extrême,--d'abord, parce qu'elle n'est pas de ce monde, puis, parce
que son application était, en l'occurrence, quasi irréalisable.
Mais, telle constatation, même platonique, fait ressortir un point
spécial et important de l'évolution des États de l'Amérique du Nord:
leur longue dépendance des deux pays dont ils émanent et qu'ils
combattent tour à tour. Ces États dépendant de l'Angleterre, luttent
contre la France; une fois la France écrasée, ils luttent contre
l'Angleterre avec le secours de cette même France. Ces alternatives
qui proviennent de la nature même des choses et prennent leur
origine au début de toute colonisation dans les régions
septentrionales de l'Amérique, aboutissent inévitablement à une
politique de bascule qui, depuis l'intervention, sous Louis XVI, à
travers la Révolution française, le Directoire, le Consulat et le
Premier Empire, fera osciller les hommes d'État américains, entre
une alliance française et une alliance anglaise, au gré des idées
défendues tour à tour par les républicains ou les fédéralistes. Aux
tendances d'une nature plutôt sentimentale, auxquelles obéissaient
les hommes de tous les partis, s'ajoutèrent les opinions plus
précises des hommes d'État, les avis motivés des politiciens, des
ministres et écrivains qui avaient étudié la question en théorie et
en pratique et entrèrent dans les détails techniques.
Louis XVI se plaçant sur le terrain purement dynastique et
monarchique, ne pouvait admettre, dans sa conception simpliste et
étroite, qu'un roi pût protéger contre un roi des sujets en révolte.
Sa compréhension honnête, mais limitée, des choses de l'histoire et
de la politique, l'empêchait d'embrasser, d'un coup d'oeil, un vaste
plan où seraient reprises, par exemple, les grandes vues d'un
Richelieu ou d'un Colbert, sous l'égide d'un Bourbon ambitieux.
C'eût été la continuation logique de la politique de Louis XIV, de
l'époque de la fondation de la Louisiane. Mais les temps étaient
aussi changés que les hommes et ce que M. de Vergennes, interprète
du sentiment national, voulait simplement accomplir, c'était son
devoir de Ministre des Affaires Étrangères, solidaire des décisions
de ses devanciers et très au courant des événements qui composent la
trame de l'histoire.
Son rapport au roi, pour l'éclairer sur la question, est, en somme,
un résumé des faits et des idées que nous venons d'énumérer, mais un
résumé présenté sous une forme de politique internationale et
donnant des précisions spéciales sur le conflit ouvert entre les
colonies américaines et la métropole, au point de vue des avantages
qu'en pourrait tirer la France.
Dans l'intérêt de son pays, ou pour parler le langage de l'époque,
dans l'intérêt des couronnes de France et d'Espagne, il convenait,
selon lui, d'entretenir les hostilités,--une guerre civile entre
l'Angleterre et ses colonies qui ne pouvait qu'épuiser vainqueurs et
vaincus; la paix, dans ces conditions, d'où qu'elle vînt, menacerait
de tourner contre la France et l'Espagne, le parti vainqueur devant
forcément aspirer à s'emparer des possessions américaines de ces
deux pays, pour en tirer des avantages commerciaux; ou bien, si
l'Angleterre était vaincue, elle chercherait certainement des
compensations aux dépens de ses voisins. Le Ministre Vergennes
conseille donc des mesures d'hostilité,--mais d'une hostilité
secrète, comportant des secours en argent et en munitions, ne
compromettant pas la dignité du roi,--ou plutôt le principe de la
Monarchie--qui ne permettait pas de secourir ouvertement les
insurgés, aussi longtemps que l'indépendance américaine ne serait
pas un fait accompli, ou présentant de grandes chances de
s'accomplir.
Vergennes soumit la minute de son rapport à Turgot pour avoir son
avis. Il est intéressant de rapprocher et de comparer les opinions
de ces deux hommes d'État en ce qui concerne l'intervention
française en Amérique.
Si Vergennes pousse à la guerre, Turgot incline plutôt vers la paix.
Le contrôleur général des Finances se place naturellement au point
de vue financier. Il préférerait, à tout prendre, la subjugation
complète des colonies américaines à l'Angleterre, estimant que leur
maintien sous le joug anglais aboutirait à un mécontentement
permanent, obligeant la Métropole à immobiliser des forces
considérables, ce qui diminuerait d'autant ses moyens d'action en
Europe. Il faisait ressortir, avec une subtilité un peu paradoxale,
que la perte du Canada avait été plutôt avantageuse pour la France,
puisque les colonies anglaises, délivrées de la crainte d'une
intervention de ce côté, n'avaient plus à chercher la protection de
la Grande-Bretagne, mais il faisait comprendre que, si ces colonies
devenaient entièrement indépendantes, la possession du Canada serait
de nouveau avantageuse pour la France, cette province pouvant être
considérée par les colonies anglaises comme une alliée à opposer aux
prétentions de la mère-patrie. En cela, Turgot allait trop loin, il
n'était nullement question du Canada, en l'occurrence, et même, pour
l'avenir, comme nous l'avons vu plus haut, les colonies anglaises
solidarisées avec la Métropole, qui avaient largement contribué à
nous évincer de la vallée du Saint-Laurent, ces colonies, une fois
émancipées du joug anglais, ne pouvaient songer à se mettre sous le
joug français,--ce qui eût été plus ou moins le danger d'une
occupation du Canada par la France.
D'un autre côté et contrairement à l'avis de Vergennes, Turgot ne
croyait pas les Anglais, battus par les Américains, en état de
chercher une compensation en attaquant les possessions françaises et
espagnoles en Amérique. Les Américains, révoltés et victorieux, ne
laisseraient certes pas leurs adversaires constituer une puissance
dans leur voisinage. Avant tout, on sent que ces réserves lui sont
dictées par le mauvais état de nos finances qui ne permettent pas,
pour le moment, de maintenir l'armée et la marine sur le pied qu'il
faudrait. Mais comme son collègue des Affaires Étrangères, Turgot
n'est pas opposé à une action secrète, à l'intervention d'anciens
officiers français qui pourraient offrir leurs services avec leurs
expériences et nous renseigner, en même temps, sur la situation du
pays: en résumé, les deux ministres veulent maintenir la paix
officielle avec l'Angleterre, tout en contribuant, sous main, à
développer les hostilités.
Alors eurent lieu ces pourparlers secrets, ces combinaisons louches
auxquelles furent mêlés Beaumarchais, Silas Dean, Arthur Lee et
Franklin,--jusqu'à ce que ce dernier, par son habileté et l'autorité
de son caractère, hâta la signature des traités avec la France:
d'abord, un simple _traité d'amitié et de commerce_, puis, un
traité, aux termes duquel, l'alliance projetée, «devait maintenir
effectivement la liberté, la souveraineté et l'indépendance absolue
des États-Unis.»
Ces traités devaient être tenus secrets pendant quelque temps; ils
furent bientôt connus en Angleterre, ce qui suscita des discussions
et des contestations entre Silas Dean et Arthur Lee qui s'accusaient
réciproquement d'indiscrétion, voire même de trahison.
Mais la situation va s'éclaircir.
Aux agents secrets, inavoués, travaillant dans l'ombre, vont
succéder des personnalités d'un caractère officiel, ayant à remplir
une mission officielle et agissant au nom d'un gouvernement qui
entend imposer son droit à la vie diplomatique. Fatalement, la
marche vers l'indépendance se précipite,--on pourrait entendre le
bruit des pas accélérés. Les événements se précisent, les hommes
parlent plus haut. Gérard qui avait collaboré à la rédaction des
traités, est nommé Ministre aux États-Unis et, pour éviter la
dualité néfaste des vues et des influences, en 1778, le Dr Franklin
est nommé seul Ministre des États-Unis à Paris.
Il n'était plus guère possible de cacher ce que tout le monde savait
ou devinait. Le gouvernement français se décide à faire connaître
officiellement l'existence du traité au gouvernement anglais par
l'intermédiaire de son ambassadeur, le duc de Noailles. Lord
Stormont est rappelé: c'est la guerre et c'est aussi, pour la Grande
Bretagne, un moment de stupeur et de désarroi où elle doit cueillir
le fruit amer de ses hésitations entre l'indépendance parlementaire
ou le despotisme parlementaire. Mais maintenant, les esprits
libéraux qui avaient défendu les équitables revendications des
frères américains, ne pouvaient plus se faire entendre, puisqu'il
s'agissait d'une diminution de la grandeur britannique.
En vain, Lord North fait aux communes des propositions de
conciliation; en vain Lord Rockingham aurait voulu qu'on accordât
l'indépendance à l'Amérique sans continuer la lutte sanglante,--il
était trop tard.
De part et d'autre, on ne pouvait plus reculer.
Et le grand Chatham qui, au début, avait paru favorable aux
prétentions des insurgents, se traîne mourant à la Chambre,
peut-être pour la dernière fois, afin de protester contre les
tendances conciliantes qui deviendraient la risée de l'Europe.
N'est-il pas l'interprète de l'orgueil offensé de la majorité de ses
compatriotes quand il s'écrie dans une péroraison pathétique:
«.....Milords, je suis heureux que la tombe ne se soit pas encore
refermée sur moi... heureux d'être encore vivant afin d'élever ma
voix contre le démembrement de cette ancienne et noble Monarchie!...
Milords! Sa Majesté a hérité d'un empire d'une étendue aussi vaste
que sa réputation était intacte. Allons-nous ternir le lustre de
cette nation par l'abandon ignominieux de ses droits et de ses plus
belles possessions?... Un peuple qui, il y a dix-sept ans, était la
terreur de l'Univers, est-il tombé assez bas pour dire à son ennemi
invétéré: Prenez tout ce que nous possédons, mais assurez-nous la
Paix!... Cela est impossible!»
C'était cela pourtant que voulait l'ennemi invétéré et ce langage
passionné, d'un patriotisme inquiet, caressait sans doute
agréablement un autre patriotisme, aussi farouche et aussi averti,
qui saignait en silence depuis le traité de Paris.
Dans ces graves conjonctures, dans ces tragiques alternatives, la
France demeura fidèle à son histoire,--et fidèle à sa mission;
sentinelle vigilante montant la garde pour la défense de sa propre
grandeur,--émancipatrice à l'avant-garde de toutes les idées de
progrès et d'indépendance, au profit du genre humain tout entier. La
tâche à laquelle le destin la convie, présente, de la sorte, un
double caractère: celui qui émane de la fierté avec laquelle elle
défend ses intérêts nationaux et celui qui s'attache au souci
généreux du bonheur universel, en dehors de toute idée de
nationalité.
Cette dualité ne s'est jamais manifestée avec tant d'évidence que
dans les événements qui précédèrent et accompagnèrent la fondation
des États-Unis d'Amérique.
Toute oeuvre, en effet, se compose de deux éléments: la conception
et l'exécution,--en l'occurrence, conception grandiose mais
dont l'exécution ne pouvait s'abstraire des contingences
humaines,--conception qui remontait à l'origine même de toute idée
nationale, dès le début ayant mis face à face la France et
l'Angleterre, mais qui, vers la fin du XVIIIe siècle, ne pouvait
être exécutée que par des voies détournées et ténébreuses. À cette
nécessité obéirent les ministres, ces spécialistes de la politique
et de la diplomatie, comme tels astreints à entrer dans des
détails mesquins, à compter avec les compromis, à ménager les
tiers, à s'arrêter à des vues parfois étroites. Ils se plièrent,
de cette façon, aux roueries professionnelles, à la cuisine d'une
grande entreprise, aux petitesses du métier imposées par les
circonstances.
Mais, au-dessus d'eux, il faut faire la part large aux penseurs, aux
écrivains qui avaient familiarisé l'âme française avec les idées de
liberté, d'égalité, de fraternité humaine,--grands mots qui ne
répondent peut-être pas à une réalité tangible, mais qui, à deux
reprises, dans l'histoire moderne, ont secoué deux portions de
l'humanité d'un frisson d'espoir immense et de rénovation sociale.
Louis XVI qui, avec une grande partie de sa noblesse, La Fayette en
tête, vint au secours des plébéiens d'Amérique, soulevés contre des
abus d'autorité, ne fit un geste contradictoire qu'en apparence; en
réalité, il obéissait, instinctivement, à l'impérieuse mission de la
France. Avant de sombrer dans la tourmente révolutionnaire, la
monarchie française, par sa généreuse initiative, connut un instant
d'éclat incomparable, un instant seulement, car le roi ainsi que les
gentilshommes, vaillants soldats de la guerre en dentelles, devenus
les compagnons d'armes des soldats en sabots, étaient arrivés à la
fin de leur carrière; ils se suicidaient en beauté avant d'être
massacrés sur la guillotine et, à ceux qu'ils aidaient à préparer
l'oeuvre d'une grande république, ils auraient pu dire: _Morituri
vos salutant!_
CHAPITRE III
LA RÉVOLUTION AMÉRICAINE ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Les Anglais ignorent la situation des colonies. -- Les
grands caractères civiques sont en Amérique. -- Les citoyens
fils de leurs oeuvres. -- Les militaires. -- Conditions
favorables à la fondation d'une démocratie. -- Influence
exercée par l'évolution américaine sur la révolution
française. -- En Amérique la liberté existant déjà, il
s'agissait de la faire respecter; en France, il s'agissait
de la créer. -- Grande différence dans les moyens d'action.
-- Jugement des Américains sur la révolution française. --
Jefferson, témoin des premiers troubles, les juge en
républicain. -- Il accuse Marie-Antoinette et accorde toute
sa sympathie au Tiers-État. -- Gouverneur Morris,
républicain aristocrate, penche pour l'ancien régime.
Les deux Monarchies qui se disputaient l'empire des mers et la
domination des continents transatlantiques, avaient contribué, par
leur rivalité, à la fondation d'une grande république. Résultat
imprévu et un peu déconcertant pour quiconque ignorait les relations
de cause à effet,--résultat fatal pourtant et qui ressortait de la
race et du pays.
Mais pour la France et l'Angleterre, les conséquences de ce grand
événement furent bien différentes.
La France, tout en cherchant une revanche, avait travaillé pour un
idéal de justice et d'indépendance.
L'Angleterre, malgré l'humiliation d'une guerre fratricide et d'une
paix qui lui arrachait la possession de ses plus belles colonies,
s'inclinait simplement devant la logique inexorable de l'histoire;
elle payait une dette contractée cent ans auparavant, quand elle
avait accordé au Parlement l'autorité et la puissance de combattre
et d'abattre tous les abus de l'autocratie. D'après ce principe
libéral, en effet, et malgré certaines divergences, s'étaient
développés les états des possessions américaines qui devaient
bientôt trouver leur force dans l'union et un modèle précieux dans
la constitution du Massachusetts,--ce refuge du puritanisme et du
système représentatif des Anglo-Saxons.
La révolution d'Amérique ne fut donc, pour les deux branches de la
race anglo-saxonne, qu'une mise au point, par la branche américaine,
d'un système politique que tous les Anglais avaient un jour défendu
ensemble avec la même âpreté. Cette révolution, en un mot, est
l'aboutissement, le couronnement, dans des conditions plus
favorables, dans des espaces plus vastes, sans l'exclusivisme de
Cromwell et sans l'opposition des Stuarts, de la Révolution de 1688.
Depuis cette date, en effet, nous avons vu que les Anglais
d'Amérique et les Anglais d'Angleterre avaient suivi des voies
différentes. À ce changement opéré par la force des choses vient
s'ajouter une ignorance réciproque des conditions de vie qui, vers
le milieu du XVIIIe siècle, prit des proportions dangereuses, à
mesure que, du côté des Anglais, augmentaient les fantaisies du luxe
et les raffinements du beau-vivre, et, du côté des Américains,
persistaient encore des habitudes de tempérance et de simplicité. La
distance et l'état insuffisant des moyens de communication
entretenaient cette ignorance. Il faut songer qu'à cette époque, on
mettait presqu'autant de semaines qu'on met aujourd'hui de jours,
pour aller d'Europe en Amérique. Pendant cet espace de temps, bien
des événements pouvaient se produire, modifiant entièrement les
idées et les intentions, entre le départ et l'arrivée.
Dans ces conditions, la plupart des Anglais se faisaient une
représentation fausse de la situation des colonies. Leur
indifférence, d'ailleurs, en matière générale, ne cédait qu'en
présence de l'intérêt commercial et cet intérêt naturellement
répondait à leurs plus intimes convictions: les colonies avaient été
inventées par la Providence pour servir de débouché au commerce
britannique.
Si le peuple était ignorant, les ministres étaient généralement mal
informés. Les gouverneurs anglais envoyés de la Métropole dans les
différents États des Colonies, pour s'y faire une position ou pour
remettre de l'ordre dans une vie désordonnée, emportaient avec eux
les fausses idées de la capitale et, par leurs renseignements,
faussaient les idées même du Roi. Ils contribuèrent à provoquer et à
alimenter l'animosité qui devait, un jour, prendre des proportions
irrésistibles. Tel, le Gouverneur du Massachusetts, Bernard, qui,
dès que se produisirent les troubles suscités par l'acte du timbre,
ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre, la gravité du mouvement
et écrivait à Londres, en janvier 1766:
«Les gens ici parlent très haut des moyens qu'ils ont de résister à
l'Angleterre; ce ne sont que des mots. New-York et Boston ne
sauraient résister à une flotte royale. J'espère que New-York aura
l'honneur d'être soumise la première.»
Ainsi, les fonctionnaires payés par les Colonies, qui auraient dû
servir de trait d'union entre elles et un monarque irrité, ne
faisaient qu'attiser le feu qui couvait.
Il est certain aussi que plus un Anglais de cette époque s'élevait
dans la hiérarchie sociale, plus il devait se sentir un étranger
pour ses frères d'outre-mer. Il ne pouvait ni comprendre leurs
aspirations, ni admirer leurs vertus: les siennes consistaient à
détériorer systématiquement celles que la nature lui avait données.
Jamais personnel gouvernemental ne fut plus dépravé dans la vie
privée et plus cynique dans la vie publique.
La richesse et le bien-être qui, après le ministère de Chatham,
s'étaient répandus en Angleterre, proclamaient, certes, sa puissance
et sa prédominance dans les deux hémisphères, mais contenaient aussi
en germe le poison de toutes les extravagances et de toutes les
corruptions.
Les grands caractères qui, au XVIIe siècle, combattirent pour les
libertés civiques, avaient fait place à une génération dénuée de
scrupules et de grandeur d'âme. Ceux qui perpétuaient les traditions
de ces hommes probes et énergiques, n'étaient plus en Angleterre:
ils étaient en Amérique.
Là, le tableau était tout autre. On eût dit, dans beaucoup de
régions, une communauté sortie de l'imagination de Rousseau ou de
Fénelon. Les Français, quelque peu imbus des idées libérales de ces
deux écrivains et qui donnèrent l'aide de leur épée au mouvement
émancipateur d'outre-mer, furent charmés par l'ambiance sociale les
entourant d'une atmosphère de simplicité et de grandeur.
La reine Marie-Antoinette, attirée par le contraste qui la reposait
du poids des splendeurs royales, aimait à jouer les fermières dans
la fantasmagorie des Trianon,--décor d'opéra-comique opposé au décor
d'opéra du Palais de Versailles. Ainsi, pour les représentants de
l'aristocratie française, courtisans habitués à parader aux galas de
la Cour, le spectacle des moeurs américaines fut un délassement qui
répondait sans doute aussi à l'engoûment nouveau professé, depuis
quelque temps, pour la saine et forte nature. Les hommes qui avaient
lu le _Contrat social_, les audacieux qui, plus ou moins
ouvertement, devinaient et appelaient les changements profonds, les
bouleversements à la veille d'éclater comme un tonnerre sur le beau
pays de France, se délectèrent, en amateurs superficiels peut-être
d'abord, de voir des gens d'une dignité sans emphase évaluer dans un
cadre si pittoresque.
Le comte de Ségur qui avait promené sa curiosité inquiète à travers
tant de pays et tant de civilisations, ne trouva nulle part plus
ample matière à philosopher et à rêver que dans ses tournées le long
des routes du Delaware, de New-Jersey et de la Pennsylvanie. Au
milieu des forêts immenses, dont la virginité lui rappelait les
premiers temps de la conquête, il put évoquer l'image des premiers
navigateurs débarquant avec étonnement et audace sur ces rivages
inconnus. Puis, sans transition, il pouvait voir s'étendre à perte
de vue, quelque vallée paisible où paissait un bétail plein de
promesses succulentes, à proximité de maisons très propres, d'une
certaine élégance, aux couleurs variées et voyantes, entourées de
petits jardins, tels ceux que l'on voit encore, de nos jours, dans
les moindres recoins intensivement cultivés de l'île de Jersey. Les
habitants de ces contrées lui semblèrent posséder la fierté d'hommes
libres ne reconnaissant aucun maître, ne s'inclinant que devant la
loi, aussi éloignés de toute vanité que de toute servilité[17].
[Note 17: COMTE DE SÉGUR, _Mémoires_.]
Parmi ces hommes, quelques-uns parvinrent à s'élever dans la
hiérarchie sociale. Ils furent des autodidactes. Des circonstances
différentes les trouvèrent à la hauteur de leur tâche. Il suffit de
nommer John Adams, fils de fermier, qui sut prendre sur les
occupations matérielles imposées par sa condition, assez de temps,
pour se donner une instruction qui lui permit de ne pas être
inférieur aux événements où, dans la suite, il joua un rôle
prépondérant. Le grand Franklin est le type classique du citoyen
américain, fils de ses oeuvres, mais fils aussi de ses ancêtres et
de son temps. Rarement un homme, étant données les circonstances,
fit tant avec si peu. C'est la caractéristique de ces fondateurs de
l'indépendance américaine dont la force fut précisément le caractère
à base d'énergie et discipliné, ataviquement, par le puritanisme. À
des degrés divers, on peut mettre sur le même rang, Samuel Adams qui
inspira et guida la résistance à l'acte du Timbre, Alexandre
Hamilton qui, simple commis chez un marchand, trouvait encore la
possibilité, sa journée faite, de suivre les cours d'une école.
Jefferson qui avait de la fortune, l'employa à se procurer
l'éducation la plus haute que les ressources de son pays lui
permirent d'acquérir, se préparant, de la sorte, aux importantes
fonctions que, plus tard, il put remplir avec éclat.
Les futurs soldats de la Révolution furent soumis à un apprentissage
encore plus dur. Israël Putnam s'était entraîné, pendant de longues
années, à combattre les Indiens et les Français. Nathaniel Green, le
plus habile lieutenant de Washington, était le premier dans tous les
sports physiques, ce qui ne l'empêchait pas de lire Plutarque et
César dans le texte grec et latin. On connaît Washington et le début
de sa carrière militaire où il marcha contre les Français du Fort
Duquesne, est digne du couronnement de cette carrière, où il
combattit contre les Anglais avec l'aide des Français.
À tout prendre, ces hommes dont nous venons d'esquisser la
silhouette, étaient ce qu'en Europe et surtout en Angleterre, on
appelait, avec quelque nuance de mépris, des gens de peu, de petites
gens, élevés, quelques-uns dans la pauvreté, quelques autres, même
ceux dont la famille jouissait d'une certaine fortune, dans un
intérieur calme et modeste. Ils possédaient toutes les qualités pour
fonder une démocratie et leurs vertus sans éclat et leurs défauts
sans attraits, formaient un contraste saisissant avec les vices
brillants et les attitudes hautaines de la royale Angleterre.