Longtemps! Toujours! Ma main dans ta crinière lourde

Sèmera le rubis, la perle et le saphir,

Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde!

N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde

Où je hume à longs traits le vin du souvenir![57]

Au satanisme de _La Nuit_, Gilkin peut opposer, il est vrai, la

philosophie plus réconfortante de son poème dramatique _Prométhée_,

surtout les petites poésies et aimables odelettes qu'il présente sous

cette enseigne gracieuse _Le Cerisier fleuri_.

Chantons la joie! Il pleut des roses sur mes yeux.

Chantons la joie!

Il pleut des roses dans mon coeur, et dans les cieux,

L'azur flamboie[58].

L'auteur de _La Nuit_ a, si j'ose dire, des états d'âme de rechange! Il

assouplit son art aux thèmes les plus variés, fait montre d'une grande

dextérité. Que n'est-il moins froid et plus personnel!

Albert Giraud? Un parfait poète, expert, soigneux, élégant. Son oeuvre,

toute parnassienne, évoque maintes fois celle de Heredia; tel sonnet de

_Hors du siècle_ ferait excellemment le pendant de tel autre des

_Trophées_. Souvenez-vous des _Conquérants_:

Comme un vol de gerfauts hors du chemin natal,

Fatigués de porter leurs misères hautaines,

De Palos de Moguer, routiers et capitaines

Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal

Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,

Et les vents alizés inclinaient leurs antennes

Aux bords mystérieux du monde occidental,

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,

L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques

Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;

Ou penchés à l'avant des blanches caravelles,

Ils regardaient monter en un ciel ignoré

Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles[59].

En face, placez ces autres «Conquérants» dédiés à Camille Lemonnier:

Ta gloire évoque en moi ces navires houleux

Que de fiers conquérants aux gestes magnétiques

Poussaient, dans l'infini des vierges Atlantiques,

Vers les archipels d'or des lointains fabuleux.

Ils mettaient à la voile en ces soirs merveilleux

Où le ciel, enflammé de rougeurs prophétiques

Verse royalement ses richesses mystiques

Dans le coeur dilaté des marins orgueilleux.

Et les hommes du port, demeurés sur les grèves,

Regardaient s'enfoncer les mâts, comme des rêves,

Dans l'éblouissement de l'horizon vermeil;

Et leurs cerveaux obscurs, à la fin de leur âge,

Se rappelaient encore le splendide mirage

De ces grands vaisseaux noirs entrés dans le soleil[60].

La muse d'Albert Giraud, effarouchée par la vie présente, se réfugie

dans les siècles passés:

Puisque je n'ai pu vivre en ces siècles magiques,

Puisque mes chers soleils pour d'autres yeux ont lui,

Je m'exile à jamais dans ces vers nostalgiques

Et mon coeur n'attend rien des hommes d'aujourd'hui.

C'est donc à ces siècles magiques de la Renaissance que Giraud demande

presque toute son inspiration. A-t-on eu raison de lui découvrir, pour

cela, une âme romantique? Heredia, lui aussi, a chanté la Renaissance!

Toujours est-il que je ne saurais lire, par exemple, _les Tribuns_ de

Giraud, sans songer aussitôt aux _Chevaliers errants_ de Victor Hugo.

Qu'on en juge:

Le peuple a vu passer des hommes énergiques,

Au masque impérieux, chargé de volonté,

Parlant haut dans leur force et dans leur majesté

Pour tirer du sommeil les races léthargiques.

Jetant au vent du ciel des syllabes magiques,

Leur verbe qui vibrait d'une âpre charité,

S'emplissait, pour venger l'idéal insulté,

De glaives menaçants et de buccins tragiques,

La foule a retenu leur nom mystérieux

Et le lance parfois en échos glorieux

Dans l'acclamation d'une ardente victoire.

Le marbre légendaire où vit leur souvenir

S'élève sur le seuil éclatant de l'histoire,

Et leur geste indigné traverse l'avenir[61].

Il ne s'agit nullement de comparer ce beau sonnet, d'un souffle un peu

court, à la frémissante chevauchée de la _Légende des Siècles_; tout de

même, c'est un arrière-petit-cousin...

_Hors du siècle_, le chef-d'oeuvre d'Albert Giraud, évoque ces galeries

de portraits où les ancêtres occupent les places d'honneur. Ils ont tous

grand air. Van Dyck aurait pu les peindre. Voici le Dauphin:

Qui pleure d'être heureux et dont la tête lasse

Plie adorablement sous l'orgueil de sa race,

Comme sous un tragique et trop pesant cimier...

Au palais des Borgia,

Siègent dans l'écarlate et les appels de cor

Les cardinaux romains rouges comme des laves.

Puis, dans les décors éclatants d'autrefois, les princes arrogants et

cruels, les fiers aventuriers chamarrés d'or... Certains tableaux des

_Dernières Fêtes_ sont aussi flambants:

Primat de Chypre, prince évêque d'Amathonte

Patrice de Byzance à la crosse d'orgueil,

Sous les plis féminins de sa robe de honte,

Monseigneur de Paphos rêve dans son fauteuil

Parmi les longs reflets des lourdes draperies,

Au souffle d'éventails de pourpre, regardé

Du vitrail écarlate où des flammes fleuries

Versent de l'or qui brûle et du soleil fardé,

Et dans ce fier décor de rubis et de laves

Qu'exaspère un désir d'être plus rouge encor,

Écoute loin, là-bas, aux bouches des esclaves,

Sangloter et saigner des fanfares de cor[62].

Le même talent se manifeste dans des recueils plus récents, _La

Guirlande des Dieux_ (1910) et _La Frise empourprée_ (1912).

La vertu dominante d'Albert Giraud semble bien la distinction. Elle pare

et ennoblit tous ses poèmes; mais aussi leur impose parfois une allure

un peu guindée, nuit à leur simplicité, à leur bonne grâce: la plupart

manquent d'émotion. Albert Giraud possède les qualités d'un admirable

joaillier, il reste trop insensible aux misères et aux gloires de la

vie. Rarement, il consent à rentrer dans le siècle; il préfère badiner

avec Pierrot «son cousin par la Lune[63]», et ne rien voir, ne rien

entendre qui réponde mal à ses exigences artistiques.

La multitude abjecte est par moi détestée.

Pas un cri de ce temps ne franchira mon seuil;

Et pour m'ensevelir loin de la foule athée,

Je saurai me construire un monument d'orgueil.

Le nom de Valère Gille paraît inséparable de ceux d'Iwan Gilkin et

d'Albert Giraud. Sa muse impassible est, à n'en point douter, parente

des leurs, une parente pauvre d'ailleurs... _Le Château des Merveilles_,

_La Cithare_, _Le Collier d'opales_, _Le Coffret d'ébène_ renferment des

vers conformes aux règles de la métrique. Le second de ces recueils nous

offre des poèmes inspirés de l'antiquité, «La Douleur d'Héraclès», «La

Naissance d'Apollon», «La Prière d'Hippolyte», ou des descriptions de

paysages. Il convient d'en apprécier la dédicace:

Aux poètes Iwan Gilkin et Albert Giraud

À mes chers amis

En souvenir

De notre campagne littéraire

Pour le triomphe

De la tradition française

En Belgique.

Je veux croire que le jour où l'Académie Française couronna _La

Cithare_, elle entendit surtout témoigner sa reconnaissance au membre

«de ce groupe de jeunes Belges qui travaillent depuis quinze ans à créer

dans leur pays un mouvement littéraire analogue au nôtre et qui y ont

réussi», en félicitant le poète «d'un volume remarquable de poésies

antiques où se retrouve l'inspiration d'André Chénier et de Leconte de

Lisle[64]».

Cet échantillon des produits Valère Gille:

Sur les champs l'air vibrait plein de chaudes senteurs.

Allant et revenant, de nombreux laboureurs

À pas pesants et sûrs conduisaient la charrue.

La terre nourricière, en tous sens parcourue,

Montrait son limon gras dans le creux du sillon;

Les boeufs lourds se hâtaient, pressés par l'aiguillon.

Lorsqu'au bout de la glèbe, admirant leur ouvrage.

Les laboureurs faisaient retourner l'attelage,

Un serviteur placé sur un tertre voisin

Offrait à chacun d'eux une coupe de vin[65]

Estimons tous ces poètes pour des ouvriers probes. Mais comme ils

manquent de tempérament, de vie! Ils se figent dans l'imitation fade des

parnassiens ou tentent de se composer une sensibilité à la Baudelaire.

La perfection de leur métier n'a d'égale qu'une impersonnalité dont,

depuis l'abbé Delille, peu de poètes avaient donné la preuve.

* * * * *

Georges Rodenbach connut tôt la gloire parisienne: elle ne lui survécut

guère... Pour réelle qu'ait été sur lui l'influence de Baudelaire et de

François Coppée, gardons-nous de l'exagérer: son émotion porte une

marque originale et nous rencontrerons dans cette étude peu de natures

aussi affinées que la sienne. Rodenbach représente intensément la

religiosité de l'âme flamande, à aucun degré il ne traduit son

exubérance. L'atmosphère désolée et désolante de Bruges devait

impressionner une imagination maladive, ébranlée déjà par des deuils de

famille. Rodenbach a trouvé en Bruges morte sa vraie compagne, sa vraie

maîtresse: c'est d'elle qu'il subit l'emprise; il la célèbre dans des

vers qui ressemblent plus aune prière des morts qu'à un _Te Deum_.

Attiré par tout ce qui se fane et disparaît, Rodenbach craint la

lumière, le mouvement, la vie. Il aime les teintes grises, il aime le

silence, il les savoure voluptueusement et s'abandonne à cette

jouissance mystique.

Dans _Les Tristesses_, _La Jeunesse Blanche_, _Le Règne du Silence_, _Le

Miroir du ciel natal_, les «leitmotive» gémissent, monotones et lents.

L'inspiration reste toujours enfermée, cloîtrée en une étroite sphère,

mais elle révèle une manière de sentir bien propre à Rodenbach et comme

un besoin morbide de sangloter éternellement, sur le même ton, la même

litanie navrante. De là, un rythme d'une musique pénétrante, qui nous

alanguit, nous désempare, nous prend de force!

Les poèmes intimistes évoquent la maison paternelle, la vie des

chambres:

Les chambres vraiment sont de vieilles gens

Sachant des secrets, sachant des histoires,

--Ah! quels confidents toujours indulgents!

Qu'elles ont cachés dans les vitres noires,

Qu'elles ont cachés au fond des miroirs

Où leur chute lente est encore en fuite

Et se continue à travers les soirs,

Chute de secrets dont nul ne s'ébruite![66]

Ils chantent encore la tendre société des lampes:

La lampe est une calme amie

Qui nous console et nous conseille

Chaque soir de la vie;

La lampe est une soeur

Qui nous montre son coeur

Comme un soleil[67]

Et puis, passent les femmes en mantes:

Les Mantes! Les Mantes!

De leur obscurité, l'obscurité s'augmente!

Elles ont toujours l'air d'apporter un désastre.

Et puis, viennent les communiantes:

Le Mouvement littéraire Belge d'expression française depuis 1880 · 第 18 / 32 题