de la haine et de l'envie, ferments des fureurs populaires, il garde
cependant sa sympathie à la France, comme le prouvent ces lignes
adressées à Thomas Pinckney: «Je fais des voeux, des voeux sincères
pour le bonheur de ce peuple inconstant. Je l'aime. Je lui suis
reconnaissant des efforts qu'il a réalisés pour notre cause, et je
pense que, si l'on pouvait établir une bonne constitution ici, ce
serait le meilleur moyen, avec l'aide de la Providence divine,
d'étendre le bienfait de la liberté à tant de millions d'hommes, mes
frères, qui gémissent encore sous le joug du despotisme, en
Europe[18].»
[Note 18: Diary and Letters of Gouverneur Morris.]
Par une anomalie seulement compréhensible lorsque l'on connaît les
antécédents d'un homme qui portait dans ses veines quelques gouttes
de sang français, Gouverneur Morris, un des fondateurs de la
république américaine, paraît aux Français un peu pâle dans ses
professions de foi républicaines et Mme de Tessé, ainsi que Mme de
La Fayette, l'accusent de modérantisme. Il le confesse lui-même:
«Républicain, dit-il, et fraîchement émoulu d'une des constitutions
les plus républicaines qui soient, je prêche sans cesse le respect
pour le Roi, pour les droits de la noblesse, je prêche la
modération...»
Il fait aussi une description de la première session des
États-Généraux; il la décrit en termes plus pittoresques que
Jefferson, mais on dirait un royaliste, ému de ce qu'il a vu, qui
tient la plume: «.....À mon arrivée, M. Necker est applaudi
bruyamment et, à plusieurs reprises, ainsi que le duc d'Orléans; il
en est de même pour un évêque qui a longtemps vécu dans son diocèse
et pratiqué toutes les vertus réclamées par son ministère... Un
vieillard qui avait refusé de mettre le costume assigné au Tiers et
qui se présenta dans ses vêtements de fermier, est longuement
applaudi. M. de Mirabeau est hué, quoique en sourdine. Enfin, le Roi
arrive et prend sa place; la Reine à sa gauche, deux degrés plus bas
que lui. Il prononça une courte allocution, bien dite, ou plutôt,
bien lue. Le ton et la manière ont toute la fierté qu'on peut
attendre du sang des Bourbons. Il est interrompu dans sa lecture par
des acclamations si chaudes et d'une affection si touchante, que des
larmes s'échappèrent de mes yeux en dépit de moi-même. La Reine
pleure ou fait semblant de pleurer;--mais aucune voix ne se fait
entendre pour la réconforter. Je me serais certainement fait
entendre si j'étais Français; mais je n'ai pas le droit d'exprimer
un sentiment et je sollicite en vain les personnes qui se trouvent
dans mon voisinage de le faire. Ayant parlé, le Roi se découvre et
quand il remet son chapeau, ses nobles imitent son exemple.
Quelques-uns du Tiers font le même geste, mais, par degrés, se
découvrent de nouveau. Alors, le Roi retire son chapeau. La Reine
paraît le désapprouver et une conversation semble s'engager dans
laquelle le Roi lui dit qu'il lui a plu d'agir ainsi, que ce soit
protocolaire ou non; mais je ne puis certifier l'exactitude de cet
incident, étant trop éloigné pour voir distinctement et encore
moins, pour entendre.
«Après le discours de M. Necker, le Roi se lève pour se retirer et
il est salué d'un long: _Vive le Roi!_ La Reine se lève à son tour
et, à ma grande satisfaction, elle entend, pour la première fois,
sortir de quelques bouches ce cri de: _Vive la Reine!_ Elle esquisse
une révérence qui provoque une acclamation plus nourrie à laquelle
elle répond par une révérence plus accentuée»...
Ces détails de chapeaux retirés et remis, auxquels s'arrête
Gouverneur Morris, paraissent, à première vue, un peu puérils. À y
regarder de plus près, ils ont une signification profonde. Les
représentants du Tiers-État qui se couvrent quand Messieurs de la
Noblesse se couvrent, ne veulent-ils pas, de la sorte, exprimer le
symbole de leur dignité d'hommes libres, prêts à réclamer l'égalité?
À mesure que le drame se déroule, Gouverneur Morris se trouve
dépaysé par la mise en scène théâtrale des sentiments, par la
susceptibilité nerveuse des orateurs qui, n'étant plus maîtres
d'eux-mêmes, ne pouvaient pas l'être davantage de leur sujet et
commettaient des fautes irréparables dans l'exercice d'un mandat
important, ce qui ne l'étonné pas, car, dit-il: «ils prennent le
génie à la place de la raison pour guide, se servent de
l'expérimentation au lieu de l'expérience et s'avancent dans
l'obscurité parce qu'ils préfèrent l'éclair de l'orage à la pure
lumière du jour.»
Naturellement, la méthode diffère entièrement de celle
qu'employèrent les hommes qui élaborèrent la constitution
américaine; question de mentalité, de tempérament et de race. Les
Américains possédaient l'expérience, fruit de leurs rudes épreuves,
depuis qu'ils avaient virtuellement rompu avec la mère-patrie, au
commencement du XVIIe siècle, jusqu'au jour où cette rupture devait
devenir un fait accompli. Quoi d'étonnant que Gouverneur Morris,
tout en proclamant les grands principes de la Révolution, critiquât
les moyens employés chez nous pour les faire triompher. Pour lui, la
Constituante, la Convention, avec leur personnel nouveau, de plus
en plus détaché des traditions raciques, constituent autant d'étapes
devant mener à l'anarchie finale. Le procès du roi lui fait présager
sa mort. À cette occasion il écrit à Jefferson: «Une personne moins
au courant que vous de l'histoire des affaires humaines, pourrait
trouver étrange que le plus doux des monarques qui aient jamais
occupé le trône de France, qui en est précipité précisément parce
qu'il ne veut pas prendre les mesures énergiques reprochées à ses
prédécesseurs, qu'un homme, enfin, que personne ne peut accuser d'un
acte criminel, soit persécuté comme le plus néfaste tyran qui ait
déshonoré l'humanité,--que Louis XVI, en un mot, puisse être
condamné à mort. Cela est, pourtant.»
Après le 21 janvier 1793, Morris écrit au même Jefferson: «Le Roi de
ce pays a été publiquement exécuté. Il mourut avec dignité. En
montant à l'échafaud, il exprima, de nouveau, son pardon à tous ceux
qui l'avaient persécuté et l'espoir que son peuple égaré pût
profiter de sa mort. Sur l'échafaud, il voulut parler, mais
l'officier de service, Santerre, fit battre les tambours. Par deux
fois, le roi essaya de se faire entendre, mais en vain. Les
exécuteurs le saisirent et mirent une telle hâte à faire tomber la
hache, le cou n'étant pas encore convenablement placé, qu'il fut
mutilé...»
Gouverneur Morris, comme tous ceux qui, sur les lieux, furent mêlés
de près aux différentes phases du drame révolutionnaire, est absorbé
par les événements journaliers, composant sa vie à Paris. Il oublie
parfois les principes qui planent, immuables et intangibles, dans la
sereine région de l'idée, pour ne voir que les hommes qui se
démènent dans les convulsions de la passion. Plus haut que les
acteurs récitant plus ou moins bien leur rôle, passe le souffle
inspirateur et créateur. Et dans la Révolution française, il
convient de faire deux parts: celle qui appartient aux contingences
humaines, limitée aux nécessités de races et de frontières,--celle
qui appartient à l'univers entier et qui, dépassant les frontières
d'une patrie, peut, telle une religion, entraîner, dans son
rayonnement, d'autres patries.
Les Américains qui suivirent le mouvement de loin, sans être exposés
au spectacle immédiat des troubles sanglants, en comprirent sans
doute mieux la portée philosophique. À tant de distance, ils crurent
entendre comme l'écho de leur propre émancipation et considérèrent
le nouveau gouvernement installé en France comme l'établissement
d'une république soeur. Certes, dans ce sentiment demeurait toujours
vivace la reconnaissance pour l'aide donnée contre l'Angleterre. Les
successeurs de Gouverneur Morris, Monroe et J. Barlow, venus en
France quand le terrain parut un peu déblayé, se montrèrent
impartiaux, enthousiastes pour l'oeuvre accomplie, dont les
conséquences devaient avoir un retentissement mondial.
Les discussions de doctrine précédèrent, dans le Congrès, les plans
politiques et la différence des points de vue s'affirma par la
formation de partis opposés. Les uns proclamaient la similitude des
principes et des institutions en faveur d'un rapprochement entre les
deux républiques. Les autres en faisaient ressortir les
dissemblances. La République française, disaient-ils, est une et
indivisible; la nôtre est composée d'États souverains dans une
certaine mesure, possédant une juridiction particulière et des
intérêts locaux; le fédéralisme est considéré, en France, comme une
trahison,--ici, la trahison consisterait à vouloir imposer l'unité
de gouvernement. L'Union qui respecte la diversité des États, fait
la force de notre Confédération.
Les orateurs du Congrès, en émettant telles considérations,
faisaient ressortir la nécessité de développer le sentiment d'une
nationalité bien déterminée. À ceux qui affirmaient que, malgré la
sympathie due à la France, la constitution britannique offrait plus
d'affinités avec la constitution américaine, d'autres ripostaient
qu'ils n'étaient ni Anglais, ni Français, mais bien des Américains,
nommés par le peuple pour défendre des intérêts exclusivement
américains. Et, ceux-là étaient dans le vrai; mais ils ne pouvaient
pas échapper à la fatalité qui s'imposait d'une politique américaine
tour à tour ballottée entre l'influence française et l'influence
anglaise.
La presse américaine reflète ces opinions contradictoires. On y
trouve les deux conceptions qui vont inspirer les leaders politiques
des États-Unis, partagés, pour un temps, entre l'Angleterre
réactionnaire et la France libérale.
Les journaux critiquent ou exaltent les événements de France,
suivant qu'ils représentent l'un ou l'autre de ces partis. Mais
malgré l'enthousiasme des plus fervents, une certaine crainte se
manifeste, un sentiment se fait jour, parmi les plus francophiles,
devant le spectacle de tant d'excès incompris parce que suscités par
des conditions spéciales à un pays étranger, parce que réprouvés par
une mentalité si différente de la mentalité latine. Dans ces excès
même, indépendamment de toute sympathie pour les principes
républicains et à cause de ces sympathies sans doute, la
clairvoyance anglo-saxonne devine un danger. Elle s'étonne des
soubresauts de l'opinion française, elle condamne les revirements
subits de la passion aveugle, les discours grandiloquents, les
gestes d'une allure trop théâtrale, parce que derrière cette mise en
scène qui souvent amuse et parfois détourne du but poursuivi, se
cache la menace des plus terribles tyrannies. Les États-Unis n'ont
plus à craindre le retour de celles dont ils ont secoué le joug;
mais des problèmes nouveaux à résoudre vont mettre leur jeune
indépendance à l'épreuve.
Cependant, le drame révolutionnaire, en France, a suivi sa courbe
ascendante et descendante, les hommes les mieux intentionnés, les
talents les plus fougueux, les coeurs les plus ardents, les
intelligences les plus subtiles, tout ce que la nature a pu produire
de génie, d'énergie, de raison, d'utopie, de grâce et même de
beauté, a été dépensé en pure perte, pour un temps du moins, car la
moisson semée au prix de tant de sacrifices, d'abnégations et de
crimes, germera plus tard. Mais, voici que déjà, sur tant de ruines
amoncelées sur des ruines, sur la mêlée confuse de tant d'idées qui
se heurtent et s'annulent en une incohérence anarchique, s'annonce
une ère d'ordre, de discipline, de grandeur militaire; voici que,
sur l'ombre pâlissante de tant de lutteurs convaincus, se dresse la
silhouette fine et énigmatique du capitaine, du général, du consul:
Bonaparte.
CHAPITRE IV
GROUPEMENTS DES PARTIS ET DIFFICULTÉS DIPLOMATIQUES.
Napoléon émerge et Washington hésite. -- Deux partis se
constituent aux États-Unis: Les Républicains et les
Fédéralistes. -- Convention de Philadelphie du 14 mai 1787.
-- Jefferson devient le représentant du républicanisme
avancé. -- On critique la mise en scène luxueuse des
réceptions du Président et de Mme Washington. -- Les
relations entre la France et les États-Unis se troublent. --
La mission du citoyen Genet en 1793. -- Son attitude
incorrecte. -- L'influence anglaise prédomine. -- Le traité
de Jay, à Londres. -- Fauchet précise la nature de nos
rapports avec l'Amérique du Nord, en l'an V de la
République. -- Jugement équitable de Pastoret. -- Pinkney,
Marshall et Gerry, envoyés à Paris. -- Rôle de Talleyrand.
-- Ses vues sur les Colonies. -- Bonaparte semble les
partager en ce qui concerne l'Amérique.
À l'heure où l'étoile de Bonaparte se levait à l'horizon politique
de l'Europe, les courants d'idées et d'événements relatifs à
l'Amérique, résumés dans les chapitres précédents, étaient connus de
tous ceux qui aspiraient à jouer un rôle dans l'État, de tous ceux
qui suivaient, avec intérêt et perspicacité, la marche souvent
obscure de l'histoire.
Il faut bien le répéter: les fondateurs de la république américaine
partagèrent, dans leurs jugements sur la révolution française, les
mêmes engoûments et les mêmes antipathies que nos partisans et nos
adversaires européens. Ces sentiments suivirent la gradation de la
fièvre qui nous entraînait dans un paroxysme de passion et qui, pour
eux, répondait à ces termes extrêmes: d'abord, sympathie et
admiration, puis, étonnement et stupeur, enfin, horreur et
répulsion. Ils étaient les spectateurs, et gardant toujours leur
froide raison d'anglo-saxons, ne pouvaient vibrer à l'unisson des
tragédiens exaspérés qui, sur la scène de la politique française,
faisaient bon marché de leur sang et du sang d'autrui,--puisque,
comme on l'a dit, les Dieux en avaient soif.
Évidemment, Washington et ses amis furent déconcertés par ce qui se
passait en France. Comment l'ami de La Fayette qui conservait une
profonde reconnaissance à Louis XVI d'avoir ratifié les traités
libellés par M. de Vergennes, pouvait-il sympathiser avec des hommes
érigés en bourreaux de tout ce qui avait fait la grandeur du Roi de
France et de l'aristocratie française dont les représentants les plus
brillants furent les compagnons d'armes des premiers combattants de la
liberté américaine? On comprend le désarroi du premier Président de la
République des États-Unis devant cette alternative: rompre avec toute
influence française,--ce qui consistait à condamner la primitive
confraternité républicaine,--ou se solidariser avec les excès de
l'esprit sectaire et anarchique,--ce qui était contraire à toutes ses
tendances conservatrices, même libérales, mais toujours respectueuses
du passé,--d'un passé relativement jeune qui ne pouvait certes pas
être comparé au passé de la France. C'était là l'inévitable et
apparente incohérence de l'intervention monarchique en faveur de la
fondation d'une république. La France royaliste avait un peu
délibérément travaillé à la reconnaissance de principes qui devaient
la détruire; plus tard, l'Amérique hésite à suivre la France révoltée
jusqu'au bout et trouve que son élève en républicanisme a dépassé la
signification de son enseignement et professe avec trop d'emportement
des principes entachés de dissolution et de destruction sociale.
Deux partis se constituèrent alors aux États-Unis: celui des
républicains purs, admirateurs quand même des républicains français
et qui étaient d'avis de marcher de l'avant, sans arrière-pensée de
réaction; celui des Fédéralistes qui, effrayés de la tournure des
événements, ne voulaient pas s'incliner devant les verdicts de la
démagogie française et proclamaient hautement leurs anciennes
affinités avec les hommes, les idées et les choses d'Angleterre.
Washington fut longtemps ballotté entre ces deux tendances
politiques.
S'il pencha du côté des Fédéralistes, il serait excessif de lui en
faire un grief. Faisant partie de cette catégorie sociale qui
pouvait passer pour aristocrate, parce que, malgré tout et en dépit
de toutes les aspirations individualistes et égalitaires, il y a
toujours une élite, il se rendait parfaitement compte que les
couches sociales venant immédiatement après celles qui formaient les
minorités directrices, ne se composaient encore que d'éléments
disparates, sans homogénéité, livrées à toutes les sollicitations de
l'instinct déchaîné. C'était la masse incohérente, aux origines
douteuses, des épaves de races qui, plus tard seulement, pouvaient
s'amalgamer en une race unique, mais, pour le moment, avaient
besoin, sous peine de se fondre en un mélange sans consistance et
sans nom, d'un système de gouvernement autoritaire et hiérarchisé.
Dans ces conditions, il est compréhensible que les hommes ayant
présidé à la naissance de la jeune république aient eu la conscience
de leur responsabilité quand il s'agissait de défendre et de
développer leur oeuvre. Cette oeuvre, si belle en elle-même,
contenait des éléments contradictoires: des appuis qui venaient de
la réaction et des forces qui émanaient du radicalisme.
Après avoir conquis l'indépendance, il avait, en effet, fallu fonder
le gouvernement qui permit à cette indépendance de durer et de
s'organiser. Le pacte fédéral, qui, sous le nom d'_articles de
confédération et d'union perpétuelle_, répondait, en somme, à tout
essai d'administration aux États-Unis, n'était qu'un semblant de
constitution, un pouvoir illusoire soumis aux caprices de treize
petites républiques souveraines et rivales. Sous la direction de
Washington, de Franklin, de Hamilton, de Gouverneur Morris, se
réunit, le 14 mai 1787, la convention de Philadelphie qui élabora
cette constitution des États-Unis qui permit d'enrayer le désordre
et de considérer l'avenir avec confiance. Grâce à cet instrument de
gouvernement, la discorde, la violence, les agitations stériles qui,
pendant un instant, avaient compromis la sécurité de la jeune
république, le Président Washington put venir à bout des
soulèvements socialistes, réagir contre l'esprit de licence
démocratique et d'égoïsme local. Il tira lui-même la philosophie de
ce mouvement en arrière, quand il dit: «En formant notre
confédération, nous avions eu trop bonne opinion de l'humanité.
L'expérience nous a appris que, sans l'intervention d'un pouvoir
collectif, les hommes n'adoptent et n'exécutent que les mesures les
mieux calculées pour leur propre bonheur[19].»
[Note 19: Washington à J. Jay, 1er août 1786.]
C'était là, évidemment, le langage d'un sage, d'un homme ayant manié
des hommes, mais c'était aussi le langage d'un aristocrate auquel le
démocrate Jefferson, d'un optimisme un peu simpliste dans sa
sincérité, reprochera de douter de la bonté foncière de la nature
humaine.
Jefferson qui, par opposition à Washington, Hamilton, Jay, John
Adams, va devenir le représentant du républicanisme avancé,
conduisant tout droit à la démocratie, profitait peut-être de la
supériorité, fort gratuite, d'entrer en scène à une heure moins
troublée de l'histoire de son pays. La politique des fédéralistes
était nécessaire; elle ne devait être que transitoire et Jefferson,
le leader républicain, put, sans trop de difficultés, demeurer
fidèle à son idéal politique que, même à la fin de sa carrière, il
prétendit préciser par la distinction suivante: «Par leur
tempérament, dit-il, les hommes se divisent naturellement en deux
partis: premièrement, les timides, les faibles, les maladifs, ceux
qui craignent le peuple, qui s'en méfient et qui sont portés à
vouloir lui retirer tous les pouvoirs pour les placer dans les mains
des classes supérieures,--en second lieu, les hommes forts, sains et
hardis, ceux qui s'identifient avec le peuple, qui ont confiance en
lui, qui l'estiment le dépositaire le plus honnête et le plus sûr,
sinon le plus sage, des intérêts publics. Dans tous les pays, ces
deux partis existent; dans tous ceux où on est libre de penser,
d'écrire, ils entrent en lutte. Qu'on les appelle donc libéraux et
serviles, jacobins et ultras, whigs et tories, républicains et
fédéralistes, aristocrates et démocrates, sous tous les noms divers
qu'ils prennent, ce sont toujours les mêmes partis poursuivant le
même but. Cette dernière appellation d'aristocrates et de démocrates
est la vraie, celle qui exprime le mieux leur essence[20].»
[Note 20: Jefferson à Lee, _Works of Jefferson_, t. VII, p. 376.]
Ces deux citations, en donnant la caractéristique de ces deux grands
citoyens américains, Washington et Jefferson, donnent aussi
l'explication des deux conceptions politiques qui vont entrer en
lutte.
Jefferson n'eut pas de peine à constituer le parti
républicain,--tout le pays étant républicain. Il ne s'agissait ici
que de nuances. Nommé secrétaire d'État dans un cabinet où Hamilton
représentait des idées soi-disant réactionnaires, il fonda
l'opposition qui, pour impressionner l'opinion publique, s'en prit
plutôt aux apparences des hommes qu'à la réalité des choses.
Fresneau, rédacteur de la _Gazette Nationale_, lui vendit le talent
de sa plume. Et l'imagination populaire fut surexcitée par les
critiques plus ou moins fondées à l'adresse de certains membres du
gouvernement qui se donnaient des airs de grands seigneurs peu en
rapport avec les goûts et les tendances de la majorité.
On fit remarquer avec ironie de quel appareil somptueux
s'entouraient le Président et surtout la Présidente, Mme Washington,
qui, à son entrée à New-York, avait été saluée par une salve de
treize coups de canon. Et, abomination plus grande encore: le
Vice-Président, John Adams, se prélassait, comme un prince, dans une
voiture à six chevaux. Le luxe du palais de la Présidence, avec ses
laquais en livrée et ses invités en habit de cérémonie, ne
faisait-il pas songer à Versailles et aux corruptions extravagantes
d'une cour? Dans un bal qui fit sensation, Washington et la générale
occupaient un canapé qui ressemblait, de bien loin, à un trône, mais
fut, tout de même, pris pour un trône. De là à accuser Washington de
vouloir se faire décerner le titre d'_Altesse_ et de _Protecteur_,
il n'y avait qu'un pas. Au fond, la querelle de principes tendait à
devenir une querelle de personnes entre Jefferson et Hamilton, sous
le prétexte fallacieux d'un complot royaliste, le tout assaisonné
par la crainte des excès révolutionnaires dont l'exemple venait de
France et par le danger des entraînements loyalistes et royalistes
dont la sollicitation venait d'Angleterre.
À partir de cette époque, les relations entre la France et les
États-Unis allaient connaître des temps moins calmes. Washington
vieilli sembla oublier la confraternité d'antan et se tourna vers
l'Angleterre. Le gouvernement français, par son attitude
intransigeante, fut, en grande partie, cause de ce revirement
regrettable.
Le citoyen Genet avait été nommé par la Convention Ministre de la
République française aux États-Unis. L'attitude que prit ce
diplomate, dès son arrivée, manqua de diplomatie. Il est certain que
sa mission consistait à entraîner l'Amérique dans la guerre que la
France soutenait alors contre l'Europe. Il fallait aussi faire
miroiter aux yeux des membres influents du Gouvernement américain,
la perspective d'enlever à l'Espagne l'embouchure du Mississipi,
dont la navigation serait ainsi ouverte aux habitants de l'Ouest et
permettrait, sans doute, selon la phraséologie du temps, «de réunir
à la constellation américaine la belle étoile du Canada[21].»
[Note 21: Voir le _Mémoire_ pour servir d'instruction au citoyen
Genet.]