Vous n'avez pas peur?

MONSIEUR VERNET

De qui? de quoi?

HENRI

Je ne sais pas, mais à votre place je ne serais pas trop, trop

tranquille.

MONSIEUR VERNET

Parce que?

HENRI

Parce que si Madame Vernet est jeune, je le suis plus qu'elle encore.

MONSIEUR VERNET

J'ai une absolue confiance en elle.

HENRI

Bien. Mais en moi?

MONSIEUR VERNET

En vous aussi.

Il me regarde fixement, l'air grave et bon. Ce simple mot, si simple, me

touche plus que je ne le voudrais. Je serre la main de Monsieur Vernet.

HENRI

Vous avez raison, mon cher Monsieur Vernet. Toutefois parlons d'une

manière générale, sans faire de personnalité. Si cela arrivait!

MONSIEUR VERNET

J'espère que, d'abord, ma femme vous cracherait au visage.

Il a dit cela d'une telle façon que je me détourne, comme pour éviter

réellement un peu de salive. Je souris jaune.

HENRI

Bien entendu, Monsieur Vernet, il ne peut pas être question de moi.

Encore une fois, nous ne faisons que des hypothèses, et, mettant les

choses au pis, nous supposons, et tous deux ensemble, comme deux amis de

collège ou de régiment, nous découvrons par hasard que votre femme vous

trompe.

MONSIEUR VERNET

Alors, je vous fusillerais, dans le dos!

Ainsi, j'ai beau me mettre de son côté, Monsieur Vernet me renvoie

obstinément au camp ennemi. J'ai poussé trop loin dans son âme la

perquisition. En l'interrogeant, j'ai peut-être tout avoué.

Mais non, je badinais, n'est-il pas vrai? et je ris au point que mes

dents claquent. C'est le frisson de la petite mort qui passe.

Nous sommes sur une belle route blanche, en plein jour, en plein soleil,

entre deux haies qui nous pénètrent de leurs émanations odorantes, et

mon coeur bat, pris de panique, comme par une nuit noire peuplée de

cauchemars.

Ç'a été court.

--«Cet Henri, crie Monsieur Vernet à sa femme, a des idées d'un

biscornu!»

Je ne le laisse pas achever, et, leurs mains à tous deux en paquet dans

les miennes:

--«Mes chers amis! finisse plutôt ma vie que notre bon accord!»

MADAME VERNET

Qu'est-ce que vous avez?

HENRI

Rien que la joie de vous avoir connue. Rien que du bonheur plein moi.

Je suis heureux qu'un mendiant vienne au-devant de nous. Il a entendu

mon appel. D'ordinaire, nous ne donnons jamais au mendiant de tout le

monde. Ce n'est pas dans nos idées. Le rêve de Madame Vernet, par

exemple, serait d'avoir un pauvre pour elle seule, qu'elle irait voir

dans sa mansarde, au-dessus de beaucoup d'étages, un pauvre dont elle

surveillerait la moralité, qui n'accepterait rien des autres, et que peu

à peu elle ferait riche.

--«Allons, dis-je, pour une fois!»

Et je tire de ma poche le porte-monnaie de Monsieur et Madame Vernet,

qui s'y trouve «justement».

Nous rentrons à la maison, traînant nos pieds dans la poussière,

contents de la journée, avec une lassitude, une faim, une soif de

«chiens».

XLIV

LA PARTIE D'AGRÉMENT

Nous sommes sur le bateau des Cruz imprégné, quoique lavé ce matin à

grande eau, de la fade odeur des congres. Au fond du bateau, à l'endroit

où sont d'ordinaire les mannes de cordes, nous avons serré des paniers

de provisions. Monsieur Vernet nous a prévenus:

--«C'est effrayant ce qu'on mange en pleine mer!»

Le père Cruz assis à la barre et un de ses hommes debout sur l'avant

nous regardent en dessous et se font des signes. Une gaîté turbulente

nous anime, et, comme dit Cruz, chacun lance, à son tour, une rognure de

chanson. Des marsouins tournent au loin leurs roues noires, et Cruz

leur crie: «Cousin Jean! cousin Jean!» obstinément, pour les faire venir

à bord.

Mon père avait cinq cents moutons;

J'en étais la bergère!

chante Monsieur Vernet d'une voix à effrayer les loups.

Je suis moins communicatif. Madame Vernet m'inquiète. Elle a pâli,

sourit hors de propos, tantôt bâille au vent, tantôt, les lèvres

pincées, semble retenir de force un secret. Adroitement, elle prépare

son public.

--«Je sens que je vais peut-être avoir le mal de mer!» dit-elle.

À ces mots, elle se retourne et vomit.

--«Soutenez-lui la tête, dis-je à Monsieur Vernet!»

--«Bah! dit-il, ça lui fait du bien.»

La premier' fois j' les mène aux champs,

Le loup m'en mangea quinze! lon laine, lon la!

Les pêcheurs rient, sans oser rire, le menton dans leur tricot.

Marguerite s'approche de Madame Vernet, lui murmure quelques mots de

garde-malade, s'installe à côté d'elle, et leurs coeurs se soulèvent

ensemble suivant un rythme lent.

Un beau monsieur vint à passer,

Me rendit la quinzaine! lon laine!

chante M. Vernet.

Je fais, couché sur le dos, la théorie du mal de mer, avec des phrases

paresseuses, rampantes sur ma langue, coupées de silences, de soupirs et

de sifflements qui soulagent:

«Le mal entre par les yeux. Il faut regarder l'horizon. Quand on n'a pas

mangé, on est moins facilement malade et on souffre plus. Quand on a

mangé, le mal vient vite et s'en va de même. Il arrive qu'on ne l'a pas

durant une longue traversée. Tel autre jour, c'est au port même qu'on

l'a, par un temps calme.»

--«Vous ne l'aurez pas aujourd'hui, me dit le pêcheur Cruz: vous avez

bonne mine!»

Mais, tout de suite, je fais pendant à ces dames, la tête secouée sur le

bord du bateau, tandis que Monsieur Vernet enfle sa voix vengeresse:

Quand nous tondrons nos blancs moutons!

Vous en aurez la laine! lon laine, lon la!

Il plaisante, infernal, nous remercie de donner aux poissons,

d'économiser chez le pharmacien. D'un bord à l'autre, entre deux

nausées, nous nous demandons de nos nouvelles, ces dames et moi.

--«Ce n'est rien, cela va mieux: quand c'est fini!»

--«Ça recommence!» dit Monsieur Vernet, qui interrompt nos condoléances,

jouit de notre mal comme d'une haine satisfaite, et crie à tue-tête:

C' n'est pas la laine que je veux!

C'est votre coeur, ma belle! lon laine, lon la!

Il s'arrête, tousse, crache, dit: «J'ai avalé de travers!», et prend ses

dispositions à côté du pêcheur Cruz, le buste hors du bateau, la figure

fouettée d'embrun au choc des lames, prêt à tomber, bon à noyer.

C'est la débâcle des estomacs. Le bateau bondit, se cabre. D'un coup de

barre, Cruz donne debout dans une vague qui retombe en pluie fine,

mordante, acidulée et bénit notre agonie.

Le bateau conduit à leur dernière demeure des moribonds ramassés çà et

là. Nous roulons de bâbord à tribord nos têtes décolorées. Quand je

heurte Madame Vernet:

--«Pauvre amie!», lui dis-je.

Elle me répond:

--«Pauvre ami!»

Et nous repartons, chacun en quête d'un coin de terre ferme.

Le marin de Cruz, larguant une voile, meurtrit nos pieds; puis, sur

notre invitation, tous les deux se mettent à manger, et il nous semble

que c'est nous qu'on gave de nourriture, à coups de pilon dans la gorge,

sur notre coeur, qui se gonfle, étouffe!

--«Dites, Cruz, sommes-nous loin du port?»

--«Dame! Monsieur Vernet, j'avons vent debout, j'avons pas vent

arrière!»

--«Mon brave Cruz, n'allons-nous pas bientôt rentrer?»

--«Oh! si j'étions attaché au cul d'une vapeur, j'en aurions à peine

pour une heure, ou le quart moins d'une heure!»

--«Mon bon papa Cruz, serons-nous arrivés avant la nuit?»

--«Mais, ma chère petite dame, bien sûr que oui, si j'avions pas le

courant contre nous!»

Renversant nos têtes lourdes, de métal, nous apercevons le phare et sa

lanterne incendiée par le soleil couchant. Il est là, tout près, le

phare! Il suffirait d'allonger le bras pour s'y cramponner. Mais la nuit

vient. Le soleil disparu, le phare allume sa lanterne, et entre nous et

lui la distance reste la même. Nous renonçons au port, et, nos maux un

peu calmés, nous entrons dans une vie de songe. Une demi-nuit nous

enveloppe. Les lueurs du falot illuminent la voile, et le bateau

soulève, par gerbes, les fleurs de feu de la mer. On n'entend que le

bruit du flot, ce bruit d'un tapis qu'on secoue, et le mâchement des

deux marins, qui mangent encore, accroupis sur les paniers de provisions

et les bouteilles. Les membres cotonneux, nous ne savons plus où nous

allons. Il nous serait égal de mourir.

--«J'en ons encore pour une heure!», dit parfois le pêcheur Cruz, et

longtemps, un siècle après, il ajoute:

--«Oui, je crois que dans une heure, une heure et demie, le port ne sera

pas loin!»

Qu'est-ce que cela nous fait? Qu'il nous laisse sommeiller, perdre

conscience!

J'ai un puits creusé dans le corps, et je me tiens, de toute ma force,

immobile.

J'ai rencontré, dans l'ombre des couvertures, la main de Madame Vernet

et je la garde. Elle est toute petite, sans frémissement, comme morte.

Bordée par bordée, Cruz avance tout de même. Sa voix lointaine nous

renseigne.

--«Un peu de plus, je vous jetais sur les rochers.»

Il cherche à mettre en place les feux du port, qui doivent nous regarder

comme des yeux de chat.

Il faudra un treuil pour nous déposer à terre. Quand le bateau se cogne

à la cale, c'est une grande surprise. Je veux aider Madame Vernet à se

relever, mais cette main que je tenais est celle de Marguerite.

Je m'en étonnerai plus tard. Nous prenons possession du sol comme des

conquérants ivres.

--«À une autre fois!»

--«Oui, à une autre fois!»

Car nous recommencerons. On a le droit de se distraire dans la vie.

XLV

IL FAUT EN FINIR, À LA FIN

Toute tangante encore, comme un mouton qui a un ver dans la tête, Madame

Vernet monte en peignoir à ma chambre.

HENRI

Avez-vous bien dormi?

MADAME VERNET

Monsieur Vernet n'a fait que gigoter, et je suis comme s'il m'avait

battue.

HENRI

Le mal de mer réconcilierait les chairs les plus ennemies.

Car nous nous disputons, amants véritables, pour bien nous prouver notre

amour. Une fois, j'ai tiré la targette de la porte, et je n'ai ouvert

qu'après trois appels coulés dans la serrure. Une autre fois, il m'a

fallu lui demander longtemps:

--«Qu'avez-vous? qu'avez-vous?»

Elle ne me répondait pas, et regardait au loin par l'oeil-de-boeuf,

sorte de statue de la Bouderie en négligé du matin.

Nous nous devenons insupportables. Notre contrainte nous exaspère.

Madame Vernet a assez joué à la muse. J'ai suffisamment apprécié

l'excellence de son âme.

--«D'abord, dis-je, moi je ne travaille plus!»

MADAME VERNET

Suis-je une femme frivole, et pensez-vous que cette situation ne me soit

pas aussi pénible qu'à vous? Je vous aime, je vous l'ai avoué: je vous

le redis.

HENRI

Prouvez-le-moi. Ne vous ai-je pas accordé un assez long sursis? Jusqu'à

quand ferez-vous la fleur qui se referme quand on la touche? Est-ce

pour donner plus de prix à vos faveurs que vous les économisez avec

ladrerie? Vieux jeu, ça! Madame. La peur de perdre vous fait tricher.

MADAME VERNET

Ne commencez pas à mettre votre malice en calembours. Je vous ai dit: «À

Paris», et je n'ai qu'une parole.

Elle a raison. Elle ne peut pas tomber là, en fille, sur une chaise. La

chute d'une femme comme elle exige des préparatifs, un cadre, plus de

sécurité, la certitude que nous pourrons tranquillement réparer le

désordre de notre toilette. Je m'entête pour la forme. Je lui montre une

feuille de papier blanc sur ma table.

HENRI

Elle est là depuis huit jours. Ma plume me paraît lourde comme un

instrument de travail, et vous m'avez mis dans un tel état d'énervement

que j'ai perdu le goût des belles lectures.

MADAME VERNET

C'est ce qui me désespère. Dieu m'est témoin que je ferais à l'instant,

s'il le fallait, si c'était une chose possible, le sacrifice de mon

triste honneur pour vous sauver. Je vous le déclare sans rougir, je me

livrerais sans hésiter, quand je vous vois ainsi désoeuvré, arrêté dans

votre oeuvre par ma faute, et je cherche, oui, je voudrais trouver

l'oreiller où pourront se poser nos deux têtes.

L'oreiller où pourront se poser nos deux têtes!

J'incline la mienne sur son épaule.

--«Vous m'aimez-donc?»

--«Pas comme tu crois!»

Nous nous balançons, nous soutenant l'un l'autre, et, poursuivi, jusque

dans mes expansions, par je ne sais quel esprit de cabotinage, je

remarque dans un vieux morceau de miroir pendu à une planche l'effet de

notre accouplement.

J'ai la joue collée au cou puissant de Madame Vernet et le nez enfoui

dans l'ouverture de son peignoir.

--«Je vous crois, dis-je, et j'attendrai avec confiance; mais au moins

donne-moi tes lèvres.»

--«Tiens, tiens vite!» dit-elle, aux écoutes.

C'est une religieuse qui embrasse son cousin, à travers une grille, dans

un parloir.

Toujours prudente, elle a entr'ouvert la porte. Je ne me presse pas, et

je prends, j'aspire, ma poitrine dans la sienne, ce qu'elle m'abandonne

de souffle humide.

--«C'est ça, c'est ça que tu veux?»

--«Tais-toi!» lui dis-je, les dents serrées.

Nos lèvres se remêlent dans un baiser qui n'en finit plus, douloureux à

force d'être long, amer parce qu'après il n'y aura rien, un baiser qui

nous laisse trop le temps de penser à autre chose.

Enfin le pas de Monsieur Vernet nous dérange: en hâte nous nous

efforçons à l'insignifiance.

XLVI

PROPOSITION

MONSIEUR VERNET

Bichette, as-tu fait la commission à Henri?

MADAME VERNET

Tiens, je n'y pensais plus.

Ils sont embarrassés et se passent la parole l'un à l'autre.

--«Dis, toi!»

--«Dis plutôt, toi!»

MADAME VERNET

Mais nous allons être indiscrets.

HENRI

Je vous arrêterai à temps: allez toujours.

MADAME VERNET

Voilà: Marguerite désire prendre des leçons de natation, et comme il n'y

a pas de moniteur ici, nous avons pensé à vous.

HENRI

Pour lui en faire venir un.

MADAME VERNET

Pour le remplacer.

HENRI

Pour être le professeur de nage de Mademoiselle Marguerite?

MADAME VERNET

Oui.

HENRI

Tiens!

MADAME VERNET

Vous voyez: cela vous ennuie.

HENRI

Pas du tout, mais je me demande si je serai à la hauteur de mes

fonctions: j'apporterai la bonne volonté nécessaire.

MADAME VERNET

Elle n'abusera pas de vos instants.

Je me gratte le menton:

--«Et, dis-je, flanquant chacun de mes mots d'un point d'interrogation,

vous ne trouvez pas que c'est un peu...?»

Madame Vernet hoche la tête:

--«Cela se fait: c'est reçu!»

MONSIEUR VERNET

Quel mal y a-t-il?

Ils me rassurent.

MADAME VERNET

Le monde n'est pas méchant à ce point.

MONSIEUR VERNET

Je me moque du monde.

Honteux de mes vilaines idées, de me montrer le plus immoral des trois,

je m'écrie:

--«Parfait: nous sommes chez nous. Que ceux qui ne sont pas

contents»--«aillent le dire à Rome!» conclut Monsieur Vernet, qui

souvent me prend, preste, mes expressions à même la bouche.

MADAME VERNET

Sera-t-elle heureuse, cette chère Marguerite! J'ai toujours regretté de

ne pas savoir nager. Si j'étais plus jeune vous auriez deux élèves. Mais

il est trop tard, n'est-ce pas, Victor?

MONSIEUR VERNET

Ce n'est pas que tu sois vieille, mais je t'accorde que cet exercice

n'est plus de ton âge. Non que je le trouve inconvenant; mais

franchement, c'est moins l'affaire d'une femme mariée que d'un homme

comme moi, par exemple, et, mon cher ami, quand vous aurez un petit

moment, une minute, après la leçon de Marguerite... Oh! sur le dos

seulement. Le reste me connaît.

HENRI

Entendu, cher Monsieur Vernet. Mes bras vous seront ouverts.

MADAME VERNET

Je vous regarderai, moi.

MONSIEUR VERNET

Cela vaudra mieux. Qu'en pensez-vous, Henri?

HENRI

En effet, quoique, après tout...

MONSIEUR VERNET

Je méprise autant que vous l'opinion des autres; mais il y a des bornes.

HENRI

Vous avez raison.

Déjà, comme professeur, je vante ce que j'enseigne. Il est des

passerelles vermoulues. On peut tomber au milieu d'une rivière. Que

faire?

MONSIEUR VERNET

Si quelqu'un se noie sous nos yeux...

HENRI

Il faut le laisser se noyer, Monsieur Vernet. N'allons pas si vite.

Votre bon coeur vous emporte. Ne tentez jamais la mort.

MONSIEUR VERNET

C'est vrai. Quand commençons-nous?

HENRI

Demain, si vous voulez.

MONSIEUR VERNET

C'est dit. J'appelle Marguerite pour lui annoncer la bonne nouvelle. À

propos, est-il besoin de quelque appareil?

HENRI

Non, j'opère seul, sans outil, les manches simplement relevées. Tout le

monde peut voir: rien dans les mains, rien dans les pieds. N'achetez

qu'une ceinture pour Marguerite, vous savez, une ceinture de

gymnastique, avec un anneau, une boucle où je puisse mettre mon doigt.

XLVII

LES IDÉES DE MADEMOISELLE MARGUERITE

Elle est singulière. Elle ne fait pas de mots. Elle n'a pas une théorie

à elle sur l'homme, l'amour et le mariage. Elle joue, et, si je pose, ne

s'en aperçoit pas. Nous parlons de son couvent, des chères soeurs, de

ses amies, et nous nous adressons mutuellement des questions de

géographie et d'histoire. Il m'est impossible d'en obtenir une

confidence graveleuse, dont elle me chatouillerait le creux de l'oreille

comme avec une plume. Elle ne cache rien. Elle ignore. Je tâche de

connaître sa pensée de derrière les reins: elle n'en a pas. C'est

surprenant! Elle sort du couvent et n'est point corrompue jusqu'aux

moelles. Elle a lu sans les comprendre les inscriptions des cabinets;

elle a passé entre les mignarderies perverses des petites amies et les

sensuelles chatteries des soeurs, candide, toute fraîche. Voilà qui me

déroute.

Je m'acharne en confesseur.

--«Qu'est-ce que vous faisiez au couvent?»

Elle recommence avec volubilité:

--«On se levait, on priait, on mangeait. On repriait, on faisait la

classe, on cousait, on jouait, on se couchait.»

--«C'est tout?»

--«Oui, êtes-vous drôle?»

Je regarde au fond de ses yeux, penché au bord de leur eau claire.

--«Qu'est-ce que vous avez à me fixer ainsi comme ça? Vous voulez jouer

à celui qui fera baisser les yeux de l'autre?»

Nous nous obstinons. J'en ai mal aux prunelles. Elle veut avoir le

dernier regard. J'ai affaire à une rouée vicieuse, qui déjà, peut-être,

connaît l'homme. Elle n'en a pas peur, et j'ai du bleu au bras autant

qu'une femme de lettres à ses mollets. Car nous luttons pour nous

reposer de nos causeries instructives.

Le combat s'engage par de petites tapes vite lancées, aussitôt rendues.

Les coups de poing suivent, enfin l'empoignement. Elle me donne de la

tête en plein estomac. Je mets la main sur mon coeur, j'aspire une

bouffée d'air, et je dis: «Fameux!»

Dans les entr'actes, nous faisons rouler nos biceps; puis on se reprend,

front contre front, les poignets tenaillés, les jambes nouées. Si je la

soulève comme un plomb, elle mord.

--«Ah! dis-je en m'asseyant par terre, quand vous aurez un mari, ça

tapera dur.»

--«J'en veux un fort!» dit-elle.

--«Fort et gros, un percheron: de quelle couleur? brun, naturellement!»

--«Non, plutôt noir, avec de la barbe!»

--«Vous n'aimez pas les rouges?»

--«On dit qu'ils sentent mauvais!»

--«Merci!»

--«De rien. Encore une partie: voulez-vous?»

--«Encore une!» dis-je résigné.

Et pareils à des béliers furieux qui cossent, nous nous chassons d'un

bout du jardin à l'autre, frappant du pied le sable qui crie, poussant

des clameurs, grinçant des dents, sauvages.

Monsieur et Madame Vernet font des paris. Celle-ci intervient.

MADAME VERNET

Tu assommes Monsieur Henri!

HENRI

Laissez-la.

MADAME VERNET

Jouez donc, enfants que vous êtes, jouez à perdre haleine.

À vigoureux coups de genoux, Marguerite me fait faire le tour du jardin.

Je me crois au cirque. Je baisse et redresse brusquement la tête, en

cheval savant, et je mets les deux pieds sur les plates-bandes.

Ensuite, il faut sauter à la corde, exécuter des doubles, fournir du

vinaigre. Enfin Marguerite se rend. Elle se couche sur le ventre, dans

l'herbe, le souffle haletant et bat la mesure du bout de ses bottines, à

petits coups, de plus en plus espacés, jusqu'à ce que le pied retombe

mollement pour ne plus se relever.

Sa lourde natte de cheveux s'immobilise comme un reptile qui digère et

s'endort.

MONSIEUR VERNET

Quelle gamine!

MADAME VERNET

O jeunesse!

HENRI

Quelle forte fille!

MONSIEUR VERNET

Et rieuse!

MADAME VERNET

Et pas méchante!

HENRI

Et bonne!

MONSIEUR VERNET

Et aimante!

Nous défilons le chapelet aux perles blanches.

MONSIEUR VERNET

Toutefois, je ne la crois pas des plus intelligentes.

HENRI

Et ne trouvez-vous pas, vous, Madame Vernet, qui la peignez, qu'elle a

dans ses cheveux... une odeur?

MADAME VERNET

En outre elle est trop grasse. Hier soir je suis entrée dans sa chambre:

la petite dormait, les poings fermés, la bouche en ballon. J'ai relevé

le drap: elle a au ventre et aux cuisses des plis de chair qui font

peur.

HENRI

À son âge! quel malheur!

MADAME VERNET

Elle deviendra grosse.

MONSIEUR VERNET

Énorme!

HENRI

Difforme!

Nous défilons le chapelet aux grains noirs.

XLVIII

PREMIÈRE SÉANCE

Aujourd'hui, premier tripotage de Mademoiselle Marguerite, jeune fille

de bonne famille, par Monsieur Henri, homme de lettres. Des deux, c'est

moi le moins hardi.

MADAME VERNET

Il faut que ce soit vous pour qu'on vous confie un tel lys.

Par quel bout vais-je la prendre?

La petite plage a son aspect accoutumé.

Le phtisique sur son pliant se tourne mélancolique et pâle vers le

soleil, et déjà les Vilard se font des gracieusetés dans l'eau. Au pied

des cabines, c'est un campement de messieurs qui se sèchent dans leurs

peignoirs, ou de dames qui travaillent, et après chaque point de

tapisserie regardent le ciel. Mais un mouvement d'attention se produit:

il va se passer quelque chose.

HENRI

Êtes-vous prête?

MARGUERITE

Voilà! voilà!

Sa ceinture de gymnastique lui serre les reins. Elle saute hors de sa

cabine en faisant piaffe, me donne un bout de doigt que je saisis au vol

comme un écuyer, et nous nous élançons vers la mer.

--«Tiens! tiens!»

Quel étonnement!

Nous aimantons les regards. Marguerite jette, à la sensation de l'eau

froide, quelques ruades qui font valoir sa jeune croupe, frappent en

plein dans la surprise de tous, emportent le morceau.

--«Du calme! lui dis-je, s'il vous plaît.»

Mais elle me tire, m'entraîne, m'éclabousse. Je suffoque, car j'ai

l'habitude, au bain, de craindre l'eau comme le feu, de prendre mes

précautions avec la vague, de me livrer à elle portion par portion. Je

m'y assieds ainsi que dans un fauteuil, en me relevant deux ou trois

fois comme si je l'essayais. Quand «j'en ai au ventre», je m'arrête.

C'est le passage difficile. J'imite, de la bouche, le bruit d'un pot qui

bout. Il me semble qu'on me coupe en deux avec un fil à beurre glacé, ou

que je change de chemise dans la rue, au mois de décembre, les bras

levés, enfilant des manches de neige.

D'un coup Marguerite a changé ma méthode. Nous barbotons, et je me

cramponne à elle pour la soutenir.

--«N'ayez pas peur!» lui dis-je.

Elle n'a pas besoin d'être rassurée, et, battant l'air à tour de bras,

elle fait un tapage de phoque en récréation.

--«Mademoiselle! permettez!»

Docile enfin, elle me tourne le dos. Je passe un doigt sous la boucle de

sa ceinture, et je promène mon élève sur le flot, en lui donnant des

explications.

--«Levez le menton. Creusez les reins. Les pieds ensemble! Doucement les

mains!»

Elle fait ce qu'elle peut, se dépêche, avale de l'eau salée, crache et

me déséquilibre à coups de talon dans les jambes.

Le phtisique a approché son pliant près du bord. Je pense qu'on rit sur

la plage de moi surtout, de ma maladresse de professeur. J'ai envie de

laisser Marguerite couler au fond et de m'en aller nager au loin.

Vraiment, malgré mes explications et sa bonne volonté, elle exécute les

mouvements de travers. Je lui donne des claques sur ses mollets, ses

épaules, sur tout ce qui ressort.

--«Mademoiselle, ne vous mettez donc pas en chien de fusil!»

Tantôt elle se dresse et prend pied; tantôt sa tête retombe, et je la

lui soutiens en creusant ma main sous son menton. Elle tourne dans la

ceinture trop large. Ça ne va pas du tout. Je voudrais être à cent pieds

sous mer! J'ai contracté un engagement qu'il me faudra tenir. Cette

nuit, sur mon lit, je préparerai mon cours, en faisant avancer et

reculer ma couverture de voyage, roulée dans sa courroie.

--«Mademoiselle, vous vous fatiguez. Assez pour cette fois. Allez

vous-en!»

--«À mon tour!» me crie Monsieur Vernet, qui attendait assis sur les

galets.

--«Ah! mais non! ah! mais non! Demain, un autre jour!»

Je fais le sourd, m'étire, et je m'éloigne du côté du large, coupant la

lame rageusement, avec un grand bruit dans les oreilles pareil à un

éclat de rire.

XLIX

COURS COMPLET

L'écornifleur · 第 7 / 9 段