L'oeuvre de l'homme accentua cette différence ou cette animosité. Ce

fut surtout l'oeuvre des institutions interprétées d'une façon

différente et représentées, au moment décisif, par le gouvernement

de Georges III.

Les Américains étaient restés fidèles à la grande époque, à la date

de 1688, où le Parlement anglais fut le palladium de toutes les

libertés. Les Anglais, au cours des ans, en avaient modifié la

conception et, grâce à la mobilité des événements et à la

multiplicité des besoins politiques et sociaux, ignorés encore des

colonies, d'une institution destinée à écarter les abus de tous les

pouvoirs, firent un instrument d'oppression.

Dans ce conflit, il est évident que l'Amérique représenta le

principe de liberté, tel que le Parlement britannique lui-même

l'avait proclamé et défendu, à plusieurs reprises, au XVIIe siècle.

Grâce à ce droit suprême, regardé comme le privilège le plus

précieux de la nationalité anglaise, le Parlement possédait le

pouvoir et l'obligation de contrôler, de renverser, s'il le fallait,

les dynasties, comme il l'avait fait brutalement pour les Stuarts,

une première fois, comme il l'avait fait quasi constitutionnellement

lors de la révolution de 1688. Mais dans la suite, sous le règne de

rois de race étrangère, le pouvoir suprême établi dans le

Parlement, ne trouvant plus de contre-poids, devint un instrument de

despotisme dirigé contre les Colonies. Ce qui était une garantie de

sécurité pour la mère-patrie, était, en même temps, un moyen

arbitraire de pressurer les peuples du dehors, soumis au joug de

l'Angleterre.

Les Américains entendaient être gouvernés avec la même libéralité

que les sujets de Sa Majesté britannique,--eux qui se considéraient

comme l'émanation la plus pure des tendances égalitaires de la race

anglo-saxonne,--eux qui s'étaient expatriés un jour pour conserver

intacte l'intégrité de leur credo religieux et l'intégralité de leur

indépendance individuelle.

Plus haut que les hommes qui allaient en venir aux mains, se

trouvaient donc, face à face, deux théories: celle du pouvoir

illimité du Parlement, laquelle, à deux reprises, avait sauvé la

constitution anglaise; et la théorie, de date plus ancienne,

remontant à l'origine des assemblées et qui avait pour base le

respect des droits de l'individu et des libertés possédées par les

communautés organisées.

Dans la sphère des idées, le choc de ces deux éléments constitutifs

de toute vie politique en Grande Bretagne, prête à la Révolution

d'Amérique un intérêt considérable dépassant les deux pays en

litige.

L'Europe ne pouvait demeurer indifférente.

L'incendie qui allait se propager si facilement, si logiquement dans

le Nouveau-Monde, couvait dans le Vieux-Monde. Comment y jugeait-on

les insurgés? Suivant les cas et les pays, et il est évident que les

conditions dans lesquelles se trouvaient ces pays exercèrent une

influence plus ou moins décisive sur les bouleversements qui se

préparaient au delà de l'Atlantique.

L'Espagne, maîtresse d'un vaste empire en Amérique, était tombée, en

Europe, au second rang. Charles III qui occupait le trône, plein de

bonne volonté, accordait trop de crédit aux conseils d'un confesseur

ignorant. Il fit cependant écrire à Londres qu'il considérait

l'indépendance des Colonies aussi désastreuse pour l'Espagne que

pour l'Angleterre. Il refusa de prêter main-forte aux provinces

révoltées mais il ne se fit pas scrupule d'attaquer la mère-patrie

quand elle voulut les réduire.

Catherine II, la grande Impératrice de Russie, entièrement absorbée

par son rêve ambitieux qui consistait à fonder un empire d'Orient

soumis au sceptre des Romanoff, n'accordait qu'une attention

discrète aux événements qui se déroulaient dans des parages si

lointains. À Georges III qui, en quête de soldats, lui proposa

l'achat de 10.000 Russes qui seraient entièrement sous les ordres

des officiers anglais, elle répondit une lettre dont la forme seule,

dans sa dignité, voilà un peu l'insolence.

On sait que, dans ces négociations en vue de se procurer des

recrues, le roi d'Angleterre fut plus heureux auprès de certains

petits princes d'Allemagne qui, tels les ducs de Hesse-Cassel et de

Brunswick, n'hésitèrent pas à battre monnaie en trafiquant de leurs

propres sujets. Honte éternelle de ces principicules qui, dans les

marchés intervenus entre les contractants, évaluaient la chair, le

sang, la vie--des parcelles de vie--de leurs compatriotes, comme des

denrées plus ou moins avantageuses suivant le prix, comme les

marchandises viles d'un commerce rémunérateur. Si ce scandale porte

en soi un enseignement, c'est celui qui ressort du contraste même

des deux partis qui allaient être en présence: d'un côté, les fils

d'une terre libre ou qui veut l'être, les défenseurs de toute

dignité personnelle, qui, en fait de souverains, ne reconnaissaient

que la souveraineté du droit individuel,--de l'autre, des hommes

braves et courageux, certes, mais exploités comme des machines par

des potentats qui s'imaginaient encore que les peuples sont créés

pour les rois et non les rois pour les peuples.

Le roi de Prusse, le grand Frédéric, quel que fut son despotisme,

n'entendit pas de cette oreille. D'ailleurs, il en voulait à

l'Angleterre qui l'avait abandonné à la fin de la guerre de Sept

Ans. De plus, en ce qui concernait les velléités de révolte des

Américains, son scepticisme philosophique lui permettait

parfaitement d'accepter le mot de république, pourvu que la chose se

réalisât à tant de mille lieues de son propre royaume.

Les autres nations européennes, en dehors de leurs préférences

personnelles, suivaient, dans leurs manifestations politiques, une

ligne de conduite inspirée par les principales intéressées: la

France et l'Angleterre.

Dans les décisions à prendre dans cette grave conjoncture, ces deux

nations, les deux protagonistes de la rivalité séculaire, seront

entravées tour à tour et entraînées, soit par les faits acquis

légués par le passé, soit par des faits nouveaux que la nécessité

présente impose toujours avec impétuosité. De là, bien des

hésitations, bien des contradictions, surtout dans la politique et

l'engoûment des hommes d'État français et de ceux qui, plus ou moins

ouvertement, cherchaient à influencer le gouvernement.

Pour l'Angleterre, elle en était arrivée, quelque temps après le

traité de 1763, à réaliser la plus grande expansion de son influence

dans le monde, pouvant déjà revendiquer, sans conteste, le titre de

première puissance coloniale. Lord Chatham, le génial promoteur de

cette politique mondiale, transmit sans doute, alors, à ses

compatriotes un peu de son orgueil intraitable et les boutiquiers de

Londres, en passe de faire fortune, solidarisaient l'honneur de

leurs comptoirs avec l'honneur des nobles Lords, préposés aux

destinées de l'Empire britannique.

Cet état d'esprit s'explique dans une certaine mesure: les petites

causes produisent parfois de grands effets et l'on comprend,

peut-être, l'infatuation des habitants d'une capitale qui, située

dans une contrée peu fertile et sous un climat souvent inclément,

regorgeait des richesses apportées de toutes les parties du monde.

Effort, en effet, gigantesque pour l'époque et résultat magnifique!

Quand on n'a pas sous la main ce que l'on désire--et le désir va

toujours croissant--on le fait venir de loin au prix des plus grands

sacrifices. Londres, patrie des brouillards et du spleen, grâce à

ses vaisseaux qui sillonnent toutes les mers, est plus que toute

autre approvisionnée de fleurs,--produits de patries exotiques, de

colonies plus ou moins bien exploitées et qui déversent sur la

métropole le trop-plein de leurs flores somptueuses.

Ce pouvoir de supprimer la différence des zones, la longueur des

distances, de corriger, en un mot, les effets provenant des

inégalités de la production terrienne, tout en entretenant

l'activité prodigieuse de la race, développe la confiance en soi et

la vanité de se proclamer dominateur. Ce sentiment partagé par la

plupart des viveurs faméliques ou fortunés qui encombraient la cité,

depuis Westminster jusqu'à Saint-Paul, pouvait aussi engendrer

l'abus des jouissances en une corruption des moeurs étalant le

scandale de trop de misère à côté de trop de splendeur, il devait,

enfin, détériorer et aveugler la conscience des personnes en qui se

concentraient tous les rouages du gouvernement: certains membres des

Chambres, les Ministres, le Roi.

À peu près vers l'époque où se manifestèrent les premières velléités

de révolte en Amérique, Georges III émit la prétention de devenir un

roi absolu.

Il ressemblait au roi de France par sa bonne volonté mais se

différenciait de lui par une grande force de volonté. Aussi, un

historien a-t-il pu dire qu'avec la moitié de l'obstination de

Georges III, Louis XVI aurait peut-être pu sauver sa tête et qu'avec

la moitié de la souplesse de Louis, Georges aurait peut-être

conservé l'Amérique[14].

[Note 14: ED. J. LOWELL: _Relations with Europe during the

Revolution_ (V. _Narrative and critical History of America_, edited

by Justin Winsor).]

Pour augmenter le pouvoir de la couronne, il fallait diminuer celui

des Ministres, avoir une politique royale plutôt que nationale,

faire jouer les influences, les intrigues, les corruptions, briser,

dans le parlement, tout serviteur rebelle,--fut-ce William Pitt--ce

qui était impossible--en un mot, manoeuvrer de façon à ce que les

sièges de la Chambre des Communes fussent à l'entière disposition du

roi.

Réaliser un pareil programme consistait à fausser entièrement

l'institution du Parlement dans le sens indiqué plus haut,--dénaturer

sa raison d'être, méconnaître ses nobles origines d'indépendance, pour

en faire une arme terrible au profit de la royauté.

On le voit, constitutionnellement, l'Angleterre marchait dans le

sens opposé à celui de ses colonies d'Amérique: celles-ci tenaient

leurs plus importantes prérogatives, les bases de leur développement

conforme à l'esprit des premiers législateurs, du Parlement qui

s'était toujours dressé contre les empiétements de la royauté,--et

maintenant, ce Parlement n'était plus qu'un instrument servile au

service de cette royauté.

Entre les hommes qui représentaient ces deux tendances, il n'y avait

plus d'entente possible: la séparation était l'aboutissement fatal

de toutes les controverses et de toutes les tractations.

Le roi Georges considérait toujours les Américains, non pas comme

des ennemis étrangers soulevés contre l'Angleterre, mais comme des

Anglais qui prétendaient à plus de liberté qu'il ne jugeait

convenable de leur en accorder et quand il envoya contre eux ses

flottes et ses armées, il croyait simplement ordonner une mesure de

police, semblable à celle qu'il prenait quand il permettait à sa

garde de soutenir les gendarmes en train de nettoyer la rue d'une

populace en révolte.

Dans les deux camps et malgré les actes irréparables, des hommes de

bonne foi crurent encore à la possibilité d'une réconciliation.

Dès 1775, dans la Chambre des Communes, les membres de l'opposition

qui prirent la parole en faveur des revendications américaines

prétendaient combattre, en même temps, pour les libertés anglaises.

Noble lutte oratoire, au cours de laquelle se firent entendre les

accents les plus émouvants de l'éloquence: il faut lire les

discours de Fox et de Burke pour bien comprendre quel déchirement se

produisit alors dans la conscience de ceux gui savaient, qui

connaissaient le passé et devinaient l'avenir, qui estimaient au

même prix l'indépendance des Colonies et la grandeur de la

métropole.

Mais l'idéal des penseurs avertis, si conforme soit-il aux

évolutions nécessaires des idées, se défend mal contre la réalité

des votes.

Et les votes étaient à la discrétion du Roi, des Ministres, de la

majorité des Chambres, de leurs créatures, de la masse des

trafiquants, des marchands, des faiseurs, des commerçants

insatiables qui imaginèrent leurs intérêts atteints si les colonies

étaient émancipées,--ce en quoi ils se trompèrent étrangement, car,

au point de vue strictement commercial, le chiffre des affaires

entre l'Angleterre et l'Amérique augmenta prodigieusement après que

la séparation fût officiellement reconnue entre les deux pays par un

traité.

Dans la chambre des Lords même, Chatham présenta un bill qui

accordait la plupart des demandes des Américains, mais maintenait le

droit du Parlement à garder des troupes dans les Colonies. Ce projet

de loi fut rejeté.

La guerre était inévitable.

En France, la question devait soulever un monde: idées

contradictoires, espérances de revanche. Chez nous, ce n'était pas

une lutte entre deux fractions de la même race, une lutte fratricide

devant aboutir à une scission fatale; c'était un nouvel épisode de

la rivalité entre deux races étrangères, c'était une étape décisive

dans cette seconde guerre de Cent Ans qui, selon nous, devait se

poursuivre entre la France et l'Angleterre depuis 1688 jusqu'à 1815.

Si l'on accepte ce postulat, malgré les alternatives, les arrêts,

les incidents inutiles, les enchevêtrements obscurs, qui en masquent

la réalité, la marche des événements s'éclaire d'un jour nouveau.

D'abord, il peut paraître étrange qu'une des plus vieilles

monarchies de l'Europe se dévoue à l'établissement d'une république.

Comment expliquer que les représentants d'une noblesse férue de tous

les privilèges, ait pu si allègrement, si chevaleresquement tirer

l'épée en faveur de principes égalitaires destinés à détruire cette

même noblesse?

La question est complexe,--un composé d'éléments divers où entre une

dose de philosophie, une dose de contradiction, une dose de

littérature, une dose de patriotisme.

À y regarder de près, le patriotisme prime tous les autres

sentiments. Instinctivement, il agit sur la volonté de ceux qui

aspirent à jouer un rôle, cherchent à se consacrer aux plus nobles

causes. La cause à servir, en premier lieu, est celle du pays. Et,

instinctivement aussi, les représentants de l'aristocratie

française, à l'épiderme chatouilleuse sur le point d'honneur

personnel ou collectif, toujours à l'avant-garde des guerres, des

coups à porter à l'ennemi héréditaire, souffraient d'une déchéance

vaguement ressentie par la masse, pendant les dix dernières années

du règne de Louis XV, devenue flagrante par l'abaissement de notre

influence en Europe et de l'autre côté de l'Atlantique.

La haine contre l'Angleterre couvait, ne cherchant qu'un prétexte à

éclater. Se solidariser avec les prétentions séparatistes des

colonies révoltées répondait donc à une politique logique et qui

s'imposait.

Le comte de Vergennes, Ministre des Affaires Étrangères de Louis

XVI, se fit le défenseur de cette politique à laquelle l'opinion

publique, pour des raisons humanitaires plus générales, se montra

favorable. Mais comme en Angleterre, en France, il y eut deux

partis: celui des philosophes, des intellectuels de toutes sortes,

entraînant à leur suite tous les esprits entreprenants, toutes les

intelligences éprises de nouveautés, qui plaçaient les questions

d'émancipations sociales, d'indépendance et de liberté au-dessus

des intérêts d'une dynastie ou même d'une patrie,--et celui des

politiques clairvoyants qui sentaient le moment venu de réparer les

effets regrettables d'une diplomatie désastreuse, en faisant agir

une diplomatie plus avisée avant de faire parler le canon.

On connaît l'influence prodigieuse exercée par le mouvement

littéraire du XVIIIe siècle sur l'évolution des idées. Depuis

Voltaire, Rousseau, les rédacteurs de l'Encyclopédie jusqu'à

Beaumarchais, tous les écrivains de talent ont contribué à saper,

dans leurs bases, les institutions branlantes de l'ancien régime, à

dénoncer un abus, à ridiculiser un privilège, aux applaudissements

souvent de ceux-là mêmes qui vivaient de ces abus et de ces

privilèges. De pareils applaudissements, d'une nature incohérente et

parfois déplacés en France, parce qu'ils émanaient d'hommes

ignorants qui approuvaient leurs propres bourreaux, étaient

parfaitement compréhensibles quand ils s'adressaient aux hardis

émancipateurs d'Outre-Mer: les défenseurs de leurs droits, devenus

les ennemis de l'ennemi commun: l'Anglais.

Cette dualité de conception fait comprendre la communauté de

sentiments qui, pendant un moment, unit, dans le même espoir, les

libéraux qui saluaient l'aurore d'une république et les plus fidèles

serviteurs de la Monarchie qui voyaient, dans le soulèvement des

Américains, l'occasion unique d'une revanche à prendre sur

l'Angleterre.

Bien avant l'initiative prise par Vergennes, on prévoyait, en

Europe, que les colonies anglaises se sépareraient de la métropole.

Surtout en France, les hommes d'État et les diplomates qui

connaissaient la question à fond, devançaient les événements dans

leurs plans et projets de politique internationale et n'hésitaient

pas à donner des détails anticipés sur le prochain démembrement de

l'empire britannique,--le tout sur le papier.

Dès 1750, Turgot ne leur avait-il pas donné raison en émettant cet

aphorisme qui, pris à la lettre, serait la condamnation de tout

système de colonisation: «Les Colonies sont comme des fruits qui ne

tiennent à l'arbre que jusqu'à leur maturité. Devenues suffisantes à

elles-mêmes, elles font ce que fit Carthage, ce que fera un jour

l'Amérique».

Et le duc de Choiseul qui portait sans doute à regret, la

responsabilité de la paix de Paris, chercha par tous les moyens à en

conjurer les néfastes effets. Il aurait voulu que la prédiction de

Turgot se réalisât le plus tôt possible. Il entretenait des

émissaires qui le renseignaient sur l'état général de l'Amérique.

Entre la prise de Québec et celle de Montréal, Favier lui adresse un

mémoire où il passe en revue, d'une façon saisissante, les causes

qui entraînent la perte du Canada pour la France et celles qui

entraîneront la perte des colonies pour l'Angleterre. Choiseul

semble s'être inspiré des considérations émises par cet agent

perspicace, quand il écrit à M. Durand, notre ambassadeur à

Londres[15]:

... «Les colonies d'Amérique ne peuvent être utiles à la Métropole

qu'autant qu'elles ne tirent que d'Angleterre les matières premières

de leurs besoins. Car l'on ne doute pas que tout pays éloigné qui

est indépendant pour ses besoins ne le devienne successivement dans

tous les points; et d'ailleurs, de quelle utilité une colonie de

l'Amérique septentrionale sera-t-elle à la Métropole si elle n'en

tire pas le travail de ses manufactures? Il faut donc que les

colonies septentrionales de l'Amérique soient totalement assujéties,

qu'elles ne puissent opérer, même pour leurs besoins, qu'après la

volonté de la métropole; cela est possible quand on a en Amérique

une petite partie de pays dans laquelle le gouvernement fait de la

dépense et y introduit des troupes au soutien du despotisme; mais

une métropole qui aura dans le Nord de l'Amérique des possessions

trois fois plus étendues que la France, ne pourra pas, à la longue,

les empêcher d'avoir des manufactures pour leurs besoins; elle doit

se restreindre à fournir au luxe, ce qui durera fort peu de temps,

car le luxe amènera sûrement l'indépendance.»

[Note 15: Le duc de Choiseul à M. Durand, Compiègne, le 24 août

1767, _Documents historiques_, nº 71.]

* * * * *

Cette heure n'avait pas encore sonné. En 1768, le colonel de Kalb,

envoyé en Amérique pour y étudier les ressources militaires des

Colons et les secrets desseins de leurs chefs, écrivait de

Philadelphie[16]: «L'éloignement de ces peuples de leur

gouvernement, les rend libres et licencieux; mais au fond, ils ont

peu de disposition à secouer cette domination par le moyen d'une

puissance étrangère. Ce secours leur serait encore plus suspect pour

leur liberté.»

[Note 16: Le lieutenant-colonel de Kalb au duc de Choiseul, le 15

janvier 1768, _Documents historiques_, nº III.]

Depuis, les choses avaient sans doute bien changé, mais il fallait

pourtant prendre des précautions avant d'appliquer officiellement

une intervention à mains armées.

Au début, La Fayette et les gentilshommes qui le suivirent, de leur

propre mouvement, sur les champs de bataille de l'Amérique, ne

comptaient certes pas combattre pour des principes qui étaient en

parfaite contradiction avec ceux dont ils constituaient l'émanation

la plus brillante. Leur enthousiasme peut paraître extravagant pour

les partisans de la monarchie absolue--quelle qu'en soit la

nationalité--mais il faut admettre qu'il y a dans leur cas une

certaine insouciance, un entraînement chevaleresque, un geste quasi

instinctif qui les poussait à tirer l'épée contre la perfide Albion,

en la tirant en faveur des insurgés, même au détriment des

séculaires avantages attachés à leur propre caste, à la condition,

toutefois, d'en rapporter tout profit à leur pays. Cela est

tellement vrai que les Américains, gens réalistes, ne se firent pas

d'illusion à cet égard, et, dans plus d'une circonstance, surent

faire la part de leur reconnaissance et de leur circonspection. De

même que, jusqu'en 1763, ils s'étaient solidarisés avec les Anglais

pour faire échec à la domination française menaçant de les resserrer

à tout jamais entre les Alleghanys et l'Atlantique, de même, les

Français pouvaient se solidariser avec les révoltés Américains dans

le but caché de regagner le terrain perdu depuis le Canada jusqu'à

l'embouchure du Mississipi. Il fallait donc garder une juste mesure.

En effet, lorsqu'en 1779, La Fayette retourna en Europe, après

s'être entièrement dévoué à la cause de l'indépendance américaine,

il caressait le projet d'arracher aussi le Canada aux mains des

Anglais,--le Canada, cette première conquête française dans

l'Amérique du Nord. Il s'en était ouvert au Congrès dont une

commission élabora un plan de campagne dans ce sens. Les possessions

anglaises seraient attaquées simultanément par Détroit, le Niagara

et Saint-François. Une flotte française devait s'emparer de Québec.

Quand on demanda l'avis du général Washington sur ce projet, il

répondit au Président du Congrès par une lettre intéressante qui,

entre autres objections, contenait des réserves de cette nature:

«Vous voulez introduire un corps important de troupes françaises au

Canada, les mettre en possession de la capitale de cette province

qui leur est attachée par tous les liens du sang, des moeurs, de la

religion... Je crains que ce ne soit là une trop grande tentation à

laquelle ne saurait résister aucun gouvernement obéissant aux

maximes ordinaires de la politique nationale.»

La clairvoyance de Washington n'était pas en défaut. Si la France

occupait le Canada, n'avait-elle pas arrière-pensée de n'en plus

sortir? Personne n'en a jamais émis la prétention, à cette époque,

mais l'éventualité ressortait de la fatalité des événements. Avec la

France au Nord, l'Espagne à l'Ouest et au Sud, la république

naissante aurait été encerclée et comprimée par une puissance

supérieure à celle de l'Angleterre. Le Congrès abandonna ce projet

dangereux et l'incident montre quels sentiments complexes animaient

les hommes les plus désintéressés.

D'ailleurs, avant que se présentât cette éventualité, M. de

Vergennes, le promoteur d'une alliance franco-américaine en vue de

faciliter l'indépendance des Colonies, tendait virtuellement vers la

même solution. Que voulait-il, en somme, avec tous les patriotes qui

approuvaient et soutenaient sa politique? Il voulait supprimer les

désastreux effets de la guerre de Sept Ans, dont saignait la France

depuis la perte du Canada,--et le voulant, le meilleur moyen,

certes, eût été de reconquérir le Canada, ce premier établissement

français en Amérique qui ne s'attachait pas aux flancs de la patrie,

mais, tout de même, lui devait l'initiation à la vie religieuse,

sociale, nationale, ce qui constitue autant de liens difficiles à

détruire.

Napoléon et l'Amérique Histoire des relations franco-américaines spécialement envisagée au point de vue de l'influence napoléonienne (1688-1815) · 第 3 / 24 段