Je l'avais déjà remarqué: on se sent d'une légéreté! Il ne faudrait pas
faire d'imprudence: une vague vous enlèverait comme une plume.
UNE AUTRE
Commencez-vous un peu à nager?
UNE AUTRE
Oui, mais je n'aime pas me mettre sur le dos: il m'entre de l'eau dans
les oreilles.
UNE AUTRE
J'avoue que je ne fais pas encore bien aller les épaules. Mon mari m'a
pourtant montré hier soir, sur un petit banc.
UNE AUTRE
On se baigne, n'est-ce pas, pour son plaisir. On ne tient pas à faire du
genre.
Un phtisique, sur un tabouret, regarde les baigneurs. Sa tête maigre,
douloureuse, supporte péniblement un immense chapeau de paille, à l'abri
lui-même sous une ombrelle blanche à doublure verte. Il ne peut pas
tenir en place, veut sans cesse s'asseoir ailleurs, et il semble
toujours qu'il s'assied pour la dernière fois. Ses coudes, ses genoux
crèvent l'étoffe. Sa bouche grande cherche un peu de vie.
Soudain de l'une des cabines sort un vieux prêtre en costume de bain
noir. Ces dames se le désignent et chuchotent avec respect. Il porte une
cuvette en zinc et un mouchoir blanc. Il descend à la mer, en courant à
petits pas, trempe ses doigts dans l'eau et fait le signe de la croix.
Laminé par l'âge, il se ratatine pudiquement, le corps en demi-cercle,
si effacé qu'il paraît vouloir montrer son dos de tous les côtés à la
fois.
Ces dames se sont tues, comme s'il allait officier. Il emplit sa
baignoire, la soulève, et verse l'eau froide sur son crâne, les pieds
joints, le corps droit, découpé en charbon sur le vert-bouteille de la
mer.
Il jette la cuvette, s'enveloppe la tête dans le mouchoir qu'il noue
sous le menton, s'avance au milieu des flots, se baisse pour enfoncer
plus vite, se retourne sur le dos, et se laisse emporter, les bras
étendus.
Régulièrement il plie les jambes, les genoux à fleur d'eau et les détend
avec force. La lame le voile. On ne distingue plus que la tête
enveloppée dans le mouchoir blanc, et, quand une vague le soulève, il
ressemble à un christ d'ébène hors de service qui s'en va à la dérive,
couché sur un matelas et pris d'une rage de dents.
XXXVIII
POINTS DE VUE
Madame Vernet a fait choix d'un costume collant, révélateur, couleur de
chair tendre, transparent. Les regards se posent sur elle en guêpes.
Elle sent la piqûre, mime l'effarouchement, la honte. L'étoffe mouillée
fait feuille de papier à cigarette. Elle la pince du bout des doigts, la
tapote, mais le tissu retombe et s'appuie. Elle est vêtue de caresses.
Quel amant frénétique, à l'étreinte ubiquitaire, pourrait serrer ses
formes d'aussi près? Madame Vernet imite la cane et s'assied par terre.
Nous sommes autour d'elle une rangée de messieurs intéressés. Nous n'en
perdons pas un méplat. L'apparition d'un morceau de chair fait ciller
les paupières. Chaque mari se braque sur la femme du voisin et oublie la
sienne. On s'amuse.
Les dames aussi s'amusent. Quand un homme sort de l'eau, ruisselant, les
cheveux pleureurs, moulé ou de pauvre académie, elles savent apprécier,
sourire, tousser. C'est entre les deux sexes un discret échange
d'attitudes. Un peignoir s'ouvre au moment où les attentions sont fixes,
se ferme à la façon des burnous. Des gorges baillent, des reins roulent
et se croisent.
Nous jouons en outre au jeu de l'ensevelissement. Une baigneuse se
couche, et des mains actives travaillent à la recouvrir de sable. Les
principales élévations sont les pieds et les seins. Un frétillement, un
soupir, et tout s'écroule. Il faut appeler à l'aide. La plage entière
s'y met et se partage l'ouvrage. Un monsieur prend une cuisse pour lui,
un autre se réserve le ventre. Deux associés unissent leurs efforts
autour des hanches. On fait la chaîne, comme dans les incendies. La
baigneuse lutte contre tous avec des éclats de rire qui la secouent.
C'est doux, c'est chaud, c'est bon.
Elle crie:
--«Pas dans le cou! pas dans les oreilles!»
C'est fini, tout a disparu jusqu'au menton. On peut chercher. Il ne
reste pas à l'air un point gros comme la tête d'une épingle. Ces
messieurs n'ont plus rien à faire. Ils s'essuient le front et parlent de
leur appétit. Sous son édredon de sable, la baigneuse déclare qu'elle va
mourir, et, soufflant à peine, les yeux clos, languissante, elle allume
ses pommettes.
À qui le tour?
MONSIEUR VERNET
On ne fait de mal à personne. Regardez Monsieur et Madame Vilard qui
rentrent à leur cabine.
C'est un ménage renommé au loin pour sa bonne entente. Vieux mariés
déjà, ils s'aiment comme au premier jour. Ils se déshabillent ensemble
dans la cabine du prêtre, qui est l'oncle de Monsieur Vilard, se
baignent ensemble, s'apprennent mutuellement à nager, se tiennent par la
main, se saluent, mêlent leurs exclamations de joie et ne sortent de
l'eau qu'ensemble, en se donnant le bras. Amaigris par l'amour, ils
sucent tout le jour des pastilles de chocolat que parfois ils échangent
de bouche à bouche, dans un baiser. Ils brûlent, ils se consument,
indifférents aux quolibets des hommes et aux avertissements des
docteurs. Tous les six mois le mari est obligé d'aller à l'hôpital.
MONSIEUR VERNET
L'eau éteint le feu. La mer ne peut pas les calmer. Au contraire, elle
les ravive. Vous allez voir.
HENRI
Qu'est-ce que je vais voir? Ils sont rentrés.
MONSIEUR VERNET
Vous allez voir! Vous allez voir!
Ses narines vibrent au fumet d'un bon plat. Les messieurs, oubliant la
baigneuse qui fait la morte dans son cercueil de sable, épient la cabine
et se consultent.
--«Avez-vous vu?»
--«Non. Vous vous trompez, je crois.»
Ils s'avancent de quelques pas, penchés.
HENRI
Qu'est-ce qui va se passer? On dirait que vous guettez un lapin.
MONSIEUR VERNET
Chut! voyez-vous qu'elle remue?
HENRI
Qu'est-ce qui remue?
MONSIEUR VERNET
La cabine. Tenez, la voyez-vous?
HENRI
Après? Toutes les cabines remuent quand il fait du vent, et quand il y a
quelqu'un dedans.
MONSIEUR VERNET
Mais la leur remue parce qu'ils se font ça.
HENRI
Expliquez-vous.
MONSIEUR VERNET
Eh oui, ils se font ça. Quelle explication voulez-vous? Vous ne
comprenez donc rien aujourd'hui? Ils se font ça après leur bain, chaque
fois, sans manquer, sur les planches mêmes, dans leur boîte d'un mètre
cube.
Monsieur Vernet me fait des signes de la main, me prie de me taire, de
le laisser entier à ses observations.
--«Prêtez-moi donc votre lorgnette, vite, vite», dit quelqu'un.
C'est empoignant. Les dames regardent de côté. La baigneuse enterrée se
met sur son coude, et, dans les flots, une autre baigneuse reste
immobile, droite, vainement heurtée par la vague, naïade inquiète.
Mais le vieux prêtre, retour du large, ramasse sa baignoire, et courant
à petits pas sur la grève, s'en va frapper à la porte de la cabine.
Grelottant, dégouttant, avec sa cuvette de zinc sous le bras, il
ressemble maintenant à une marchande de maléfices qui vient de faire,
par une averse, ses provisions pour le prochain sabbat et attend qu'on
lui ouvre.
XXXIX
PAS DE GÂCHAGE
J'aime de plus en plus mes amis pour le bon motif. Je ne me hâte pas
vers l'inévitable fin, vers le moment où je serai l'amant obligatoire de
Madame Vernet, vers l'irrémédiable. Il est heureux que Monsieur Vernet
soit, comme on dit, constamment sur notre dos, et je voudrais lui garder
toujours une affection sans trouble, une estime sans réticences. Je suis
comme les autres. Il n'y a encore que les bons sentiments pour me
réconforter. Jamais une saleté morale, même réussie et faisant honneur à
mon adresse de préparateur, ne m'a contenté pleinement. L'amitié de
Monsieur Vernet m'est chère, et le souvenir de la bonté de son coeur
m'impressionnerait dans le mal. Aussi, tandis que les frayeurs de Madame
Vernet retardent notre chute, et parfois la rendent improbable,
j'apporte de mon côté à la réalisation de nos désirs mes cailloux
d'achoppement.
Quand, dans ma chambre, nous nous excitons sans mesure, que les caresses
irritent notre impatience, et que «cela va tourner au vilain», j'écoute,
l'oreille tendue vers l'escalier, un bruit qui nous interrompe. Il
m'arrive de m'arrêter trop tôt, d'être en avance sur le signal d'alarme.
MADAME VERNET
Voyons, n'est-ce pas gentil de nous aimer ainsi?
Comme je n'ai qu'une chaise, je la garde d'abord pour moi, et, frottant
mes genoux, j'invite Madame Vernet à venir s'asseoir dessus. Elle n'en
est pas encore là et refuse. Je lui cède la place, et nous feuilletons
mes calepins de vers. Elle a remarqué que j'étais «susceptible», et les
apprécie tous en bloc, beaucoup.
HENRI
En voilà qui ne sont pas mal. Je les ai faits en dix minutes, à trois
heures du matin, avant de me coucher. C'est la nuit que je travaille le
mieux. Il m'en vient quand je dors. Je me lève, j'allume ma bougie, je
mets mes vers sur un bout de papier, et je me recouche. Je me suis
relevé jusqu'à dix fois; ma descente de lit était couverte d'allumettes.
Ceux-ci, je les ai composés sous un arbre, par une pluie battante. Mon
calepin était trempé. Mon crayon se délayait, comme quand on écrit avec
une plume sur du papier buvard.
Ceux-là? je ne peux pas vous dire...
MADAME VERNET
Pourquoi? pourquoi?
HENRI
Je les ai tracés sur le dos d'une femme, oui, pendant qu'elle remettait
sa jarretière. C'était un pari. J'ai gagné. Il y en a douze. Vous pouvez
compter. J'en ai fait de plus mauvais.
MADAME VERNET
Quel était l'enjeu?
HENRI
Le pupitre!
Où vais-je chercher les choses que je dis? Je raconte les origines de
chaque vers, ses succès dans le monde, la peine qu'il m'a coûté, et, les
désignant l'un après l'autre du bout de mon crayon bleu, je bonimente.
De ma main libre, je flatte la taille de Madame Vernet, sa joue. Elle me
repousse. Je reviens. Nous dévidons de la soie. Quand elle a dit:
--«Ils sont jolis!»
à ma crispation involontaire, elle ne manque pas de se reprendre et
ajoute:
--«Ils ne sont pas jolis: ils sont beaux!»
MADAME VERNET
Je ne suis pas en peine de vous: vous irez loin.
Je branle la tête et fais l'incrédule.
MADAME VERNET
Si, si, vous irez loin. C'est moi qui vous le dis, et quelque chose qui
ne me trompe pas, j'en suis sûre, me le dit à moi. Victor Hugo est mort:
vous remplacerez Victor Hugo.
Cette fois, je proteste:
--«Ah non! permettez, n'exagérons rien!»
Elle insiste, mutine: il me faut céder.
--«Eh bien! oui, là, je remplacerai Victor Hugo. Entendu!»
Elle est sincère, en ce moment, la chère femme! Mais si, dans quinze
jours, trois semaines, sa prédiction ne s'est pas réalisée, elle en sera
tout étonnée, commencera de trouver le temps long, et doutera déjà de
moi.
XL
DIRECTEUR DE CONSCIENCE LITTÉRAIRE
J'efface un à un les péchés de son goût.
MADAME VERNET
Vous devriez me composer une petite bibliothèque qui me serait
personnelle.
HENRI
Volontiers.
MADAME VERNET
Qu'y mettrez-vous?
HENRI
_Madame Bovary_, d'abord. C'est l'histoire d'une dame qui est un peu
comme vous. Elle ne sait pas ce qu'elle veut et finit par en mourir.
MADAME VERNET
Pauvre femme! Est-ce bien écrit, au moins?
HENRI
Assez bien, comme ça, oui.
MADAME VERNET
Et il n'y a pas de choses trop fortes?
HENRI
Des choses trop fortes?
MADAME VERNET
Des saletés, enfin, comme dans Zola.
HENRI
Non, je vous le garantis. C'est propre comme votre âme, et d'un luisant!
Vous pourriez vous y mirer.
MADAME VERNET
De qui est-ce?
HENRI
De Flaubert, Madame. Flaubert Gustave.
MADAME VERNET
Je connais. Vous m'en aviez souvent parlé. N'a-t-il pas fait un autre
livre qui a un titre drôle, un titre qui m'a frappée: _La Tentation de
saint Antoine_? Ce doit être raide, hein.
HENRI
Très raide. Je ne vous le conseille pas: vous n'iriez pas jusqu'au bout.
MADAME VERNET
Et après, qu'y mettrez-vous?
HENRI
Un peu de Balzac?
MADAME VERNET
J'en ai lu. Les descriptions m'ont arrêtée. Est-ce qu'il y a des
descriptions dans tous ses livres?
HENRI
On en retrouve par ci, par là.
MADAME VERNET
Alors pas de Balzac, si cela ne vous fait rien.
HENRI
Ça m'est égal. Ce que j'en dis, c'est pour causer. D'ailleurs je suis de
votre avis. Les descriptions embrouillent; on perd le fil: c'est
agaçant.
MADAME VERNET
Et après, qu'y mettrez-vous?
HENRI
C'est comme si nous jouions au corbillon. J'y mettrai un peu des
Goncourt, un tout petit peu, pour donner du goût.
MADAME VERNET
Je les connais aussi ceux-là. Vous ne faites qu'en parler. Deux frères
qui s'aimaient bien, n'est-ce pas?
HENRI
Ils s'adoraient.
MADAME VERNET
C'est gentil, ça. Lequel des deux est donc mort, déjà?
HENRI
Le plus jeune.
MADAME VERNET
Lequel des deux écrivait le mieux?
HENRI
Le plus jeune, naturellement, puisqu'il est mort.
MADAME VERNET
Qu'est-ce que vous me donnerez des Goncourt?
HENRI
_Renée Mauperin_. C'est encore l'histoire d'une jeune fille qui ne sait
pas ce qu'elle veut et qui en meurt.
MADAME VERNET
Pauvre fille! Ensuite.
HENRI
Ensuite _Germinie Lacerteux_: c'est l'histoire d'une servante.
MADAME VERNET
Oh! non! pas de bonne. Ces gens-là savent-ils aimer?
HENRI
Voulez-vous _Madame Gervaisais_? Cela se passe à Rome.
MADAME VERNET
J'aime beaucoup les livres de voyage.
HENRI
_Soeur Philomène_. Il s'agit d'une Soeur d'hôpital.
MADAME VERNET
Est-ce qu'il y a des tableaux de la souffrance humaine? Oui? N'en
parlons plus. Je me trouverais mal à chaque instant. Qu'est-ce que nous
prendrons de Zola?
HENRI
Rien, à cause de votre odorat. Vous me demandez mon avis: je vous le
donne.
MADAME VERNET
Mais il faut du Zola dans une bibliothèque de choix. Je suis une femme
mariée. La délicatesse a des bornes. Ne dirait-on pas que vous me prenez
pour une petite fille? Je vous assure qu'il m'est tombé, par hasard,
sous les yeux, quelques passages de _Germinal_ et de _la Terre_, ceux
qui ont fait le plus de bruit, et je ne les ai pas trouvés si «choses».
Et puis, en souvenir des beautés de premier ordre, il ne faut pas se
montrer sévère pour les taches. Allons, accordez-moi quelques volumes de
Zola.
HENRI
Vous les aurez tous, chère femme de mon coeur.
MADAME VERNET
Ensuite.
HENRI
Tenons-nous-en là pour l'instant. Nous continuerons demain la revue.
Nous remplirons encore quelques casiers avec ce qui reste d'écrivains en
prose pour dames, et nous demanderons ensuite aux poètes s'ils n'ont pas
en réserve quelques poésies de derrière les fagots, pour faire la bonne
bouche.
MADAME VERNET
N'oubliez pas au moins qu'un rayon tout entier, capitonné de soie, est
destiné à vos oeuvres futures, richement reliées.
HENRI
En peau de chagrin d'amour, avec des fers spéciaux, ceux que vous m'avez
mis au coeur. C'est la grâce que je me souhaite. Allons déjeuner!
XLI
ÉGLISES
Généralement, après déjeuner, nous visitons une église, toutes les
églises que le bon Dieu a fait faire dans les environs. Nous lisons
d'abord les inscriptions des croix. L'épitaphe d'un enfant nous excite à
dire: «Pauvre petit!»; celle d'un vieillard, «qu'en somme il était en
âge de mourir et qu'il n'a pas à se plaindre: la mort, en ce cas, est
plus dure pour ceux qui restent que pour ceux qui partent!»
Nous avons une manière brusque de retirer le pied quand nous marchons
par mégarde sur une tombe, et, prudemment, nous écartons les hautes
herbes des sentiers. Une poule noire dérangée s'envole avec un cri
perçant: nous frémissons.
MADAME VERNET
Ne croirait-on pas que c'est une âme?
MONSIEUR VERNET
Elle ne montera pas haut dans le ciel: elle est trop noire.
C'est la première plaisanterie d'une longue série. Nous plaisantons
parce que nous avons vaguement peur. Nous entrons dans l'église en
hésitant, comme on s'enfonce dans l'eau froide.
MONSIEUR VERNET
On a beau n'être pas dévot: cela fait toujours quelque petite chose.
Marguerite a trempé sa main dans l'eau bénite jusqu'au poignet et nous
en offre. Incapable de refuser, j'essuie ma part avec mon mouchoir, et
Monsieur Vernet, moins esprit fort, laisse égoutter la sienne au bout de
ses doigts. Le premier sacrilège seul coûte. Cette insulte à l'eau
divine non suivie d'une punition immédiate nous encourage: nous pouvons
regarder l'église en amateurs, et nous serions hommes à remettre nos
chapeaux si la fraîcheur ne nous semblait douce. L'église est nue et
suintante, mais la chaire et son escalier sont d'un bois tellement vieux
que Monsieur Vernet parle hardiment de style Renaissance. Il monte en
tâtant la rampe, ouvre la porte de la chaire, égratigne les moulures,
flaire les trous de mites, et n'oublie pas de crier:
--«Mes chers frères!»
--«Oh! Victor! Oh! mon oncle,» disent ensemble Madame Vernet et
Marguerite, qui prient à genoux. Je n'en pense pas moins. Monsieur
Vernet s'en tient là. L'éclat de sa voix l'a effrayé. L'église, personne
blessée, a gémi de toute la sonorité de ses voûtes, et Monsieur Vernet
descend, penaud, sa raillerie coupée en deux.
Il regarde respectueusement des vitraux, des crosses, des agneaux frisés
aux pattes croisées sous le menton. Ces dames achèvent leur prière. Je
me promène de long en large, mon chapeau me battant les cuisses, et
j'admire le catholicisme non comme religion, mais comme poésie. Je fais
retentir aussi mes talons sur les dalles pour produire des «échos».
Nous sortons. Marguerite est déjà à son poste, la main pleine d'eau
bénite. Mais nous n'en avons pas besoin, puisque nous sortons. Nous
écartons le buste avec un merci sec, et, sous le portail même, lestés
d'une impression pénible, nous nous couvrons par un geste de défi. Notre
impertinence se redresse comme une herbe foulée. Monsieur Vernet dit
leur fait aux curés.
MADAME VERNET
Il faut un peu de religion, mais pas trop. Je trouve ridicules les
détails, les cérémonies. Je crois en Dieu, voilà tout, et au diable dans
une certaine mesure.
Marguerite cueille un coquelicot sur une tombe. Elle le mettrait à son
corsage, si quelqu'un voulait parier avec elle n'importe quoi. Elle en
arrache les feuilles écarlates et les fait claquer entre le pouce et
l'index.
De mon côté, par négligence ou bravade, je butte contre des mottes, je
marche au bord des allées et j'écrase les pieds des morts.
MONSIEUR VERNET
On respire.
Il ferme la porte du cimetière.
Autour du clocher, les corbeaux tracent leurs cercles, poussent leurs
croassements, agacent le coq muet, comme pour le provoquer à donner de
la voix.
MONSIEUR VERNET
Quand ils ne sont pas dedans, ils sont dessus.
Il rit. Nous rions tous.
XLII
PROMENADES ET BEAUX SITES
Il n'est rien de trop simple pour la simplicité de nos goûts. Nous nous
arrêtons à chaque ferme afin de boire du lait. Marguerite seule, moins
naturelle que nous, ose avouer que le lait lui fait mal au coeur.
--«Votre pain est-il noir, ma brave femme?»
--«Oh non, Monsieur, il est bien blanc, au contraire, aussi blanc que
celui du boulanger.»
Nous poussons un «Oh!» de désolation.
La brave femme ne nous comprend pas. Elle ne nous comprend jamais. Elle
nous offre des chaises, et il faut employer la force pour qu'elle nous
permette de nous asseoir sur un banc de bois boîteux et poli comme un
front d'enfant, tant il a râpé de culottes, qui le lui ont bien rendu.
La brave femme demeure bouche bée, une chaise dans chaque main.
--«Vous seriez pourtant mieux là-dessus, dit-elle: c'est de la paille
toute neuve.»
Je me lève:
--«Écoutez, je vous en supplie, laissez-nous votre banc. Sinon, nous
nous mettrons par terre, à la turque, ou en tailleurs. Nous ne sommes
pas venus ici pour étrenner vos chaises: tenez-vous-le pour dit!»
J'ajoute:
--«Allons! donnez-nous votre pain blanc, puisque vous n'en avez pas de
noir, et apportez-nous du lait!»
--«C'est-il vrai que vous voulez du lait, mon petit monsieur?»
--«Mais, ma brave femme, vous n'y êtes plus! Quand on entre dans une
ferme, c'est pour boire du lait. Les fermes, ç'a été inventé pour que
les gens qui sont à la promenade puissent y boire du lait, quand ils
sont las et qu'il fait chaud.»
--«Mais, mon petit monsieur, il n'en reste plus qu'une goutte pour
mettre dans notre soupe ce soir. Les vaches ne sont pas tirées.»
--«Tirez-les. Nous attendrons en mangeant une omelette!»
--«Alors il faut que vous attendiez aussi que les poules aient pondu.
J'ons vendu tous nos oeufs au marché, hier.»
Je promène sur l'assistance un regard découragé.
--«Ce n'est pas la peine de venir à la campagne pour faire comme dans
les villes. Soit! Tordez-nous donc le cou à un lapin!»
--«Un lapin? mais, mon bon Monsieur, j'ons point de lapins. Qu'est-ce
que j'en ferions donc? Un lapin, ça mange comme une vache; et qué que ça
se vend? Rien du tout.»
--«À votre tour», dis-je à Madame Vernet, en me rasseyant.
Elle s'y prend mieux que moi, car, pour obtenir de la brave femme
quelque chose à manger, elle l'interroge sur ses travaux, ses habitudes,
son mode d'existence, et complimente sa bonne mine, sa corpulence.
--«Que vous devez sans aucun doute à l'air pur des champs!»
--«Oh, ma chère petite dame (elle nous trouve tous petits), j'ai pas
seulement le temps d'aller le respirer!»
--«Vos enfants sont toujours dehors?»
--«Dame! Quoi que j'en ferais donc à la maison, dans mes jambes?»
--«Ils doivent être vigoureux et beaux?»
--«Ils profitent: ce n'est pas parce que je suis leur mère, mais je vous
garantis que, le dimanche, pour aller à la messe, ils sont tapés.»
--«Vous en attendez encore un sous peu?» dit Monsieur Vernet en
regardant le tablier de la brave femme, tandis que Marguerite émiette du
pain aux poules.
--«Pardon! mon bon monsieur, pas pour le moment. Je suis restée enflée
comme ça de mon dernier!»
«Et pis, dit-elle, quoi que ça sert de se dégonfler à chaque fois pour
se regonfler à chaque fois? Je ne suis-t-y pas plus à mon aise en
restant toujours la même?»
Et elle se met à rire, agitant son ventre, secouant ses cottes blanches
de farine.
Monsieur Vernet longe les murs jaunis, inspecte l'intérieur d'une
armoire à lit, des casseroles, des bues, se propose d'en acheter une
pour sa cheminée, s'arrête devant les assiettes à fleurs rangées
derrière des lattes de bois.
--«Voulez-vous m'en vendre une, ma brave femme?»
--«Une assiette! pour quoi faire? Seigneur Dieu!»
--«Je la pendrai dans ma salle à manger, et, en la voyant, je penserai à
vous. Combien?»
--«Elles m'ont coûté à moi cinq sous, l'une dans l'autre!»
--«En voilà vingt!» dit Monsieur Vernet.
La brave femme se demande pourquoi on lui paie un franc tout entier une
assiette achetée un quart de franc et dans laquelle elle a mangé.
--«Mon bon monsieur, dit-elle, celle-là est cassée: prenez-en une
autre!»
Monsieur Vernet hausse les épaules. Nous sortons, mais nous reviendrons.
Nous promettons toujours de revenir.
--«Il n'y a pas d'embarras, dit la brave femme: revenez si vous voulez.»
J'offre à Monsieur Vernet de porter l'objet d'art, l'assiette. Il fait
des façons. J'insiste.
MONSIEUR VERNET
Alors, chacun à son tour.
HENRI
Soit. Mais rappelez-moi le mien: je suis capable de l'oublier.
Bientôt, en effet, je n'y pense plus.
XLIII
FLIRTAGE EN PLEIN AIR
Il y a moins de danger sur la route que dans ma chambre. Marguerite est
là. Monsieur Vernet nous surveille. Nous ne flirtons qu'avec des clins
d'yeux, des chuchotements, des pressions de bras ou des frôlements de
hanches. Nous jouons «à celui qui courra le plus fort!» J'enlève
prestement Madame Vernet quand je l'attrape, et je sens son corps peser
sur moi. Elle court mal à cause de ses robes et de ses coudes, et plus
on est près d'elle, moins elle court vite. Son ardeur décroît comme la
distance qui nous sépare.
Je l'assieds sur une borne, essoufflée; j'attends qu'elle ait repris
vent et je lui tiens des propos qui sont pures bagatelles.
HENRI
Vous êtes une levrette, une plume, une ombre, et sous votre doux poids
j'ai cru que j'allais mourir.
MADAME VERNET
Holà! que j'ai chaud! Vous me tuez.
Les frisons de sa nuque sont collés par la sueur. Elle trempe ses pieds
dans la fraîcheur de l'herbe. Elle fait des efforts de tête pour tirer
son cou du col, lève les bras, remue les poignets afin de permettre à
l'air d'entrer dans les manches, de se glisser jusqu'aux épaules, de se
blottir aux aisselles.
Nous nous amusons comme des enfants sous l'oeil amical de Monsieur
Vernet. Je l'appellerais, à l'exemple de Marguerite, mon oncle, si je ne
craignais de réveiller en lui le sanglier qui dort. Madame Vernet me
prie de respecter au moins son mari, si je ne la respecte pas
elle-même.
Je prends Monsieur Vernet à part. Son assiette sous le bras, il épluche
une baguette.
HENRI
Est-elle folâtre, Madame Vernet!
MONSIEUR VERNET
Elle ne sera jamais plus jeune.
HENRI