manquent pas d'y assister. Ils jugent des poses. Je ne suis point
mécontent: Marguerite progresse, et, il faudrait être de mauvaise foi
pour le contester, je connais mieux mon affaire. Mes études dans ma
mansarde, mes exercices de cabinet donnent un excellent résultat, et je
suis en possession de mes moyens. Afin de me consacrer entièrement à
l'instruction de Marguerite, j'ai écarté Monsieur Vernet, en le
soutenant mal, en lui faisant boire une gorgée d'eau, en lui montrant,
par un tremblement factice de tout mon corps, qu'il était de trop et
que, s'il s'obstinait, je mourrais à la peine.
Au contraire, j'ai dit à Marguerite:
--«Je veux vous soigner et faire quelque chose de vous.»
--«Oh! dit-elle, apprenez-moi bien à nager!»
Je n'éprouve plus, à la manier, la gêne du premier jour. Mes mains vont,
viennent librement. Moins de paroles! Des exemples.
Je ne dis pas:
--«Faites marcher les jambes!»
Mais, d'une main, la tenant fortement par la boucle, de l'autre je
prends un de ses pieds, je l'amène jusqu'à la cuisse et le renvoie avec
vigueur. Je le lâche lorsque le mouvement est exécuté d'une manière
satisfaisante, et je dirige l'autre jambe. Je surveille aussi avec une
attention continue le jeu des bras. J'ai remarqué qu'en l'aidant par le
menton, j'affectais douloureusement les muscles de son cou. Ce sera
désormais sous la poitrine même que je plaquerai solidement ma main.
--«Appuyez-vous ferme!» lui dis-je.
Et elle s'appuie, confiante, écrase entre mes doigts ses seins
délicats.
Après l'exercice sur le ventre, l'exercice sur le dos. C'est notre
succès. En quelques séances, nous sommes parvenus à nous étonner.
--«Bombez la poitrine!»
Je n'ai plus le ton rogue, la mine ennuyée. Mes paroles se sont ouatées.
On ne prend pas les jeunes filles avec du vinaigre. Une main sous ses
hanches, l'autre sous ses épaules, je l'installe commodément sur la
vague.
--«Vous me tenez, au moins?»
--«Je vous tiens. Bombez, bombez!»
Et je ne la tiens plus. Elle flotte seule, légèrement prise d'effroi, et
me regarde avec de bons gros yeux doux qui implorent, le souffle mesuré
selon mes ordres.
Je m'éloigne un peu et je fais signe à Monsieur et Madame Vernet:
--«Mon oeuvre!»
Ils sourient:
--«Voilà du merveilleux!»
Mais ce n'est pas tout. Je saisis avec précautions dans mes mains les
pieds de Marguerite, et je les pousse, évitant les heurts, les crêtes de
vague. Elle navigue comme un radeau, comme sur des roulettes et ferme
les yeux sous un rayon de soleil. Nous nous promenons ainsi le long du
rivage. Nous excitons l'admiration, l'envie, et je suis persuadé
qu'autour de nous on se retient pour ne pas applaudir.
Dès que Marguerite s'oublie et se creuse:
--«Bombez! ou je lâche tout!»
Elle se cambre d'épouvante, la tête enfoncée, la ligne de flottaison aux
coins des yeux et des lèvres, les seins et le ventre à fleur d'eau.
Si elle était plus pâle, si ses cheveux se dénouaient, si ses mains ne
flattaient pas la vague près de sa hanche, comme le dos d'un animal
qu'on sait méchant, j'aurais l'air de ramener Virginie morte à ses
parents.
Moi, je ne pense pas à mal. Et elle?
Du bout des ongles, je fais «guili, guili,» à la plante de ses pieds.
Aussitôt elle m'échappe, agite les bras, veut s'accrocher à quelque
chose, et disparaît.
Quand je l'ai relevée et qu'elle a rendu avec effort toute l'eau bue:
--«Je ne veux pas que vous me fassiez des chatouilles», crie-t-elle.
--«Chut! dis-je, taisez-vous!»
Mais frémissante, comme une vierge de chapelle qui s'animerait tout à
coup sous la piqûre d'une araignée, par son attitude elle redouble ma
confusion.
L
EN SOURDINE
--«Hum!»
C'est, sur la butte, Madame Vernet qui doute. Lasse, Marguerite est
allée se coucher. Je dis avec chaleur combien je suis fier de son
application et de son travail. Monsieur Vernet fait les dix pas, et
fume. Sa cigarette scintille dans l'ombre, éclaire ses moustaches, son
nez.
HENRI
Voilà une réticence significative. Ce «hum!» m'en fait deviner long.
Trouveriez-vous mon enseignement médiocre?
MADAME VERNET
Je ne dis pas cela.
MONSIEUR VERNET
Alors qu'est-ce que tu dis? Depuis quelques jours tu fais ta mystérieuse
tête de bois. Pourquoi?
MADAME VERNET
Ne suis-je pas un peu la mère de Marguerite, mon ami?
MONSIEUR VERNET
D'accord. Ensuite? Te déplaît-il maintenant qu'Henri lui donne des
leçons de nage? N'avions-nous pas réglé cette question d'une façon
définitive sous le double rapport de l'hygiène et des convenances?
MADAME VERNET
Sans doute, et, bien que j'entende, moi, femme dont l'oreille est plus
fine que la vôtre, des mots à double sens, malicieux, ce n'est pas cela
qui m'inquiète, et je ferais volontiers fi des médisances si Marguerite
ne prenait ces leçons,--je puis, je voudrais me tromper, mes chers
amis,--avec un peu trop d'ardeur.
Nous ne répliquons rien, intrigués. Madame Vernet continue. Elle a
produit son effet et laisse tomber sa phrase comme avec un
compte-paroles.
MADAME VERNET
Encore une fois, il est possible que je voie mal, que ma sollicitude
trouble ma clairvoyance; mais j'ai noté dans ma chère nièce un
changement, un je ne sais quoi de nouveau qui m'alarme, et j'ai voulu en
causer avec vous amicalement, avec toi, Victor, qui es un homme de bon
sens, avec Monsieur Henri, qui n'est pas un fat.
MONSIEUR VERNET
Bah! tu rêves. Laissons cela!
HENRI
Parlons-en au contraire: c'est grave. Alors, vous croyez, chère
Madame?...
MADAME VERNET
Je n'en suis qu'aux faibles indices. Je ne veux rien affirmer. Je désire
seulement que des précautions soient prises s'il vous paraît qu'il y a
péril. Raisonnons, cherchons ensemble.
Nous nous asseyons à côté d'elle, sur le banc, sérieux. Madame Vernet
poursuit l'information, et sa voix tremble. Elle affecte une grande
liberté d'esprit, tâche de discuter sans prévention, et se montre à
propos optimiste.
MADAME VERNET
Je ne parle pas du plaisir qu'elle éprouve à sa gymnastique de chaque
matin, c'est naturel. Mais quand nous allons à la pêche aux crevettes,
n'est-elle pas toujours près de Monsieur Henri? Elle le suit de rocher
en rocher, de mare en mare. C'est au point qu'elle promène son filet à
l'endroit même où Monsieur Henri a déjà fait passer le sien. Cependant
elle est sûre de n'y trouver aucune crevette, puisque Monsieur Henri les
a toutes prises.
MONSIEUR VERNET
Possible.
HENRI
N'ai point observé ça.
MADAME VERNET
Monsieur Henri, vous êtes dans votre rôle de jeune homme: on n'a rien à
vous dire. Mais quand nous cherchons des coquillages, c'est plus
frappant. Vous vous traînez côte à côte, genou à genou. Vos deux fronts
se touchent. Avez-vous assez de coquilles, elle n'en veut plus. Si vous
en ramassez, elle se remet à quatre pattes. Comment expliquez-vous cela?
MONSIEUR VERNET
Par sa naïveté.
HENRI
Moi aussi.
MADAME VERNET
Donnez-vous la peine de voir ce qui est aveuglant. Si vous dites des
vers, elle ouvre la bouche, fascinée, le temps que ça dure. Elle en est
laide, la pauvre petite. Ne s'est-elle pas permis de déclarer qu'elle
les aimait? À seize ans! Quand vous partez et que raisonnablement elle
ne peut pas vous suivre, sa figure se décolore, comme si d'une passe
magnétique vous lui aviez enlevé son teint de fille rouge qui a un coup
de sang, qui a des habitudes d'ivrognerie. Je ris, tant c'est bête!
HENRI
Vous me confondez, bonnement.
MONSIEUR VERNET
C'est drôle!
MADAME VERNET
J'achève. Répondez-moi, sincères! À chaque instant, je suis obligée de
l'appeler, de courir après elle, pour compter le linge, m'aider au
ménage. Marguerite devient stupide. Un détail encore! Hier, à déjeuner,
je vous ai donné un coup de serviette sur la tête en vous disant:
«Faites donc couper votre barbe! vous êtes horrible à voir!»--«Je ne
trouve pas!» a dit Marguerite sournoisement, le nez dans son assiette.
L'avez-vous entendue? Mes bras en sont tombés.
MONSIEUR VERNET
Un mot! Ou ce que tu nous racontes est faux, et tu chantes, ou c'est
vrai, et dans ce cas, qu'importe? Henri est un honnête homme.
MADAME VERNET
Il ne s'agit pas de Monsieur Henri. Il n'est pas en danger. Il a ce
qu'il faut pour se défendre. Il ne m'a pas chargé de le surveiller, et
il pourrait me faire sentir poliment mon indiscrétion. Je ne songe qu'à
cette petite Marguerite, qui sans s'en douter, la pauvre! s'est
peut-être je le crains! hélas! irrémédiablement compromise.
Monsieur Vernet s'épanouit au clair de lune. Une idée lui est venue dont
il nous fait part:
--«Si Marguerite est compromise, nous les marierons. Mon gaillard,
répondez!»
Je m'en garde, et me dandine gauchement.
MADAME VERNET
Victor, on ne peut pas parler gravement avec toi.
Elle s'appuie du coude au banc, boudeuse.
MONSIEUR VERNET
Pour l'âge et la taille, ils iront. Je les vois descendant les marches
de Saint-Augustin. Marguerite a de la fortune pour deux.
MADAME VERNET
Heureusement Monsieur Henri a de la fierté.
Elle vibre comme en communication avec une pile et se tourne de mon
côté, afin que je reçoive l'éloge en plein visage.
MONSIEUR VERNET
N'apporterait-il pas son talent, son avenir?
MADAME VERNET
Si tu crois qu'il faut à Monsieur Henri une femme de ce genre!
MONSIEUR VERNET
Elle en vaut une autre.
MADAME VERNET
Est-ce qu'elle le comprendrait? Comme corps, c'est un paquet; comme
intelligence, tranchons le mot, c'est une bûche.
MONSIEUR VERNET
Je te trouve sévère; mais il est certain que si tu la déprécies, tu en
dégoûteras Henri.
Je me balance toujours en ricanant, et j'attends que quelqu'un de bonne
volonté me souffle une réponse, dépité parce que je dois refuser le
gâteau qu'on m'offre.
--«Venez à mon secours!» dis-je à Madame Vernet.
--«Véritablement, dit-elle à Monsieur Vernet, vous me stupéfiez par
votre légèreté. Vous jetez votre nièce dans les bras de Monsieur, et
j'en rougis pour vous. Je m'étonne que vous osiez employer ce procédé
devant moi.»
MONSIEUR VERNET
Ne te fâche pas. On ne peut plus rire?
Madame Vernet, qui s'était levée dans son indignation, se rassied, et,
les mains jointes:
--«Pauvre petite Marguerite!» dit-elle avec un commencement de sanglot.
MONSIEUR VERNET
Est-ce qu'elle va pleurer? Mais, Blanche, tu sais que je ne veux pas te
contrarier.
Il lui prend les mains. Elle les retire, se tord les bras et se renverse
en arrière.
MONSIEUR VERNET
Ce n'est rien: ne perdons pas la tête, ne perdons pas la tête!
Il la perd, car on dirait d'une femme qui se trouve mal qu'elle se
meurt.
Comme c'est «ma première crise», je me demande ce qu'il faut éprouver.
--«Voulez-vous que j'aille chercher de l'eau?» dis-je.
MONSIEUR VERNET
Restez plutôt. Empêchez-la de se briser contre les murs. Je crois
qu'elle a un flacon dans son sac de voyage.
Il nous laisse.
Madame Vernet enfonce ses ongles dans son corsage pour le délivrer,
mettre à l'air sa poitrine, que la dyspnée enserre. J'écarte ses bras,
qui se referment, et je l'appelle haut: «Madame! Madame!» et bas: «Ma
chérie!»
--«Je vous en supplie, dit-elle, bien que vous soyez libre et que je
n'aie aucun droit sur vous, montrez-vous plus retenu, plus réservé, plus
froid avec Marguerite!»
HENRI
Je voulais détourner les soupçons.
MADAME VERNET
Non, non. Vous allez trop loin.
Comme je me penche sur elle pour mieux entendre:
--«Vous aurez votre récompense!»
Monsieur Vernet apporte le flacon.
MADAME VERNET
Inutile--pas besoin--rentrons!
MONSIEUR VERNET
Il faudra l'emporter.
MADAME VERNET
Je marcherai seule, la main sur ton épaule, mon ami.
Elle essaie de se dresser et retombe de nouveau, sanglotant à petit
bruit.
MONSIEUR VERNET
Il faut absolument l'emporter: le moindre effort l'achèverait.
HENRI
Je suis de votre avis.
Il la soulève par les épaules. Je prends les pieds, et je ramène, par
pudeur, la robe jusqu'aux chevilles.
MONSIEUR VERNET
Doucement.
HENRI
Soyez tranquille.
En cane, presque assis, le premier, je descends l'escalier à reculons,
avec un temps d'arrêt à chaque marche. Monsieur Vernet vient ensuite, et
de ses bras robustes supporte le précieux fardeau. Nous n'allons pas
vite, mais nous maintenons le corps en pente, les pieds plus bas que la
tête. C'est l'essentiel. Madame Vernet pleure faiblement, continûment.
MONSIEUR VERNET
Prenez garde.
HENRI
N'ayez pas de crainte.
Pour monter à la chambre, nous changeons de position. À son tour,
Monsieur Vernet marche à reculons. Il fait nuit, mais les tournants de
l'escalier nous sont connus. Enfin nous arrivons sur le palier. La lune
nous éclaire maintenant. Monsieur Vernet remplace une de ses mains par
un genou, ouvre la porte, et nous déposons Madame Vernet sur le lit.
Elle pleure toujours et se laisse faire.
HENRI
Faut-il allumer une bougie?
MONSIEUR VERNET
Pourquoi?
Il a raison: la lune entre par les deux fenêtres à flots lumineux, et
blanchit nos visages.
MONSIEUR VERNET
Aidez-moi.
Il défait le corsage. Je délace les bottines. Au corset, M. Vernet
s'embrouille et le coupe.
HENRI
Faites attention.
MONSIEUR VERNET
Il n'y a pas de danger.
Je glisse les bottines sous le lit.
--«Couchons-la ainsi,» dit Monsieur Vernet, pris d'une hésitation
soudaine.
Tandis qu'il soulève Madame Vernet, je tire la couverture.
MONSIEUR VERNET
Elle dort déjà.
En effet, Madame Vernet a les yeux fermés, mais des larmes luisantes
filtrent au bord des paupières.
HENRI
Et vous, qu'allez-vous faire?
MONSIEUR VERNET
Je ne veux pas la déranger: je passerai la nuit dans ce fauteuil.
Harassé, «tout patraque au moral et au physique», il s'y laisse tomber.
HENRI
Voulez-vous que je veille avec vous?
MONSIEUR VERNET
À quoi bon? c'est fini. Allez-vous coucher.
Je jette un dernier coup d'oeil, et, à pas de loup, marchant sur les
rayons de lune comme sur la queue d'une robe de mariée, je ferme les
rideaux des fenêtres, puis, dans l'ombre:
--«Bonne nuit, Monsieur Vernet!»
MONSIEUR VERNET
Bonne nuit, Henri, et merci.
HENRI
Oh! de rien.
LI
DERNIÈRE SÉANCE
J'ai promis d'être froid. Je fais de grands efforts quand nous entrons
au bain. Je m'éloigne de Marguerite, le corps en arc, pour lui donner la
main, et nos bras tendus forment pont. Dès qu'elle caracole de droite et
de gauche, je l'apaise d'une pression de doigts. Je connais mon élève
dans les coins. Avec quelques défauts, c'est une belle fille, et,
comparée à la sienne, mon académie est bien vulgaire. Elle pose ses
pieds nus sur les galets sans pousser de petits cris. Elle n'a pas le
cou-de-pied fort, mais la mobilité des doigts me divertit. Ils lui
obéissent. Elle les ouvre, les ferme, lève celui-ci et tient les autres
baissés, prend un caillou au fond de l'eau et le rejette sur le rivage,
en un mot, les fait manoeuvrer comme des doigts de main. C'est très
curieux.
Elle offre d'autres particularités. Mon toucher, dans ses promenades,
découvre des choses! Je m'instruis en palpant.
Comme le costume de Marguerite se divise en deux, ma main se glisse
entre la veste et le pantalon. Des vertèbres ressortent dont je sens les
nodosités.
--«Mais creusez donc les reins!» lui dis-je.
Elle me répond, la bouche pleine d'eau:
--«Peux pas plus!»
Je pèse sur l'épine, vainement. Sa colonne vertébrale est ainsi. Avec un
plaisir qui se renouvelle, je constate, chaque matin, la présence de ces
«éminences osseuses», dirait un anatomiste.
Je retourne Marguerite sur le dos. Autre surprise! De son ventre
s'échappent des espèces de borborygmes voulus. Je veux dire que ces
grondements se produisent à mon commandement, pour mon plaisir.
--«Comment faites-vous?»
--«Sais pas!» dit-elle.
--«Faites voir encore.»
--«Voilà!»
Et par un simple mouvement des hanches, elle déplace en elle comme une
masse d'eau roulante, dont les sonorités vibrent à mon oreille collée
sur l'eau, agréables, presque musicales.
--«Mademoiselle, je réclame le jeu du coude.»
Il consiste à ployer le bras, indifféremment, du côté de la saignée et
en sens inverse. La charnière est mobile en dedans et en dehors. Cette
dislocation m'impressionne, et je crie:
--«Assez! assez!»
comme les gens nerveux qui voient faire du trapèze volant dans un
cirque.
La vague est méchante ce matin. Marguerite se serre contre moi. Le flot
l'affole comme si on lui donnait le fouet avec une serviette mouillée.
Elle sursaute, et des mains s'accroche à mes épaules. Il me faut la
renverser sur l'eau et l'y maintenir, penché sur elle, haletant, la
cuisse sous ses reins. La séparation du costume est abolie. C'est sa
chair que je sens adhérente à la mienne, et nos membres nus se
croisent.
Ce que fait ma main, je ne le sais plus! À l'approche d'une vague, je
porte Marguerite dans mes bras, et la vague nous roule.
Des goëmons, des herbes jaunes, des débris, des bavures de mer flottent
autour de nous. J'éprouve une joie à compromettre une vierge! L'homme
quelconque qui la possédera plus tard, croyant être le premier, ne
viendra qu'après moi. Il aura le reste, si peu, que s'il savait quelle a
été ma part, il ne voudrait plus de la sienne. J'étreins une belle fille
élastique et tendre, et flambant, en sueur, je redoute une congestion
cérébrale.
--«Vous allez vous noyer!» crie Madame Vernet, qui prend un bain de
sable. La plage s'émeut. Mes yeux brouillés, piqués de sel, la voient
confusément s'agiter. Il me semble en outre que nous sommes au milieu
d'un orage de vagues électriques, phosphorescentes. Elles moutonnent,
s'entrechoquent, se brisent en claquant, et nous jettent dans les
oreilles, dans la gorge, leurs éclaboussures écoeurantes. L'une d'elles,
l'écume en avant, chien furieux qui montre ses dents, fond sur nous.
C'est exaspérant ce corps-à-corps. Les curieux ont formé cercle et
attendent un naufrage. Monsieur et Madame Vilard se réchauffent sous un
même peignoir et nous suivent d'un regard de langueur. Enfin titubant,
comme empêtré d'ouate, j'entraîne Marguerite, et nous nous sauvons à
notre cabine.
Contigus, nos deux compartiments communiquent par le haut. Grelottant de
fièvre plus que de froid, les dents chantantes, je veux, à la force des
poignets, me hisser pour voir. Mais mon front dépasse à peine les
planches de séparation que Marguerite crie:
--«Ne me regardez pas, vous savez, vous!»
Encore! Quelle petite bête! Je saute sur le plancher, j'ouvre violemment
la porte, et avec un balai de varech, je rassemble soigneusement, en
tas, le gravier épars dans ma cabine, et je le pousse dehors, sans hâte,
très calme, tout à ce que je fais. J'espère donner le change.
Rhabillés, nous nous couchons sur le sable. Le spectacle est terminé.
C'est l'instant où les costumes tordus pleurent toutes les larmes de
leurs corps. Des mains jonglent, jouent aux osselets avec des pierres
polies. Les corps s'imprègnent de soleil et de paresse. Tout à l'heure,
le sang aux yeux, je voyais rouge. Ces gens dansaient frénétiques, en
rut. Les voilà au repos, et je goûte une tranquillité profonde.
J'ai mes crises comme vous, Madame Vernet, mais j'en viens à bout. C'est
fini, ne vous fâchez pas.
Ne vous fâchez pas, Marguerite. La tentation a été forte. Je me suis cru
en partie fine, dans une baignoire. Mais vous avez de la chance: je suis
un brave garçon.
Ne vous fâchez pas non plus, Monsieur Vernet: je respecte tout ce qui
vous est cher. De quelque côté que j'aille, il y a danger. J'aime
beaucoup votre femme et votre nièce, mais mon bras paralysé refuse
d'atteindre au bonheur. Je fais un rêve, et je me dis: «Cette fois, ce
n'est pas un rêve!» et toujours c'en est un.
On déserte la plage; des clefs grincent dans les serrures rouillées; des
gens qui souffrent disent: «J'ai faim! le bain creuse», et s'en vont à
pas lents, emportent leur appétit, objet fragile, et tremblent qu'il
n'échappe.
Nous revenons à la maison, par le petit mur qui endigue la plage; je
marche derrière mes amis et je porte les ombrelles. La chevelure de
Marguerite est répandue sur ses épaules, si épaisse qu'elle ne cesse pas
d'être mouillée durant la saison. Il s'en dégage une odeur
indéfinissable, un peu de flaque de rocher qui s'évapore au soleil, et
même un peu de boue. Je soupèse les tresses légèrement gluantes, et,
quand Madame Vernet se retourne, je mets ma main dans ma poche ou
derrière mon dos avec la rapidité d'un pick-pocket surpris et qu'on
offense.
LII
LE DEMI-VIOL
La bêtise est faite. En cinq minutes j'ai stérilisé les efforts patients
de plusieurs mois; ma place était en ciment: Monsieur Vernet, de son
aveu, ne pouvait plus se passer de moi; j'ornais l'esprit de Madame
Vernet comme un jardin anglais, et son coeur était plus rempli qu'un
colombier de roucoulements; Marguerite m'amusait: j'ai cassé le joujou.
On va me gronder, éclater, et je courberai bas ma tête.
Comment ai-je fait mon compte? Ma faute m'humilie comme une faute de
style; je me trouve imbécile, grossièrement attrapé.
C'est le jour des Régates, la grande fête de Talléhou. Les mortiers ont
tonné. Les marins sortent de l'armoire d'extraordinaires chapeaux hauts
de forme, qu'ils portent aux premières communions, aux mariages, et
parfois le dimanche quand la pêche de la semaine a été bonne. Les
vieilles femmes ont des journaux neufs pour se garantir du soleil. Les
mâts agitent leurs drapeaux. On va lancer à la mer le canot de
sauvetage. Le brigadier de la douane mettra en joue le fusil
porte-amarre. Des courses auront lieu de nageurs, de voiliers, de
canards, en sac, à dos d'âne. Des gymnasiarques feront le soleil et des
tas de résine également espacés sur la jetée, attendent que la nuit
vienne. Talléhou fait briller ses maisons blanchies par le sel de mer.
Nous avons invité à déjeuner les pêcheurs Cruz. La femme ne touche à
rien. Le mari mange sans s'arrêter. Il a mis sa serviette par terre.
--«Mais c'est pour vous!»
--«Jamais je m'en sers et je veux pas la salir!»
--«Tais-toi, grand niais!» lui dit sa femme.
Elle a enfoncé la corne de la sienne dans sa gorge, et, le bout des
doigts sur la table, elle se tient raide comme une chaise, le nez
remuant, les yeux en têtes d'épingle. Cruz taille au creux de son pain
de petits cubes de mie qu'il trempe dans sa sauce, et qu'il y tourne
longuement, entêté au nettoyage de son assiette.
--«Finis donc, mal éduqué!» lui dit sa femme. Elle sait que dans le
grand monde on ne vide pas son verre et qu'il faut laisser de la viande
après les os.
Quand on veut changer l'assiette de Cruz, il proteste, et la plaque sur
son estomac.
--«Non, non. Elle est point sale. Ça vous donnerait de l'embernerie!»
--«Qu'est-ce que ça te fait? lui dit sa femme: c'est pas toi qui les
laveras!»
Elle donne la sienne sans regret et essuie avec son tablier celle qu'on
lui rend.
Cruz dépose une pincée de sel sur la nappe, l'écrase par habitude, bien
que ce soit du sel fin, et passe dessus, comme des langues, une à une,
ses feuilles de salade.
--«Guettez, guettez le salaud!» dit sa femme, qui tâche de piquer un
morceau de beurre avec sa fourchette.
--«Il faut que je vous en envoie une rognure», dit Cruz en se levant.
--«Vas-tu t'asseoir, effronté!» crie sa femme.
Mais lui, qu'incline de droite et de gauche le poids de la nourriture et
du vin:
--«Tu chanteras la tienne après!»
Il commence d'une voix endormie, les yeux baissés, bat la mesure du
pied, du coude, avec son couteau, triste, triste, et s'arrête, démâté,
vent debout, perdu au milieu des mots, en plein air, mais têtu.
--«Allons préparer les lanternes», dis-je à Marguerite.
On nous a chargés de ce soin. Au bout de l'escalier, je lui donne la
main, ainsi qu'à une fiancée. Elle entre dans ma mansarde. Elle n'y est
jamais venue, ouvre mes livres, s'assied à ma table et trouve qu'elle ne
pourrait pas écrire «droit» avec un pareil porte-plume. Le mauvais cidre
me porte à la tête. Je vais accomplir, en inconscient, quelque chose de
malpropre et de banal. Je ne prononce pas une parole. Marguerite ne
recule pas. Sans l'effarement de ses yeux, le feu de ses joues, je la
croirais indifférente. Elle me rend mes baisers par politesse peut-être
ou par peur. Elle obéit et subit. Elle m'embrasse, comme au bain elle
arrondissait les bras, à mon ordre. Ce n'est d'abord pour elle que la
continuation de mes attouchements. Je glissais ma main dans l'ouverture
de son costume, et voilà que je la porte sur le lit, la couche, la
dévêts. Elle ne sait pas; je vous dis qu'elle ne sait pas! Elle attend
et tremble un peu. Pourquoi ai-je commencé?
Quel est cet appétit de chair qui m'a pris soudain et qui s'en va avant
d'être satisfait? Que de fois, quand j'errais, les pieds fatigués, sur
les trottoirs, indécis, le sang chaud, accroché à des filles comme à des
buissons, il m'est arrivé d'en prendre une sans examen, par coup de
tête, et de le regretter aussitôt! Je la suivais, parce que je n'osais
pas retourner en arrière, sous les regards de tous, et, monté, je serais
parti tout de suite, si elle avait voulu me rendre mon argent.