Les premières communiantes toutes blanches

Et puis, sonnent les cloches:

Les cloches ont de vastes hymnes

Si légères dans l'aube,

Qu'on les croirait en robes

De mousseline.

Et quelle désespérance fatale dans ces vers dont s'exhale la mélancolie

lourde et oppressante des dimanches!

Dimanche, c'était jour de lentes promenades

Par des quais endormis, de vastes esplanades,

Au long d'un mur d'hospice, au long d'un canal mort

Où le brouillard, à peine une heure, se dissipe...

Dimanche! ah! quel silence! Et l'âme qui se fripe

À tout ce petit vent acidulé du nord!

Silence du dimanche autour du Séminaire

Et silence partout Place de l'Évêché

Où divaguait parfois le bruit endimanché

D'une cloche très vieille et valétudinaire[68].

La grâce plaintive des poèmes de Rodenbach devient trop aisément mièvre

et précieuse; elle irrite autant qu'elle charme.

Comme Rodenbach terminait ses études au collège des Jésuites de Gand,

trois jeunes gens y entraient que les muses devaient bientôt distraire

de travaux plus arides. Maurice Maeterlinck, Grégoire Le Roy, Charles

van Lerberghe avaient entre eux d'autres affinités que celle de l'âge.

Ils suivaient les cours de l'Université de Gand en 1886, et venaient de

publier leurs tout premiers vers à Paris dans _La Pléiade_ de Rodolphe

Darzens (où Maeterlinck signait encore Mooris Maeterlinck), lorsqu'ils

demandèrent à Rodenbach l'hospitalité de _la Jeune Belgique_. Le talent

de l'aîné et les leurs se touchaient par quelque côté si l'on observe

que tous quatre inclinaient à chanter l'âme des choses. Mais les trois

amis du collège Sainte-Barbe se laissaient séduire, Maeterlinck plus que

les autres, par l'art de Stéphane Mallarmé. De cette époque à peu près

datent les _Serres chaudes_[69], petits poèmes d'un symbolisme outré et

parfois incohérent, inquiets et mystérieux, annonciateurs de l'oeuvre

dramatique prochaine.

Mon âme est malade aujourd'hui,

Mon âme est malade d'absence,

Mon âme a le mal des silences

Et mes yeux l'éclairent d'ennui.

J'entrevois d'immobiles chasses,

Sous les fouets bleus des souvenirs,

Et les chiens secrets des désirs

Passent le long des pistes lasses.

À travers de tièdes forêts

Je vois les meutes de mes songes,

Et vers les cerfs blancs des mensonges

Les jaunes flèches des regrets.

Mon Dieu, mes désirs hors d'haleine,

Les tièdes désirs de mes yeux,

Ont voilé de souffles trop bleus

La lune dont mon âme est pleine[70].

_Mon Coeur pleure d'autrefois_, _La Chanson du pauvre_, tels sont les

titres déjà pleins de souffrance des livres de Grégoire Le Roy.

Regardant autour de lui les misères et les peines, il les dit,

simplement, naïvement, avec une tendresse compréhensive et une

résignation douce.

Dans la misère de mon coeur

Dans ma solitude et ma peine

Dans l'immémoriale plaine

De mon passé tout en douceur,

Sous un peu de lune d'amour,

Par une pâle fin de jour,

Trois blanches filles taciturnes

Plus ténébreuses, plus nocturnes

Que la polaire et vaine plaine,

Trois blanches filles ont passé

Sur un peu de lune d'amour...

Et c'est cela tout mon passé[71].

Mais:

Écoutez le joueur d'orgue

Qui traîne sa pauvre romance

À travers les heures mornes

De cet après-midi de dimanche.

Écoutez sa musique... et votre âme,

Il fait renaître le passé!

La chanson qui grince et qui pleure

Et qui n'est plus la vraie chanson,

C'est dans votre enfance meilleure,

Une heure, rien qu'une heure,

Mais là-bas, dans la bonne maison,

Écoutez l'orgue des chimères,

Voyez en vous tous les mystères

De cette musique alanguie[72].

J'eusse aimé pouvoir reproduire aussi maintes belles pages de _La

Couronne des soirs_ et du dernier livre _Le Rouet et la Besace_.

Grégoire Le Roy est un très pur poète, au rythme joliment lassé, dont

l'émotion chante en notes chaudes et troublantes.

Les photographies de Charles van Lerberghe[73] donnent assez bien

l'impression d'un officier énergique; en réalité, il fut un timide et un

faible; cet homme à la moustache redoutable rougissait lorsqu'on lui

adressait la parole; tous ceux qui l'approchèrent s'accordent sur la

candeur de son âme enfantine. Van Lerberghe, après de solides études

classiques, prit ses titres universitaires, puis voyagea. Il vécut à

Londres, à Dresde, à Munich, à Rome, à Florence (sans parler des fugues

en France), observa les différentes civilisations et s'enrichit à leur

contact. J'attire l'attention sur ces séjours de Van Lerberghe à

l'étranger, car les littérateurs belges, si l'on en excepte une

demi-douzaine, apprécient trop fréquemment le monde depuis Bruxelles ou

Paris. Encore que n'ayant jamais accordé de très longs moments à notre

pays, van Lerberghe est sans doute, parmi les écrivains dont nous nous

occupons, le plus solidement nourri de la culture latine. Rappelons-nous

qu'il appartenait par sa mère à la Wallonie. Du Flamand, il ne connut

jamais la truculence et perdit vite toute religiosité. Naturellement

fort délicat, il s'affina au commerce des auteurs anciens, qu'il

affectionnait et, plus tard, comme il habitait Florence, sa sensibilité

déjà si éveillée s'exaspéra, son goût des nuances se subtilisa.

Charles van Lerberghe avait donné dès 1889, un petit drame symboliste,

_Les Flaireurs_, dont nous parlerons au prochain chapitre, puis, pendant

neuf ans, il se tut. En 1898, parurent _les Entrevisions_. Petits poèmes

suaves, d'une musique délicieusement fraîche, clairs et naïfs, tels

certains tableaux de primitifs, vous semblez composés pour des vierges,

vous êtes des poèmes blancs!

Dans une barque d'Orient

S'en revenaient trois jeunes filles;

Trois jeunes filles d'Orient

S'en revenaient en barque d'or!

Une qui était noire,

Et qui tenait le gouvernail

Sur ses lèvres, aux roses essences,

Nous rapportait d'étranges histoires

Dans le silence!

Une qui était brune,

Et qui tenait la voile en main,

Et dont les pieds étaient ailés,

Nous rapportait des gestes d'ange

En son immobilité!

Mais une qui était blonde,

Qui dormait à l'avant,

Dont les cheveux tombaient dans l'onde,

Comme du soleil levant,

Nous rapportait, sous ses paupières,

La Lumière[74].

Ou encore:

À quoi dans ce matin d'avril,

Si douce et d'ombre enveloppée,

La chère enfant au coeur subtil

Est-elle ainsi tout occupée?

La trace blonde de ses pas

Se perd parmi les grilles closes...

Je ne sais pas, je ne sais pas!

Ce sont d'impénétrables choses.

Pensivement, d'un geste lent,

En longue robe, en robe à queue,

Sur le soleil au rouet blanc

À filer de la laine bleue;

À sourire à son rêve encor

Avec ses yeux de fiancée,

À tresser des feuillages d'or

Parmi les lys de sa pensée[75].

Après les _Entrevisions_, Van Lerberghe commença de visiter le monde.

Les années vécues hors de Belgique développèrent chez lui l'amour de la

vie d'abord, puis d'un lyrisme plus large, plus ample; il conçut ce

poème assez long pour former tout un livre, _La Chanson d'Ève_.

Bien des fragments de _la Chanson d'Ève_ furent écrits à Florence.

Quelques impressions du poète éclaireront l'influence sur lui de

l'atmosphère florentine:

... La belle époque que celle de notre séjour, à Mockel et à moi, à

Florence! Ce furent des jours inoubliables pour nous.

Nous vécûmes là tout le bel été de 1901, après avoir vécu ensemble

à Rome, tout le printemps précédent.

C'était dans le vieux manoir de Torre del Gallo, sur la colline

d'Arcetri qui domine tout Florence. Il y avait un jardin

magnifique, une sorte de Paradis terrestre tout hanté, en plus, de

beaux fantômes, et de ces souvenirs de la Renaissance dont l'air

même est saturé, à Florence. C'est là que nous écrivions

l'après-midi et le soir d'ordinaire, après nous être pénétrés, le

matin, dans les musées et les églises, de pure beauté[76].

* * * * *

Ce décor enchanteur inspira à Van Lerberghe une oeuvre d'une pure beauté,

elle aussi:

_La Chanson d'Ève_, écrit Albert Mockel, au cours de la très

remarquable étude qu'il consacra à son ami[77] c'est la divine

enfance de la première femme, mais c'est aussi la légende éternelle

de la jeune fille qui s'éveille de l'innocence à l'amour, à

l'ivresse de comprendre et à la tristesse de savoir.

Rien de cela ne sera directement expliqué, car ce n'est pas une

dissertation qu'un poème. Mais tout apparaîtra peu à peu dans une

lumière de rêve; les nuages se joindront pour se prêter une

mutuelle force et les idées vont naître avec elle dans une

tremblante clarté.

Et, en effet, dans ce délicieux poème, Van Lerberghe se gardera de rien

préciser, il suggérera les sensations grâce à des sons, des couleurs,

des arômes, des murmures, des frôlements, des effluves soudaines,

éphémères, par quoi l'on dirait que s'accorde, une seconde, le Visible à

l'Invisible, le Réel à l'Irréel, grâce à ces mille impressions menues et

fuyantes qui font de la vie un tressaillement ininterrompu, et en nous

continuera de chanter _La Chanson d'Ève_... Van Lerberghe s'évade

délibérément de la métrique régulière qui nuit souvent au plein

épanouissement de la nature; il va moduler en vers libres les notes

ailées, les gammes chatoyantes de sa musique sereine et tendre.

Les «Premières Paroles» nous disent une Ève émerveillée, étourdie de la

splendeur du monde, au point qu'elle prend encore mal conscience

d'elle-même, ne se distingue pas des bois, des sources, du vent; elle

admire tout et ne sait rien:

Ne suis-je vous, n'êtes-vous moi,

Ô choses que de mes doigts

Je touche, et de la lumière

De mes yeux éblouis?

Fleurs où je respire, soleil où je luis,

Âme qui penses

Qui peut me dire où je finis,

Où je commence?

Ah que mon coeur infiniment

Partout se retrouve! Que votre sève

C'est mon sang!

Comme un beau fleuve,

En toutes choses la même vie coule

Et nous rêvons le même rêve[78].

Cette première partie de _La Chanson d'Ève_ est d'une limpidité

cristalline: elle repose en si douce paix, s'illumine d'une si chaste

lumière! Elle nous apparaît un peu comme en un rêve éthéré, à travers la

transparence d'une buée d'or. On n'oserait la lire à voix trop haute: sa

gracilité mystérieuse oblige au recueillement.

Mais Ève, insensiblement, s'émeut et s'inquiète de sensations

nouvelles...

Or Vénus, une nuit, vint m'apporter des roses.

Et je lui dis: ô reine

Comme ce nom dont mes lèvres apprennent

Le murmure ébloui,

Suavement sonne dans le silence,

Et comme ta présence,

A parfumé la nuit!

Devant toi, mes anges s'inclinent.

Et je t'adore, et je cherche en mon coeur

Des paroles qui soient,

Comme ta grâce et ta beauté divines.

Mais hélas! Nos âmes humaines

N'ont, pour dire leurs bonheurs,

Comme leurs peines,

Qu'un murmure ineffable, et des pleurs...

Et tout à coup, dans le son de ma voix,

À travers l'air plein de chants et de roses,

Celle qui, de son souffle, anime toutes choses,

Doucement vint vers moi...

Et je sentis sur mon coeur embrasé.

Comme des lèvres se poser[80].

Bientôt la «Tentation» se fait plus insistante, le chant des sirènes

plus invitant...

Ô Sirènes, sirènes!...

Que vous chantez bien,

Au rythme gai des flots,

Cette chanson des eaux,

Dont vos âmes sont faites,

Et qu'elle est belle,

Sur vos lèvres,

Sa vérité nouvelle!

Mais est-ce vrai, dites-moi, que vous n'avez point d'âme?

Connaissez-vous l'amour, connaissez-vous la mort?[81]

Et la mélodie ensorcelante des sirènes insinue son exquis poison:

..... Parfois, les nuits de lune,

Nous glissons sous la vague phosphoreuse, et l'une

Désire l'autre, et cherche aux profondeurs des flots,

Celle dont le parfum fit plus tièdes les eaux,

Et dont le cri voilé lointainement appelle.

Et soudain, toutes deux se trouvent et se mêlent,

Comme deux vagues qui se rencontrent et roulent

Ensemble, écument, crient, éclatent et s'écroulent,

Et sans doute est-ce là ce que l'on nomme amour.

Comme sous un baiser, les vagues à l'entour

S'apaisent, l'aube naît, une haleine se lève;

La vivante lumière a dissipé le rêve,

Les yeux couleur de mer dans la mer sont épars,

La clarté de ses eaux s'est faite leur regard.

On grandit dans les eaux, comme une fleur qui s'ouvre,

On sent parmi la mer ses lèvres se dissoudre.

Ses mains s'étendre, et sa chevelure qui fond,

Comme un flot d'or dans l'onde ou comme un long rayon.

On se sent une chose immense et qui respire,

Qui s'abaisse et s'élève, que le ciel attire

Et qu'un souffle éparpille en écumes de fleurs.

On est on ne sait quoi qui est toute la mer.

Et sans doute est-ce là ce qu'on nomme mourir[82].

La nature entière devient complice des sirènes; et la senteur des

arbres, et le parfum des roses, et la caresse de l'air et le vol des

oiseaux dans l'azur, mille formes de la vie obsèdent l'esprit et les

sens d'Ève, l'enlacent, l'étreignent, la brisent...

Elle a commis «La Faute», elle a cueilli le beau fruit d'or:

Je l'ai cueilli! Je l'ai goûté,

Le beau fruit qui enivre

D'orgueil et je vis!

Je l'ai goûté de mes lèvres

Le fruit délicieux de vertige infini,

Mon âme chante, mes yeux s'ouvrent

Je suis égale à Dieu[83]!

Ève a cessé de croire en Dieu:

Mon âme sois joyeuse!

Il n'existe pas; Il n'existe plus.

Je le sais de la mort, je le sais de l'amour,

Je le sais de la voix qui chantait sur la mer,

Je le sais du soleil, des étoiles, des roses,

De toutes les choses qui l'ont vaincu.

Il n'existe plus. Il n'existe plus[84]!

Alors l'amour se manifeste comme une réalité; Ève l'observe, le comprend

en toutes choses, elle l'exalte et le célèbre dans les fleurs, dans les

souffles des airs, dans les rayons du soleil, dans «les mille voix

claires des fontaines». Mais déjà elle s'identifie à toutes ces

expressions de vie, elle est la fontaine, elle est le vent, elle est la

fleur, elle est le beau pommier du Paradis, comme elle est la belle nuit

bleue, elle est l'univers entier. Les mots ne suffisent plus à rendre la

frénésie de son délire, Ève danse maintenant dans la belle nuit bleue,

sous la lune qui se lève, Ève danse et danse et chante...

Et je danse et je chante et danse encore

Je danse nue éblouie et superbe

Comme un serpent dans les hautes herbes.

Je rampe et rampe dans les airs

Comme une flamme de l'enfer.

Je danse ailée, frémissante et sonore,

Au fond du tourbillon vivant,

Du tourbillon qui me dévore,

Du tourbillon où je descends.

Je danse jusqu'à ce que j'en sois lasse,

L'âme enivrée et chancelante

Du vin de la danse,

Et du vin de mon sang[85].

Ô la suavité de cette musique enjôleuse! Et la magie de ce rythme! Ô

cette apothéose féerique de la femme, en qui se confondent toutes les

énergies, toutes les tendresses de la nature glorieuse!

Ève sait, mais Ève est triste de savoir. Depuis qu'elle a pénétré le

mystère, l'Éden change d'aspect et se vide de bonheur. Alors, Ève désire

la mort, Ève appelle la mort et l'ange Azraël vient:

Il souffle la flamme, éteint le bruit,

Met le silence de sa bouche

Sur la bouche qui sourit,

Et pose doucement, sur le coeur qui s'apaise

Sa main qui ne pèse

Pas plus qu'une fleur[86].

Telle est la _Chanson d'Ève_. «Poète de l'ineffable», écrit Albert

Mockel, de Charles van Lerberghe: on ne saurait mieux dire. Chez lui,

tant de trésors échappent à la critique et ne relèvent que du coeur! Il

faut lire sa _Chanson d'Ève_ et la sentir, non point la commenter. Elle

ne peut vraiment se comparer à rien[87], ni à une peinture de

Botticelli, ni à une symphonie; elle est bien un peu tout cela, mais

surtout, dans une atmosphère diaprée et irisée, l'éternelle chanson de

l'âme humaine, qui bouleverse profondément et nous élève vers la beauté

claire. En elle se devinent les velléités, les indécisions, les pudeurs,

les désirs, les témérités, les triomphes, les ivresses de la vie, puis

ses désillusions, ses lassitudes... Mais le paganisme de van Lerberghe

est nimbé d'un mysticisme édifiant, les descriptions capiteuses de son

Éden semblent purifiées par la caresse des anges et les voluptés

terrestres comme spiritualisées... À l'admirable _Chanson d'Ève_ je dois

d'avoir éprouvé, peut-être, le sens mystérieux de ces mots: «puissance

de la grâce».

Entre Charles van Lerberghe et Albert Mockel qui l'aima au point de lui

consacrer l'une des études les plus ferventes que je connaisse, l'amitié

n'était pas le seul lien. Leurs talents voisinent et Mockel peut

légitimement représenter aujourd'hui le poète disparu.

Albert Mockel, l'un des tout premiers, écrivit en vers libres et je n'en

vois point qui se soient autant inspirés de la musique. Lui, chante plus

qu'il ne peint[88]. _Chantefable un peu naïve_ et _Clartés_ évoquent des

cahiers de lieder.

Mockel se maintient constamment, selon l'expression imagée de Tancrède

de Visan, en état «d'aspiration lyrique».

Mockel, écrit son distingué commentateur[89], par sa thèse de

l'aspiration poursuivie à travers les transformations d'une âme en

perpétuel devenir, nous aura permis de noter un des plus curieux

états d'esprit poétique manifesté à la fin du XIXe siècle et qui

pourrait se formuler ainsi: le lyrisme symboliste est un lyrisme

d'intuition ou d'immanence qui, au moyen de rythmes associés,

s'efforce de mouler aussi étroitement que possible l'inspiration

subjective du poète sur les manifestations extérieures de la

réalité mouvante; autrement dit: de conjuguer dans le même

transport la vie, qui est mobilité, continu, etc., avec

l'expression de cette vie dans une conscience individuelle.

_Chantefable un peu naïve_ et _Clartés_ illustrent cette conception.

D'abord l'ingénuité de l'adolescence se trouble de toutes les

manifestations successives de la vie. Puis les visions deviennent plus

précises, sans jamais s'immobiliser toutefois. La nature offrant un

renouvellement perpétuel d'impressions fugitives, l'âme du poète doit

s'assouplir et changer comme la nature. L'onde fuyante, dont maintes

pages de Mockel décrivent le cours, prend la signification d'un symbole

essentiel.

Mockel a l'esprit précis, méticuleux, avide des finesses les plus

subtiles; pour atteindre un but, il répugne aux lignes droites, les

chemins compliqués lui plaisent qui invitent à fouiller la contrée avec

soin; parfois la simplicité de l'oeuvre en souffre, mais peu de poètes

possèdent, au même degré, le tact, l'intuition, surtout ce charme

berceur, enlaçant, féminin sans trop de mièvrerie, auquel on ne résiste

guère:

De loin, de loin, on ne sait d'où

Un homme arriva qui portait une lyre,

Et ses yeux étaient clairs comme ceux d'un fou,

Et il chantait, et il chantait,

Aux cordes brèves de la lyre,

L'amour des femmes, le vain languir,

Sur sa lyre[90].

Je regrette de ne pouvoir faire connaître tout le délicieux «Mai

Juvénile»[91];

Vois, disait-il.--Écoute, disais-je,

Écoute la mélodie immense!...

Des voix s'élèvent, en longues haleines,

Et l'aube en rumeur est pleine de conseils;

Écoute: tout chante! C'est l'heure de vivre,

Et là-bas, saluant l'aurore non pareille,

Le bois harmonieux se dédie au soleil.

L'air ondule aux lointains sonores de l'azur,

Sur les rayons comme sur des lyres,

Naissent et glissent des cantilènes,

Et la terre et le ciel entrelacent leurs thèmes.

Écoute le désir dont frémit la ramure:

Il n'est pas une feuille au vent qui ne vibre

Et parmi les tumultes aériens d'ailes

En toute voix ouïe est une âme qui s'éveille[92].

Fernand Séverin n'arbore point le drapeau du symbolisme, mais sa

fraîcheur, son incomparable «don d'enfance» permettent de l'associer à

van Lerberghe et à Mockel. Parmi les poètes belges, Séverin est l'un des

plus sensibles, des plus émus. Très attaché à la forme classique, il ne

donne jamais l'impression de la monotonie tant son coeur déborde de

candide tendresse. Il s'émerveille de toutes choses comme s'il n'avait

jamais vu le monde et trouve, chaque fois, de nouveaux accents pour

traduire ses extases ou ses rêveries:

Mon coeur est éperdu des étangs et des bois

Comme s'il les voyait pour la première fois[93]!

Ou bien:

En quel jardin fermé me suis-je réveillé?

Ah! rien que les sanglots d'un coeur émerveillé,

Des mots ne diront pas ce que l'âme veut dire!

Quelle Ève m'égara vers la paix de ces bois?

Pardonnez-moi, mon Dieu, si j'en reste sans voix:

Mon âme est une enfant et ne sait pas sourire.

Mon coeur sanglote! Hélas! Ne le voyez-vous pas?

Mon coeur qu'elle a ravi, défaille entre ses bras.

Achevez mon bonheur et faites que j'expire[94].

Séverin a fui la vie trépidante des villes; il s'est réfugié dans la

nature qui, seule, lui communique des sensations profondes et belles. Il

aime la nature de toute son âme, il aime les grands bois:

C'est pour les écouter que j'ai fui loin du monde!

Ô bois mélodieux que fait chanter le vent,

Je n'ai jamais ouï votre rumeur profonde

Sans qu'un trouble sacré saisît mon coeur fervent[95]!

L'amour de la nature apprend à ne jamais désespérer:

Es-tu las? Tu t'assieds dans l'herbe du talus,

Devant les bois, les monts et la plaine fleurie;

Et, le regard au loin, dans une rêverie

Qui franchit à son gré la distance et le temps,

Tu revis en esprit les lumineux distants...

Pourquoi connaîtrais-tu la tristesse et le doute!

Rien n'est perdu. Tantôt tu reprendras ta route

Avec un coeur si pur, si jeune, si fervent,

Qu'il s'émerveillera de tout, comme un enfant...[96]

À travers _Le Don d'enfance_, _Un Chant dans l'ombre_, _Les Matins

angéliques_, _La Solitude heureuse_, passe le bon frémissement

consolateur de la nature. Dans ces poèmes, nul artifice précieux ne

voile jamais la pureté séraphique de l'atmosphère. Par la langue claire

et noble, Fernand Séverin s'apparente à Racine, par l'inspiration douce,

à Lamartine, mais son talent dévoile toujours les secrètes pudeurs,

innocemment gracie uses, d'une âme délicate et loyale.

Le symbolisme reprend ses droits avec André Fontainas, poète moins

inquiet qu'habile et somptueux. «Il ne semble pas le poète des violentes

et fréquentes émotions. Il représente le calme des lacs abrités et des

palais sans tragédie[97].»

En mon âme d'ennui jamais ne s'élève

Le désir d'un désir, ni le rêve d'un rêve,

Et j'ai fui le soleil aux lambris du manoir,

Vers le Nord en l'espoir d'y trouver quelque espoir,

Loin des appels de femmes ou de futiles gloires,

Où mordre aux fruits furtifs de vergers illusoires,

En dépit de l'exil aux mirages d'espoir,

Loin des fêtes et des splendeurs de mon manoir,

Dans mon âme d'ennui jamais ne s'élève,

Le désir d'un désir, ni le rêve d'un rêve[2].

_Les Vergers illusoires_, _Nuits d'épiphanies_, _Les Estuaires d'ombre_,

_Le Jardin des îles claires_, _La Nef désemparée_ témoignent d'un art

extrêmement honnête et fort discipliné, trop discipliné même, car on

aimerait trouver dans l'oeuvre de Fontainas moins de recherche et plus de

vie.

Max Elskamp est un miniaturiste catholique des siècles passés, égaré

parmi nous. _La Louange de la Vie_[99] célèbre les petites gens de

Flandre, leurs vieilles coutumes, leurs pieuses manies, avec une

précision attendrie. Ce livre a l'allure simple et enfantine des

vieilles chansons populaires. Il en a aussi le rythme monotone et las.

Répétitions voulues des mêmes mots, constructions étranges et parfois

incohérentes des phrases, souci de commencer souvent un poème par les

adverbes «or» ou «car», toutes ces modalités donnent à _La Louange de la

Vie_ un aspect archaïque et naïvement religieux qui évoque la mère

Flandre de jadis et émeut fort. J'aime surtout ces six chansons de

pauvre homme.

Un pauvre homme est entré chez moi

Pour des chansons qu'il venait vendre;

Comme Pâques chantait en Flandre

Et mille oiseaux doux à entendre,

Un pauvre homme est entré chez moi.

Si humblement que c'était moi

Pour les refrains et les paroles

À tous et toutes bénévoles,

Si humblement que c'était moi

Selon mon coeur comme ma foi.

Or, pour ces chansons, les voici,

Comme mon âme, la voilà,

Sainte Cécile, entre vos bras;

Or, ces chansons bien les voici,

Comme voilà bien mon pays,

Où les cloches chantent aussi

Entre les arbres qui s'embrassent

Devant les gens heureux qui passent,

Où les cloches chantent aussi

Des dimanches aux samedis;

Et c'est pour toute une semaine

Qu'ici mon coeur, sur tous les tons,

Chante les joies de la saison,

Et c'est dans toute une semaine

Où chaque jour a sa chanson[100].

Malheureusement, dans _La Louange de la Vie_, bien des vers restent

obscurs et peu compréhensibles, en raison de leur forme inattendue, et

aussi des rites locaux, inconnus de nous, auxquels ils font allusion.

Les petits tableaux des _Enluminures_ me semblent plus clairs, plus

allègres, plus coquets, d'un mysticisme plus accessible aux profanes.

Aux côtés de Max Elskamp se rangent d'autres poètes catholiques. Thomas

Braun chante les bénédictions de la maison, de la famille, des aliments,

des pauvres, des malades, des insectes, des animaux, de tout ce qui rit,

pleure et vit, avec une foi profonde et un coeur simple. OEuvre très

personnelle, empreinte de la meilleure, de la plus belle charité

chrétienne, _Le Livre des Bénédictions_ est aussi le livre des

consolations, et j'imagine qu'il doit raffermir bien des êtres ébranlés.

Je le préfère au volume plus récent _Fumée d'Ardenne_, d'où s'exhale

moins d'émotion. Voici toutefois des vers qui livrent, dans une sainte

extase, l'âme ardemment croyante de Thomas Braun.

Je songe au cerf qui t'apparut dans la futaie,

Sans doute au saut des sapinières

Où je chassais l'année dernière.

Un douze cors auguste et dont les bois étaient

Épanouis comme une lyre.

Je songe à ton émoi

Quand tu vis luire

Un crucifix entre ses bois.

Et je te vois à deux genoux,

Timide

Et fou,

Dans les myrtilles et la mousse,

Priant la bête rousse

Au mufle humide

Qui pardonne, de ses yeux doux

À des mâtins épouvantés

Et au coursier qui t'a porté,

Dans le ravin, par les bouleaux heurtés

À la poursuite

De sa fuite...[101]

Georges Ramaekers a bien, selon l'expression de Victor Kinon[102] «la

mentalité d'un franciscain du XIIIe siècle, mystique, artiste et un peu

visionnaire, qui, condamné pour ses péchés à vivre de nos jours, se

serait épris de la littérature du dernier bateau». _Le Chant des trois

règnes_, tout imprégné de la symbolique chrétienne, surprend souvent par

sa forme audacieuse.

Victor Kinon lui-même dans _L'Âme des saisons_ nous décrit une nature

animée de cloches, bercée de litanies, de prières et de messes. Les

poèmes de Kinon attestent une sensibilité bien fraîche, une foi étonnée

et sûre de petit enfant:

L'_Ave Maria_ dans les bois

On le récite à demi-voix

On le récite à l'heure brune

L'_Ave Maria_ dans les bois.

C'est un pays avec des bois.

Et de grands espaces de lune

Et des oiseaux dont l'un parfois

Risque une note de hautbois...

Que si dans la clairière on voit

Fuir les bonshommes de la lune

Ah! vite alors, haussant la voix,

L'_Ave Maria_ dans les bois...

Et voilà la troisième chanson du petit pèlerin à Notre-Dame de Montaigu.

_L'Heure de l'âme_ laisse apprécier les tendances idéalistes de l'abbé

Hector Hornaert, l'un des artisans les plus distingués et les plus doués

de la renaissance catholique.

Mais une Polymnie moins rigoureusement orthodoxe attire bien d'autres

talents!

Comme j'aime les _Voyages vers mon pays_ de Paul Spaak! Ô le livre

souriant et clair! Le joli émoi courageux dont il s'imprègne! Spaak,

ayant visité l'Italie puis la Grèce, remonte vers son pays. En

apercevant la chère terre de Flandre, il trouve, pour la chanter, de ces

accents vigoureux avec tendresse, par quoi se livre une âme belle et

haute. Les voyages, s'ils tonifièrent son patriotisme, l'ont allégé des

vains préjugés; il rapporte une conception plus large, plus intelligente

du monde. Je ne résiste pas au plaisir de citer tout ce noble poème dont

les dernières strophes sont d'une magnifique envolée:

Oui! Sois de ton pays! Connais l'idolâtrie

De la terre natale! Et porte en toi l'orgueil

Et le tourment de ses jours de gloire et de deuil!

Il faut avoir l'émotion de sa patrie!

Il est bon pour son âme de communier

Avec le paysage intime et coutumier;

Il est bon d'éprouver à quel point on s'enlace

Aux choses de sa terre, aux hommes de sa race,

Et de sentir combien leur étreinte fervente

Rend sa force plus vigoureuse et plus vivante!

S'augmentant de leur vie en y participant,

L'on peut comprendre et savourer comme on dépend

D'eux tous, et comme on doit le meilleur de soi-même,

À tout ce qui vécut sur le sol que l'on aime!

Que cet amour pourtant ne ferme pas tes yeux

À la réalité du monde spacieux,

Et pour mieux te garder à ton pays fidèle,

Qu'il ne réduise par l'ampleur de ton coup d'aile!

Si ton esprit est ferme et ton âme aguerrie,

Ils voudront dépasser, dans l'élan de leur vol,

Le cercle trop étroit qui limite ton sol,

Car le monde est plus beau que toutes les patries!

Oui! Sois de ton pays! Mais que le monde est vaste!

Et comme les splendeurs multiples qu'il recèle

Exaltent le pouvoir du coeur enthousiaste,

Capable d'absorber la vie universelle!

Ah! regarde ce chêne aux ramures royales,

Éternel et puissant comme un pilier de marbre,

Et qui dresse, dans notre forêt patriale

Son front large au-dessus de la cime des arbres!

Ses racines, épaisses comme des cordages,

Le retiennent au sol dont nous le nourrissons,

Mais sa tête a monté si haut dans les nuages,

Que tous les vents du ciel y mêlent leurs chansons[103].

_L'Anémone des Mers_, _L'Aile mouillée_ de Jean Dominique (ce pseudonyme

cache le nom d'une femme) sont d'une transparence presque irréelle à

force de subtilité.

Isi Collin nous mène vers _La Vallée Heureuse_ où nous retiennent les

accords invitants de ses strophes:

C'était l'heure infinie où, mourantes, les fleurs

Balancent leurs parfums que la brise éparpille,

Où, par la paix du ciel, les étoiles scintillent

Et tissent dans le soir leurs trames de lueurs.

C'était l'heure infinie où tout un peu se meurt[104].

Plus mélancolique, la muse de Paul Gérardy[105], le doux poète des

_Roseaux_:

Oh! c'est un lied bien monotone

Pleurant toujours les mêmes pleurs,

Chantant toujours les mêmes fleurs

Le lied que mon âme chantonne.

_La Route enchantée_ d'Adolphe Hardy, _Les Poèmes Pacifiques_ de Prosper

Roidot, _L'Arc en Ciel_ de Pierre Nothomb,_ L'Isolement_ de Paulin

Brogneaux font revivre des coins de terre chéris et évoquent le pays

natal avec une aménité persuasive.

Nous goûtons la même sensibilité un peu triste dans l'_Âme en exil_ de

Georges Marlow, dans les poèmes de Franz Ansel.

Citons encore les luxueux sonnets d'Émile van Arenberghe, les poésies

harmonieuses mais un peu fades qu'Henri Liebrecht intitule _Fleurs de

soie_, les vers élégants du comte Albert du Bois, aussi les _Basiliques_

de Léon Legavre, où se rencontrent fréquemment certains rythmes

qu'affectionne Verhaeren.

Enfin, je m'en voudrais d'oublier les Jules Delacre, les Georges Rency,

les van de Putte, les Louis Piérard, les Léon Souguenet, les Fernand

Crommelynck, les Gaston Heux, les Léon Wauthy, les Sylvain Bonmariage,

les Paul Mussche, et d'autres jeunes que je ne puis malheureusement

présenter, tous, plus ou moins sympathiques, mais fidèles assidus du

Bois Sacré.

On le voit, la Flandre ni la Wallonie ne manqueront de poètes... Depuis

vingt-cinq ans, les préoccupations politiques et sociales n'ont point

détourné la Belgique d'aspirations désintéressées. C'est sans

arrière-pensée, et joyeusement, qu'elle doit célébrer ses noces d'argent

avec Apollon.

* * * * *

Nous avons réservé le plus grand des poètes belges, et, il faut

l'avouer, le plus grand des poètes contemporains de langue française.

Intercaler le génie d'un Émile Verhaeren entre les talents, si

remarquables soient-ils, de ses confrères, eût été l'impertinence même.

D'ailleurs, une telle oeuvre ne crèverait-elle point le cadre où l'on

tenterait de l'inclure? Et pourquoi vouloir emprisonner dans les limites

nécessairement étroites d'un groupement le vaste lyrisme que toutes les

manifestations de la vie sollicitent? Déjà, le caractère de ce livre ne

permet point de consacrer à Verhaeren une monographie détaillée; nous

nous excusons de ne lui accorder, en ce chapitre aux proportions

mesurées, qu'une étude fort incomplète[106].

Le corps nerveux, bandé, comme prêt à bondir, une certaine brusquerie

dans sa démarche pesante de paysan têtu, le visage maigre profondément

labouré de rides, une moustache formidable, à la gauloise, où s'emmêlent

aux fils d'or des fils d'argent, le regard vif et clair, Verhaeren

révèle une nature étonnamment candide et spontanée. Impulsif, généreux,

avide d'activité nouvelle, il donne l'impression de la santé physique et

morale. Il crée de la joie autour de lui.

En lisant l'oeuvre de Verhaeren, on reste étonné tout d'abord de sa

puissance et de son universalité. Il n'est point, comme ceux que nous

quittons, le poète d'un sentiment, l'artiste d'une «manière». Tour à

tour grave et brutal, tendre et emporté, il chante tous les sentiments

et tous les enthousiasmes; il n'a pas une voix, il en a cent; les

multiples vibrations de l'orgue résonnent en lui... L'homme qui écrivit

_Les Moines_ et _Les Villages illusoires_ fit aussi _Les Villes

tentaculaires_ et _Les Rythmes souverains_; _Les Heures claires_, _La

Multiple Splendeur_, _Les Blés mouvants_ sont dus à l'auteur des

_Débâcles_ et des _Flambeaux noirs_...

Né le 21 mai 1855 à Saint-Amand, près d'Anvers, Émile Verhaeren entra, à

quatorze ans, au collège Sainte-Barbe de Gand, où il devait rencontrer

Georges Rodenbach. Il y reçut une solide instruction classique, mais les

Pères Jésuites ne toléraient guère de poètes modernes et c'est la nuit,

au dortoir, à la lueur d'une pauvre chandelle, que le jeune pensionnaire

dévorait, en cachette, Alfred de Musset et Victor Hugo. En quittant le

collège, Verhaeren s'en fut étudier le droit à l'Université de Louvain:

il voulait devenir avocat, ou du moins, entretenait-il sa famille dans

cet espoir, pour éviter de prendre la succession de son oncle, à la tête

d'une importante huilerie. En vérité, les Muses l'occupaient déjà plus

que les articles du Code. Après quelques rares et insignifiantes

plaidoiries, il déserta le prétoire pour gravir les pentes autrement

prometteuses du Parnasse.

_Les Flamandes_ paraissent en 1883. Ce recueil, d'une facture toute

parnassienne, indique un peintre rutilant, un coloriste sanguin. C'est

en se promenant dans les musées, en admirant les belles formes grasses

de Rubens et les kermesses endiablées de Téniers que Verhaeren conçut

ses poèmes, je voulais dire ses tableaux, à la gloire de truculente mère

Flandre. Le livre fut remarqué et discuté: il affirmait un tempérament.

Trois ans plus tard, _Les Moines_ exaltaient l'autre caractère de la

nature flamande, le caractère religieux. Ainsi, les deux premières

oeuvres de Verhaeren, malgré leur forme très latine, apparaissent comme

essentiellement représentatives de sa race.

À ce moment, survient dans la vie du poète une crise de neurasthénie,

provoquée par des troubles stomacaux, que reflètent des livres aux

titres sinistres, _Les Soirs_ (1887), _Les Débâcles_ (1887), _Les

Flambeaux noirs_ (1890). On sent, dans cette sombre trilogie, toute la

détresse révoltée d'une âme qui ne croit plus, pour laquelle persévérer

dans sa souffrance et la creuser devient une jouissance satanique:

Le soir, plein de dégoûts du journalier mirage,

Avec des dents, brutal, de folie et de feu,

Je mords en moi mon propre coeur et je l'outrage

Et ricane, s'il tord son martyre vers Dieu[107].

Ou bien:

... Sois ton bourreau toi-même;

N'abandonne l'amour de te martyriser,

À personne, jamais. Donne ton seul baiser

Au désespoir; déchaîne en toi l'âpre blasphème;

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . [108]

Comme, d'autre part, à cette époque, Verhaeren séjourne souvent en

Angleterre, la révélation des villes industrielles et des ports

l'impressionne au point que son imagination malade transforme les

spectacles quotidiens en colossales et démentes apparitions. Aussi bien,

il commence à se libérer des lois prosodiques qui entravaient la

traduction libre de ses sensations désordonnées.

Le Mouvement littéraire Belge d'expression française depuis 1880 · 第 19 / 32 题