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A. SCHALCK DE LA FAVERIE
NAPOLÉON
ET L'AMÉRIQUE
HISTOIRE DES RELATIONS FRANCO-AMÉRICAINES
SPÉCIALEMENT ENVISAGÉE AU POINT DE VUE
DE L'INFLUENCE NAPOLÉONIENNE
(1688-1815)
PARIS
LIBRAIRIE PAYOT ET Cie
106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 106
1917
Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés
pour tous pays.
_Copyright, 1917, by Payot et Cie_
INTRODUCTION
Napoléon n'a jamais mis les pieds en Amérique. Il en eut plusieurs
fois l'intention. Et plusieurs fois, au cours de son étonnante
carrière, son influence fut prépondérante au-delà de l'Atlantique.
D'une façon générale, les contre-coups réciproques de la politique
des deux mondes sur les destinées des peuples américains et sur
l'issue des guerres européennes, furent décisifs au début du XIXe
siècle. Les événements qui, depuis cent ans, se sont déroulés dans
les États-Unis du Nord, les événements qui se préparent dans les
républiques du Sud, en ont été et en seront les conséquences
directes.
Cette influence de Napoléon sur les destinées des États-Unis et, par
contre, l'influence des États-Unis sur la destinée de Napoléon, ou
de l'Europe sous l'hégémonie de Napoléon, n'a pas encore,
semble-t-il, fait l'objet d'une étude spéciale.
Il paraît donc excusable, malgré l'encombrement de la bibliographie
napoléonienne, d'en augmenter encore le nombre par une contribution
ayant pour but de faire ressortir les enchaînements historiques, les
causes et les effets, tout l'ensemble, enfin, des circonstances qui,
issues d'un lointain passé, s'endorment parfois pour se réveiller
brusquement au choc de bouleversements réputés imprévus,--telles ces
matières brutes et inertes, que l'on croit incombustibles et qui
s'enflamment, avec une prodigieuse vitesse, au toucher d'une
étincelle.
Dans la période qui nous occupe, Napoléon fut celui qui mit
l'étincelle; son génie consistait précisément à la mettre là où, et
comme il fallait. Mais Napoléon, en l'occurrence, n'incarne que le
destin qui, à ce tournant de l'histoire, fit se rencontrer les deux
mondes sous la pression de problèmes qui attendaient depuis
longtemps leur solution.
Toute la profondeur du génie ne peut effacer, ou simplement modifier
le passé. Et ce passé avait connu des actes irréductibles, des
décisions irrévocables dont les conséquences devaient s'imposer un
jour ou l'autre.
Comme une toile de fond apparaissant à certains moments, l'Amérique
se profile sur la tragédie mondiale jouée entre les cabinets des
Tuileries et de Saint-James: décor d'un théâtre lointain dont la
pièce n'est pas toujours comprise mais qui évolue avec une logique
implacable.
En effet, depuis que l'empire des terres découvertes par Colomb,
exploitées par Pizarre, Cortès et Almagro, a échappé à la domination
exclusive de l'Espagne, la France et l'Angleterre se sont trouvées
face à face sur les étendues vierges de l'Amérique septentrionale.
Tandis qu'ils calculaient les coups qu'ils allaient se porter, les
deux antagonistes ne s'apercevaient pas que, dans l'ombre, s'était
constitué et développé un État, modeste encore mais dont l'exemple
devait inspirer d'autres états qui bientôt se réuniraient en une
confédération formidable.
Quoique séparés de la Métropole par toute la distance de l'Océan,
les colonies des bords du Saint-Laurent, de l'Hudson ou du
Mississipi, frémissaient au moindre geste de Paris ou de Londres. Il
était nécessaire que ce geste leur devînt indifférent.
L'événement le plus important qui se produisit pendant la jeunesse
de Bonaparte fut la guerre de l'indépendance de l'Amérique.
Le jeune Corse atteignait ses quinze ans au moment où elle battait
son plein. Les plus brillants représentants de la noblesse française
s'enrôlèrent sous le drapeau de ceux qu'on appelait dédaigneusement
en Angleterre: les _insurgents_. Il est permis de supposer que le
pauvre gentilhomme, qui dut faire la preuve de ses quartiers de
noblesse pour devenir Élève du Roi, aurait demandé à servir sous les
ordres de Washington, à côté de La Fayette, de Rochambeau, de
Lauzun, de Fersen et de tant d'autres, s'il avait eu son brevet de
lieutenant.
Ne pouvant pas encore prendre part à l'action, il la prépare en
développant la pensée. Il fut un élève assidu. Ses lectures
personnelles, qui furent immenses, contribuèrent, avec efficacité, à
augmenter la maturité de son intelligence. Les recherches auxquelles
il se livra pour se rendre compte de l'évolution de l'homme et des
sociétés, le familiarisèrent, certes, avec les choses d'Amérique.
Les notes qu'il prit à ce sujet prouvent combien il s'intéressait à
l'histoire du continent qui, au XVe siècle, n'était encore, pour les
premiers découvreurs, qu'une entité légendaire répondant au fameux
Cipango. Mais pour l'élève Bonaparte, l'Amérique tangible et réelle
ne commence qu'à la date de 1608,--date fatidique, puisque c'est
vers cette époque que s'accentua la scission qui, au nom de la
liberté de conscience, allait diviser les enfants d'Albion en deux
fractions ennemies et irréconciliables.
«L'Archevêque de Canterbury poursuivit les Puritains avec une telle
vigueur qu'ils commencèrent à s'enfuir en Virginie.» Cette remarque
du jeune lieutenant d'artillerie permet de croire qu'il comprit
toute la portée de cet exode volontaire, entrepris dans le but de
sauvegarder l'indépendance de la pensée religieuse. Cet incident,
presque inaperçu des contemporains, devait aboutir à la création
d'un monde.
Bonaparte lui-même, souffrant de l'obscurité dans laquelle il végète
encore, mais déjà sans doute conscient de son génie et soutenu par
les sollicitations d'une ambition démesurée, dut sympathiser avec
ces âmes républicaines, impatientes de secouer le joug de la
tyrannie d'un roi ou de la tyrannie d'un prêtre. La force de
s'émanciper contient en soi la force d'opprimer à son tour. Ceux
qui sont assez puissants pour secouer tous les jougs, finissent
toujours par imposer le leur. La marche est fatale,--mais nous n'en
sommes pas encore là.
Nous en sommes encore à l'époque où parut en Angleterre un
périodique intitulé: _The Spy_ (l'Espion) dans lequel, sur les
affaires du jour, l'éditeur publiait une correspondance fictive
entre Milord _All-eye_ et Milord _All-ear_,--ce qui, d'après la
phraséologie de nos jours, peut se traduire par: _Je vois
tout_,--_J'entends tout_,--et fait comprendre l'orgueilleuse
prétention de: _Je sais tout._
Les relations anglo-américaines y étaient jugées et critiquées en
toute liberté et le lieutenant Bonaparte, qui s'abonne à cette
feuille, semble y avoir rencontré des commentaires, des aperçus et
des vues qui lui ouvrirent des horizons nouveaux sur la politique
internationale. Il prit des notes dont il avait, sans doute,
l'intention de se servir plus tard.
Il lut Mably et connut les oeuvres de Raynal sur l'Amérique, ainsi,
apparemment, que l'_Almanach du pauvre Richard_, de Benjamin
Franklin, sans oublier le _Sens commun_ de Thomas Paine qui joua un
rôle si important dans la Révolution américaine et aussi dans la
Révolution française.
Bonaparte avait vingt ans quand il résuma ses lectures sur
l'Amérique en ces termes:
«Les colonies anglaises ont seulement environ 150 milles de large
sur 800 de long... 120.000 carrés de surface... En 1760, la
population était de 2.500.000 blancs et de 450.000 noirs. La
population est doublée tous les vingt ans, ce qui signifie qu'elle
s'élève aujourd'hui à 4.000.000 d'habitants.
«En France, on a besoin, pour vivre, de quatre acres--en Amérique,
on a besoin de 40.
«Il y a dix degrés de froid de plus à Londres qu'à Boston.
«L'Amérique du Nord doit avoir recours à la pêche pour sa
subsistance. Il y a du bois pour la construction, mais sa distance
rend l'importation impossible ou du moins coûteuse. Son commerce de
fourrures est au déclin; il ne produit aujourd'hui que 35.000 livres
sterling... Ils ont un commerce avec les Antilles qui ne leur est
pas avantageux. Ils ont des manufactures, celle de Dartmouth, entre
autres. Les mûriers y poussent très-bien. La plante du coton est
large et sa fibre très-forte. La partie centrale de l'Amérique
cultive le tabac, mais cette plante dévorante a épuisé le sol.
«Dans les deux Carolines, la Géorgie et la Floride, il y a des
champs de riz; le commerce du coton est en bonne voie. Les
brouillards et les pluies empêchent la culture de la vigne».
Ces réflexions dénotent un esprit précis et pratique qui portait un
intérêt particulier aux conditions de la vie américaine. À côté de
ces renseignements d'ordre économique, Bonaparte connaissait aussi
le grand rôle joué par la France au Canada et dans la vallée du
Mississipi. Dans ses vastes projets de domination mondiale, il
engloba certainement les contrées d'outre-mer qui, à une date peu
reculée, étaient encore occupées par des Français.
À mesure que monte son étoile, s'élargit aussi son ambition.
Il rêva de travailler en grand en Orient,--de refaire la carte de
l'Europe,--de coloniser l'Amérique. Et, dans cette vaste entreprise,
l'Orient, pour lui, représente le passé,--l'Europe incarne le
présent,--et l'Amérique contient en germe l'avenir.
Il réussit à ébranler, sur leurs bases vermoulues, les vieux trônes
européens. Ayant échoué en Égypte, il se heurta à l'indifférence de
l'Asie, et prétendit faire de l'Amérique, un enjeu destiné à
intervenir dans la rivalité entre la France et l'Angleterre.
En cela, il n'innovait pas: il obéissait simplement aux injonctions
de l'histoire, cette rivalité entre les deux grandes nations ayant
toujours eu, au-delà des mers, un terrain privilégié dont
l'importance a malheureusement souvent échappé à nos gouvernants.
Chaque fois qu'il y avait tension aiguë entre la France républicaine
et l'Angleterre monarchique,--chaque fois qu'une menace de guerre
mettait aux prises le Premier Consul et Pitt, plus tard, l'Empereur
et les boutiquiers de Londres, représentés par les Lords dirigeant
la politique du Royaume-Uni, la répercussion s'en faisait
immédiatement sentir dans les lointains parages allant de Québec à
Washington, en passant par les Antilles, pour aboutir finalement
dans les pays du Sud où le régime espagnol ne pouvait pas prétendre
à l'éternel étouffement de toutes les tendances libérales.
Et la jeune république des États-Unis joua merveilleusement de cette
corde sensible qui rendait un son différent suivant qu'on la pinçât
à Paris ou à Londres. Jeu dangereux d'ailleurs qui fit osciller les
hommes d'État d'Amérique au gré des fluctuations politiques de
l'Europe, mais qui, en fin de compte, tourna à l'avantage du Nouveau
Monde.
Il s'agissait de savoir qui, de la France ou de l'Angleterre, jouerait
le rôle prépondérant aux États-Unis,--si l'Angleterre, malgré la
déclaration d'indépendance américaine, continuerait à jouir, dans une
mesure encore fort respectable, des avantages du traité de 1763,--si
la Louisiane demeurerait espagnole, redeviendrait française ou serait
anglaise,--si la marine britannique serait maîtresse des mers
occidentales au grand profit de son commerce,--si, au nom des grands
principes de 89, les noirs de Saint-Domingue seraient émancipés,--si,
enfin, les vastes territoires qui, au-delà des Alleghanys, à l'ouest
du Mississipi, depuis les pays des grands lacs, plus loin que les
Montagnes Rocheuses et jusqu'au Nouveau-Mexique,--le Far-West, en un
mot, qui n'était pas encore enrôlé sous les plis de la bannière
étoilée, pourrait devenir la source de riches colonies ouvertes
définitivement à l'ambition d'un Bonaparte ou à la cupidité d'une
grande compagnie de Londres.
Ces questions, qui se posaient déjà à la fin du XVIIe siècle,
n'avaient pas encore reçu de réponse satisfaisante au commencement
du XIXe siècle.
Pendant que, sous les graves complications qui ensanglantaient
l'Europe, on cachait tels secrets espoirs, omis dans tous les
protocoles diplomatiques, les politiciens de la Maison Blanche
pensaient simplement que l'Amérique devait appartenir exclusivement
aux Américains.
Pensée logique et naturelle, bientôt exagérée dans ses prétentions
excessives et qui, plus tard, fut condensée en un corps de doctrine
qui répondit à ce qu'on appela la théorie de Monroe.
Cette doctrine avait apparemment pour but de répondre par l'instinct
de conservation aux velléités de conquête. L'opinion d'un homme
clairvoyant, partagée par les hommes de son parti, devient ainsi
l'opinion de la masse. Les gens avertis qui connaissaient les
craintes inspirées par les peuples, à tour de rôle prêts à
revendiquer le droit des conquérants, avaient parfaitement raison
d'affirmer leur volonté de demeurer les derniers et définitifs
occupants d'un pays défriché, exploité, administré par eux, d'après
un idéal religieux et politique parfaitement défini,--sur lequel
ceux qui n'étaient pas du pays, n'avaient plus rien à prétendre.
Ils avaient d'autant plus raison que, malgré les victoires
remportées par les Américains et malgré les traités signés, à la fin
du XVIIIe et au commencement du XIXe siècle, les Anglais ne
semblaient pas vouloir s'incliner devant les faits accomplis. Ils
cherchaient toutes les occasions pour reconquérir les colonies
perdues, ou une partie de ces colonies, en entretenant des relations
actives avec les hommes assez nombreux qui, lésés dans leurs
intérêts ou leurs espérances, étaient demeurés fidèles à la
métropole.
La France, de son côté et pour les mêmes raisons, continua sa
politique américaine. Cette politique fut celle de Napoléon dès
qu'il arriva au pouvoir et, s'il ne put la mener à bien, et, dans la
plupart des cas, s'il dut en modifier, de fond en comble, les
grandes lignes et les projets d'exécution, il faut en chercher la
raison dans les bouleversements européens commencés par les guerres
de la Révolution et continués par les guerres de l'Empire.
Cependant, les États-Unis, sous la pression de ces événements,
voyaient l'influence et la direction du gouvernement passer tour à
tour à deux partis extrêmes et opposés, représentés par les
Fédéralistes et par les Républicains. Les premiers s'inspirèrent
plus spécialement des tendances de la politique anglaise,
c'est-à-dire réactionnaire,--les seconds se déclarèrent les
partisans et les adeptes de la France révolutionnaire, aussi
longtemps que la révolution demeura sur le terrain des immortels
principes,--ils furent les admirateurs de Bonaparte, général de la
République, mais ils furent les adversaires de Napoléon empereur,
roi et conquérant.
Ainsi, Napoléon trouva toujours l'Amérique sur sa route: rêve ou
réalité, proie désignée aux coups de son imagination ambitieuse ou
refuge final quand la fortune lui eût dit un définitif adieu, elle
le hanta,--lointain mirage qui le leurra parfois, qu'il contribua à
grandir et qu'il ne put jamais atteindre.
Quelques-uns de ses projets concernant l'Amérique restèrent de
simples velléités, tandis que d'autres eurent une solution
absolument contraire à celle qu'il avait d'abord voulu leur donner.
Après la paix d'Amiens, il avait à sa disposition, pour des
entreprises coloniales, une grande armée de vétérans composée des
vainqueurs de Marengo et de Hohenlinden. Sa flotte intacte n'avait
pas encore connu le désastre de Trafalgar. Avec de telles
ressources, il n'est pas extravagant de supposer qu'il aurait
parfaitement pu fonder un empire français en Amérique,--réplique à
l'empire qu'il n'avait pu établir en Orient.
C'est apparemment dans ce but qu'en automne de 1800, par une clause
secrète mentionnée dans la Convention avec l'Espagne, cette dernière
rétrocéda à la France le quart du territoire de l'Amérique du Nord:
la Louisiane.
Dans ce but aussi qu'après avoir vaincu trois grands empires
européens à Austerlitz et à Iéna, il songea encore à l'Amérique.
Cette fois, ce fut le Canada qui attira son attention,--le Canada
où, dans la vallée du Saint-Laurent, de la Nouvelle-Écosse aux
grands lacs, habitaient des populations françaises que le Ministre
de France à Washington, le général Turreau, fut chargé de soutenir
dans leurs aspirations de révolte.
Mais c'était là une besogne presque inavouable pour celui qui avait
coutume de briser les coalitions les plus redoutables en menant
lui-même son armée à la victoire.
Ouvertement, il céda la Louisiane aux États-Unis pour l'arracher aux
convoitises anglaises.
La Louisiane, malgré les perspectives qu'elle avait dès le début
offertes à l'ambition de Bonaparte, fut bien vite sacrifiée, ou
plutôt, abandonnée. Il fallait d'abord détruire l'Angleterre pour
avoir l'Europe à ses pieds: c'était la tâche qui s'imposait,
urgente, impérative. Quant à l'Amérique? On verrait plus tard,--si
on avait le temps.
Napoléon n'eut pas le temps.
Et l'Amérique put continuer sa marche en avant.
On peut donc affirmer que Napoléon et les citoyens américains, le
Président Th. Jefferson en tête, ainsi que les diplomates qui
représentèrent leur pays dans ces controverses délicates, ont fondé
la grandeur des États-Unis. Il est évident que la cession de la
Louisiane--cet acte de _Louisianicide_, comme Napoléon l'appelle
lui-même, a imprimé à l'Amérique du Nord et, par suite, au monde
entier, une direction nouvelle[1].
[Note 1: EVERETT HALE: _Memoirs of a hundred years._]
C'était, en effet, définitivement arracher ce qui restait des
colonies anglaises, depuis le Canada jusqu'à la Nouvelle-Orléans,
aux griffes du léopard britannique.
Du reste, à la chute de l'Empire, telles convoitises se firent de
nouveau pressantes et le rêve que Napoléon avait caressé, parut un
instant repris et réalisable par l'Angleterre: se substituer à la
France en ajoutant au Canada la vallée du Mississipi. L'Empereur des
Français, Roi d'Italie, protecteur de la confédération du Rhin,
n'était plus que le petit souverain de l'Île d'Elbe; Wellington
pouvait disposer de son armée d'Espagne. C'est ce qu'il fit. Mais
pour réaliser cette persistante ambition en Amérique, il était trop
tard pour Wellington, comme il était trop tard pour Napoléon.
L'Île d'Elbe, jouet de royaume pour celui qui avait bouleversé et
gouverné tant de royaumes et tant de nations, était aussi trop près
pour ceux qui, ayant souffert de l'indomptable audace du conquérant,
craignaient toujours un retour offensif de son épée vaincue une
première fois mais pas encore brisée.
Au Congrès de Vienne, les diplomates les plus retors cherchaient à
augmenter les distances entre eux et cet aigle tombé qui pouvait
encore reprendre son vol. Fouché insinua à son ancien maître de
s'enfuir en Amérique où il pourrait sans doute recommencer une
carrière finie en Europe.
Mais Napoléon avait lu Machiavel et il ne se faisait aucune illusion
sur la sincérité des conseils donnés par le grand intrigant qu'il
avait fait Duc d'Otrante.
Il connaissait aussi les sentiments de la France à son égard et
préféra une marche triomphale à Paris à un voyage incertain à
New-York.
Il s'était renseigné auprès du Commissaire anglais à Porto-Ferrajo
sur l'état des hostilités qui, depuis 1812, se poursuivaient entre
l'Angleterre et les États-Unis. Et, quand il apprit, de la bouche du
capitaine Usher[2] que 25.000 hommes avaient été distraits de
l'armée de Wellington pour opérer en Louisiane et en Floride, il
prit le parti de rentrer en France.
[Note 2: Mémoires.]
Les nouvelles et les détails de ces événements lui étaient
malheureusement parvenus avec un grand retard. Quand Bonaparte arriva
à Paris, la paix était de nouveau rétablie entre l'Angleterre et
l'Amérique et les troupes qui avaient combattu à la Nouvelle-Orléans
furent dirigées sur l'Europe pour participer à la défense de la
Belgique.
Si ces régiments d'infanterie, habitués à vaincre sous les ordres de
Wellington, étaient demeurés un peu plus longtemps en Amérique, la
plaine de Waterloo aurait peut-être connu un autre destin.
Après Waterloo, Napoléon aurait pu s'embarquer à Bordeaux sur un
vaisseau américain. On lui proposa de prendre la place de son frère
Joseph qui avait préparé son propre départ et obtenu un passeport du
chargé d'affaires des États-Unis, à Paris.
C'eût été une faute,--un abandon de soi-même et de son entourage:
Napoléon crut à la magnanimité de l'Angleterre et devint le
prisonnier de Sainte-Hélène.
De l'énumération de ces principaux faits, il ressort que l'Amérique,
d'une façon directe ou d'une façon indirecte, a toujours exercé une
action sur la politique de Napoléon, ou sur l'évolution de la
politique de l'Europe bouleversée et dominée par Napoléon.
Cette action, permanente parce qu'elle avait une cause profonde, des
racines qui, du Vieux Monde, se ramifiaient jusqu'au Nouveau-Monde,
était parfois invisible pour les contemporains, ne se manifestait
qu'aux heures décisives, mais, en réalité, répondait à la marche
fatale des événements.
Napoléon lui-même qui, issu de la Révolution française, avait brisé
tant de moules surannés, aboli tant de préjugés admis, qu'il le
voulût ou non, dut se soumettre à cette impulsion venue des
lointains de l'histoire et des lointains d'un continent jeune.
Il s'y soumit naturellement, parce qu'au point de vue de la
civilisation et du progrès social, il faisait la même besogne que
les citoyens libres de l'Union, besogne qui consistait à ouvrir à
toutes les classes de la Société des perspectives de bonheur et de
richesses que l'ancien régime avait si jalousement limitées. Comme
legs de la Révolution, ce fut la lutte pour la vie avec des espoirs
de réussite permis à tous.
Était-ce un bien? Était-ce un mal? Ce n'est pas la place de le
rechercher ici.
Et malgré cette unité de fin, il y avait divergence de moyens: ce
que Napoléon a dû exécuter par son épée qui, la plupart du temps,
trancha dans le vif, les États-Unis d'Amérique l'accomplirent par
simple évolution. Mais le grand capitaine ainsi que les hommes
dirigeants de la Confédération nouvelle représentaient des tendances
sociales absolument identiques. Pour Emerson, Napoléon fut l'agent,
l'homme d'affaires de la classe moyenne de la société moderne[3]. La
société qui était en train de se constituer dans l'Union de
l'Amérique du Nord était, en majeure partie, composée de cette sorte
d'hommes. Nous pouvons dire, par contre, que, le premier, Napoléon
commença à américaniser l'Europe, si par ce mot: _américanisation_,
on peut désigner cette fièvre de vie intense et pratique, souvent
dénuée de délicatesse et de poésie, mais qui répond à des nécessités
sociales de jour en jour plus impérieuses.
[Note 3: EMERSON: _Napoleon, or the man of the World._]
Sous les combinaisons politiques, sous les calculs de l'ambition,
plus haut que les rêves de gloire et plus durable que la victoire
remportée sur un champ de bataille, il y avait l'humanité en marche.
Malgré tout, Napoléon a travaillé pour elle et, si l'on fait
abstraction, un instant, des héroïques aventures de l'épopée
militaire, il est permis de dire qu'il ne fut qu'un instrument au
service du principe de causalité.
Cette affirmation paraît surtout justifiée quand on l'applique à ses
relations avec l'Amérique.
Continuateur inconscient de la politique de Richelieu et de Louis
XIV dans le nouveau monde, il veut parfaire l'oeuvre commencée au
XVIIe siècle, si maladroitement défaite au XVIIIe siècle, sous Louis
XV. Le néfaste traité de 1763 avait donné à l'Angleterre la maîtrise
des mers et la domination sur des continents nouveaux: l'Angleterre
fut l'ennemi qu'il fallait anéantir.
Admirateur de la révolution américaine, il fut lui-même un produit
de la révolution française dont il propagea les idées,--quitte à les
combattre dans la suite.
Empereur d'Occident, il voulut porter la couronne de Charlemagne:
vertige de la grandeur qui, par cette emprise d'atavismes trop
anciens, le fit échouer. Cependant, l'Amérique qui n'avait pas à
compter avec le charme et le danger d'un si lointain passé, marchait
droit vers l'avenir, d'après des principes de liberté et d'égalité
implantés sur un sol vierge par les Puritains et développés ensuite
par la force et la logique des faits.
Les événements qui se sont déroulés pendant plus de trois siècles,
ont été le point de départ des questions qui font l'objet du présent
travail: pour comprendre celles-ci, il faut connaître ceux-là. Avant
d'entrer dans le coeur du sujet, il est nécessaire de se demander
quels étaient ces événements et quels étaient les hommes qui,
influencés par eux, poussés par la fatalité des lois historiques,
ont souvent obéi à ces lois et ont parfois dirigé ces événements.
Mais cette conclusion s'impose: c'est la politique de Napoléon qui
permet aujourd'hui, aux descendants des Pères Pèlerins, fidèles à
l'idéal de leurs ancêtres, de revenir en Europe--berceau de la
civilisation, par des régimes surannés menacée de la tombe--pour y
défendre le droit de l'individu et des collectivités, conformément
aux principes si magistralement définis par le Président Wilson.
CHAPITRE I
LA FRANCE ET L'ANGLETERRE DANS L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE.
Importance de la découverte de l'Amérique. -- Le rôle de la
Méditerranée passe à l'Océan Atlantique. -- Déclin de
l'Allemagne et de l'Italie. -- Développement des nations
côtières occidentales. -- Rivalité franco-anglaise en
Amérique. -- La colonisation française. -- Les Normands au
Xe siècle. -- Verrazzano. -- Cartier à Stadaconé et à
Mont-Royal. -- Samuel de Champlain. -- Cavelier de La Salle
sur le Mississipi. -- Colonisation anglaise. -- L'oeuvre des
Puritains. -- La Louisiane. -- Politique coloniale de la
France et de l'Angleterre.
La lutte entre la France et l'Angleterre, pour l'hégémonie dans
l'Amérique du Nord, constitue un des chapitres les plus glorieux de
l'histoire mondiale.
Pour en comprendre toute l'importance, il suffit de rappeler les
grands changements introduits dans les relations internationales, au
lendemain de la découverte de l'Amérique. Ce fut un événement plus
riche en conséquences que bien des révolutions dont le retentissement
demeura plutôt local.
En ouvrant à la curiosité, à l'intérêt, au trafic, à la guerre, à la
science, de vastes étendues situées à l'occident de l'Europe, on
ouvrait, en même temps, aux pays occidentaux de cette même Europe,
des horizons immenses, des perspectives de richesse et de gloire qui
allaient changer la face du monde, bouleverser la signification
civilisatrice des nations, réveiller d'anciennes rivalités et en
créer de nouvelles.
Des rôles furent intervertis.
Les pays qui, jusqu'à cette époque, avaient, pour ainsi dire, trouvé
à portée de leurs mains, les sources de la fortune et de la
puissance, furent rejetés au second plan,--et des pays qui
s'endormaient dans la routine et la monotonie, furent secoués d'un
frisson de conquête,--enfin, des pays qui n'avaient pas encore pris
contact avec la civilisation, furent découverts, émancipés,
exploités... ou bien anéantis.
Après avoir fourni une carrière glorieuse mais pourtant limitée par
des barrières plutôt géographiques que politiques, l'Orient et le
centre de l'Europe durent passer le sceptre de la domination à
l'Occident de l'Europe.
La cause en était simple, quoiqu'on n'en vit pas immédiatement toute
la portée.
Le fait saillant est celui-ci: comme chemin de communication d'un
continent à un autre, l'Océan Atlantique remplaça la mer
Méditerranée.
La Méditerranée qui, dans l'antiquité, avait servi de lien entre
l'Égypte, l'Asie Mineure, la Grèce, Rome et Carthage,--qui, au
moyen-âge, avait fait la grandeur des petites républiques italiennes
et des villes hanséatiques allemandes, devint, du jour au lendemain,
un lac intérieur destiné à alimenter des besoins et des intérêts
désormais restreints et stationnaires. Ce fut le déclin de
l'Allemagne et de l'Italie.
Sous l'influence de facteurs dont les contemporains ne se rendirent
pas bien compte, ces pays se virent condamnés à un effacement de
leur nationalité, à un ralentissement de leur activité. Et pendant
longtemps, l'histoire connut une «moins grande Allemagne» et une
«moins grande Italie».
Par contre, la mer occidentale qui, pendant de longs siècles, ne
représentait, pour les navigateurs, au-delà des colonnes d'Hercule,
qu'un gouffre effrayant enveloppé de brouillard et de mystère, en
livrant son secret à Christophe Colomb, inaugura une ère nouvelle.
L'oeuvre que le génial Gênois, au service de l'Espagne, avait tentée
et réalisée, fut continuée et achevée par d'autres. La voie était
ouverte; place maintenant aux peuples en progrès et aux idées en
marche. Et ce fut le tour des nations occidentales à entrer en
scène, des nations dont les côtes se développent sur une vaste
étendue, le long de l'Océan Atlantique et constituent autant de bras
tendus vers des rives opposées qui semblaient les solliciter et les
appeler.
Tandis que l'Allemagne est divisée en deux camps irréductibles par
la Réforme et se désagrège dans une lutte terrible qui dure plus de
trente ans;--tandis que l'Italie est la proie des convoitises
étrangères, l'Espagne, le Portugal, la France, l'Angleterre et la
Hollande, pays dont les côtes s'étendent du Sud-Ouest au Nord-Ouest
de l'Europe, voient leurs destinées modifiées de fond en comble par
la découverte de l'Amérique. Ces pays, pour ne parler que des trois
plus grands, rêvèrent tour à tour de devenir «une plus grande
Espagne», une «plus grande France», une «plus grande Angleterre».
Ce rêve qui, pour ces trois nations, devint parfois une réalité, les
entraîna dans de longues guerres et répond à une conception de
domination universelle que, de nos jours, on a appelée:
l'_Impérialisme_.
Dans l'Amérique du Nord où, malgré des tentatives audacieuses,
l'Espagne ne put asseoir son autorité comme elle l'avait fait dans
l'Amérique du Sud, il n'y eut bientôt plus, face à face, que deux
rivales: la France et l'Angleterre.
La rivalité entre ces deux nations passe par des alternatives
diverses, elle engendre des guerres qui ont leur dénoûment sur les
champs de bataille de l'Europe, mais dont les résultats généraux se
font surtout sentir en Amérique. Si, finalement, l'Angleterre
l'emporta sur la France dans le Nouveau Monde, il faut en chercher
une des raisons dans la position géographique des deux pays en
compétition: l'un, étant une île, n'avait pas les mêmes attaches
avec le continent européen que l'autre dont le grand rôle provenait
précisément de ces mêmes attaches,--autant d'entraves pour le
succès des entreprises coloniales.
Il y a d'autres raisons qui expliquent cet échec de notre politique
coloniale,--des obstacles quasi organiques contre lesquels les plus
grands protagonistes du drame historique, Napoléon lui-même, vinrent
se briser et dont on se rendit compte longtemps après la fin de
l'entreprise épique.
Au début, la France eut l'avantage.
Elle prit possession du Canada et du Saint-Laurent trente ans avant
que Humphrey Gilbert ne plantât l'étendard anglais sur Terre-Neuve
et près de quatre-vingts ans avant que Walther Ralegh ne s'emparât
de la contrée fertile qu'au nom de la reine Élisabeth il appela:
Virginie.
Même pour la colonisation proprement dite, la France devança
l'Angleterre. De bonne heure, nos explorateurs et nos missionnaires
remontèrent le Saint-Laurent et descendirent la vallée du
Mississipi, sillonnant ainsi les étendues immenses d'un vaste empire
à fonder, dont les limites extrêmes se perdraient, au nord, dans les
neiges du Canada et, au Sud, dans les plantations de sucre de la
Louisiane.
Pour asseoir sur des bases solides un tel empire, il aurait fallu
réaliser des conditions multiples; il aurait fallu, avant tout,
conserver l'avantage commercial et stratégique que nous devions à
nos premiers pionniers et qui nous assurait une avance considérable
sur nos rivaux. Grâce à cette avance, nous aurions peut-être pu
isoler et réduire les colonies anglaises, relativement faibles au
début et resserrées entre la mer et les monts Alleghanys.
C'est le contraire qui arriva.
Notre force colonisatrice, en tant qu'initiative privée entretenue
par des besoins impérieux, s'arrêta de bonne heure. D'Angleterre,
d'Écosse, d'Irlande, par contre, se manifestait l'esprit le plus
entreprenant, le plus aventureux de la race anglo-saxonne. Tandis
que la France s'en tenait à ses premières conquêtes dans les zones
déjà explorées,--territoires immenses mais peut-être trop
dispersés, manquant de points de contact--tandis qu'elle organisait
des expéditions officielles sous le contrôle direct du gouvernement,
d'ailleurs, absorbé par les affaires intérieures, les défricheurs
anglais de toutes espèces se frayaient leur route vers l'ouest et le
sud-ouest, à coups de hache et à coups de fusil, au gré de leurs
personnelles convenances, préparant simplement l'intervention
gouvernementale pour le moment opportun.
De là, des conflits, un état de guerre chronique qui, avec ses
fortunes diverses, devint permanent vers 1688, jusqu'à ce qu'enfin,
dans le nord, la puissance française succomba dans les plaines
d'Abraham.
Ce fut le début de l'histoire d'Amérique.
La bataille qui décida de la destinée de la France et de
l'Angleterre en Amérique décida aussi de la future indépendance des
futurs États-Unis.
Menacées par la France sur leurs flancs, les colonies anglaises
eurent naturellement recours à la protection de la métropole: à ce
moment, leurs intérêts se confondent.
L'affaiblissement de la France, son effacement, permit bientôt aux
insurgents de s'occuper plus activement de leurs personnelles
revendications. Ayant chassé les Français du Canada, ceux qui
aspiraient à devenir des Américains, ne songèrent plus qu'à secouer
le joug des Anglais.
Des hauteurs d'Abraham, la route menait donc à la déclaration de
l'Indépendance et, de la déclaration de l'Indépendance, à Yorktown.
Et elle mena plus loin.
Louis XV avait livré le Canada à l'Angleterre: les Bourbons prirent
leur revanche quand une flotte française, maîtresse de la mer, força
Cornwallis à capituler. Mais la France royaliste paya cher cette
revanche. La révolution qui, chez nous, se préparait dans les
conversations des salons et les écrits des philosophes et des hommes
de lettres, trouva un exemple contagieux dans les premières
rencontres de Lexington et de Concord. La flamme de la liberté
allumée à Boston et répandue dans tous les états, souffla jusqu'à
Paris et quand vint le jour où les races rivales de la vallée du
Mississipi auraient pu régler leur compte, il n'y avait plus de roi
de France.
Napoléon hérita de cette succession lourde et embrouillée; à
l'extérieur la situation était aussi troublée qu'à l'intérieur,--je
veux dire qu'hors d'Europe aurait dû se dénouer la rivalité entre la
France et l'Angleterre: ce fut en Europe que, malgré lui, Napoléon
dut chercher à abattre l'Angleterre, tout en faisant intervenir,
quand il le jugeait à propos, la grande influence de l'Amérique.
Avant d'entrer dans les détails de cette histoire, il convient de
résumer les différentes phases par lesquelles a passé l'oeuvre
française dans le Nouveau-Monde.
* * * * *
Des noms glorieux se pressent en foule; des haut faits en masse sont
à enregistrer: l'individu fut à la hauteur d'une tâche souvent
au-dessus de ses forces; la collectivité laissa parfois à désirer.
En présence de tant d'aventures et de tant d'aventuriers, sans nous
arrêter à la tentative de colonisation de nos ancêtres normands qui,
probablement, vers le Xe siècle, découvrirent une partie de la côte
des États-Unis actuels, qu'ils appelèrent Vineland[4], citons,
d'abord, le dieppois Cousin qui, en 1488, quatre ans avant
Christophe Colomb, fut poussé à l'ouest de la terre africaine, vers
un continent qui ne serait autre que l'Amérique.
[Note 4: A. SCHALCK DE LA FAVERIE: _Les Normands et la découverte de
l'Amérique au Xe siècle._]
Mais c'est la période légendaire. Que veut-on? où va-t-on?
Les marchands veulent des mines d'or et de diamants, des épices
rares, des fourrures de prix, des pêches miraculeuses. C'est la
matière brute à exploiter et à la conquête de laquelle, sous ses
formes diverses, se précipitent les peuples assoiffés de jouissances
nouvelles et de gains inespérés. Les explorateurs, soutenus par un
idéal plus élevé ou poussés par une conception scientifique plus ou
moins exacte, cherchent le fameux passage du Nord-Ouest conduisant
vers le prestigieux Cathay. Le rêve désintéressé alimente le calcul
cupide. De toutes ces aspirations contradictoires naîtra l'Amérique.
En attendant, entité réelle, elle ne se livre que par bribes aux
chercheurs et les géographes, d'une main hésitante, en dessinent la
carte, dont les contours changent et se développent, au gré des
prises de possession plus ou moins heureuses. Les écrits et les
cartes qui donnent quelques informations sur ces expéditions
premières, contiennent des détails fantaisistes sur des îles au nord
de Terre-Neuve et sur le Labrador[5].
[Note 5: _Le Grand insulaire et Pilotage d'André Thevet, cosmographe
du Roy (1586)._]
C'est par là qu'il faudrait, s'imagine-t-on, atteindre l'empire du
soleil levant et, plus loin, l'empire des Rajahs. François Ier
jaloux de la gloire maritime de Charles-Quint, dont les domaines
étaient assez vastes pour que le soleil ne s'y couchât pas, chargea
l'Italien Verrazzano de trouver la route escomptée et espérée. Il
n'y parvint pas, mais il longea et explora la côte américaine le
long du Maine jusqu'à Terre-Neuve et, à défaut d'autres richesses,
rapporta la première description connue des côtes des États-Unis.
C'était beaucoup, car c'était une indication qui devait permettre à
d'autres de pousser plus loin leurs investigations. À l'aube d'un
monde qui s'éveille, les Français marchent en éclaireurs. Et, dans
une splendeur de Paradou inculte, cette partie de l'Amérique offre
aux nouveaux venus, l'antre de ses forêts vierges, l'étendue de ses
prairies, l'immensité de ses lacs, le courant impétueux de ses
fleuves, sans compter l'hospitalité inquiète des Peaux-Rouges,
étonnés de voir des hommes blancs.
Et voici Cartier, le Breton rêveur et tenace qui, parti de
Saint-Malo le 20 avril 1534, toujours à la rechercha de la route qui
mène au Cathay, s'avance dans le golfe de Saint-Laurent, longe les
côtes d'Anticosti et remonte le grand fleuve dont les eaux profondes
le portent et l'entraînent, plus loin, jusqu'à un roc escarpé qui se
dresse au milieu du courant. Dans ce désert de solitude et de
mystère, se profilent les parois abruptes qui seront les témoins
d'héroïques exploits. Cartier ne vit que la flore gigantesque d'un
paysage inculte où se groupaient quelques Wigwams sur l'emplacement
qui devait être, plus tard, la ville de Québec. Son nom était alors
Stadaconé, capitale du chef indien Domacona.
Mais il existe une métropole plus grande, plus importante, appelée
Hochelaga: les Indiens en parlent avec mystère. Sur les insistances
de Cartier, ils consentent à l'y conduire. On se met en marche.
C'est la première fois que des Européens, des Français, foulent la
terre du Canada, établissant, d'un geste pacifique, les droits à une
conquête future. Et malgré les intentions hostiles ou les projets
guerriers, l'entreprise est d'une poésie intense.
La matinée était fraîche, les feuilles des arbres frissonnaient dans
la gamme des nuances changeantes, et, à la base des chênes,
s'amoncelait une couche épaisse de glands. Ils allaient, surpris et
charmés, sous la conduite des Indiens. Par un beau soleil d'automne,
éclairant une muraille de verdure seulement coupée par le sillage
des eaux courantes du fleuve, ils virent des forêts festonnées de
pampres et de vignes, des douves remplies d'oiseaux aquatiques,--ils
entendirent le chant du merle, de la grive,--et comme ils purent se
l'imaginer,--le chant aussi des profondeurs inhabitées les appelant
au loin...
En approchant de la mystérieuse Hochelaga, ils rencontrèrent un chef
indien et comme dit Cartier... «l'un des principaux seigneurs de
ladite ville, accompagné de plusieurs personnes[6]».
[Note 6: CARTIER: _Voyage de découverte au Canada... entre les
années 1514 et 1542._]
C'était le 2 octobre 1535.
Sur les hauteurs dominant le fleuve, un millier d'Indiens occupaient
le rivage. À la vue des hommes blancs, bardés de fer, qui semblaient
tomber du ciel, ils exprimèrent leur étonnement avec frénésie. Ils
se mirent à danser, à chanter, entourant les étrangers et glissant
dans leurs bateaux des offrandes de poissons et de maïs. Et comme la
nuit gagnait, des feux resplendirent bientôt dans l'obscurité,
tandis que, de loin en loin, nos Français pouvaient voir les
sauvages excités qui sautaient et se réchauffaient au contact de la
flamme.
Le lendemain matin, par un sentier seulement connu des Indiens,
Cartier et ses compagnons débouchèrent sur le sommet d'une montagne
dominant un paysage grandiose. Notre Breton le baptisa de
Mont-Royal. Ce fut Montréal,--le nom de la cité affairée qui
remplace la sauvage Hochelaga. Stadaconé et Hochelaga, Québec et
Montréal, au XVIe comme au XXe siècle, centres de la population
canadienne.
Aux regards anxieux s'étendait cette vue remarquable qui fait
toujours le charme des touristes. Mais combien changée depuis que le
premier blanc en fut émerveillé pour la première fois! Aujourd'hui,
c'est l'agglomération d'une ville importante, c'est l'activité
commerciale et industrielle poussée à l'extrême en ce raccourci des
choses: voiles blanches des bateaux balancés au gré du grand
fleuve,--fumée des vapeurs filant au loin,--sifflement des
machines--disputes des hommes...
Mais en cette fin du XVIe siècle, Cartier ne vit que ceci: à l'est,
à l'ouest, au sud, la forêt s'étendant à l'infini, le large ruban
mobile du grand fleuve glissant à travers une immensité de
verdure,--jusqu'aux frontières du Mexique, une mer ondoyante
d'arbres de toutes les essences, aux feuilles tour à tour sonores et
silencieuses répercutant des échos profonds ou des clameurs de
fauves: creuset intact encore où devaient s'élaborer, plus tard,
tant de projets et tant d'entreprises grandioses, formidable champ
de bataille des siècles à venir, endormi dans une torpeur d'attente,
enveloppé dans le voile impénétrable d'une nature inviolée.
Le même spectacle s'offrit aux regards de ceux qui suivirent
Cartier: Roberval, La Roche, De Monts... Nous ne pouvons les citer
tous, mais une mention spéciale doit être accordée à Samuel de
Champlain, le plus pur, le plus intéressant de ces pionniers de la
première heure. Héros à la fois enthousiaste et sagace, il est le
chevalier errant de la royauté et de la foi qui donne son véritable
caractère à l'exploration française de cette époque. Tandis que
d'autres vont dans les pays nouveaux pour trafiquer simplement ou
pour administrer, lui va pour colliger des faits et convertir des
âmes.
Dans un premier voyage, il visita La Vera Cruz, Mexico, Panama; il y
a plus de trois siècles, son esprit entreprenant conçut l'idée d'un
canal à travers l'isthme, entre l'Atlantique et la mer du Sud,
«...l'on accourcirait par ainsi, dit-il, le chemin de plus de 1.500
lieues et, depuis Panama jusque au détroit de Magellan, ce serait
une isle et de Panama jusques aux Terres-Neuves, une autre
isle...[7]»
[Note 7: _Bref discours des Choses plus Remarquables que Samuel
Champlain, de Brouage, a recognues aux Indes occidentales._]
Mais l'expédition qui devait le mener au nord de l'Amérique partit
de Honfleur en 1608: elle contenait en germe le destin d'un peuple,
l'avenir du Canada. Mieux organisée, elle était composée d'hommes
aux aptitudes diverses qui se complétaient. Pontgravé devait
s'entendre avec les Indiens pour le commerce des fourrures;
Champlain devait faire oeuvre d'explorateur scientifique. Double
conception, indispensable, sans doute, quand on veut coloniser,
mais dont les tendances et les moyens souvent contradictoires se
gênent parfois et se neutralisent. Champlain refit, en réalité, le
voyage de Cartier; il remonta le Saint-Laurent comme son
prédécesseur et, comme lui, il vit les falaises de Québec et les
hauteurs de Montréal. Hôte pacifique, animé des intentions les plus
humanitaires, il était cependant le précurseur d'une foule moins
désintéressée: des prêtres, des soldats, des paysans qui, dans ces
solitudes ou parmi des groupements d'Indiens, plantèrent la croix du
Christ, les écussons de la féodalité, les insignes de la royauté
française.
Ce fut le prélude de conflits plus graves.
Champlain sut se faire bien venir auprès des Hurons qui lui
facilitèrent ses explorations aux grands lacs, jusqu'au lac qui
porte son nom et qui le mit en communication directe avec la colonie
de Massachusetts,--le coeur de la Nouvelle-Angleterre.
Champlain avait mis à profit l'inimitié des Hurons contre les
Iroquois, amis des Anglais. On peut considérer cette exploration et
cette prise de possession du lac Champlain comme le geste initial
qui allait donner le signal et sa signification à la lutte
inévitable. En avançant de ce côté, nous faisions une pointe directe
contre les colonies anglaises, menaçant, de la sorte, leur extension
vers le nord, en Acadie, et commandant à l'entrée de la vallée de
l'Ohio qui ouvrait la porte vers l'ouest, vers le sud, dans le
bassin du Mississipi. Toutes les contestations futures étaient
contenues dans cette première tentative. Celui des deux peuples qui
était maître de l'Acadie, serait le maître aussi de la vallée du
Saint-Laurent,--celui qui pourrait s'avancer librement dans la
vallée de l'Ohio, pourrait gagner la vallée du Mississipi, artère
centrale d'un empire à fonder. C'était, en somme, toute l'Amérique
du Nord.
Pour le moment, ce que Champlain a créé, c'est le Canada,--la
Nouvelle France, avec ses deux capitales Québec et Montréal qu'il
eut à défendre contre les incursions des Indiens et des Anglais.
Mais il avait indiqué la marche à suivre et ses successeurs,
explorateurs et gouverneurs, qu'ils fussent guidés par les Jésuites,
les Récollets ou bien soutenus par le génie administratif de
Colbert, s'efforcèrent simplement de parachever ce que lui avait
commencé.
Malgré les obstacles de toutes sortes, Cavelier de la Salle parvint
à descendre le cours du Mississipi, le chevalier d'Iberville
continua son oeuvre malheureusement interrompue trop tôt, et, à la
fin du XVIIe siècle, nous possédions la province de la Louisiane
nous avions posé, avec une prescience admirable, les bases des
grandes cités futures, Saint-Louis, la Nouvelle-Orléans, les têtes
de pont de l'empire qui devait s'étendre du Golfe de Saint-Laurent
au Golfe du Mexique.
Alors, l'Angleterre comprit que, si elle n'intervenait pas d'une
façon énergique, quasi désespérée, c'en était fait de sa puissance
dans le Nouveau Monde. Sa politique, d'une façon générale, peut se
résumer ainsi: développer et accentuer la mission qu'elle s'était
assignée d'être une nation maritime, sous peine de déchoir ou de
disparaître,--accentuer, en même temps, le caractère continental de
la France en l'entraînant dans des complications européennes qui
laisseraient à l'Angleterre le champ plus libre dans les colonies,
sur la mer,--selon la formule classique: _Britannia rule the Waves!_
Pour plus de clarté, il convient de faire ici deux parts: la part de
ce qui s'est passé dans les colonies et la part de ce qui s'est
passé en Europe.
Et d'abord, pendant que nous établissions une nouvelle France au
Canada, avec des débouchés sur la vallée de l'Ohio vers l'Ouest et
le Sud jusqu'à l'embouchure du Mississipi, qu'avaient fondé les
Anglais en Amérique?