Vous m'entendez bien. Marié trop jeune, je n'ai jamais eu de maîtresse.

Mais je sais, et vous le savez mieux que moi, gredin, quelles libertés

on peut prendre avec une fille. Or, gardez-vous de croire que votre

femme est une fille, voilà ce que je tenais à vous dire.

HENRI

Une femme est une femme.

MONSIEUR VERNET

Erreur! Avec le mariage la caresse devient une chose grave. Ah! certes,

personne, dans un fumoir, dans une réunion d'esprits libres, dans un

_a-parte_ de sexe fort, ne goûte plus que moi les confidences

graveleuses, où l'obscénité s'en donne à coeur joie. Je confesse qu'il

m'est agréable, comme à tous les honnêtes gens d'ailleurs, de me

débarbouiller à mon heure avec un peu de fange. Je m'offre une petite

débauche pour rire et n'en suis que plus rangé après. Mais ne badinons

pas, s'il vous plaît, avec le saint amour du ménage. Ma femme m'adore et

je l'aime; eh bien! je puis vous affirmer que, hors ce qu'il faut

savoir, elle ne sait rien de rien.

HENRI

Merci.

MONSIEUR VERNET

Tenez, il me vient à l'esprit une comparaison juste et poétique que je

vous engage à méditer, non seulement comme écrivain, mais encore comme

moraliste. La pudeur de la femme est un mur mitoyen. N'allez pas,

imprudent, le dégrader vous-même, car il s'effritera, à la longue fera

brèche, et les voisins entreront chez vous.

HENRI

Délicieux.

MONSIEUR VERNET

Oh! pas d'illusions. Il faut compter avec la perversité instinctive de

la femme. Elle a des curiosités; elle pose de petites questions; elle

furette et met son joli nez partout. Plus d'une fois, Madame Vernet m'a

tâté sur ce terrain; mais j'ai si bien fait la bête, qu'elle a fini par

n'y plus penser.

HENRI

Et vous, Monsieur Vernet, est-ce que vous avez aussi fini par n'y plus

penser?

MONSIEUR VERNET

Vous voudriez me faire avouer mes frasques.

Il les avoue et en invente. Il se noircit par fausse honte. Mais je ne

crois pas à ses vices, et je voudrais serrer la main de cet homme, qui

n'a sans doute jamais embrassé sa femme sur le ventre.

XXXIII

LE NAVET

J'aime entendre Monsieur Vernet me parler de Madame Vernet. Il la fait

goûter par avance, communique dans l'oreille des renseignements précis,

posément, comme s'il voulait donner le temps de prendre des notes.

Toutefois, soucieux de la respecter même absente, il se contente de la

décolleter, lui déshabille le buste au plus, et n'insiste que sur ses

qualités morales.

--«Elle vaut mieux que moi!» dit-il sans envie.

Il ne lui tient jamais tête, et la cite comme un auteur célèbre, en lui

rendant hommage. Sa manière de l'aimer m'attendrit, me rend scrupuleux.

Oh! Madame Vernet n'abuse pas. Peut-être se sent-elle si supérieure que

cela lui est égal. Jamais elle n'oblige Monsieur Vernet à mesurer la

distance intellectuelle qui les sépare, et plutôt elle le fait valoir.

MADAME VERNET

Mon mari trouvait cette toile si belle que je lui ai dit: Achète-la,

va!--Tenez, voilà un article de journal que mon mari déclare très-bien.

Monsieur Vernet s'y trompe lui-même.

HENRI

Vous aimez les tableaux?

MONSIEUR VERNET

J'en raffole.

Et il cause peinture de façon à faire pleurer un peintre, car dès qu'il

a dit: «Est-ce rendu? hein!» son sens critique s'arrête net, comme pris

dans une ornière, embourbé.

C'est surtout devant moi que Monsieur et Madame Vernet se font petits,

en s'opposant l'un à l'autre. Ils rivalisent d'humilité. Mais Madame

Vernet est de première force. Elle porte la culotte sous sa robe: on ne

voit rien. Le ciel ne lui a pas donné d'enfants, sans doute parce

qu'elle avait déjà un mari. Elle le dorlote, lui change elle-même son

tricot. De ma chambre, à travers le plancher, j'entends:

MONSIEUR VERNET

Blanche, fais moi mes ongles!

Elle montre en toute circonstance, même quand il en est besoin, le

dévouement d'une religieuse garde-malade. Ce matin, j'ai dû la consoler.

Elle pleurait, assise sur le banc de la butte.

HENRI

Qu'est-ce que vous avez, chère Madame?

MADAME VERNET

Rien.

HENRI

Je m'en vais.

MADAME VERNET

Oh! vous pouvez rester, car enfin, si je pleure, c'est à cause de vous.

Madame Vernet en larmes n'est plus jolie. Elle fait une vilaine grimace

enfantine et devrait apprendre à pleurer avec grâce.

HENRI

De moi, Madame? Je n'y suis point.

MADAME VERNET

Oui. Hier soir, à table, au dessert, au moment où tout est permis, quand

on se jette des serviettes à la tête en faisant les fous, sans songer à

mal, il paraît que je vous ai appelé «navet sculpté».

HENRI

Ah! ah! très drôle. Vous me faites rire, et pourtant je n'en ai pas

envie.

MADAME VERNET

Alors pourquoi riez-vous? Alors mon mari m'a grondée, alors je lui ai

dit que c'était pour rire. Il m'a répondu qu'on ne plaisantait pas avec

ces choses-là, que je vous avais fait de la peine, qu'il en était sûr,

qu'il l'avait bien vu.

Madame Vernet a le hoquet. Les mots sortent difficilement, un à un, et

elle multiplie les «alors» en petite fille ânonnante.

J'hésite. La délicatesse de Monsieur Vernet me touche, si les larmes de

Madame Vernet me chagrinent.

HENRI

Mais, chère Madame, c'est de la vraie douleur que vous éprouvez.

Calmez-vous. Je ne me souviens pas de votre spirituel bon mot. Et puis,

êtes-vous sûre d'en être l'auteur? Je l'avais déjà entendu quelquefois.

C'est une expression consacrée, bien que le mot «marron» soit

ordinairement employé.

MADAME VERNET

On ne se moque pas des gens comme vous le faites.

HENRI

Cette manière en vaut une autre. Je vous affirme que vous ne m'avez pas

froissé. Je prendrais même votre saillie comme une flatterie si elle

n'avait été l'occasion d'un incident fâcheux entre vous et Monsieur

Vernet. Sa sévérité m'étonne; mais si quelque chose me peine, c'est de

vous voir dans un tel état, en mon honneur. Je vous demande pardon.

MADAME VERNET

C'est moi qui vous demande pardon. Ça m'a échappé.

HENRI

Non, faites excuse, c'est moi, j'y tiens.

MADAME VERNET

Ah! mon mari a l'air bon. Il l'est, le plus souvent, presque toujours.

Mais, au fond, c'est un homme de fer, et quand il grossit sa voix, je

passerais par un trou de souris.

HENRI

Vous exagérez un peu.

MADAME VERNET

Je vous assure qu'il y a chez cet homme des sautes d'humeur telles qu'il

franchirait tout, d'un bond, en me broyant.

HENRI

Prenez garde, Madame, séchez vos yeux, voilà l'homme de fer qui monte.

MONSIEUR VERNET

Qu'est-ce que tu as?

Sa voix est grosse en vérité, mais bonne. Je me tiens sur la défensive,

prêt à empêcher une rencontre.

HENRI

Franchement vous avez été dur pour elle. Votre feinte d'étonnement ne

trompe personne. Je sais tout. Le navet.

MONSIEUR VERNET

Quoi! Elle y pense encore? Ma Blanchette, tu n'es pas raisonnable.

Jugez-en, Monsieur Henri. Elle me dit, cette nuit, craintive, collée à

moi: «J'ai eu la comparaison malheureuse; Monsieur Henri s'en

formalisera.» Je réponds: «Bast! Monsieur Henri n'est pas susceptible!»

Elle reprend: «Tout de même, cela n'a pas dû lui plaire.»--«Ah! fais-je,

c'est autre chose!»

Elle continue, se tourmente, m'accable de ses «Crois-tu?--Quelle est ton

idée?--Mets-toi à sa place!» Elle m'ennuie, dit des bêtises, au lieu

d'en faire, jusqu'à ce que je m'endorme. Voilà tout. Vous lui en voulez?

Fouettons-nous le chat?

HENRI

Lui en vouloir? Mais, braves amis, vous chatouillez ma vanité juste au

creux, et mon être se lève ainsi qu'une pâte fermentante.

Nous nous demandons pardon tous les trois, l'un après l'autre, ensuite

en choeur. Madame Vernet a satisfait le besoin qu'elle avait de pleurer.

Nous nous tenons les mains, comme si nous voulions danser en rond, et le

plus ridicule des trois n'est pas celui que chacun pense.

MONSIEUR VERNET

Ma parole! je crois que la femme a la sensibilité des balances dont on

se sert pour peser l'or.

En ce qui le concerne, il déclare se moquer comme «d'une guigne, de l'an

quarante ou de sa première chemise», de la beauté des hommes. Il faut et

il suffit en effet qu'un homme soit intelligent. Or, Monsieur Henri

pourrait porter du mérite au marché, etc., etc.

Monsieur Vernet aplatit, aplatit mon amour-propre, en maniant le

compliment comme une demoiselle en bois sur une aire de grange.

HENRI

Hélas! je sais que je suis laid!

MONSIEUR VERNET

C'est affaire de goût. Moi, je vous trouve beau.

N'est-ce pas, Blanche, qu'il serait plutôt beau?

HENRI

Vous croyez?

Je montre mon visage comme un habit de confection. On m'affirme qu'il ne

m'irait pas mieux s'il avait été fait sur mesure.

MADAME VERNET

Tenez, ces termes qui me viennent à l'instant rendront ma pensée avec

exactitude: vous êtes beau de laideur.

Je souris et perds pied dans ma mélancolie.

Aucune sonde n'en toucherait le fond.

Un mouchoir imbibé d'eau fraîche éteint les dernières piqûres de rouge

aux paupières de Madame Vernet.

HENRI

Allons, faites la paix.

Je pousse Monsieur Vernet et lui donne de petites tapes dans le dos.

Sur la pointe du pied, en équilibre instable, il résiste et ne comprend

pas.

HENRI

Mais allez donc! Seriez-vous implacable?

Du doigt, je lui désigne un point sur la joue de Madame Vernet entre le

coin de la bouche et le lobe de l'oreille.

MONSIEUR VERNET

Comment! vous voulez?

HENRI

Mais oui. Quel homme ulcéré vous faites! Il est l'heure de vous

désenvenimer. Je crois que vous rougissez. Faut-il que je me retourne?

Monsieur Vernet se décide, embrasse l'endroit indiqué, comme il est

prescrit.

HENRI

Bien! À l'autre joue maintenant!

Et Monsieur Vernet recommence.

XXXIV

LE BAISER

À chacun son tour. J'ai eu, moi aussi, mon baiser. Il m'est tombé au

moment où je l'attendais le moins. Les choses ont avancé sans nécessité.

Monsieur Vernet et Marguerite venaient de partir pour le bain. Selon nos

conventions, j'étais monté dans ma chambre pour travailler. Je

travaillais, comme toujours, en regardant par l'oeil-de-boeuf la danse

des flots de la mer. C'est ma petite pénitence de chaque matin. Je l'ai

demandée moi-même et la fais scrupuleusement, entière. Il y va de ma

réputation de piocheur, de nègre littéraire. Mais si la petite troupe de

bateaux pêcheurs de brèmes ne défilait pas devant moi, coquette et

voiles retroussées, si les trois-mâts, à l'horizon, ne glissaient pas,

dans leur écume, pareils à de fortes dames imposantes qui montrent en

promenade la dentelle blanche de leur jupon, j'aurais vite une

indisposition d'ennui. Il n'est point trop de la grande mer pour me

tenir compagnie.

J'ai senti qu'on entrait. Il ne m'est pas venu l'idée de tourner la tête

du côté de la porte. Je n'ai eu que la peur de l'élève qu'on surprend à

ne rien faire. J'ai vite pris ma plume, feuilleté un livre, écrit un

mot, et, un pouce enfoncé dans l'oreille jusqu'à la garde, feint

l'application, le recueillement, l'indifférence aux bruits. Le dos gros,

l'être parcouru d'un frisson d'inquiétude, j'appréhendais la chute de

quelque chose, une petite tape sur l'épaule, la chiquenaude d'un

doigt-ressort.

Et je me suis dressé, à la sensation, en un point du cou, d'une brusque

succion chaude, et j'ai vu Madame Vernet, pâle, se reculer, les mains

jointes.

J'éprouvais de l'embarras sans plaisir. Je ne savais plus ce qu'elle

voulait, et je ne trouvais rien à dire. Les mains appuyées sur le

rebord de la table, les jambes molles, je courbais la tête, comme pris

en faute.

--«Vous devez me juger mal!» me dit-elle d'une voix implorante,

étouffée, qui s'éloigne et va s'éteindre.

J'eus l'esprit de répondre:

--«Non, pas du tout!»

Elle s'était tenue d'abord sur la défensive. Mon attitude piteuse

l'affermit. Elle fit un pas en avant, posa le bout de ses doigts sur mon

bras, comme pour réveiller un somnambule qui dort debout et me dit:

--«Vous m'en voulez, sans doute?»

Je répondis encore:

--«Non, pas du tout!...»

Elle paraissait indécise. Enfin, après un silence, les lèvres pincées:

--«Vous êtes singulier! J'attendais un autre accueil.»

Une lourde stupidité pesait sur moi. Il faut le dire, je n'avais jamais

sérieusement cru que l'adultère de Madame Vernet se réaliserait. J'y

pensais souvent, j'en caressais complaisamment les images; mais il avait

la séduction d'une beauté littéraire.

Il devait passer, tandis que nous converserions. Et voilà que je me

trouvais devant lui. Il était là, matériel, en chair vivante et

palpable, m'épouvantant.

Il me disait:

--«Il est temps! Il est temps d'empoigner cette femme, de la serrer sur

ton coeur, de la vider pour la rejeter ensuite. Il est temps de tromper

Monsieur Vernet. Peut-être en mourra-t-il. Mais il est temps de

t'installer à sa place, de lui voler sa femme en mangeant sa soupe. Il

est temps d'être misérable pour de bon, car c'est fini de rire.

«En outre, prépare-toi à tout, car ce brave homme de mari peut, au lieu

de larmoyer, prendre un revolver et te casser la tête. Cela arrive.

Assez rêvassé. Vis! Fais vite!»

Madame Vernet s'impatiente; elle me serre le bras fortement.

--«C'est un supplice! Parlez donc. Vous me faites souffrir!»

Je me décide à répondre, avec un sourire niais:

--«C'est donc vrai! Tu m'aimes donc?»

Mais elle, qui se serait donnée si je l'avais enlacée, brutal et muet,

trouve que je la soufflette trop tôt en paroles.

--«Ne me tutoyez pas!» dit elle.

Elle fixe les planches de sapin de ma chambre comme si elle y suivait

encore la vibration de mon tutoiement.

Je ne sais plus ce qu'il faut faire ou dire. Je ne sais plus! Nos mains

s'étreignent, cependant. Je lui offre ma chaise. Je lui offrirais aussi

bien du papier à lettre, de quoi écrire.

Elle murmure:

--«Nous sommes coupables!»

À qui le dit-elle? Je veux faire de l'esprit:

--«Ne le serons-nous jamais davantage?»

Voilà encore un mot qui lui déplaît. Elle va me dire: «Restons-en là»,

et partir.

Mais, elle non plus, elle ne sait pas où nous en sommes. Elle lève sur

moi ses bons grands yeux qui se brouillent, et s'efforce de me regarder.

Je préfère cela. Qu'elle pleure! Pleurons tous les deux, elle assise à

ma table, moi tantôt me promenant, tantôt accoudé dans l'ovale de

l'oeil-de-boeuf. Nous nous oublions l'un l'autre. Il y a peut-être dans

cette chambre étroite une jolie femme et un jeune homme qui la désire,

mais il y a surtout deux êtres qui sont effrayés sans savoir pourquoi,

parce que le souhait de l'un s'est accompli trop vite, parce que les

nerfs de l'autre se sont brisés dans une seule crise, parce qu'enfin

l'instant de bonheur est venu.

HENRI

Franchement, nous ne sommes pas gais, chère Madame. Calmez-vous donc!

vous allez vous faire du mal.

MADAME VERNET

M'aimez-vous, au moins?

HENRI

Si je l'aime! Elle me demande si je l'aime!...

J'élève et j'abaisse les bras, lentement. Puis je l'embrasse sur le

front, sur les yeux, comme en fonction. Je pourrais compter en même

temps.

C'est ainsi. Je ne vois pas Madame Vernet; je vois la situation que nous

nous sommes faite, la vie qui se prépare aux événements indevinables,

l'adultère qu'il faudra consommer.

Quand Madame Vernet, à un bruit de pas dans l'escalier, se sauve et

m'envoie un baiser de toute la largeur de sa main, je le lui renvoie

machinalement, comme si je jouais au volant avec une petite fille, sans

entrain, pour lui faire plaisir.

XXXV

PRISE D'HABITUDE

MONSIEUR VERNET

Que se manigance-t-il derrière ce front? Depuis deux jours vous me

faites une tête! Vous travaillez trop.

Son rire n'a rien d'infernal. Il s'intéresse sincèrement à ma santé! Ce

qui s'est passé entre Madame Vernet et moi ne l'a point changé.

HENRI

Ne faites pas attention. Je suis souvent en proie à des inquiétudes. Je

ne sais pas prendre la vie pour ce qu'elle vaut. Je la dramatise.

Et pourtant, jamais adultère ne fut,--comment dire?--plus innocent que

celui de Madame Vernet. Notre crime restera longtemps ébauche. Monsieur

Vernet ne s'absente pas seul; Marguerite appelle à chaque instant sa

tante, et dans cette maison de verre il faut ouater ses soupirs. Les

pêcheurs Cruz nous donnent l'exemple: ils se meuvent comme des crabes

dans une caisse d'eau. De notre côté, nous avons saisi la manière

savamment silencieuse de défaire nos souliers, de les poser par terre,

de remuer nos cuvettes, de tousser en serrant les lèvres, et de nous

étendre sur nos lits sans les faire gémir.

Quand Madame Vernet peut monter dans ma chambre, nous nous parlons

enroués.

Comme elle m'avait donné une mèche de ses cheveux, je lui ai dit que

cela m'avait fait bien plaisir, mais je n'en ai pas redemandé.

MADAME VERNET

Où l'avez-vous mise?

Je ne sais pas. Je veux serrer ma «maîtresse» contre moi, mais elle se

dégage et met un doigt sur sa bouche:

--«Si on nous entendait!»

En effet, je perds toute prudence. Madame Vernet me rationne. Elle fixe,

chaque matin, à son lever, ce qu'elle m'accordera dans la journée. Elle

ne veut pas encore que je la tutoie.

--«C'est trop tôt. Plus tard. Nous verrons.»

D'un naturel temporiseur, elle marche sur de la glace craquante.

HENRI

Mais vous, au moins, tutoyez-moi. Cela me serait si doux!

Elle prend une demi-mesure. Le «tu» et le «vous» disparaissent autant

que possible de ses phrases. Je ne sais plus à qui elle s'adresse.

Quand je cherche ses lèvres, elle me donne sa joue et prétend que c'est

la même chose, que c'est aussi bon, et s'en va, me laissant interdit,

mes bras déployés. Ma bouche, vainement tendue, rentre en elle-même.

MADAME VERNET

Ce sera gentil de nous aimer ainsi.

HENRI

Un peu long!

Elle est rajeunie, me parle trop de mon avenir, et me promets de n'être

jamais «un obstacle dans mon existence».

MADAME VERNET

Je ne vous aime pas au sens ordinaire du mot aimer.

Je n'entends rien à ces subtilités, et je me préoccupe seulement, durant

ses courtes apparitions, de baiser au vol un bout d'oreille, une

paupière. Je saute pour agripper des cerises trop hautes.

MADAME VERNET

Je vois que vous ne me comprenez pas. Il est vrai que je vous aime, et

je vous l'ai montré en étourdie. Est-ce une raison pour me traiter ainsi

qu'une femme de rien?

HENRI

Vous voudriez jouer à la maman et me prendre sur vos genoux?

Impossible!

MADAME VERNET

Il me faudra donc céder. Je ne suis pas une coquette. Je me garderai de

vous faire souffrir. Vous verrez que nous nous en repentirons.

HENRI

Puisque vous vous résignez, je vous accorde du répit.

MADAME VERNET

Merci, et pour te donner une marque de mon affection, tu vois, je te

tutoie. Mais je ne le ferai que de temps en temps.

HENRI

Pourquoi pas toujours?

MADAME VERNET

Ces hommes, avec tout leur esprit, ne devinent rien. Oui, ça me gêne de

te dire «tu» continuellement.

HENRI

Même quand personne ne nous écoute?

MADAME VERNET

Oui. Il faut que je sois préparée, entraînée, que les circonstances s'y

prêtent, que mon attitude m'y force. Enfin il faut que ça vienne tout

seul, dans la conversation. Autrement, c'est drôle. Tu ne trouves pas?

HENRI

Non. Moi, je suis toujours entraîné. Je n'ai pas besoin de suivre un

régime comme un boxeur anglais, un cheval de course.

Monsieur Vernet l'appelle.

--«Travaille!» me dit-elle en se sauvant.

Elle aussi veut que je travaille. Tous conspirent contre mon repos.

Marguerite s'en mêle, et me demande parfois:

--«Ça coule-t-il, Monsieur Henri?»

HENRI

Oui, ça coule, comme ci, comme ça.

MARGUERITE

Vous avez de la chance. Au couvent, quand je fais une narration

française, jamais ça ne coule.

XXXVI

ÉCRIRE!

Non, ça ne coule pas du tout!

Madame Vernet m'a dit:

--«Savez-vous ce que je voudrais? Je voudrais vous voir faire une belle

oeuvre, un roman par exemple, qui me serait dédié et où vous mettriez un

peu de moi!»

Elle m'a demandé cela, timide, en regardant ses doigts. J'ai promis.

J'ai toujours promis, sans hésitation, aux gens qui m'ont paru le

désirer, de leur dédier un roman de mon crû où je raconterais leurs

histoires. Je fais même l'offre de mon propre mouvement. Quand je

couchais avec des filles, je ne manquais point de décliner mon titre

d'homme de lettres avec ostentation.

--«J'écrirai sur toi un article dans un journal pour te faire de la

réclame!»

Très peu ont accepté cet engagement comme prix d'une nuit d'amour.

Chaque matin, Madame Vernet vient chercher des nouvelles de son roman.

J'ai pris au lycée l'habitude de dormir, avec l'air de lire mon livre,

les coudes cimentés sur la table, le menton au creux de mes mains.

Encore aujourd'hui, il me suffit de m'asseoir dans cette attitude pour

provoquer le sommeil. Madame Vernet s'y trompe. Elle attend que j'aie

fini de travailler, que je me réveille, retient son souffle et ses

gestes, en arrêt sur mon inspiration, coite comme une perdrix surprise.

--«À la bonne heure!» dit-elle, si je me retourne, les yeux clignotants.

Elle veut voir. Je la repousse avec fermeté.

--«Non, quand ce sera fini!»

MADAME VERNET

N'allez pas vous fatiguer, vous tuer pour moi.

HENRI

Cessez de vous alarmer.

Si je lui disais que je ne fais rien, elle en serait froissée et me

répondrait:

--«Je ne vous inspire donc pas?»

Elle se croit aussi muse qu'une autre pour l'homme qu'elle aime.

Je frotte vivement mes mains:

--«Mâtin! ça marche! Encore quelques pages comme celles-ci, et je

n'aurai qu'à me présenter au guichet de l'opinion publique pour toucher

la gloire!»

Elle a confiance comme moi, me baise au front, presque saintement.

MADAME VERNET

Je te laisse, mon poète: continue!

Et elle s'en va se promener--sans m'emmener.

Que c'est embêtant d'écrire! Passe d'écrire des vers! On peut n'en

écrire qu'un à la fois. Ils se retrouvent, et à la fin du mois on joint

les deux bouts. Et puis, il y a la rime qui sert de crochet pour tirer,

hisse! hisse! jusqu'à ce que le vers se rende, se détache entier.

Passe même d'écrire une petite nouvelle! C'est court comme une visite

de jour de l'an. Bonjour, bonsoir, à des gens qu'on déteste ou qu'on

méprise. La nouvelle est la poignée de mains banale de l'homme de

lettres aux créatures de son esprit. Elle s'oublie comme une relation

d'omnibus.

Mais écrire un roman! un roman complet, avec des personnages qui ne

meurent pas trop vite!

Mes jeunes confrères me l'ont dit:

--«Tu réussis les petites machines, mais ne t'attaque jamais à une

grosse affaire. Tu manques d'haleine, vois-tu.»

J'en conviens, j'ai besoin de souffler à la troisième page, de prendre

l'air, de faire une saison de paresse; et quand je retourne à mes

bonshommes, j'ai peur, comme si j'allais traîner des morts sur une route

qui monte, comme si je devais renouer avec une maîtresse devenue

grand'mère pendant mon absence.

Je me revois en classe après ma majorité. Mais j'ai mon oeil-de-boeuf à

côté de moi, sous la main. Des bateaux s'en vont, d'autres rentrent et

se déshabillent de leurs voiles. Le flot monte; les vieux rochers se

couvrent d'écume, pères de famille vénérables mais ivres qui

renverseraient, en buvant, de la mousse de champagne dans leur barbe.

La mer est légèrement moutonneuse. Un invisible menuisier,

infatigablement, lui rabote, rabote le dos et fait des copeaux. N'y

tenant plus, je cours rejoindre mes amis qui se baignent.

XXXVII

LA PLAGE

Celle de Talléhou est toute petite. On marche pieds nus sur un sable fin

et doux comme un ventre de femme. On se baigne sans cérémonies. Une

femme debout au creux d'un rocher, la main en garde-crottes sur ses

yeux, feint de regarder quelque chose au loin, un vapeur. On cherche.

Cependant elle se déshabille par escamotage: on la retrouve en costume

de bain.

Avec des gestes chasseurs de mouche, elle s'avance à la rencontre de la

mer. Elle pousse des cris, et s'exerce à sautiller en l'air, comme un

jouet mécanique, à se jeter sur la tête, les épaules, les seins, des

pleines mains de sable mouillé et de filandreux varech. La mer a beau

faire le chien couchant: dès qu'elle s'approche, la baigneuse s'enfuit,

plaintivement gloussante, vers son rocher.

C'est ainsi que se baignent presque toutes ces dames. Galamment, le

maire avait fait planter deux poteaux, tendre des cordes «pour faciliter

leurs ébats natatoires», disait-il. Elles eurent peur, non de l'eau,

mais de ces cordes, qui se tordaient comme des serpents dans leurs

jambes. En outre, elles prétendaient qu'on apprend mieux à nager sur le

bord. La mer, en colère, a roulé les cordes, arraché les poteaux,

emporté le tout.

Ces dames adorent les rondes entre elles, se tiennent par la main. Elles

tournent, fouettées d'éclaboussures, frénétiques avec des rires de

sauvagesses qui vont faire un bon repas, manger le missionnaire garrotté

et cuisant à petit feu.

De temps en temps un baigneur aimable les avertit.

--«Doucement, Mesdames. Pas par là: vous vous trompez. La mer est de ce

côté.»

UNE BAIGNEUSE

Tous les jours c'est la même chose. Qu'il pleuve ou vente, je prends

mon bain. Le docteur me l'a recommandé.

UNE AUTRE

Ne trouvez-vous pas que l'eau salée porte mieux que l'eau douce?

L'écornifleur · 第 5 / 9 段