Qui prétend considérer le mouvement de la poésie en Belgique, depuis
trente ans, se pose nécessairement cette question: dans quelle mesure
l'influence de la poésie française du XIXe siècle s'est-elle manifestée,
plus précisément celle du romantisme et de l'école parnassienne?
Si l'on excepte certaines parties de l'oeuvre d'Émile Verhaeren, le
romantisme n'a guère impressionné les poètes belges[49]. Quoi
d'étonnant? Le romantisme est moins une disposition d'esprit librement
consentie qu'un tempérament. Or comment concevoir la fusion, chez le
même individu, de la nature encline à l'exaltation bruyante des
sentiments avec celle que le monde extérieur sollicite avant tout? L'art
essentiellement plastique des écrivains belges ne pouvait s'accommoder
du romantisme.
Par contre, aux poètes encore vacillants de la «Jeune Belgique» qui
commencèrent d'écrire entre 1880 et 1885, les théories parnassiennes
offraient un asile des plus tentants; le dogme des mots colorés, des
formules luxueuses, des images richement ciselées séduisait leur
penchant pour la peinture naturaliste: aucun ne résista. Théodore
Hannon, Iwan Gilkin, Albert Giraud, Georges Rodenbach, Émile Verhaeren
lui-même, devinrent alors fervents disciples de Leconte de Lisle ou de
José Maria de Heredia[50]. En même temps, certains d'entre eux se
laissaient hanter par le parfum troublant des _Fleurs du Mal_. Une
tempête de Baudelairisme sévit alors sur la «Jeune Belgique», dont les
remous bouillonnèrent longuement... Ne nous flattons pas: l'aveugle
soumission de quelques-uns aux tendances françaises anéantit chez eux
toute originalité et les réduisit au rôle de versificateurs
consciencieux. Nous réprouvons le despotisme, même non voulu, de notre
culture. Son rôle est de compléter, en en adoucissant l'expression, le
tempérament d'une autre race, non point de le paralyser.
Les écoles littéraires n'ont jamais asservi que les écrivains dénués de
personnalité. Aussi, rapidement, Rodenbach, mais surtout Verhaeren,
rejettent toute tutelle. La seconde génération de la «Jeune Belgique»,
les Maurice Maeterlinck, les Grégoire Le Roy, les Charles van Lerberghe,
ne s'y soumettent déjà plus. C'est qu'à cette époque, de 1885 à 1890, se
produit un violent mouvement de réaction contre la rigidité
impersonnelle de l'école parnassienne; le symbolisme naît et se
développe. Chose étrange: la petite phalange qui lutte aux côtés de
Stéphane Mallarmé se compose, en grande partie, d'étrangers; Jean
Moréas, Émile Verhaeren, Maurice Maeterlinck ne contribuent pas moins
que Gustave Kahn ou Henri de Régnier, à défendre une nouvelle conception
de la poésie, et, convenons-en, de la vie. À d'autres le soin d'examiner
le monde comme une pièce d'orfèvrerie! Eux le voient sans cesse
renouvelé, à travers leur sensibilité intime et mouvante: pour traduire
la souplesse, la fluidité de leurs mobiles impressions, il leur faut
bien briser l'alexandrin, adopter le vers libre, substituer au mètre le
rythme.
J'entends le reproche qu'on ne manquera point de m'adresser: «Vous
expliquiez tout à l'heure pourquoi le romantisme se combinait mal au
sens plastique des littérateurs belges et maintenant vous devez vous
incliner devant ce fait: plusieurs d'entre eux ont renoncé à l'art
pictural des parnassiens pour une poésie d'émotion intérieure; n'est-on
pas en droit d'envisager le symbolisme comme une transposition du
romantisme? Et alors, pouvez-vous justifier les fortunes si différentes
de ces deux mouvements littéraires à l'égard des poètes belges?»
L'objection trouble, elle trouble d'autant plus que, dans sa judicieuse
introduction à _l'Attitude du lyrisme contemporain_[51], Tancrède de
Visan déclare: «les symbolistes continuent le romantisme en
l'élargissant», et plus loin, à la page 76: «... de recherches
objectives sur les origines françaises du symbolisme, on retire cette
certitude que notre génération continue l'évolution naturelle du
romantisme vers une poésie plus lyrique et plus intérieure». Nous
n'avons pas à examiner les titres de parenté du symbolisme avec le
romantisme. Loin de protester contre les idées de Tancrède de Visan,
nous noterons cependant cette dissemblance profonde. Le romantisme
trouve dans le chant de la vie intérieure sa fin, sa raison d'être. Au
contraire, les symbolistes demandent à leurs sentiments intimes de les
aider à mieux apprécier le monde; ils en disposent comme d'un moyen,
pour voir, représenter, décrire. Les poètes belges symbolistes ne
cessent pas de peindre, mais ils contemplent avec leur coeur autant
qu'ils regardent avec leurs yeux. Charles van Lerberghe écrivait à
propos de sa _Chanson d'Ève_, poème symboliste par excellence:
Tous mes poèmes, comme l'ont dit Maeterlinck et d'autres, sont des
tableaux. Ma _Chanson d'Ève_ est peinte autant que chantée. C'est
très juste. J'allais passer des heures le matin, des heures
d'adoration ravie, devant telle oeuvre comme _La Naissance de Vénus_
de Botticelli, ou l'_Annonciation_ de Léonard, et je rentrais dans
mon jardin d'Ève de Torre del Gallo, les yeux remplis de cet
éblouissement[52].
Je crois, me séparant sur ce point de Tancrède de Visan, du moins en ce
qui concerne les poètes belges-flamands du symbolisme, que l'objet est
plus _décrit_ que _chanté_. Et sans doute convient-il d'expliquer par
cette faculté la faveur avec laquelle fut accueilli le symbolisme chez
ceux que les dernières vagues de la marée romantique n'avaient pu
entraîner.
* * * * *
Si les _Rimes de Joie_ de Théodore Hannon[53] rappellent souvent les
poèmes somptueusement ouvragés de Théophile Gautier par le choix de
qualificatifs précieux et de mots scintillants, elles font surtout
penser à Baudelaire: même goût pour les charmes pernicieux de la femme,
même obsession de fleurs fanées, de parfums malsains et de vice, même
atmosphère de découragement, de rancoeur... En lisant les _Rimes de
Joie_, on ne peut s'empêcher de les comparer aux _Fleurs du Mal_, tant,
malgré la différence des titres, les inspirations morbides se
ressemblent, tant il y a, dans les deux recueils, de spleen aux relents
luxurieux.
Quelques strophes de Théodore Hannon en feront foi:
Sachant mon dégoût libertin
Pour ce que le sang jeune éclaire
De son hématine,--un matin
Tu te maquillas pour me plaire.
Tu connais le bizarre aimant
Et les attirances damnées
Qu'ont pour moi les choses fanées
Troublantes désespérément:
Boutons d'un soir morts sur la tige,
Larmes des aubes sans lueurs,
Parfums éventés et tueurs
Sur lesquels mon âme voltige[54].
Iwan Gilkin réunit sous ce titre significatif _La Nuit_, des poèmes
imprégnés de la même nervosité, du même pessimisme baudelairiens.
Je suis un médecin qui dissèque les âmes
Penchant mon front fiévreux sur les corruptions,
Les vices, les péchés et les perversions
De l'instinct primitif en appétits infâmes.
Gilkin est obsédé par les idées de débauche et de mort; il aperçoit
partout la ruse, la haine et décrit une bien triste humanité.
Dans la rue, au théâtre, au bal, je décompose
Les visages. Toujours j'y retrouve le Mal,
Qui sous les teints cuivrés, la graisse ou la chlorose,
Découpe en grimaçant un profil d'animal.
La brute qui végète au fond de l'âme impose
Au galbe lentement son rictus bestial;
L'être humain se dissout et se métamorphose
En chien, en bouc, en porc, en bique, en chacal.
L'Avarice, le Vol, la Ruse et la Luxure,
Sous le faux vernis des civilisations
Trahissent lâchement notre ignoble nature;
Les muscles vigoureux et les carnations
Superbes font aux os d'inutiles toilettes
Où transparaît l'horreur intime des squelettes![55]
Le sonnet intitulé _Fémina_ flétrit odieusement la femme. Une odeur âcre
de mensonge et de dépravation empoisonne presque tous les poèmes; aucune
clarté dans cet enfer. Parfois seulement comme une lueur reposante:
Deux grands camélias, l'un blanc, l'autre écarlate,
Neige et sang, largement s'ouvrent dans tes cheveux,
Sur cette mer nocturne aux roulements nerveux
Leur lumière jumelle ainsi qu'un phare éclate.
Et tandis que, baignant ta laiteuse omoplate,
La chevelure sombre et houleuse, où je veux
Lâcher comme un essaim de vaisseaux d'or mes voeux
En flots chauds, invitants, bouillonne et se dilate,
Sur ce lac odorant les deux puissantes fleurs,
Avec un bercement lent et lourd de frégates,
Comme avant le combat arborent leurs couleurs.
Telle ta peau soyeuse a des rougeurs d'agates
Et des pâleurs d'opale, où je bois tour à tour
Le capiteux xérès et l'orgeat de l'amour[56].
Vers plus balsamiques sans doute, mais combien plats! On sent autrement
de sensualité, de richesse, de poésie dans «La Chevelure» de Baudelaire!
Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse
Dans ce noir océan où l'autre est enfermé;
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé!
Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond;
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
Je m'enivre ardemment des senteurs confondues
De l'huile de coco, du musc et du goudron.