Et, en 1792, quand tout cela fut à jamais dispersé à tous les vents

de la haine et de l'envie, ferments des fureurs populaires, il garde

cependant sa sympathie à la France, comme le prouvent ces lignes

adressées à Thomas Pinckney: «Je fais des voeux, des voeux sincères

pour le bonheur de ce peuple inconstant. Je l'aime. Je lui suis

reconnaissant des efforts qu'il a réalisés pour notre cause, et je

pense que, si l'on pouvait établir une bonne constitution ici, ce

serait le meilleur moyen, avec l'aide de la Providence divine,

d'étendre le bienfait de la liberté à tant de millions d'hommes, mes

frères, qui gémissent encore sous le joug du despotisme, en

Europe[18].»

[Note 18: Diary and Letters of Gouverneur Morris.]

Par une anomalie seulement compréhensible lorsque l'on connaît les

antécédents d'un homme qui portait dans ses veines quelques gouttes

de sang français, Gouverneur Morris, un des fondateurs de la

république américaine, paraît aux Français un peu pâle dans ses

professions de foi républicaines et Mme de Tessé, ainsi que Mme de

La Fayette, l'accusent de modérantisme. Il le confesse lui-même:

«Républicain, dit-il, et fraîchement émoulu d'une des constitutions

les plus républicaines qui soient, je prêche sans cesse le respect

pour le Roi, pour les droits de la noblesse, je prêche la

modération...»

Il fait aussi une description de la première session des

États-Généraux; il la décrit en termes plus pittoresques que

Jefferson, mais on dirait un royaliste, ému de ce qu'il a vu, qui

tient la plume: «.....À mon arrivée, M. Necker est applaudi

bruyamment et, à plusieurs reprises, ainsi que le duc d'Orléans; il

en est de même pour un évêque qui a longtemps vécu dans son diocèse

et pratiqué toutes les vertus réclamées par son ministère... Un

vieillard qui avait refusé de mettre le costume assigné au Tiers et

qui se présenta dans ses vêtements de fermier, est longuement

applaudi. M. de Mirabeau est hué, quoique en sourdine. Enfin, le Roi

arrive et prend sa place; la Reine à sa gauche, deux degrés plus bas

que lui. Il prononça une courte allocution, bien dite, ou plutôt,

bien lue. Le ton et la manière ont toute la fierté qu'on peut

attendre du sang des Bourbons. Il est interrompu dans sa lecture par

des acclamations si chaudes et d'une affection si touchante, que des

larmes s'échappèrent de mes yeux en dépit de moi-même. La Reine

pleure ou fait semblant de pleurer;--mais aucune voix ne se fait

entendre pour la réconforter. Je me serais certainement fait

entendre si j'étais Français; mais je n'ai pas le droit d'exprimer

un sentiment et je sollicite en vain les personnes qui se trouvent

dans mon voisinage de le faire. Ayant parlé, le Roi se découvre et

quand il remet son chapeau, ses nobles imitent son exemple.

Quelques-uns du Tiers font le même geste, mais, par degrés, se

découvrent de nouveau. Alors, le Roi retire son chapeau. La Reine

paraît le désapprouver et une conversation semble s'engager dans

laquelle le Roi lui dit qu'il lui a plu d'agir ainsi, que ce soit

protocolaire ou non; mais je ne puis certifier l'exactitude de cet

incident, étant trop éloigné pour voir distinctement et encore

moins, pour entendre.

«Après le discours de M. Necker, le Roi se lève pour se retirer et

il est salué d'un long: _Vive le Roi!_ La Reine se lève à son tour

et, à ma grande satisfaction, elle entend, pour la première fois,

sortir de quelques bouches ce cri de: _Vive la Reine!_ Elle esquisse

une révérence qui provoque une acclamation plus nourrie à laquelle

elle répond par une révérence plus accentuée»...

Ces détails de chapeaux retirés et remis, auxquels s'arrête

Gouverneur Morris, paraissent, à première vue, un peu puérils. À y

regarder de plus près, ils ont une signification profonde. Les

représentants du Tiers-État qui se couvrent quand Messieurs de la

Noblesse se couvrent, ne veulent-ils pas, de la sorte, exprimer le

symbole de leur dignité d'hommes libres, prêts à réclamer l'égalité?

À mesure que le drame se déroule, Gouverneur Morris se trouve

dépaysé par la mise en scène théâtrale des sentiments, par la

susceptibilité nerveuse des orateurs qui, n'étant plus maîtres

d'eux-mêmes, ne pouvaient pas l'être davantage de leur sujet et

commettaient des fautes irréparables dans l'exercice d'un mandat

important, ce qui ne l'étonné pas, car, dit-il: «ils prennent le

génie à la place de la raison pour guide, se servent de

l'expérimentation au lieu de l'expérience et s'avancent dans

l'obscurité parce qu'ils préfèrent l'éclair de l'orage à la pure

lumière du jour.»

Naturellement, la méthode diffère entièrement de celle

qu'employèrent les hommes qui élaborèrent la constitution

américaine; question de mentalité, de tempérament et de race. Les

Américains possédaient l'expérience, fruit de leurs rudes épreuves,

depuis qu'ils avaient virtuellement rompu avec la mère-patrie, au

commencement du XVIIe siècle, jusqu'au jour où cette rupture devait

devenir un fait accompli. Quoi d'étonnant que Gouverneur Morris,

tout en proclamant les grands principes de la Révolution, critiquât

les moyens employés chez nous pour les faire triompher. Pour lui, la

Constituante, la Convention, avec leur personnel nouveau, de plus

en plus détaché des traditions raciques, constituent autant d'étapes

devant mener à l'anarchie finale. Le procès du roi lui fait présager

sa mort. À cette occasion il écrit à Jefferson: «Une personne moins

au courant que vous de l'histoire des affaires humaines, pourrait

trouver étrange que le plus doux des monarques qui aient jamais

occupé le trône de France, qui en est précipité précisément parce

qu'il ne veut pas prendre les mesures énergiques reprochées à ses

prédécesseurs, qu'un homme, enfin, que personne ne peut accuser d'un

acte criminel, soit persécuté comme le plus néfaste tyran qui ait

déshonoré l'humanité,--que Louis XVI, en un mot, puisse être

condamné à mort. Cela est, pourtant.»

Après le 21 janvier 1793, Morris écrit au même Jefferson: «Le Roi de

ce pays a été publiquement exécuté. Il mourut avec dignité. En

montant à l'échafaud, il exprima, de nouveau, son pardon à tous ceux

qui l'avaient persécuté et l'espoir que son peuple égaré pût

profiter de sa mort. Sur l'échafaud, il voulut parler, mais

l'officier de service, Santerre, fit battre les tambours. Par deux

fois, le roi essaya de se faire entendre, mais en vain. Les

exécuteurs le saisirent et mirent une telle hâte à faire tomber la

hache, le cou n'étant pas encore convenablement placé, qu'il fut

mutilé...»

Gouverneur Morris, comme tous ceux qui, sur les lieux, furent mêlés

de près aux différentes phases du drame révolutionnaire, est absorbé

par les événements journaliers, composant sa vie à Paris. Il oublie

parfois les principes qui planent, immuables et intangibles, dans la

sereine région de l'idée, pour ne voir que les hommes qui se

démènent dans les convulsions de la passion. Plus haut que les

acteurs récitant plus ou moins bien leur rôle, passe le souffle

inspirateur et créateur. Et dans la Révolution française, il

convient de faire deux parts: celle qui appartient aux contingences

humaines, limitée aux nécessités de races et de frontières,--celle

qui appartient à l'univers entier et qui, dépassant les frontières

d'une patrie, peut, telle une religion, entraîner, dans son

rayonnement, d'autres patries.

Les Américains qui suivirent le mouvement de loin, sans être exposés

au spectacle immédiat des troubles sanglants, en comprirent sans

doute mieux la portée philosophique. À tant de distance, ils crurent

entendre comme l'écho de leur propre émancipation et considérèrent

le nouveau gouvernement installé en France comme l'établissement

d'une république soeur. Certes, dans ce sentiment demeurait toujours

vivace la reconnaissance pour l'aide donnée contre l'Angleterre. Les

successeurs de Gouverneur Morris, Monroe et J. Barlow, venus en

France quand le terrain parut un peu déblayé, se montrèrent

impartiaux, enthousiastes pour l'oeuvre accomplie, dont les

conséquences devaient avoir un retentissement mondial.

Les discussions de doctrine précédèrent, dans le Congrès, les plans

politiques et la différence des points de vue s'affirma par la

formation de partis opposés. Les uns proclamaient la similitude des

principes et des institutions en faveur d'un rapprochement entre les

deux républiques. Les autres en faisaient ressortir les

dissemblances. La République française, disaient-ils, est une et

indivisible; la nôtre est composée d'États souverains dans une

certaine mesure, possédant une juridiction particulière et des

intérêts locaux; le fédéralisme est considéré, en France, comme une

trahison,--ici, la trahison consisterait à vouloir imposer l'unité

de gouvernement. L'Union qui respecte la diversité des États, fait

la force de notre Confédération.

Les orateurs du Congrès, en émettant telles considérations,

faisaient ressortir la nécessité de développer le sentiment d'une

nationalité bien déterminée. À ceux qui affirmaient que, malgré la

sympathie due à la France, la constitution britannique offrait plus

d'affinités avec la constitution américaine, d'autres ripostaient

qu'ils n'étaient ni Anglais, ni Français, mais bien des Américains,

nommés par le peuple pour défendre des intérêts exclusivement

américains. Et, ceux-là étaient dans le vrai; mais ils ne pouvaient

pas échapper à la fatalité qui s'imposait d'une politique américaine

tour à tour ballottée entre l'influence française et l'influence

anglaise.

La presse américaine reflète ces opinions contradictoires. On y

trouve les deux conceptions qui vont inspirer les leaders politiques

des États-Unis, partagés, pour un temps, entre l'Angleterre

réactionnaire et la France libérale.

Les journaux critiquent ou exaltent les événements de France,

suivant qu'ils représentent l'un ou l'autre de ces partis. Mais

malgré l'enthousiasme des plus fervents, une certaine crainte se

manifeste, un sentiment se fait jour, parmi les plus francophiles,

devant le spectacle de tant d'excès incompris parce que suscités par

des conditions spéciales à un pays étranger, parce que réprouvés par

une mentalité si différente de la mentalité latine. Dans ces excès

même, indépendamment de toute sympathie pour les principes

républicains et à cause de ces sympathies sans doute, la

clairvoyance anglo-saxonne devine un danger. Elle s'étonne des

soubresauts de l'opinion française, elle condamne les revirements

subits de la passion aveugle, les discours grandiloquents, les

gestes d'une allure trop théâtrale, parce que derrière cette mise en

scène qui souvent amuse et parfois détourne du but poursuivi, se

cache la menace des plus terribles tyrannies. Les États-Unis n'ont

plus à craindre le retour de celles dont ils ont secoué le joug;

mais des problèmes nouveaux à résoudre vont mettre leur jeune

indépendance à l'épreuve.

Cependant, le drame révolutionnaire, en France, a suivi sa courbe

ascendante et descendante, les hommes les mieux intentionnés, les

talents les plus fougueux, les coeurs les plus ardents, les

intelligences les plus subtiles, tout ce que la nature a pu produire

de génie, d'énergie, de raison, d'utopie, de grâce et même de

beauté, a été dépensé en pure perte, pour un temps du moins, car la

moisson semée au prix de tant de sacrifices, d'abnégations et de

crimes, germera plus tard. Mais, voici que déjà, sur tant de ruines

amoncelées sur des ruines, sur la mêlée confuse de tant d'idées qui

se heurtent et s'annulent en une incohérence anarchique, s'annonce

une ère d'ordre, de discipline, de grandeur militaire; voici que,

sur l'ombre pâlissante de tant de lutteurs convaincus, se dresse la

silhouette fine et énigmatique du capitaine, du général, du consul:

Bonaparte.

CHAPITRE IV

GROUPEMENTS DES PARTIS ET DIFFICULTÉS DIPLOMATIQUES.

Napoléon émerge et Washington hésite. -- Deux partis se

constituent aux États-Unis: Les Républicains et les

Fédéralistes. -- Convention de Philadelphie du 14 mai 1787.

-- Jefferson devient le représentant du républicanisme

avancé. -- On critique la mise en scène luxueuse des

réceptions du Président et de Mme Washington. -- Les

relations entre la France et les États-Unis se troublent. --

La mission du citoyen Genet en 1793. -- Son attitude

incorrecte. -- L'influence anglaise prédomine. -- Le traité

de Jay, à Londres. -- Fauchet précise la nature de nos

rapports avec l'Amérique du Nord, en l'an V de la

République. -- Jugement équitable de Pastoret. -- Pinkney,

Marshall et Gerry, envoyés à Paris. -- Rôle de Talleyrand.

-- Ses vues sur les Colonies. -- Bonaparte semble les

partager en ce qui concerne l'Amérique.

À l'heure où l'étoile de Bonaparte se levait à l'horizon politique

de l'Europe, les courants d'idées et d'événements relatifs à

l'Amérique, résumés dans les chapitres précédents, étaient connus de

tous ceux qui aspiraient à jouer un rôle dans l'État, de tous ceux

qui suivaient, avec intérêt et perspicacité, la marche souvent

obscure de l'histoire.

Il faut bien le répéter: les fondateurs de la république américaine

partagèrent, dans leurs jugements sur la révolution française, les

mêmes engoûments et les mêmes antipathies que nos partisans et nos

adversaires européens. Ces sentiments suivirent la gradation de la

fièvre qui nous entraînait dans un paroxysme de passion et qui, pour

eux, répondait à ces termes extrêmes: d'abord, sympathie et

admiration, puis, étonnement et stupeur, enfin, horreur et

répulsion. Ils étaient les spectateurs, et gardant toujours leur

froide raison d'anglo-saxons, ne pouvaient vibrer à l'unisson des

tragédiens exaspérés qui, sur la scène de la politique française,

faisaient bon marché de leur sang et du sang d'autrui,--puisque,

comme on l'a dit, les Dieux en avaient soif.

Évidemment, Washington et ses amis furent déconcertés par ce qui se

passait en France. Comment l'ami de La Fayette qui conservait une

profonde reconnaissance à Louis XVI d'avoir ratifié les traités

libellés par M. de Vergennes, pouvait-il sympathiser avec des hommes

érigés en bourreaux de tout ce qui avait fait la grandeur du Roi de

France et de l'aristocratie française dont les représentants les plus

brillants furent les compagnons d'armes des premiers combattants de la

liberté américaine? On comprend le désarroi du premier Président de la

République des États-Unis devant cette alternative: rompre avec toute

influence française,--ce qui consistait à condamner la primitive

confraternité républicaine,--ou se solidariser avec les excès de

l'esprit sectaire et anarchique,--ce qui était contraire à toutes ses

tendances conservatrices, même libérales, mais toujours respectueuses

du passé,--d'un passé relativement jeune qui ne pouvait certes pas

être comparé au passé de la France. C'était là l'inévitable et

apparente incohérence de l'intervention monarchique en faveur de la

fondation d'une république. La France royaliste avait un peu

délibérément travaillé à la reconnaissance de principes qui devaient

la détruire; plus tard, l'Amérique hésite à suivre la France révoltée

jusqu'au bout et trouve que son élève en républicanisme a dépassé la

signification de son enseignement et professe avec trop d'emportement

des principes entachés de dissolution et de destruction sociale.

Deux partis se constituèrent alors aux États-Unis: celui des

républicains purs, admirateurs quand même des républicains français

et qui étaient d'avis de marcher de l'avant, sans arrière-pensée de

réaction; celui des Fédéralistes qui, effrayés de la tournure des

événements, ne voulaient pas s'incliner devant les verdicts de la

démagogie française et proclamaient hautement leurs anciennes

affinités avec les hommes, les idées et les choses d'Angleterre.

Washington fut longtemps ballotté entre ces deux tendances

politiques.

S'il pencha du côté des Fédéralistes, il serait excessif de lui en

faire un grief. Faisant partie de cette catégorie sociale qui

pouvait passer pour aristocrate, parce que, malgré tout et en dépit

de toutes les aspirations individualistes et égalitaires, il y a

toujours une élite, il se rendait parfaitement compte que les

couches sociales venant immédiatement après celles qui formaient les

minorités directrices, ne se composaient encore que d'éléments

disparates, sans homogénéité, livrées à toutes les sollicitations de

l'instinct déchaîné. C'était la masse incohérente, aux origines

douteuses, des épaves de races qui, plus tard seulement, pouvaient

s'amalgamer en une race unique, mais, pour le moment, avaient

besoin, sous peine de se fondre en un mélange sans consistance et

sans nom, d'un système de gouvernement autoritaire et hiérarchisé.

Dans ces conditions, il est compréhensible que les hommes ayant

présidé à la naissance de la jeune république aient eu la conscience

de leur responsabilité quand il s'agissait de défendre et de

développer leur oeuvre. Cette oeuvre, si belle en elle-même,

contenait des éléments contradictoires: des appuis qui venaient de

la réaction et des forces qui émanaient du radicalisme.

Après avoir conquis l'indépendance, il avait, en effet, fallu fonder

le gouvernement qui permit à cette indépendance de durer et de

s'organiser. Le pacte fédéral, qui, sous le nom d'_articles de

confédération et d'union perpétuelle_, répondait, en somme, à tout

essai d'administration aux États-Unis, n'était qu'un semblant de

constitution, un pouvoir illusoire soumis aux caprices de treize

petites républiques souveraines et rivales. Sous la direction de

Washington, de Franklin, de Hamilton, de Gouverneur Morris, se

réunit, le 14 mai 1787, la convention de Philadelphie qui élabora

cette constitution des États-Unis qui permit d'enrayer le désordre

et de considérer l'avenir avec confiance. Grâce à cet instrument de

gouvernement, la discorde, la violence, les agitations stériles qui,

pendant un instant, avaient compromis la sécurité de la jeune

république, le Président Washington put venir à bout des

soulèvements socialistes, réagir contre l'esprit de licence

démocratique et d'égoïsme local. Il tira lui-même la philosophie de

ce mouvement en arrière, quand il dit: «En formant notre

confédération, nous avions eu trop bonne opinion de l'humanité.

L'expérience nous a appris que, sans l'intervention d'un pouvoir

collectif, les hommes n'adoptent et n'exécutent que les mesures les

mieux calculées pour leur propre bonheur[19].»

[Note 19: Washington à J. Jay, 1er août 1786.]

C'était là, évidemment, le langage d'un sage, d'un homme ayant manié

des hommes, mais c'était aussi le langage d'un aristocrate auquel le

démocrate Jefferson, d'un optimisme un peu simpliste dans sa

sincérité, reprochera de douter de la bonté foncière de la nature

humaine.

Jefferson qui, par opposition à Washington, Hamilton, Jay, John

Adams, va devenir le représentant du républicanisme avancé,

conduisant tout droit à la démocratie, profitait peut-être de la

supériorité, fort gratuite, d'entrer en scène à une heure moins

troublée de l'histoire de son pays. La politique des fédéralistes

était nécessaire; elle ne devait être que transitoire et Jefferson,

le leader républicain, put, sans trop de difficultés, demeurer

fidèle à son idéal politique que, même à la fin de sa carrière, il

prétendit préciser par la distinction suivante: «Par leur

tempérament, dit-il, les hommes se divisent naturellement en deux

partis: premièrement, les timides, les faibles, les maladifs, ceux

qui craignent le peuple, qui s'en méfient et qui sont portés à

vouloir lui retirer tous les pouvoirs pour les placer dans les mains

des classes supérieures,--en second lieu, les hommes forts, sains et

hardis, ceux qui s'identifient avec le peuple, qui ont confiance en

lui, qui l'estiment le dépositaire le plus honnête et le plus sûr,

sinon le plus sage, des intérêts publics. Dans tous les pays, ces

deux partis existent; dans tous ceux où on est libre de penser,

d'écrire, ils entrent en lutte. Qu'on les appelle donc libéraux et

serviles, jacobins et ultras, whigs et tories, républicains et

fédéralistes, aristocrates et démocrates, sous tous les noms divers

qu'ils prennent, ce sont toujours les mêmes partis poursuivant le

même but. Cette dernière appellation d'aristocrates et de démocrates

est la vraie, celle qui exprime le mieux leur essence[20].»

[Note 20: Jefferson à Lee, _Works of Jefferson_, t. VII, p. 376.]

Ces deux citations, en donnant la caractéristique de ces deux grands

citoyens américains, Washington et Jefferson, donnent aussi

l'explication des deux conceptions politiques qui vont entrer en

lutte.

Jefferson n'eut pas de peine à constituer le parti

républicain,--tout le pays étant républicain. Il ne s'agissait ici

que de nuances. Nommé secrétaire d'État dans un cabinet où Hamilton

représentait des idées soi-disant réactionnaires, il fonda

l'opposition qui, pour impressionner l'opinion publique, s'en prit

plutôt aux apparences des hommes qu'à la réalité des choses.

Fresneau, rédacteur de la _Gazette Nationale_, lui vendit le talent

de sa plume. Et l'imagination populaire fut surexcitée par les

critiques plus ou moins fondées à l'adresse de certains membres du

gouvernement qui se donnaient des airs de grands seigneurs peu en

rapport avec les goûts et les tendances de la majorité.

On fit remarquer avec ironie de quel appareil somptueux

s'entouraient le Président et surtout la Présidente, Mme Washington,

qui, à son entrée à New-York, avait été saluée par une salve de

treize coups de canon. Et, abomination plus grande encore: le

Vice-Président, John Adams, se prélassait, comme un prince, dans une

voiture à six chevaux. Le luxe du palais de la Présidence, avec ses

laquais en livrée et ses invités en habit de cérémonie, ne

faisait-il pas songer à Versailles et aux corruptions extravagantes

d'une cour? Dans un bal qui fit sensation, Washington et la générale

occupaient un canapé qui ressemblait, de bien loin, à un trône, mais

fut, tout de même, pris pour un trône. De là à accuser Washington de

vouloir se faire décerner le titre d'_Altesse_ et de _Protecteur_,

il n'y avait qu'un pas. Au fond, la querelle de principes tendait à

devenir une querelle de personnes entre Jefferson et Hamilton, sous

le prétexte fallacieux d'un complot royaliste, le tout assaisonné

par la crainte des excès révolutionnaires dont l'exemple venait de

France et par le danger des entraînements loyalistes et royalistes

dont la sollicitation venait d'Angleterre.

À partir de cette époque, les relations entre la France et les

États-Unis allaient connaître des temps moins calmes. Washington

vieilli sembla oublier la confraternité d'antan et se tourna vers

l'Angleterre. Le gouvernement français, par son attitude

intransigeante, fut, en grande partie, cause de ce revirement

regrettable.

Le citoyen Genet avait été nommé par la Convention Ministre de la

République française aux États-Unis. L'attitude que prit ce

diplomate, dès son arrivée, manqua de diplomatie. Il est certain que

sa mission consistait à entraîner l'Amérique dans la guerre que la

France soutenait alors contre l'Europe. Il fallait aussi faire

miroiter aux yeux des membres influents du Gouvernement américain,

la perspective d'enlever à l'Espagne l'embouchure du Mississipi,

dont la navigation serait ainsi ouverte aux habitants de l'Ouest et

permettrait, sans doute, selon la phraséologie du temps, «de réunir

à la constellation américaine la belle étoile du Canada[21].»

[Note 21: Voir le _Mémoire_ pour servir d'instruction au citoyen

Genet.]

Napoléon et l'Amérique Histoire des relations franco-américaines spécialement envisagée au point de vue de l'influence napoléonienne (1688-1815) · 第 6 / 24 段