Boston, le Maryland, la Caroline, la Géorgie jusqu'à la Floride qui
appartenait à l'Espagne. Entre l'Océan et les Monts Alleghanys,
c'était une grande longueur de côtes qui en faisait la force et la
faiblesse: la force, parce que domaine bien délimité, aux ressources
et aux défenses concentrées,--sa faiblesse, parce que domaine
resserré entre des barrières naturelles, telles que l'Océan
Atlantique et une chaîne de montagnes, ne pouvant s'étendre s'il
était menacé de trop près par les incursions des Indiens ou les
empiétements ambitieux des Français,--risquant d'étouffer entre des
frontières trop étroites pour contenir l'afflux des populations
nouvelles que l'immigration promettait déjà nombreuses et
audacieuses.
Début d'ailleurs difficile, âpre et sombre, pour la colonie du
Massachusetts qui, dans l'énergie du désespoir, vit les Pères
Pèlerins fonder une théocratie façonnant des âmes de sectaires au
gré de l'idée puritaine. Si l'idée contenait en germe la victoire et
l'émancipation définitive, les hommes connurent bien des traverses.
Avant les Français, ils eurent à lutter contre les Hollandais qui, à
l'embouchure de l'Hudson, avaient bâti le fort d'Amsterdam sur
l'emplacement actuel de New-York[8]. Charles II s'en empara et, en
souvenir de son frère, le Duc d'York, la rebaptisa. Déjà, sous
Charles Ier, l'émigration catholique avait trouvé un déversoir dans
le Maryland. Les persécutions religieuses qui sévissaient en
Angleterre, alimentaient les colonies d'une façon permanente et
régulière. En 1640, on compta jusqu'à 20.000 émigrants, et ce
chiffre va croissant jusqu'à la fin du siècle.
[Note 8: WASHINGTON IRVING: _Knickerbocker's History of New-York._]
Les hommes en masse que la mer déversait sur les rives orientales du
continent étaient arrêtés par la chaîne des Alleghanys à l'Ouest.
Que faire? Lutter, se frayer passage, empêcher les Français de mener
à bien leurs entreprises. C'est la ruée vers le Far-West[9] qui
commence: point de départ d'une politique dont les effets se font
encore sentir de nos jours. Tous les moyens sont bons. Sur les lieux
mêmes: contestations, escarmouches, guets-apens, massacres; en
Europe: de grandes guerres.
[Note 9: ROOSEVELT: _The Winning of the West._]
Ces guerres doivent être envisagées ici à un point de vue spécial.
L'histoire les a généralement étudiées d'après les causes directes
qui étaient bien d'Europe, ainsi que le théâtre sur lequel elles se
déroulaient. Mais il y a des causes plus profondes en ce qui
concerne la rivalité franco-britannique et c'est dans le
Nouveau-Monde qu'il faut les chercher. De 1688 à 1815, il y a eu
sept grandes guerres et c'est pendant cette période que l'Angleterre
a établi sa suprématie maritime au détriment de la France, qu'elle a
suscité des complications européennes dans lesquelles sa rivale a
trouvé gloire et profit, mais où elle a parfois abandonné la proie
pour l'ombre. Ce fut, en réalité, une seconde guerre de cent ans
entre la France et l'Angleterre[10], ayant pour prétexte et pour but
inavoué, la prédominance en Amérique.
[Note 10: SEELEY: _The Expansion of England._]
Pour l'Angleterre, pays maritime, c'était une question de vie ou de
mort. Pour la France, pays à la fois maritime et continental, d'un
caractère amphibie, c'était une possibilité de splendeur inouïe qui
aurait pu se réaliser, qui s'est réalisée un moment mais s'est
évanouie sous la pression d'événements contraires.
La France possède une longue succession de côtes, aux populations de
marins, qui ont toujours donné des preuves de leur activité
exploratrice et colonisatrice. Mais sa grandeur l'attachait au
rivage.
Malgré l'extension donnée par Colbert à la politique coloniale,
basée sur le développement et la protection de l'industrie et du
commerce national, Louis XIV méprisait, au fond, le commerce et
n'aimait pas la guerre maritime dont la compétence lui échappait.
Ses ataviques préférences et son éducation historique l'inclinaient
vers les nécessités plus proches et, avant de chercher aventure sur
mer, il savait, aux frontières de France, des pays qui méritaient
d'être châtiés de leur morgue, de leur prétention et de leur
ambition. La gloire du Roi-Soleil devrait d'humilier la Hollande, de
profiter de la décadence de l'Espagne et d'exploiter l'incohérence
de l'Empire. Madrid et Vienne n'étaient-elles pas les deux capitales
de la puissance qui, pendant le XVIe siècle, avait fait pâlir
l'étoile de la Monarchie française? Aux Bourbons maintenant à primer
les Habsbourgs.
Cette conception était logique et conforme aux précédents défendus
par Richelieu et Mazarin. Elle contenait cependant une part
d'erreur. Richelieu lui-même, en faisant de l'abaissement de la
maison d'Autriche le pivot de sa politique européenne, ne limitait
pas ses vues aux seules affaires continentales et affichait
hautement sa sympathie pour les choses et les gens de la
marine,--cet instrument d'une «plus grande France».
Louis XIV, en accordant toute son attention à imposer sa suprématie
en Europe, relâchait par cela même le zèle qu'il aurait fallu
appliquer à la mise en oeuvre des colonies. La nouvelle France fut
la première à ressentir les contre-coups de cette manière de
voir,--politique sans doute inévitable au point de vue de
l'actualité mais qui compromettait l'avenir et faisait, en somme, le
jeu de la politique anglaise.
Quelles qu'aient été les alternatives de ces guerres en Europe,
l'Angleterre en a toujours tiré un avantage en Asie comme en
Amérique, avantage qui répondait à sa situation géographique et aux
besoins de la nation,--avantage dont la France ne pouvait
méconnaître toute l'importance et qui faisait réellement le fond du
débat, en dépit des intérêts divergents qui dispersaient nos forces
sur le continent.
Lorsque fut fondée la Louisiane, en 1680, la France était une des
grandes puissances coloniales, si cette expression peut répondre aux
conceptions de l'époque. Ses méthodes d'administration,
d'exploitation, semblaient devoir réussir. La théorie en était
excellente: ce que Colbert avait élaboré dans son cabinet de travail
répondait aux plus claires conceptions du génie latin[11]. La
pratique laissa à désirer. Ce qui manqua? La matière colonisatrice,
les hommes,--les hommes d'une certaine trempe qui, tout en étant
patriotes, ne tenaient pas tant au sol même de leur patrie qu'à la
possibilité de transporter l'essence de cette patrie sur un sol plus
fertile peut-être et toujours plus étendu.
[Note 11: Lettres, instructions et mémoires de Colbert, publié...
par Pierre Clément, III, 2e part. Instructions du marquis de
Seignelay, Colonies.]
De tels hommes, animés de l'esprit mercantile, se trouvaient à
l'étroit en Angleterre.
La date de 1688 comme point de départ du duel gigantesque qui ne
devait prendre fin qu'en 1815, n'est pas choisie au hasard. Elle
s'impose comme étant le point de départ aussi d'une ère nouvelle
dans les Annales de la Grande Bretagne, ère inaugurée par la
révolution qui mit Guillaume III sur le trône de Jacques II.
Guillaume III, dans sa personne, dans sa famille, dans sa religion,
dans toute son individualité physique et psychique, était l'antipode
de Louis XIV. Maintenant, la France catholique va se dresser en face
de l'Angleterre protestante, avec toutes les divergences d'opinion,
d'idées, de sentiments et d'intérêts que comportent ces deux
conceptions religieuses opposées. Le premier coup avait déjà été
porté au catholicisme par l'anéantissement de l'Armada, sous la
Grande Élisabeth. Les Stuarts catholiques, à la solde de la France,
avaient toujours été en lutte avec la majorité de la nation
anglaise. Le prince d'Orange-Nassau, Stathouder de Hollande,
l'ennemi irréconciliable de la France et de Louis XIV, en devenant
roi d'Angleterre, grâce à son mariage avec la princesse Marie, fille
de Jacques, allait harmoniser les tendances politiques avec les plus
intimes, les plus impérieuses aspirations du pays. Ces quelques mots
résument la révolution qui s'accomplit après la déchéance de
Jacques,--révolution plutôt sociale et économique, que sanglante et
dramatique. Le drame se joua dans l'intérieur des consciences.
À l'extérieur, la guerre mit aux prises la France et l'Angleterre.
Les guerres qui suivirent ne firent qu'accentuer la rivalité
entraînant les deux nations dans la fatalité et la logique des
événements. Les autres peuples engagés dans le tourbillon n'étaient
parfois que des comparses,--ou pour être plus conforme à la
vérité--des peuples dont le rôle touchait à sa fin ou des peuples
dont le rôle ne faisait que commencer, tandis que les deux grandes
nations dont les intérêts étaient défendus à Versailles et à
Saint-James, se trouvaient dans la plénitude de leur vitalité et de
leur ambition.
La guerre de la succession d'Espagne évoque les noms de Marlborough et
du Prince Eugène dont les victoires assombrirent la fin du règne de
Louis XIV. Puis vient la guerre de la succession d'Autriche avec les
batailles de Dettingen et de Fontenoy qui mirent dans l'ombre les
exploits de La Bourdonnais et de Dupleix dans l'Inde et firent oublier
la prise de Louisbourg (1745) par les Anglais d'Amérique,--ville
qu'ils durent d'ailleurs restituer à la Paix d'Aix-la-Chapelle.
Ensuite, vint la guerre de Sept Ans sur laquelle plane le nom du grand
Frédéric. Pendant cette guerre, les compétitions franco-anglaises pour
l'Amérique entrent dans une phase décisive.
Tandis que nous sacrifions notre sang et notre or pour une politique
européenne étroite et désastreuse--pour le roi de Prusse en un
mot--nous perdions le Canada en Amérique. Montcalm était abandonné à
des ressources dérisoires et succombait à Abraham. Ce fut le
résultat le plus brillant de la politique anglaise. Nous étions
hypnotisés par les hostilités ouvertes dans les Pays-Bas, dans le
coeur de l'Allemagne, nous ne voyions pas ce qui se passait à
Madras, aux bouches du Saint-Laurent ou sur les rives de l'Ohio.
Aussi Macaulay a-t-il pu dire en parlant de l'invasion de la Silésie
par Frédéric: «Afin que ce roi pût dépouiller un voisin qu'il avait
promis de défendre, des hommes noirs se battirent sur la côte de
Coromandel et des hommes rouges se scalpèrent mutuellement auprès
des grands lacs de l'Amérique du Nord.»
Sous cet aspect incohérent, se distingue cependant la politique,
franchement maritime et coloniale de l'Angleterre et la politique de
la France, au double aspect, qui lui fit trop souvent sacrifier les
intérêts coloniaux aux intérêts européens et perdre, en dernier
ressort, l'empire qu'elle aurait pu fonder au-delà de l'Atlantique.
Si, en remontant plus haut que les faits et les dates que nous
venons de résumer, on se demande quelles sont les causes morales,
profondes, qui ont contribué à ce résultat, il est peut-être permis
de les expliquer de la façon suivante.
Tandis que le Canada à son aurore, découvert et défriché par des
explorateurs, des soldats et des prêtres français, cherchait à
développer sa personnalité bien française, une poignée d'hommes
résolus et intransigeants, venus d'Angleterre, posaient, sur le
rocher de Plymouth, les hases d'une république destinée à un grand
avenir.
Ces deux essais de colonisation différaient grandement dans leur
principe et dans leur essence.
Certes, le début de la Nouvelle-Angleterre fut un défi jeté au
principe même de son existence. Jamais une théocratie tyrannique ne
fut plus oppressive que celle instituée par les Puritains qui
suivirent les Pères Pèlerins après le premier exode de la
_Mayflower_[12]. Le protestantisme épuré de la Nouvelle-Angleterre
proclama le droit sacré de la liberté pour s'affranchir des
persécutions infligées par la mère-patrie,--une fois cet
affranchissement obtenu, il met cette même liberté sous le boisseau.
Sur le tronc de l'arbre d'indépendance, il greffa un bourgeon de
despotisme; ce ne fut qu'une floraison passagère. Le suc vital de la
racine subsista quand même et finit par remonter jusqu'aux pousses
récentes.
[Note 12: A. SCHALCK DE LA FAVERIE: _Les Premiers Interprètes de la
Pensée américaine. Essai d'histoire et de littérature sur
l'évolution du puritanisme aux États-Unis._]
Il en fut autrement pour la Nouvelle France. Elle fut conséquente
avec elle-même jusqu'au bout et cette logique trop systématique
contenait en elle des germes de mort. Dans tous ses éléments
constitutifs,--racine, tige et branche--elle était un produit de
l'esprit d'autorité. Un absolutisme déprimant--celui de la Monarchie
la plus absolue de l'Europe--la régit depuis le commencement jusqu'à
la fin. Des prêtres, des Jésuites, un Ventadour, un Richelieu[13],
ont été les premiers ouvriers de sa destinée. Ce qui en Europe, en
France, contribuait à étouffer toute liberté: la centralisation
excessive au profit de la couronne, la propagande ultramontaine au
profit de la papauté, le despotisme politique, en un mot,--trouva sa
répercussion et son application dans des terres nouvelles qui
demandaient des méthodes nouvelles aussi. La Nouvelle France devait
être une répétition de la Vieille France. Conception séduisante
répondant au génie administratif; mais grave erreur: on ne
recommence pas au-delà des mers, sur un continent nouveau, à tant de
milles de distance, la même oeuvre nationale, sous peine de faire de
la colonie une annexe simplement de la mère-patrie, soumise à tous
les revirements et, finalement, sacrifiée aux intérêts primordiaux
de la métropole.
[Note 13: ANDRÉ CHEVILLARD: _Les Desseins de son Éminence de
Richelieu pour l'Amérique..._ Rennes, in-4º.]
Cette oeuvre fait comprendre, sans doute, pourquoi tant de
glorieuses entreprises, auxquelles se sont dévoués des héros et des
martyrs, ont abouti à un échec.
Les Puritains persécutés poursuivaient un autre idéal. Forts de leur
foi religieuse, ils ne prétendaient pas fonder une colonie plus ou
moins riche à exploiter: ils voulaient fonder une patrie.
Celle qu'ils venaient de quitter était perdue pour eux, à jamais.
Entre la Vieille Angleterre et ce qu'on a appelé quelque temps la
Nouvelle Angleterre, tout lien était rompu. Cette séparation
s'accomplit virtuellement le jour où les Pères Pèlerins débarquèrent
sur la côte du Massachusetts, se considérant comme les dépositaires de
l'idée divine: leur mission consistait à sauver cette idée de
l'ambiance réputée délétère pour la faire germer dans un sol plus pur,
répondant à la pureté de leur inspiration. Tel le peuple d'Israël,
leur groupement serait le peuple élu de Dieu. Cette conviction fit
leur force et, un instant, leur faiblesse, puisque, comme nous l'avons
dit déjà, la liberté, au nom de laquelle ils s'étaient expatriés, fut
sacrifiée à la nécessité d'imposer l'infaillibilité de leur dogme.
Leur énergie farouche et mystique explique du moins les phases
diverses par lesquelles durent passer les débuts d'une nationalité et
elle contient déjà certains traits de caractère qui, émanant
directement de la colonie de Massachusetts, se retrouveront, plus
tard, dans la constitution des États-Unis.
Tandis que le Canada et le vaste domaine sur lequel, pendant tout le
XVIIe siècle, nos missionnaires, nos Jésuites et nos explorateurs
avaient jeté leur dévolu, furent toujours exposés au contre-coup de
ce qui se passait en France, les habitants de la colonie qui avait
Boston pour capitale tendaient à se détacher de l'Angleterre: ces
Anglais devenaient des Américains par la force des choses et par la
force de leur volonté. Les événements qui, pendant plus d'un siècle,
contribuèrent à consommer ce changement, constituent les différentes
étapes d'une évolution inévitable dont la guerre d'indépendance,
soutenue par la France, n'est que le geste définitif.
CHAPITRE II
L'INDÉPENDANCE AMÉRICAINE ET L'INTERVENTION FRANÇAISE.
Perte du Canada. -- Traité de 1763. -- Les colonies
anglaises se détachent de la Métropole. -- Les Anglais
d'Amérique ne ressemblent plus aux Anglais d'Angleterre. --
Jonathan en face de John Bull. -- Les «Insurgents»
représentent les principes libéraux du Parlement anglais. --
L'Europe s'intéresse au mouvement. -- L'Angleterre résiste,
la France intervient, l'Allemagne vend ses soldats. --
Georges III tend vers l'absolutisme. -- Luttes oratoires
entre Fox et Burke. -- L'opinion en France. -- Le comte de
Vergennes entraîne Louis XVI. -- Le rôle de La Fayette. --
Contradiction entre les privilèges de l'aristocratie
française et son intervention en faveur des idées
républicaines. Rapports de Vergennes et de Turgot. --
Beaumarchais, Arthur Lee et Franklin. -- La France fidèle à
sa mission civilisatrice.
Les grandes guerres qui se sont succédé en Europe de la fin du XVIIe
siècle jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, ont toujours procuré à
l'Angleterre un avantage colonial, avantage qui finit par lui
assurer la prédominance en Amérique. Cette politique, heureuse à nos
dépens, fut couronnée par le traité de 1763. Le résultat en était
désastreux pour la France. Les contemporains ne comprirent pas
immédiatement tout ce que les suites de la guerre de Sept Ans
contenaient pour nous d'ignominieux. Sous les apparences brillantes
de la Monarchie, la situation internationale du pays était, en
réalité, atteinte.
Les esprits les plus avisés, occupés de philosophie, de littérature ou
de galanterie, étaient hypnotisés par l'évolution intellectuelle,
sociale et économique qui se dessinait en Europe, surtout en France.
Ils ne virent pas ce qui se passait,--le fait inéluctable qui venait
de se produire outre-mer: la perte du Canada,--échec définitif de
notre politique coloniale en Amérique.
L'oeuvre que nous avions rêvée et inaugurée, les Anglais l'avaient
réalisée et parachevée. Un historien perspicace et judicieux aurait
pu, dès cette époque, déterminer la portée de l'événement. C'était,
en somme, l'idée de Guillaume d'Orange Nassau, devenu roi
d'Angleterre et champion de l'Europe protestante, qui triomphait de
la conception de Louis XIV, représentant de la catholicité
autocrate. L'empire colonial que nous aurions pu fonder en Amérique,
sous les auspices de la monarchie française, de race latine et de
religion catholique, fut remplacé définitivement par un empire où la
religion protestante et la race anglo-saxonne demeurèrent
prépondérantes.
Cependant cette marche régulière, envahissante, triomphante, menée
par les politiciens anglais dans l'Amérique du Nord, sous
l'inspiration du premier Pitt, connut une heure d'arrêt: ce fut
quand les colons anglais, devenus des américains, renièrent leurs
frères d'Angleterre et se soulevèrent contre le joug du roi Georges.
Ce grand événement qui stupéfia la Métropole, était pourtant à
prévoir.
En réalité, ceux que l'on appelait dédaigneusement à Londres: _les
Insurgents_, étaient simplement des hommes libres qui, dans la
plénitude du droit, défendaient leurs droits.
À tort, selon moi, a-t-on appelé révolution un mouvement
irrésistible et fatal qui n'est, en somme, qu'une évolution,--la
dernière conséquence d'un geste esquissé au commencement du XVIIe
siècle. La révolution qui arracha une fraction du peuple anglais à
la mère-patrie, s'accomplissait au moment même où les Pères
Pèlerins, animés de la plus intransigeante foi puritaine,
débarquèrent sur le rocher de Plymouth pour s'y établir à demeure,
sans esprit de retour.
Ces hommes avaient dit un éternel adieu à la patrie qui les avait
persécutés. Leur patrie était désormais là où leur dogme religieux
pouvait s'affermir sans entraves. Le souvenir de la terre natale
s'effaçait devant la nécessité de l'oeuvre à accomplir: trouver la
terre hospitalière, qu'elle fût inculte et sauvage, où établir les
représentants fugitifs du peuple élu de Dieu. Le reste n'existait
plus et malgré d'ataviques caractères toujours persistants dans une
race issue d'une race en voie de transformation,--sur un continent
nouveau s'élaborèrent les éléments d'une nationalité nouvelle.
Les deux fractions de la race anglo-saxonne qui se sont séparées
vont suivre désormais une vie et une destinée différentes. Pour
accentuer cette séparation, aux causes morales viendront s'ajouter
des causes physiques; petit à petit, le climat exerça son influence
sur l'individu,--mais cet individu évoluera plus lentement en
Amérique, il représentera encore longtemps un type qui, en
Angleterre, soumis aux vicissitudes de révolutions politiques,
religieuses et sociales, s'était profondément transformé, aussi bien
dans son apparence extérieure que dans ses idées.
Les Anglais de la fin du XVIIe siècle ne ressemblaient plus aux
Anglais du commencement du XVIIe siècle.
La Monarchie des Stuarts, à tendance catholique, la grandeur
passagère de la république de Cromwell, l'empreinte ineffaçable de
la religion puritaine, enfin, la révolution qui, en mettant sur le
trône d'Angleterre Guillaume d'Orange, avait, pour ainsi dire,
harmonisé la forme constitutionnelle du pays avec les plus fortes
aspirations de consciences intransigeantes,--autant de causes qui,
en un espace de temps relativement court, bouleversèrent la société,
les moeurs, la politique et exposèrent les âmes anglaises à des
secousses génératrices de transformations profondes. L'âme anglaise,
repliée sur elle-même, était contenue en elle-même, comme était
contenue dans des limites étroites la pairie formée par l'île
britannique. Ce fut son originalité et sa force,--mais, peut-être
aussi, au point de vue du progrès général, sa faiblesse et son
châtiment.
Cependant, les frères d'Amérique, qui n'avaient pas connu ces
brusques alternatives, poursuivaient leur idéal en luttant contre
les dangers plus matériels d'une nature souvent inclémente et d'une
population sauvage et hostile. Les hardis navigateurs et découvreurs
anglais, qui avaient posé les premiers jalons de la colonisation
dans l'Amérique du Nord, appartenaient encore à la génération
enthousiaste de l'époque de la Renaissance. À ce moment,
l'Angleterre communiait pleinement avec l'Europe. C'était, d'un bout
du continent à l'autre, les mêmes aspirations, la même passion de
vivre la vie dans toute son intensité, de lui faire donner le
maximum de jouissance, dans un esprit chevaleresque et généreux qui,
demandant beaucoup aux autres, donnait aussi beaucoup de soi.
Les contemporains de la grande Élisabeth et leurs descendants
directs, les premiers défricheurs de l'Amérique, gardèrent longtemps
les traits de ce caractère qui, au contact des nécessités nouvelles,
empreintes à la fois de poésie et de réalité, ne fit que se
développer. Tandis que les Anglais, demeurés dans leur île, aux
prises avec des problèmes complexes et plus proches, devinrent les
champions d'un idéal plus réel et plus réaliste, tandis qu'enfin,
les Anglais d'Angleterre étaient soumis à des changements aussi
radicaux, les Anglais d'Amérique, n'ayant plus à compter avec la
tradition, ou plutôt continuant une tradition persistante,
évoluaient lentement et régulièrement. Les hommes qui jouèrent un
rôle décisif dans les premières années de la colonisation étaient
presque tous nés sous le règne d'Élisabeth, ou, s'ils n'y étaient
pas nés, ils en avaient gardé l'empreinte. Depuis Ralegh et John
Smith jusqu'à Winthrop et Dudley, on retrouve, chez eux, certaines
qualités et certains défauts de moins en moins anglais; ils ont
gardé un esprit chevaleresque, aventureux, une spontanéité plus
nerveuse et plus mobile, une plus grande souplesse d'esprit et de
corps, toutes particularités qui vont contribuer à déterminer les
traits caractéristiques de l'Américain: Jonathan,--à opposer au
type--devenu légendaire, de John Bull.
Une heure vint donc où, par la force des choses, des hommes issus
d'une même nationalité, se trouvaient face à face: des étrangers et
des ennemis.
Ce fut l'oeuvre de la nature.
À tant de lieues de distance, ce n'était ni le même soleil, ni le
même ciel, ni le même sol,--partant la plante humaine prenait des
aspects différents.