Pauvre Marguerite! nous sommes lugubres. Semblable à une bête sacrifiée,

elle me regarde avec une expression d'étonnement navrante. Elle n'est

plus la forte fille des empoignements athlétiques, des courses

désordonnées. Elle est un tout petit enfant que je brutalise.

Au début, la douleur la fait crier:

--«Que j'ai mal! que j'ai mal!»

J'appuie deux doigts sur sa bouche. Je ne pensais pas qu'elle pût

souffrir réellement, et je me rappelais des viols de littérature dont

les victimes s'aperçoivent à peine. Quelques-unes disent: «Maman!» et

c'est tout.

Le lit se trouve près de la fenêtre. En levant la tête, je vois le

jardin. Monsieur et Madame Vernet sont accoudés à la barrière et font

avec le maire des projets d'illuminations.

Marguerite pousse un cri si inattendu que je n'ai pas le temps de le

rabattre avec la main, comme on ferme sur un oiseau la porte d'une cage.

--«Tu souffres donc?»

Elle est pâle à m'épouvanter. Oh! la résistance de cette chair tendre!

J'ai honte de mon inexpérience, comme un interne qui fait sa première

opération sur un corps vivant, avec des outils qui ne coupent pas.

--«Je n'en peux plus! crie Marguerite. Vous voulez donc me tuer?»

Elle ne me repousse pas, mais se crispe, se tord.

C'est trop, je me rends aussi, moi, je me retire. Entendez-vous?

lâchement, je me retire!

Les gros yeux doux de Marguerite me remercient. J'ai près d'elle

l'embarras d'un domestique qui a laissé tomber un bibelot de saxe et

oublie de le ramasser.

La chère petite n'est pas brisée.

--«Souffres-tu encore?»

--«Oh non!»

--«Tu ne m'aimes donc pas?»

--«Oh si!»

--«Voudras-tu être ma femme?»

Il est un peu tard pour lui parler de mon amour, «après», en lui

préparant un verre d'eau sucrée.

On entend la voix de Monsieur Vernet:

--«Et ces lampions!»

Tandis que j'en arrange:

--«Ce doit être mal, ce que nous avons fait là!» me dit Marguerite,

comme l'autre.

--«Non, on ne fait rien de mal avec son mari. Seulement, ne le raconte à

personne!»

--«À personne, jamais, c'est juré!»

--«Essuie tes yeux, vite.»

Car, tout de même, nous pleurons. Je pleure avec elle, comme avec

l'autre. Mon coeur de pique-assiette s'emplit et se vide ainsi que les

gobelets des fontaines publiques.

LIII

ANIMAL TRISTE

Le bateau glisse sous l'impulsion régulière de ma godille, loin du bruit

de la fête. Un pêcheur qui vient de poser ses claies pour la nuit me

crie:

--«Dépassez pas les balises! y a du courant. Vous pourriez point

revenir!»

Les bouées blanches ou noires tirent sur leurs chaînes qui grincent. Au

bout d'une balise, un cormoran endormi digère.

Qu'est-ce que j'aurais de mieux à faire?

Gagner le large? me perdre?

Combien de temps Marguerite se taira-t-elle? Si elle parle, quel

scandale! Sans doute, elle ne peut plus appartenir qu'à moi. Je suppose

que Monsieur Vernet dise:

--«C'est un garçon un peu pressé!»

Madame Vernet dira:

--«C'est un misérable!»

Donne-t-on sa nièce à un misérable qu'on aime peut-être? Enfin je ne me

sens pas du tout mariable. Des transes couleur de rouille s'amoncellent

en mon esprit et j'appréhende l'orage. Je frôle des rochers qui portent

des noms redoutables. Depuis l'éternité qu'ils sont là, chacune de leur

pointe a peut-être troué un ventre de barque. Parfois un choc me

déséquilibre, jette ma godille à l'eau. Je mouille mon front, mes

tempes, et mon envie se passe de m'égarer sur la mer. J'ai l'oeil sur

les balises, prêt à virer de bord.

Des mouettes effarouchées s'éparpillent dans l'air comme des papiers.

Je fais des projets et m'arrête à celui dont la banalité me garantit la

réussite. Mon bateau, plus léger, retourne au port. Je fouille du plat

de ma godille l'eau résistante. Un peu étourdi par le balancement, je me

récite des vers, et, n'ayant rien de bon à me dire, je demande à mes

poètes préférés de penser et de parler pour moi.

La vague s'amincit, le bateau oscille à peine. Mon coeur, un instant

soulevé de dégoût, retombe et se repose.

LIV

LE DÉPART

Montrant ma fausse dépêche, j'ai dit à Madame Vernet:

--«Peut-être reviendrai-je dans deux ou trois jours. En tout cas, à

Paris!»

Et à Marguerite:

--«Attends-moi! silence!»

Mes amis me reconduisent à la gare. Seul, Monsieur Vernet a gardé sa

présence d'esprit. Il s'occupe de ma malle et prodigue les

recommandations pour le trajet.

--«Je prends les devants!» dit-il.

Silencieusement, nous longeons le port. Parfois un soupir s'exhale. Je

regarde obliquement les choses que je quitte, les barques bercées, les

bouées flottantes, le ressac de la mer, les vieux marins assis autour du

bateau de sauvetage et dont les yeux continuellement secrètent la

chassie. À la gare, Monsieur Vernet me remet un billet de première. Je

veux chercher dans ma poche.

--«Laissez, je vous prie!»

--«Oh! Monsieur Vernet!»

--«Vous me remercierez en nous revenant le plus tôt possible!»

Il ajoute, comme je serre le billet entre les feuillets d'un calepin:

--«Moi, je fixe toujours le mien à mon chapeau. Je n'en ai jamais perdu,

et c'est plus commode pour le contrôleur. Ah! j'oubliais votre

bulletin!»

Il va et vient à grands pas, donne des avis, interpelle, s'agite sans

parvenir à nous communiquer son entrain. Nous sommes arrivés trop tôt,

et, comme chacun tient à garder ses pensées pour soi, il nous faut lire

les affiches, les arrêtés, nous promener devant le petit jardin de la

gare, fleuri de réséda.

Enfin le mécanicien dit:

--«Je vais chercher le cheval!»

Le cheval vient joyeux, siffle bruyamment, fait sous lui, dans ses

roues, une fumée blanche qui monte et l'enveloppe.

--«Vous avez le temps!» dit un employé.

Des paniers de congres se rangent encore dans le wagon de marchandises,

et de petites corbeilles d'osier, berceaux minuscules où des homards,

des brèmes, des poissons délicats dorment sur un lit de fenouil frais.

Une femme accourt et fait des signes. C'est toujours la même chose donc?

Plus le chef de gare attend, plus les expéditeurs se font attendre, et

le meilleur moment est le dernier.

Ils n'en finiront pas. Je voudrais un arrachement brusque. On me

tiraille avec des précautions superflues et des reprises douloureuses

une épine enfoncée profondément.

Je monte, pour prendre un coin, dans mon compartiment de première,

enclos, à l'économie, entre deux de secondes.

--«Pressez pas!» dit l'employé.

Ah! je m'attellerais au wagon!

--«Marguerite voudrait embrasser son professeur», me dit Monsieur

Vernet.

--«Je n'osais pas le demander!» dis-je en descendant. Marguerite me

rend mon baiser sur les deux joues, en camarade, en fiancée tranquille.

--«Il faut que je vous embrasse aussi, Monsieur Vernet!»

--«Roublard! pour embrasser ma femme ensuite! Blanche, laisse-toi

faire!»

--«M'aimes?» murmure-t-elle si bas que je devine le mot à peine distinct

de son haleine, et je souffle entre mes dents:

--«Oui!»

--«Messieurs les voyageurs, en voiture!» crie l'employé, qui donne toute

sa voix en notre honneur.

Par la portière, que Monsieur Vernet tient à fermer lui-même, nous

échangeons de longs regards. Marguerite est rose, Madame Vernet un peu

pâle. Monsieur Vernet, avec une amabilité inlassable, me répète que

j'arriverai à Paris à minuit et quart, et me blâme de n'avoir pas

emporté un petit pain.

Des souhaits pour le voyage, des serrements de mains et ces regards si

longs! si doux! puis un sifflement, un ébranlement, une agitation de

têtes et de mouchoirs: une immense tristesse!

LV

ADIEU!

Installé, les jambes allongées, le coude dans l'embrasse, tandis qu'au

passage du train les pommiers courent, des poulains s'effarent, des

perdrix s'envolent, moi je me sauve!

Il était temps. Le désastre aurait éclaté. Entre deux excitants

également imprenables, je perdais la tête.

Mes amis m'ont donné ce qu'ils avaient de meilleur en eux. Ils sont bons

maintenant à mettre dans des mémoires. Afin que Marguerite m'oublie, on

lui achètera un poney, propre à la selle. Le premier amour d'une jeune

fille se passe en exercice, et le dernier d'une femme mûre en paroles.

Madame Vernet sera sage, et dira:

--«Je remercie le hasard, qui me l'avait envoyé et me le reprend. Notre

brève aventure se termine bien; une femme honnête n'en rougirait pas. Je

souffrais des nerfs, de la sensibilité: ils se calment... Je connais au

fond de moi un coin rafraîchissant où je pourrai me retirer loin de mon

mari, quand j'aurai besoin d'être seule. Il faut des souvenirs à une

femme qui vieillit. J'en ai fait ces temps-ci provision. J'ai été tentée

de me mettre au café, et je vois que je me contenterai d'un canard.»

Ainsi songera Madame Vernet dans une buée de mélancolie. C'est Monsieur

Vernet qui me regrettera le plus, à cause de l'argent qu'il m'a prêté.

Comme c'est bon d'avoir la conscience à peu près nette! Car enfin

j'aurais pu mal agir, déchirer jusqu'au coeur ceux que je n'ai

qu'égratignés. J'entends alors Monsieur Vernet:

--«Vous êtes l'amant de ma femme et vous êtes l'amant de ma nièce!»

Je sens sa lourde main sur mon épaule.

Oh! je me forme petit à petit.

L'humeur et le pays parcouru changent. Chacun des ressauts du wagon

casse un des fils qui me retenaient là-bas; celui-ci me mettait en

communication avec l'amour gris-tendre de Madame Vernet, celui-là avec

l'innocent éveil de coeur de Marguerite, cet autre avec les bons repas,

la table, le lit hospitaliers.

Tous se brisent. Les bouts s'accrochent à mon âme, et je pourrais la

secouer comme un tablier de couturière.

Mes chers amis, une dernière fois merci et adieu! Il ne me reste plus

qu'à me coller au dos cette étiquette trouvée dans le _Journal des

Goncourt_:

«À céder un parasite qui a déjà servi.»

Paris.--Typ. Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pères.--28107.

DU MÊME AUTEUR

Les Roses, poésies................ (_épuisé_)

Crime de Village, nouvelles....... (_épuisé_)

Sourires pincés, 1 vol.............. 3 fr.

_En préparation_:

Oeuf de poule.

Le Fendeur de cheveux.

Poil de Carotte.

L'écornifleur · 第 9 / 9 段