tenir à une stricte et juste neutralité. M. Genet
débarquant, en avril 1793, à Charlestown, avec l'assurance un peu
naïve d'un tribun ou d'un proconsul, se livra aussitôt à une
propagande déplacée en faveur des idées et des intérêts de son
pays,--ce qui eut été parfaitement naturel s'il avait agi avec
quelque discrétion. Malheureusement, il prit ouvertement des mesures
attentatoires aux intérêts du pays auprès duquel il était accrédité:
armant des corsaires, de sa propre initiative, ordonnant des
recrutements, condamnant des prises, enfin, faisant abstraction du
gouvernement établi pour obéir sans discernement aux instructions
données par la Convention. C'était d'une maladresse insigne. En
toutes circonstances, une pareille conduite eût été condamnable; en
l'occurrence, elle était dangereuse. Elle s'expliquait par l'état
d'esprit dans lequel se trouvait tout Français ayant joué un rôle
pendant les journées les plus dramatiques de la Révolution.
Hypnotisé par les grandes phrases, par les grands gestes, par les
grands événements dont il avait été le témoin, Genet avait
simplement transporté, dans une contrée étrangère et éloignée,
l'ambiance fiévreuse au sein de laquelle il avait vécu et qui, tout
en n'exagérant pas le danger auquel la France était exposé en
Europe, exagérait peut-être l'influence de sa propagande
républicaine en Amérique. Pour lui, l'indépendance américaine étant,
en partie, l'oeuvre de la France, il estimait tout naturel que le
Gouvernement des États-Unis obéît, sans condition, au Gouvernement
de la grande nation,--que dis-je, qu'il s'inclinât, sans réserves,
devant les injonctions de la Convention, que lui, le représentant
officiel, était chargé de transmettre.
D'ailleurs, les instructions qu'il avait reçues des Comités de la
Convention respiraient la haine qu'ils vouaient à Washington qui,
prétendaient-ils, s'était entièrement dévouée à l'Angleterre. Genet
n'hésita donc pas à s'appuyer sur l'opposition pour arriver à ses
fins. Il était parvenu à avoir des adhérents secrets ou avoués dans
plusieurs États et jusque dans le sein du Congrès. Fort de leur
appui, il eut l'audace de préparer un mouvement qui avait pour but
rien de moins que la conquête de la Louisiane. Les mécontents
l'assurèrent que toute cette province désirait rentrer sous la
domination de la France et Genet poussa l'outrecuidance jusqu'à
prêter la main à une coopération de forces navales qui devaient se
présenter sur les côtes de la Floride. Le principal corps de troupes
de terre devait s'embarquer au Kentucky et, descendant l'Ohio et le
Mississipi, envahir inopinément la Nouvelle-Orléans. Ces préparatifs
hostiles auxquels plusieurs États de l'Union semblaient vouloir
prendre part, causèrent d'autant plus de craintes au gouvernement
fédéral qu'à la même époque il était engagé, avec la cour de Madrid,
dans une négociation relative à la navigation du Mississipi.
Washington crut nécessaire d'intervenir auprès du Gouverneur du
Kentucky. Non content de jeter le trouble dans les relations
intérieures. Genet alla jusqu'à accuser le Président des États-Unis
de violer la Constitution et le menaça «d'en appeler de lui au
peuple, de porter ses accusations devant le Congrès et d'y
comprendre tous les aristocrates partisans de l'Angleterre et du
gouvernement monarchique.»
C'était un appel à la révolte et le Ministre de France aux
États-Unis était allé trop loin dans sa propagande et dans ses
agissements. Il était, pour ainsi dire, devenu le chef d'une faction
et les Ministres américains firent connaître au Gouvernement
français «que les actes de son envoyé ne correspondaient point aux
dispositions dont la République française était animée; qu'il
s'appliquait, au contraire, à engager les États-Unis dans une guerre
au dehors, à semer au dedans la discorde et l'anarchie et ils
demandaient son rappel comme nécessaire au maintien de la bonne
intelligence.»
Le Gouvernement sut désapprouver la conduite de Genet; il le rappela
et le remplaça. On peut se demander si, tout en interprétant d'une
façon trop rigoureuse les instructions de la Convention, ce
diplomate improvisé n'obéissait pas quand même à ses plus secrets
désirs. En tout cas, ces menées prouvent que la hantise de posséder
de nouveau la Louisiane et de poser les bases d'un empire français
en Amérique, revenait périodiquement inspirer les fauteurs d'une
grande politique internationale. C'était la première fois qu'on
osait afficher hautement ces tendances ambitieuses. Elles furent
reprises par Talleyrand, comme nous allons le voir, dans une
conception différente, et, enfin, par Bonaparte qui leur donna une
solution bien inattendue.
Mais, pour le moment, le résultat le plus éclatant auquel on était
parvenu, fut celui-ci: les fédéralistes gagnèrent du terrain et les
relations se brouillèrent avec la France au profit de l'Angleterre.
Le traité que Jay signa à Londres fut la conséquence de cette
politique nouvelle et mit le comble à notre mécontentement. Les
successeurs de Genet comme Ministres de France à Philadelphie,
Fauchet et Adet, ne purent enrayer le mouvement hostile à notre
égard. Washington, à la veille de sa retraite, effrayé des
perspectives troublantes que la Révolution française faisait
miroiter à ses yeux, ne fit rien pour lutter contre le mouvement
anti-français; au contraire, il se solidarisa entièrement avec la
passion haineuse de Hamilton qui incarna, un instant, toutes les
passions du fédéralisme militant.
En réalité, le traité de Londres était une violation flagrante des
traités que nous avions conclus avec les États-Unis en 1778,--ces
traités qui constituaient les premiers pactes politiques de la
république américaine et lui avaient, en somme, permis de faire le
pas décisif vers l'indépendance. En les violant, les Américains nous
mettaient dans une position inférieure à l'égard de l'Angleterre.
C'est ce que Fauchet fit ressortir quand il essaya de préciser la
nature de nos rapports politiques avec l'Amérique du Nord, en l'an V
de la République.
«En consacrant dans ces traités, dit-il, les principes de la
neutralité moderne dans toute leur plénitude, nous ne pouvions pas, à
coup sûr, désirer que les États-Unis consentissent, dans leurs traités
postérieurs, à des principes contraires: c'est particulièrement la
nature de leurs stipulations avec l'Angleterre qui devait nous
embarrasser. Nous ne pouvions désirer que cette puissance pût faire
usage de leur pavillon à son aise, tandis que cette faculté nous
serait interdite.»
«Tel est cependant l'état de choses qui a été établi par le traité
de Londres. Les États-Unis ont abandonné explicitement, dans ce
traité, la neutralité moderne, d'où il résulte que l'Angleterre peut
légalement nous piller sous pavillon américain et que nous devons
respecter ce qu'elle met sous ce pavillon.»
«Les principes de neutralité dont il s'agit, s'étendent encore à une
partie du commerce des neutres, sujette à bien des discussions,
c'est la contrebande. D'après l'ancien droit des gens, tout ce qui
était destiné pour l'ennemi, tout ce qui sortait d'un port ennemi,
était contrebande, et plus particulièrement les matières propres aux
arsenaux de terre ou de marine, et même les provisions»...
«Le traité de Londres consacre l'ancien droit des gens à cet égard,
c'est-à-dire, qu'il est légal pour l'Angleterre, de s'emparer de
toutes les matières propres aux approvisionnements des chantiers,
que pourraient nous apporter les Américains, tandis que nous devons
respecter ces mêmes objets transportés en Angleterre sous même
pavillon. Quant aux provisions, on laisse à son arbitraire de
déclarer quand elles sont contrebande, c'est-à-dire, saisissables,
lorsqu'elles seront envoyées en France ou dans nos colonies, sur
bâtiment américain[22]».
[Note 22: J. FAUCHET: _Coup d'oeil sur l'état actuel de nos rapports
politiques avec les États-Unis de l'Amérique septentrionale._ Paris,
an V. 1797.]
Le Directoire se trouvait, de la sorte, devant un fait
acquis,--fruit d'une politique trop intransigeante. Pastoret le fit
remarquer dans la séance du 2 messidor où il appela l'attention du
Conseil des Cinq Cents sur les relations de la France avec les
États-Unis. Il était loin d'approuver le traité de 1794 que ces
derniers avaient conclu avec l'Angleterre; cependant, dans un esprit
de conciliation, il s'efforçait de montrer les torts réciproques...
«Mais enfin, disait-il, si les États-Unis ont violé les convenances
et les égards, ils n'ont trahi aucun engagement, ils n'ont usurpé
aucun droit, ils n'ont fait qu'user de la faculté universelle des
nations, de contracter, quand et comme elles le veulent. Sommes-nous
donc les souverains du monde? Nos alliés ne sont-ils donc que nos
sujets, pour qu'ils ne puissent pactiser à leur gré? Et certes, il
n'est pas peu singulier d'entendre le gouvernement français accuser
le traité du 19 novembre 1794 d'être une hostilité, tandis qu'il
fait prendre lui-même, sans avoir déclaré la guerre, tous les
vaisseaux américains.»
Pastoret jugeait sainement les choses. Cependant, les victoires des
armées françaises, tout en exaltant l'orgueil du Directoire, firent
souhaiter aux Américains de rétablir les anciennes relations amicales
avec la nation à laquelle les rattachaient tant de souvenirs communs
et de sentiments reconnaissants. D'ailleurs, il était question de paix
entre la France et l'Angleterre. Aussi le Président John Adams,
absolument d'accord avec le Congrès, envoya à Paris trois
plénipotentiaires dont les instructions étaient inspirées par un réel
désir de rapprochement. Cette tentative échoua pourtant. Soit que MM.
Pinkney, Marshall et Gerry ne fussent pas bien préparés pour la
mission qu'on leur avait confiée, soit que le Directoire n'en comprit
pas toute la signification, les pourparlers qui auraient dû prendre
l'ampleur digne des deux grandes nations en présence, se résuma en des
marchandages louches avec des agents subalternes. On insinua qu'on
compterait éventuellement sur un concours financier et effectif, en
vue d'une descente en Angleterre. Mais telles propositions, vaguement
traitées par les Ministres français, irritèrent les envoyés américains
qui ne furent jamais reçus par les Directeurs lesquels se refusaient
de reconnaître le caractère officiel de MM. Pinkney et Marshall, sous
prétexte qu'ils appartenaient au parti fédéraliste, si anti-français.
Exception fut faite pour M. Gerry qui, tout en étant un républicain
avéré, était pourtant obligé de se solidariser avec ses collègues.
Dans ces négociations, Talleyrand joua un rôle prépondérant,
quoique, parfois, sujet à caution. Il y trouva l'occasion de mettre
en lumière ses vues personnelles sur l'Amérique.
Dans le tourbillon des affaires qui entraînaient et accaparaient
tous les esprits en France, peu de gens connaissaient à fond les
affaires d'Amérique. Les Ministres plénipotentiaires qui en
revenaient, après avoir plus ou moins bien réussi dans leur mission,
se montraient, dans leurs rapports, d'une partialité concevable.
Beaucoup d'émigrés qui encombraient Philadelphie, qu'un des leurs
appela plaisamment «l'_Arche de Noé_», n'étaient pas encore revenus
dans leur patrie et n'avaient pas encore publié des mémoires sur
leur séjour en Amérique.
Il faut faire une exception pour Talleyrand qui, dès 1795, est rayé
de la liste des émigrés et rentre en France. Sans doute, portait-il
déjà dans sa tête de vastes projets à la réalisation desquels il
savait pouvoir utiliser ses ressources d'homme de l'ancien régime
parfaitement décidé de profiter des occasions offertes par le
nouveau régime. Pour lui, le régime qui comptât, était celui en
vigueur.
Son séjour aux États-Unis lui avait évidemment suggéré bien des
réflexions. Il avait vu et écouté. Dès son retour, il consigna ses
souvenirs et ses idées dans un mémoire destiné certainement à
attirer l'attention de Bonaparte[23].
[Note 23: _Essai sur les avantages à tirer de colonies nouvelles
dans les circonstances présentes_, par le citoyen Talleyrand. Lu à
la séance publique de l'Institut national, le 15 messidor, an V.]
Son coup d'oeil perspicace avait relevé tout de suite la grande
différence qui existait entre la révolution américaine et la
révolution française, au point de vue des conséquences. Rappelant le
mot profond de Machiavel: «Toutes les mutations fournissent de quoi en
faire d'autres», il oppose, d'une façon judicieuse, l'état social des
États-Unis à l'état social de la France. Dans les deux pays, une
révolution ne pouvait avoir les mêmes effets. Chez nous, il s'agissait
d'établir la liberté, et nous employons ici ce mot dans un sens
général, sans entrer dans les distinctions de partis qui en ont
souvent dénaturé le sens exact. En Amérique, cette liberté existait en
principe et il s'agissait seulement de la faire respecter. Il est
facile de tirer la conséquence d'une pareille constatation: les
haines, les agitations, les inquiétudes, les bouleversements de toutes
sortes, qui sont les fruits d'une révolution dans les pays d'une
civilisation avancée et d'un passé lointain, ne se retrouvent pas avec
la même âpreté dans les pays d'un passé récent comme l'Amérique. «Sans
doute cette révolution a, comme les autres, laissé dans les âmes des
dispositions à exciter ou à recevoir de nouveaux troubles; mais ce
besoin d'agitation a pu se satisfaire autrement dans un pays vaste et
nouveau, où des projets aventureux amorcent les esprits, où une
immense quantité de terres incultes leur donne la facilité d'aller
employer, loin du théâtre des premières dissensions, une activité
nouvelle, de placer des espérances dans des spéculations lointaines,
de se jeter à la fois au milieu d'une foule d'essais, de se fatiguer,
enfin, par des déplacements et d'amortir ainsi chez eux les passions
révolutionnaires[24].
[Note 24: TALLEYRAND: _Loc. cit._]
En France, il n'en était pas de même. Les passions révolutionnaires
ne pouvaient se satisfaire que sur place. De là, cette progression
dans la lutte où les partis, tour à tour triomphants et vaincus, se
faisaient une guerre sans merci et qu'on a pu comparer les étapes
fournies par le personnel politique de cette époque agitée, aux
convulsions d'une hydre dont les têtes abattues renaissent toujours.
Au point de vue social,... «sans parler des haines qu'elles
éternisent et des motifs de vengeance qu'elles déposent dans les
âmes, les révolutions qui ont tout remué, celles surtout auxquelles
tout le monde a pris part, laissent après elle une inquiétude
générale dans les esprits, un besoin de mouvement, une disposition
vague aux entreprises hasardeuses et une ambition dans les idées qui
tend sans cesse à changer et à détruire.»
Pour remédier à cet état d'esprit dangereux, fauteur de troubles et
d'anarchie, il fallait créer une diversion puissante. La meilleure
était la fondation de colonies nouvelles où des hommes fatigués et
vieillis par le malheur pussent trouver, dans un cadre nouveau, le
moyen de rajeunir leur énergie, en débarrassant la mère-patrie
d'éléments de discorde, tout en lui permettant d'étendre son
influence au dehors.
C'était, en somme, aiguiller les entreprenants, les audacieux, les
généraux vainqueurs dont l'ambition pouvait être sollicitée par une
des nombreuses factions en attente, vers un but précis, utile et
glorieux. «Et combien de Français, disait Talleyrand, doivent
embrasser avec joie cette idée! Combien en est-il chez qui, ne
fût-ce que pour des instants, un ciel nouveau est devenu un besoin!
et qui, restés seuls, ont perdu, sous le fer des assassins, tout ce
qui embellissait pour eux la terre natale; et ceux pour qui elle est
devenue inféconde et ceux qui n'y trouvent que des regrets, et ceux
même qui n'y trouvent que des remords; et les hommes qui ne peuvent
se résoudre à placer l'espérance là où ils éprouvèrent le malheur;
et ces multitudes de malades politiques, ces caractères inflexibles
qu'aucun revers ne peut plier, ces imaginations ardentes qu'aucun
raisonnement ne ramène, ces esprits fascinés qu'aucun événement ne
désenchante; et ceux qui se trouvent toujours trop resserrés dans
leur propre pays; et les spéculateurs avides et les spéculateurs
aventureux, et les hommes qui brûlent d'attacher leur nom à des
découvertes, à des fondations de villes, à des civilisations; tel
pour qui la France constituée est encore trop agitée; tel pour qui
elle est trop calme; ceux, enfin, qui ne peuvent se faire à des
égaux, et ceux aussi qui ne peuvent se faire à aucune dépendance.»
Cette énumération contenait tous les éléments troublés de la Société
française au lendemain de la révolution; elle indiquait la matière
variée et complexe à employer mais elle ne désignait pas l'homme
assez fort et bien doué qui pût la diriger et la mener au but.
Il n'est pas téméraire d'affirmer que, si Talleyrand ne proclame
officiellement aucun nom, il ne voyait qu'un homme capable d'une
pareille mission: le général Bonaparte.
Si l'homme était trouvé et prenait, de jour en jour, plus de
consistance et plus d'ampleur, quels seraient les pays sur lesquels
il faudrait jeter son dévolu?
On ne pouvait hésiter qu'entre l'Orient et l'Occident.
Dès 1769, le duc de Choiseul qui prévoyait l'indépendance des
colonies américaines du joug de l'Angleterre et, par suite, la
répercussion qui pourrait se faire sentir sur les colonies que nous
possédions dans ces parages, envisageait les négociations à entamer
pour la cession de l'Égypte à la France dans le but de trouver vers
l'Orient un débouché qui semblait nous échapper vers l'Occident.
Talleyrand, Ministre des Affaires Étrangères du Directoire, se
solidarisa d'abord avec le général Bonaparte pour préparer,
faciliter et mener à bonne fin une expédition qui, ayant pour but de
faire la conquête de l'Égypte, devait enlever à l'Angleterre la
communication directe avec les Indes. Bonaparte avait encore
d'autres projets; on sait que, par la Syrie, il voulait gagner
Constantinople et relever, sans doute en son nom, l'ancien empire
d'Orient. On sait aussi comment ce projet échoua: la flotte
française battue à Aboukir,--Bonaparte enfermé en Égypte, mais
parvenant à s'échapper, à tromper la vigilance de l'ennemi et même
le secret espoir du Directoire, en débarquant en France sans y être
officiellement autorisé. Sa présence était, en effet, nécessaire en
Europe: il y allait de son propre destin et du destin de la France.
Mais Talleyrand, dont l'esprit incisif au service d'une imagination
réaliste, n'avait pas deviné un homme sans lui assigner aussitôt un
rôle,--du moins dans ses rêves secrets d'ambition et de
domination--ne trouvait sans doute pas l'Europe digne de ses projets
et si la route de l'Asie, après l'échec de l'expédition d'Égypte, se
fermait au génie de Bonaparte, l'Amérique n'était-elle pas un vaste
champ tout préparé pour y fonder un empire français, empire dont les
jalons avaient été posés au XVIIe siècle.
La France, en effet, avait toujours regretté la perte de la
Louisiane, cette création de Louis XIV qui, autant que le Canada,
peut-être, avait conservé le culte de ses origines françaises. En la
cédant, en 1763, à l'Espagne, monarchie bourbonienne, de race latine
et de religion catholique, on ne l'enlevait pas entièrement à
l'influence française. Le comte de Vergennes fut sur le point de
racheter cette belle colonie, mais le prix demandé alors par
l'Espagne dépassait les ressources de notre trésor. Cette nécessité
de compter fut la seule raison pour laquelle la Louisiane demeura
espagnole. En vain, par le traité de Bâle, la République française
tenta de la recouvrer,--elle ne parvint qu'à se faire céder la
partie orientale de Saint-Domingue,--et encore, devant la
supériorité navale de l'Angleterre et les craintes qu'inspirait déjà
Toussaint-Louverture, la prise de possession en fut remise à plus
tard. Les directeurs Carnot et Barthélemy essayèrent bien de séduire
le roi d'Espagne par une combinaison[25] qui, à première vue, devait
amplement satisfaire les deux partis. Il s'agissait simplement
d'enlever les trois Légations au Pape, de les réunir au Duché de
Parme et d'en constituer une principauté pour le fils du duc de
Parme qui venait d'épouser une fille de Charles IV. Quoique cet
arrangement eût procuré à sa fille une situation prépondérante, le
Roi très chrétien ne crut pas devoir se prêter à une spoliation des
États de l'Église.
[Note 25: _Mémoires du Prince de la Paix_, III, 23.]
Mais ces efforts, ces tentatives répétées ne prouvent-elles pas avec
évidence que, sous une forme ou une autre, la nostalgie de
l'Amérique perdue tourmentait périodiquement quelques-uns de nos
hommes d'État, soit par pur patriotisme, par intérêt personnel ou
par ambition collective? Les raisons multiples qui avaient poussé la
France à intervenir en faveur des États révoltés contre l'Angleterre
répondaient à des besoins complexes, d'une nature à la fois élevée
et aussi moins désintéressée. Les droits de l'humanité en général
étant satisfaits, ne serait-il pas possible maintenant de lutter et
de revendiquer en faveur des droits plus proches de son propre pays?
Bien des changements s'étaient effectués depuis qu'avait été
reconnue l'indépendance de l'Amérique. Les Anglais chassés des
États-Unis, les Bourbons chassés de France, tant de gens chassés de
leurs prébendes et de leurs habitudes, tant de victoires françaises
remportées sur les champs de bataille de la guerre et de la pensée,
justifieraient, certes, une mise au point de l'organisation sociale,
dont profiteraient également la masse et l'individu. Nous avons vu
que, dans son mémoire lu à l'Institut, Talleyrand avait paraphrasé
et développé telles idées et, dans l'anarchie où se traînait le
gouvernement des Directeurs, devant une Europe matée et divisée, un
parti se groupa autour du Ministère des Affaires Étrangères,
proclamant l'opportunité de restaurer la paix continentale, au
profit d'une plus grande extension de l'influence française au
dehors--au delà des mers--c'est-à-dire, au profit de la restauration
d'un empire français dans certaines régions de l'Amérique.
Talleyrand qui voulait jouer un rôle, qui devait en jouer un si
considérable sous peu, avait résumé, dans son esprit, les
conceptions d'un aristocrate d'ancien régime à l'égard des
États-Unis d'Amérique. De son séjour là-bas, il n'avait pas rapporté
une grande sympathie pour les hommes et les choses. Il reprochait
aux États-Unis qui n'en étaient encore qu'au début de leur carrière
politique, d'être demeurés foncièrement anglais,--anglais de race,
de goût, ainsi que par nécessité commerciale. Il insiste sur cette
constatation, quand il dit:
«Ce qui détermine la volonté, c'est l'inclination, c'est l'intérêt.
Il paraît d'abord étrange et presque paradoxal de prétendre que les
Américains sont portés d'inclination vers l'Angleterre: mais il ne
faut pas perdre de vue que le peuple américain est un peuple
dépassionné, que la victoire et le temps ont amorti ses haines et
que, chez lui, les inclinations se réduisent à de simples habitudes;
or, toutes ses habitudes le rapprochent de l'Angleterre.
«Dans toute la partie de l'Amérique que j'ai parcourue, je n'ai pas
trouvé un seul anglais qui ne se trouvât américain, et pas un seul
français qui ne se trouvât étranger».
«Qu'on ne s'étonne pas, au reste, de trouver ce rapprochement vers
l'Angleterre dans un pays où les traits distinctifs de la
constitution, soit dans l'Union fédérale, soit dans les États
séparés, sont empreints d'une si forte ressemblance avec les grands
linéaments de la constitution anglaise[26]».
[Note 26: TALLEYRAND: _Loc. cit._]