Cependant ils ne se rendaient pas compte eux-mêmes de l'abîme creusé

fatalement par la nature, par la distance, par le temps, entre les

Colonies et la Métropole. À la veille même du grand bouleversement

qui allait les séparer à jamais de la mère-patrie, ils professaient

encore pour le chef suprême de cette patrie des sentiments de

respect et d'affection. Franklin, qui devait bientôt changer

d'opinion, savait faire la part de ce qui incombait à l'hostilité du

parlement et de ce qu'il s'imaginait encore devoir à la sympathie

personnelle du Roi. Au début de la querelle si vite muée en guerre

farouche, il écrivait ceci:... «J'espère que tout ce qui est arrivé,

ou pourrait arriver encore, ne diminuera en rien notre loyauté pour

notre souverain ou notre affection pour cette nation en général. Je

saurais difficilement concevoir un roi ayant de meilleures

dispositions, des vertus plus exemplaires ou un désir plus ardent de

contribuer au bien-être de tous ses sujets. La masse de ce peuple

aussi est d'une nature noble et généreuse, aimant et honorant

l'esprit de liberté et haïssant le pouvoir arbitraire, quel qu'il

soit.»

Franklin exprimait clairement et logiquement ses sentiments à

l'égard de l'Angleterre, mais dans ces protestations impartiales,

semble se glisser aussi un sentiment d'indépendance absolue, prélude

de la révolte: on dirait un étranger jugeant avec condescendance un

pays étranger.

Il faisait également ressortir la différence des moeurs et des

conditions, quand il écrivait à Joshua Badcock, en janvier 1772:

«J'ai fait dernièrement un tour en Irlande et en Écosse. Dans ces

pays, une petite partie de la société est composée de propriétaires

terriens, de grands seigneurs, de gentilshommes extrêmement riches,

vivant dans le luxe et la magnificence. Le fonds de la population

est composé de fermiers très pauvres, vivant dans la plus sordide

misère, dans des chaumières sales faites avec de la boue et de la

paille, et habillés de haillons. Je songeais souvent au bonheur de

la Nouvelle-Angleterre où chacun est propriétaire, a le droit de

voter dans les affaires publiques, vit dans une maison propre et

chaude, a de la nourriture et du combustible à profusion, ainsi que

des vêtements, complets de la tête aux pieds, manufacturés peut-être

dans sa famille.»

Telle constatation fait comprendre l'état social des deux pays et,

par conséquent, l'état politique qui en est la cause. En Angleterre,

un excès de richesses à côté d'un excès de misère, l'aristocratie

abondamment pourvue de tous les biens de ce monde et le peuple, en

général, courbé sous le poids de travaux peu rémunérateurs: une

minorité exploitant une majorité, avec toutes les conséquences qui

découlent d'un pareil régime. En Amérique, une égalité de besoins

et de moyens de parvenir effaçant, pour ainsi dire, la distance qui

sépare ceux qui possèdent de ceux qui aspirent à posséder. Pas de

barrières légales opposées aux légitimes prétentions vers une

situation meilleure, à cet âge héroïque, du moins, d'une république

en voie de formation. C'était là vraiment les éléments d'une

démocratie prenant racine dans le sol même du pays, produit naturel

d'une zone et s'épanouissant en force et en beauté, comme sa flore

et sa faune. Et cette démocratie, malgré ses apparences modestes

encore et comme entachée, pour des yeux prévenus, de nécessités

petites et vulgaires, avait cependant pour promoteurs des

aristocrates, dans une certaine mesure,--je veux dire des hommes qui

étaient les meilleurs dans la cité, dans l'église, dans le conseil.

Ces aristocrates, toute proportion gardée, et en donnant à la

dénomination un sens étroit qui ne convient qu'à ce qui

commence,--ne l'étaient, en effet, que relativement et en

comparaison de ceux de leurs compatriotes encore trop absorbés par

des besognes matérielles et indispensables. Ils étaient les

descendants directs de ces Puritains du deuxième exode, hommes

considérables dans leur pays, représentant la fine fleur de la

culture britannique dont ils parfumèrent l'âpreté farouche qui

inspira et soutint les Pères Pèlerins dans leur désespoir et dans

leur initiative. Cette collaboration intime et mystérieuse de deux

forces dont l'une venait d'en bas et l'autre rayonnait d'en haut,

contenait en elle le germe d'une constitution démocratique qui

n'excluait pas le souci des perfectionnements individuels, en dehors

de toute différence de caste ou de classe. On peut dire que c'est là

le cachet particulier de l'évolution qu'on a appelée la révolution

américaine,--au point de vue social s'entend--et qui la distingue

essentiellement de tous les mouvements similaires qui bouleversèrent

les vieilles sociétés de la vieille Europe.

En France, par exemple, les choses se présentèrent sous un tout

autre aspect.

On a souvent parlé de l'influence exercée par la révolution

américaine sur la révolution française. Cette influence fut grande

au point de vue moral,--elle fut nulle quand on veut l'appliquer aux

origines, aux causes, aux moyens d'action,--tous éléments aussi

différents que les étapes historiques des deux pays.

Certes, dès que dans les salons de l'aristocratie française où l'on

philosophait à loisir, où un mot d'esprit légitimait toutes les

attaques à l'adresse de toutes les autorités et de toutes les

supériorités, on apprit que des colons anglais, pressurés par la

Métropole, résistaient aux injonctions édictées à Londres, ce fut un

sentiment de satisfaction composé de tendances frondeuses et

d'aspirations patriotiques. À mesure que les revendications des

insurgents se précisaient, les penseurs, sociologues, économistes et

politiciens qui, en France, marchaient à l'avant-garde, reconnurent

la réalité et la parenté des idées qui s'agitaient encore

confusément dans leur cerveau. Mais ce n'était que des idées,

exprimées par ces mots: liberté, indépendance, égalité sociale,

droits de l'homme,--toute la phraséologie libérale, la même au début

de toute crise révolutionnaire et qui répondait à de vagues

tendances et possédait la même assonnance dans les deux hémisphères.

La théorie avant l'action; mais combien l'action devait être

différente.

Dans la célèbre déclaration d'indépendance, élaborée par les fortes

têtes du Congrès, rédigée par Jefferson, ces aspirations, ces

revendications prirent corps en un langage clair et précis. On

connaît ce document qui est comme la charte d'émancipation d'une

humanité nouvelle. Quelle profondeur dans la conception, quelle

dignité dans l'expression! Ce n'est pas la menace d'une fraction de

peuple qui se révolte contre une autre fraction. C'est le cri

libérateur d'un peuple tout entier, décidé à secouer le joug d'un

peuple oppresseur. Et ce fut, pour ceux de nos ancêtres déjà

troublés par l'approche d'une tempête qui allait bouleverser toutes

les hiérarchies en France, une leçon de choses et une leçon de

mots. Ils y purent lire les droits du citoyen, émanés de la nature

même de l'homme, revendiqués avec une assurance naturelle, ignorant

la déformation des tyrannies antérieures et s'affirmant en face

d'une tyrannie inconsciente.

Ces droits, il ne s'agissait pas de les conquérir, il s'agissait de

les faire respecter.

En France, le problème était plus complexe et plus difficile à

résoudre.

Tandis qu'en Amérique, la liberté avait pris naissance avec la

naissance même de la nationalité, en France, elle avait à lutter

contre des entraves séculaires; préjugés, intérêts opposés des

classes, abus imposés par en haut: il fallait détruire beaucoup pour

rebâtir sur des ruines. C'était à la fois plus tragique et plus

compliqué. Il est des morts qu'il faut qu'on tue et quand on les a

tués plusieurs fois, ils ressuscitent encore. Rien ne meurt tout à

fait et l'idée qui, pour un temps, s'est incarnée dans une dynastie,

dans une faction, dans une secte politique ou religieuse, risque de

s'imposer à nouveau à l'engouement des foules ou à l'audace d'un

soldat heureux. À la tyrannie d'en haut, succède la tyrannie d'en

bas. «Ô liberté!» s'est écriée Mme Roland, avant de livrer sa tête

au bourreau, «que de crimes on commet en ton nom!» Ces crimes qui

ont laissé des éclaboussures de sang sur une des plus belles pages

de l'histoire de l'humanité furent épargnés à l'Amérique.

Malgré les essais d'organisations sociales, copiées d'après le

modèle des deux grandes monarchies européennes, la féodalité n'y

avait pris que de faibles racines. Le sol n'était pas favorable. La

poussée d'en bas était trop forte pour que la pression d'en haut pût

s'exercer d'une façon déprimante; ou plutôt, il n'y avait ni haut,

ni bas, mais une solidarité d'efforts vers un idéal commun, dans la

crainte des mêmes dangers extérieurs et sur la base des mêmes

principes religieux et politiques. Les cadres dans lesquels se

mouvaient et étouffaient les vieilles sociétés, ne pouvaient

s'adapter à un groupement d'individus qui avaient précisément rompu

avec d'anciennes façons de penser et d'obéir, afin de pouvoir mieux

concilier les droits et les devoirs de l'individu avec les droits et

les devoirs de la collectivité.

Aussi, lorsque vint la maturité de telles consciences, lorsque sonna

la majorité d'un peuple aspirant à affirmer son droit à

l'indépendance, il n'y eut pas de luttes de classes, pas de luttes

contre la noblesse, contre le clergé et contre le roi,--le roi

d'Angleterre ne devant plus être considéré que comme le représentant

d'un peuple étranger et hostile,--il n'y eut pas de gradation dans

la composition des différents partis, allant du libéralisme

philosophique à la démagogie sanglante, des représentants des

États-Généraux à Vergniaud, à Danton puis à Robespierre pour aboutir

à Bonaparte; il n'y eut pas de proscriptions, d'émigrations en

masse, pas de guillotine, pas de massacres et pas de Terreur: il y

eut simplement, et malgré les querelles intestines inévitables, un

grand mouvement, un lever de boucliers en faveur d'une grande cause,

pour laquelle, républicanisme et patriotisme formaient les termes

extrêmes d'une même conception.

On voit, tout de suite, la différence qui, dans leurs moyens

d'action, sépare la révolution américaine de la révolution

française. Si les hommes d'État de l'Union sympathisèrent

immédiatement avec les hommes nouveaux, avec les tendances nouvelles

qui prenaient de plus en plus consistance en France à la fin du

XVIIIe siècle, ils s'aperçurent bientôt que, sous la même étiquette,

se heurtaient des éléments divergents et contradictoires. Quoique

les plus jeunes dans l'histoire constitutionnelle des États, ils

étaient cependant nos aînés en fait d'organisation républicaine: ce

qui, pour eux, découlait logiquement, clairement, fatalement, des

conditions mêmes de leur établissement dans des territoires immenses

et libres, affranchis par la distance de tout contact et de toute

influence directe, devenait, pour nous, d'une réalisation

problématique, exigeant le concours des forces vitales de la nation.

La France, glorieuse et grande par son passé, souffrait de ce passé

et, pour préparer les voies vers l'avenir, devait avoir recours à

une rupture violente.

Les Américains de marque qui vécurent en France à cette époque

troublée de notre vie nationale, se rendirent vite compte de ces

divergences et jugeant les événements en Anglo-Saxons habitués au

régime représentatif, relevèrent bien des contradictions et bien des

hérésies dans les premiers balbutiements du régime républicain

français. Nous pouvons nous en faire une idée en feuilletant les

lettres, en parcourant les mémoires de Thomas Jefferson et de

Gouverneur Morris, par exemple, qui résidèrent à Paris pendant les

journées décisives de la Révolution.

Nommé Ministre des États-Unis en France, en 1785, au départ de

Franklin, Jefferson est républicain dans l'âme, mais si bizarre que

puisse paraître tel assemblage d'adjectifs, un républicain démocrate

par principe et aristocrate par éducation. Sa situation de fortune

et sa position sociale lui avaient facilité les jouissances de tous

les biens matériels et intellectuels. Il consacra toutes ses

ressources au progrès et au bien-être du peuple. Il solidarisa son

avenir avec l'avenir de son pays.

Il lui fallut s'habituer aux hommes et aux choses l'entourant dans

le royaume de France en passe de devenir république. Sa première

impression, tout en étant un peu incohérente, n'est pas entièrement

dénuée d'optimisme. En général, il nous trouve bien en retard dans

la compréhension et la mise en action de tout ce que comporte ce

mot: indépendance,--qu'il ne faut pas confondre avec licence.

Quelques-unes de ses lettres laissent percer un certain étonnement.

Dès 1787, il remarque le grand nombre de caricatures, placards et

bons mots qui circulent sans soulever de censure. Mais la foule à

son tour devient agressive; Jefferson devient plus attentif. Il

écrit à la date du 30 août:

... «Le comte d'Artois, qui devait tenir un Lit de Justice à la Cour

des Aides, a été hué sans réserve par la populace. La voiture de

Madame de.... (J'ai oublié son nom), portant livrée de la Reine, a

été arrêtée, on l'avait prise pour Mme de Polignac que l'on voulait

insulter. La Reine, allant au théâtre avec Mme de Polignac, fut

reçue par des huées. Le Roi, ayant depuis longtemps l'habitude de

noyer ses soucis dans le vin, s'y plonge de plus en plus. La Reine

pleure mais continue de pécher. Le comte d'Artois est détesté et

Monsieur est grand favori. L'Archevêque de Toulouse est nommé

premier Ministre,--c'est un caractère vertueux, patriotique et

capable... En l'espace de trois mois, l'autorité royale a perdu, et

les droits de la nation ont gagné plus de terrain par une simple

évolution de l'opinion publique, que l'Angleterre dans toutes ses

guerres civiles sous les Stuarts....»

C'est le début du drame et Jefferson écoute les acteurs de la

comédie royale répéter, avec plus ou moins de succès, les dernières

tirades de leur rôle. Son attention est surtout attirée par

l'Assemblée des Notables, la cour plénière, les États-Généraux, qui,

par étapes devaient mener aux réformes définitives.

Jefferson était très lié avec La Fayette. Peu de temps après la nuit

du 4 août, le général vint lui demander l'hospitalité pour quelque

six ou huit amis qui désiraient se réunir sur un terrain neutre afin

de discuter sur le droit de veto devant être accordé ou retiré au

Roi. Sur l'invitation empressée du diplomate américain, La Fayette

vint avec Duport, Barnave, Alexandre de Lameth, Blacon, Mounier,

Maubourg et Dagout, tous patriotes animés des meilleures intentions,

prêts à se consentir des concessions mutuelles. Cette réunion

d'hommes politiques notoires chez le représentant d'un pays

étranger, devait mettre ce dernier dans une situation assez

délicate. Sa franchise et son tact le tirèrent d'embarras. «La

discussion, dit-il, commença à quatre heures et fut continuée

jusqu'à dix heures du soir; pendant ce temps, je fus le témoin

silencieux d'une argumentation calme et sincère qu'on trouve

rarement dans les conflits de l'opinion politique; ce fut un

raisonnement logique, une éloquence sévère, dénuée de toute vaine

rhétorique ou déclamation et qu'on pourrait comparer aux plus beaux

dialogues de l'antiquité qui nous ont été transmis par Xénophon,

Platon et Cicéron.»

Jefferson avoue, à la veille des États-Généraux, que la France n'est

pas mûre pour toutes les réformes, pour l'exercice de certains

droits du moins, considérés comme élémentaires dans les pays de race

anglo-saxonne,--tel l'_Habeas corpus_. La suppression des lettres de

cachet, par exemple, n'est pas encore unanimement admise. Et notre

Américain ne peut s'empêcher de relever, avec quelque amertume, la

légèreté des Français, leur esprit arriéré, quand il s'agit de

développement politique. Écrivant à Mme Adams, à l'occasion de la

réunion des notables, il avait déjà dit: «Jusqu'à présent, le

résultat le plus remarquable de cette assemblée est le nombre

incalculable de calembours et de bons mots auxquels elle donna lieu.

Si on les réunissait, on en formerait un ouvrage aussi volumineux

que l'Encyclopédie. J'en ai conclu que cette nation n'est capable

d'un effort sérieux que sur commande... Celui qui ferait un bon mot

à propos, pourrait désarmer toute la nation résolue à se révolter.»

Jefferson est sévère.

Il craint, certes, les hâbleurs dans la future assemblée qui va se

réunir. Il fait de l'ouverture des États-Généraux, à laquelle il

assista, une description un peu superficielle: «Si on les considère

comme une mise en scène d'Opéra, c'était imposant; au point de vue

affaire, le discours du Roi fut exactement ce qu'il devait être et

très bien débité. Personne n'entendit un seul mot du discours du

Chancelier, de sorte que, jusqu'à présent, je n'ai pas encore pu

savoir de quoi il avait été question. Le discours de M. Necker fut

aussi bon que le permettait le nombre des détails qu'il était obligé

de traiter.»

Mais pour l'observateur judicieux, l'intérêt de la question commence

quand il s'agit de fixer le système du vote: le Tiers-État lève la

tête. Jefferson comprend que, de ce côté, sont la force et l'espoir.

«Ses représentants, dit-il, possèdent presque tous les talents de la

nation; ils sont fermes et audacieux, quoique modérés. Il y a,

certes, parmi eux des têtes chaudes; mais ceux qui exercent le plus

d'influence sont de sang-froid, tempérés et sagaces. Chaque

initiative prise par cette chambre a été marquée par de l'adresse et

de la sagesse. La noblesse, au contraire, est absolument hors

d'elle. Elle est si furieuse qu'elle peut rarement délibérer. Elle

possède peu d'hommes de talents modérés et pas un homme d'un talent

supérieur...»

C'est décidément au Tiers-État que Jefferson réserve toute son

admiration. La logique dont cet ordre fit preuve dans ces premières

discussions, lui rappelle, sans doute, des luttes similaires

auxquelles il prit part dans son pays; il sympathise avec ces hommes

énergiques qui, dans les transactions les plus difficiles,

demeurèrent en possession d'eux-mêmes, résolus de mettre le feu aux

quatre coins du royaume et de périr dans cet incendie, plutôt que de

retrancher un iota à leur projet de modifier totalement la forme du

gouvernement. Jefferson quitta la France avant d'avoir pu assister à

ce changement. Mais son âme républicaine était satisfaite de ce

qu'il avait vu et il était persuadé que la modération qu'il

recommandait autour de lui ne serait pas troublée par des

manifestations d'un caractère plus agressif. En cela, son optimisme

se trompait et allait être soumis à une épreuve redoutable.

Il se trompait aussi dans certains de ses jugements concernant la

Reine sur laquelle il fait retomber, en grande partie, la

responsabilité de la Révolution. Cette femme séduisante, produit de

son époque et de sa caste, cette créature sensuelle, hautaine,

inconsciente et artificielle, n'était pas de taille à enrayer le

grand mouvement et, encore moins, à le provoquer. On dirait que

Jefferson manque ici de profondeur de jugement et qu'il confond les

causes lointaines, inéluctables, avec les prétextes fournis par des

comparses. Il juge sans doute la conduite et l'influence de

Marie-Antoinette d'après les Jacobins, d'après les campagnes

odieuses et les libelles indignes dirigés contre la fille de

Marie-Thérèse, qui ne pouvait être autre qu'elle n'a été.

Quand Jefferson écrit, par exemple, dans son Autobiographie: ...

«J'ai toujours pensé que, s'il n'y avait pas eu de Reine, il n'y

aurait pas eu de Révolution. Aucune violence n'aurait été provoquée,

ni exercée... Le Roi aurait marché la main dans la main avec ses

sages conseillers... Je ne saurais ni approuver, ni condamner la

sentence qui mit fin à la vie de ces souverains... Je n'aurais pas

voté la mort de Louis XVI... J'aurais enfermé la Reine dans un

couvent, l'empêchant ainsi de nuire, j'aurais placé le Roi dans la

situation qui lui convient, l'investissant de pouvoirs limités qu'il

aurait, certes, exercés honnêtement. De cette façon, il n'y aurait

pas eu de vide facilitant l'usurpation d'un aventurier militaire et

l'occasion ne se serait pas présentée de ces atrocités qui

démoralisèrent toutes les nations de ce monde et détruisirent et

continuent à détruire des millions et des millions de ses

habitants»... quand il écrit ces lignes, dis-je, il applique aux

choses et aux gens de France sa mentalité d'anglo-saxon américain

dont les principes démocratiques se sont développés quasi

naturellement et il juge avec son esprit indépendant qui, après

avoir espéré une révolution réalisée sans effusion de sang, la voit

dévoyée dans les pires excès et finalement escamotée par l'ambition

de Bonaparte.

Gouverneur Morris, qui vint en France en février 1789, était un

républicain aristocrate. Il était républicain parce qu'il se rendait

bien compte qu'aucun autre gouvernement ne pouvait convenir à

l'Amérique. Les éléments d'une monarchie et de ce que nous

appelons, en Europe, une aristocratie, y faisaient défaut. Pas de

hiérarchie sociale, pas de distinction de classes, qui sont

l'essence même d'un gouvernement aristocratique. Il était un

aristocrate parce qu'il descendait d'une de ces anciennes familles

qui, tout en épousant les querelles des citoyens républicains du

Nouveau-Monde, n'avaient pas entièrement rompu avec les idées de la

vieille Angleterre et transmettaient précieusement, de père en fils,

les bienfaits d'une éducation raffinée,--cette grande supériorité

auprès des générations jeunes, encore rudes et frustes. Lui-même a

dit quelque part: «En adoptant la forme républicaine du

gouvernement, je ne l'ai pas seulement prise comme un homme prend

une femme, au hasard de la loterie, mais j'ai agi comme peu d'hommes

agissent à l'égard de leur femme: je l'ai prise tout en connaissant

ses défauts.»

Gouverneur Morris possédait tous les défauts et toutes les qualités

d'un aristocrate: cynique, sceptique, hautain, spirituel, il

appliquait son éclectisme philosophique à ses vues politiques; il ne

préconisait aucun régime de préférence à un autre, le meilleur étant

sujet à caution et se recommandant plutôt par sa facilité

d'adaptation à la nation à laquelle il convient le mieux que par sa

valeur intrinsèque. De sorte que, si le gouvernement républicain

s'imposait à l'Amérique, on pouvait se demander s'il convenait bien

à la France. Gouverneur Morris semble en douter et, républicain en

Amérique, il est plutôt royaliste en France. Il trouve Jefferson

exagéré dans sa propagande démocratique. Les deux Américains, dans

leurs jugements sur la Révolution française, ne sont pas toujours

d'accord et jusque dans l'expression de leurs opinions sur un

bouleversement social qui doit nous diviser si profondément

nous-mêmes, ils reflètent les tendances des deux partis politiques

qui vont se disputer la direction des affaires aux États-Unis: les

Républicains et les Fédéralistes.

Gouverneur Morris, fédéraliste, aime la France comme il le proclame

dans beaucoup de ses lettres, mais avant tout, il aime la France

telle qu'elle est encore: la France aristocratique, élégante,

brillante, légère et corrompue, la France aux gestes chevaleresques

et aux belles manières, celle qui fit la guerre en dentelles et

semblait incapable de la faire en sabots. Ses goûts raffinés lui

font apprécier la vie à la fois compliquée et superficielle des

salons avec tout ce qu'elle comporte d'agréments un peu artificiels

mais dénotant une culture très poussée et une vivacité très

spéciale,--tel ce vin éminemment français: le champagne. Où

trouvait-on tout cela? À la cour, dans les milieux gravitant autour

de la cour, où de grands noms brillaient encore de l'éclat des

grands souvenirs.

C'est là que le républicain Gouverneur Morris fréquentait.

Napoléon et l'Amérique Histoire des relations franco-américaines spécialement envisagée au point de vue de l'influence napoléonienne (1688-1815) · 第 5 / 24 段