Quel malheur! vous si bien doué!
Je devine qu'elle exagère. Elle me voit perdu si elle résiste,
indifférent à la gloire et laissant mourir mon beau talent en fleur dans
un verre vide. Si elle succombe, au contraire, quel ennui! Elle imagine
une vie de mensonges, des alertes, des taches de sang même. Je ne peux
pourtant pas lui dire que l'amour le plus dru marche six mois à peine,
un an au plus, qu'on s'habitue à l'adultère, qu'on peut avoir, avec
l'envie de se venger, la peur des armes à feu, et qu'un malheur prévu
n'arrive jamais.
Tous les partis l'effraient par leur apparence d'immutabilité. Si je
m'en vais, il refera brumeux autour d'elle. Si je reste, elle devra
accepter toutes les conséquences de mon voisinage.
MADAME VERNET
Pourquoi faut-il que vous m'ayez connue? Que faire?
HENRI
Que faire? Me voilà joli. J'étais tranquille, je travaillais en paix, me
disant: «Si j'ai quelque talent, le monde finira par s'en apercevoir!»
D'abord vous ne m'avez pas troublé. Je pensais: «Oui, sans flatterie,
c'est une femme supérieure. Qu'elle m'accorde une affection de camarade!
Je la consulterais sur mes projets, et plus tard, quand mon nom
sonnerait gentiment, comme une clochette neuve, je tournerais sans cesse
la tête vers elle pour lui demander conseil, et elle me dirait: «Allez!
mais allez donc!» avec un bon sourire.
MADAME VERNET
Mon pauvre enfant! croyez-en une femme qui a presque le double de votre
âge: votre coeur vous jouera de vilains tours!
Et, avec brusquerie, elle m'a embrassé sur la joue, en soeur.
Mon émotion me venait de mes paroles.
Étreignant les poignets de Madame Vernet:
--«Aime-moi, Blanche, lui criai-je; je t'en supplie, aime-moi!»
Elle se leva droite, cambrée, et, seulement de la tête, me fit signe que
non. La blancheur de son cou tentait mes dents. Ses yeux troublés
s'avançaient sur moi comme des yeux morts photographiés. Je lui
soufflais encore, mes doigts griffant ses épaules:
--«Aime-moi! dis, aime-moi!»
Mais elle me parut une ennemie en garde, impénétrable. L'attraction de
mon âme ne déterminait pas la sienne. Dressé sur la pointe des pieds, le
corps détendu, pareil à un animal qu'on veut noyer et qui s'accroche au
rivage, et, la langue lappante, pousse des soupirs, je fis un vain
effort pour absorber cette femme, et je ne baisai que du vent.
Mes bras se détachèrent d'elle et retombèrent comme un linge mouillé.
Elle traversa la butte, sans se hâter, et descendit l'escalier de
planches, qui rendit le gémissement d'un ivrogne couché qu'on dérange.
Elle s'éloigna, étonnamment grandie, souveraine de mon être en suspens.
Elle disparut.
XXVI
JE RESTE
La sécurité de mon parasitisme est compromise. J'ai dispersé les plumes
de mon nid douillet. Il va falloir déguerpir. Mais je ne regrette pas
seulement Madame Vernet; je regrette encore ce bien-être, cet état
d'esprit où je me sentais chez moi, cette aisance des gestes et de la
parole, ces chatouillements à ma vanité, cette admiration crédule que je
savourais, la bouche en suçoir. Je regrette les causeries sentimentales
où ma personnalité, comme un ventre plein, prenait des poses libres, où
je me communiquais en manches de chemise. Plus que la nourriture du
corps, je regrette les compliments point ironiques, les exclamations,
les signes d'assentiment, les «vrai, on peut dire que vous en avez,
vous, du talent!» Je regrette les prédictions qui mettaient l'avenir à
mes pieds, comme un tapis.
Je fais ma malle, je place, déplace mes trois paires de chaussettes. Un
caleçon en mains que je ne me décide pas à caser, je souris à mes
souvenirs. Je traîne de temps en temps ma malle sur le plancher, afin
que Madame Vernet devine mon projet de départ, et, au moyen d'un cri
d'angoisse, s'y oppose.
Je la ferme avec bruit, m'assieds sur le couvercle et regarde les filets
qui pendent aux murs, les lignes roulées sur leurs cadres de bois, les
lampions qui servent à tous les quatorze-juillet, les drapeaux
chiffonnés qu'on a jetés dans un coin comme après une bataille pour
rire. C'est bien de ma faute si ce qui arrive arrive. Je paie ma
butorderie. Je partirai, mais des lâchetés attendent ma résolution au
passage. Madame Vernet ne m'a pas formellement donné congé. Je peux lui
tendre la main, «sans avoir l'air de rien.» Elle oublierait certaines
injures et ne se rappellerait que les plus flatteuses. Si elle hésitait,
je lui dirais:
--«Montrez que vous êtes une femme d'esprit»,
pour en obtenir une bêtise?
En suis-je à une humiliation près? Quand une femme vous donne un
soufflet, on attrape son bras au vol, et on le tord jusqu'à ce qu'elle
reconnaisse qu'elle voulait caresser.
Ainsi je faisais le compte de mes chances de disgrâce, rouvrant ma malle
pour la refermer, oubliant cette fois une chemise, et cette autre, un
compartiment entier. Je préparais ma réponse à cette question:
--«Qu'est-ce que vous avez remué toute la la nuit?»
--«J'ai fait ma malle!»
Je laisserais tomber ce magique «J'ai fait ma malle» sans chercher à
produire un effet, sans tristesse d'apparat.
Pouvais-je prévoir que Madame Vernet trouverait un mot d'esprit et de
coeur, un mot fondant dont la saveur se répandrait presque
matériellement en moi, et que je goûterais comme un communiant?
Pouvais-je espérer qu'elle me dirait, innocente et subtile:
--«Restez pour mon mari!»
XXVII
JE RENDS DES SERVICES
Nous attendons à la gare Monsieur Vernet et la nièce. Le petit train,
pareil à ceux qui tournent aux fêtes des banlieues, siffle de joie, fier
d'effaroucher des poulains qu'il couperait comme vent. Des têtes se
montrent; un mouchoir s'agite.
MADAME VERNET
Regardez sa bonne figure.
J'aperçois la bonne figure. Un boeuf est monté en seconde. Le petit
train s'avance avec des précautions, des temps; mais on ne le prend pas
au sérieux, et les quatre ou cinq voyageurs sont descendus, tirant
leurs paquets, qu'il remue encore. Il pousse des cris aigus comme un
maître d'école qui ne parvient pas à dominer sa classe.
Pendant que la famille s'embrasse, je me tiens à l'écart, et je
demanderais à Monsieur Vernet sa couverture de voyage, pour me donner
l'air d'en être aussi, moi, de la famille. Je trouve les effusions de
mauvais goût, et je crierais:
--«Je suis là; il y a quelqu'un qui vous regarde: contenez-vous.»
Madame Vernet a une crise quand elle embrasse Mademoiselle Marguerite.
Elle dit:
--«Oh! ma grande fille!»
pleure, pâlit, se trouve mal. Monsieur Vernet la conduit au cabinet du
chef de gare, si j'ose m'exprimer ainsi. Elle s'assied. Cela va mieux.
--«C'est les nerfs!» me dit monsieur Vernet qui lui tient la main. Il
lui passe sur les tempes un mouchoir grisaillé, un mouchoir qui a fait
un long voyage.
Je réponds:
--«Oui, c'est les nerfs: ça ne sera rien».
Toute l'administration du chemin de fer est rangée autour de nous,
compatissante. Chacun pense, comme moi, que cela ne peut pas être
grand'chose. Mademoiselle Marguerite, un sac de cuivre rouge sur le
ventre, dit par intervalles égaux:
--«Comment vous portez-vous, ma tante?»
L'effet qu'elle a produit sur sa tante l'a d'abord étonnée, et une
grosse envie de pleurer contenue lui gonfle les lèvres, bouffit les
joues: les yeux vont disparaître.
Madame Vernet reprend ses sens, un à un, y compris le sens du ridicule,
qui plus que les autres lui a fait défaut. J'interroge Mademoiselle
Marguerite.
--C'est la première fois que vous venez à la mer?»
MARGUERITE
Oh! oui, Monsieur.
Elle se met à rire.
HENRI
Êtes-vous contente de voir la mer?
MARGUERITE
Oh! oui, Monsieur!
Elle se remet à rire.
Je me tourne vers Monsieur Vernet.
HENRI
Avez-vous fait un bon voyage?
MONSIEUR VERNET
Vous savez, du moment que le train ne déraille pas, je fais toujours un
bon voyage.
Si on me répond bêtement, c'est peut-être parce que je questionne
bêtement.
Madame Vernet remise, nous partons.
MADAME VERNET
Est-ce sot de pleurer ainsi sans savoir pourquoi!
HENRI
Si on savait pourquoi, ce serait encore plus sot.
Elle prend le bras de Monsieur Vernet. Mademoiselle Marguerite marche à
côté d'eux, et moi, je suis derrière, comme quelqu'un de la maison qui
attend qu'on lui remette le bulletin des bagages. On part; je me donne
une contenance en expliquant la mer à Mademoiselle Marguerite.
Je dis:
--«Voilà un bateau; voilà un marin.»
Elle répond:
--«Oui, Monsieur, oui, Monsieur!»
Et quand elle ne se surveille pas:
--«Oui _Msieur_!»
en riant toujours, sans malice.
Tous les trois montent aux chambres s'embrasser à l'aise et faire un peu
de toilette. Je me promène dans le jardin; je donne des indications à la
bonne, pour le dîner, pour distribuer les places, et je tire un seau
d'eau. Je voudrais plier les serviettes, mettre les chaises, enfin
montrer que je ne suis pas tout à fait une bouche inutile. Je me sens si
isolé, si peu invité, que je m'efforce de dire à la bonne des choses
familières qui me gagnent la considération et la sympathie de cette
brave femme. Je n'ai jamais été plus chez les autres que maintenant.
XXVIII
À TABLE! À TABLE!
MADAME VERNET
Comment la trouvez-vous?
HENRI
Oh! les jeunes filles!
Je hoche la tête et fais la moue, tristement. Madame Vernet est gaie, et
je ne lis dans ses yeux ni défi ni promesse.
MADAME VERNET
N'est-ce pas qu'on est bien ici?
MONSIEUR VERNET
Je te crois!
Il a un complet de molleton bleu. La jeune fille regarde les assiettes.
Elles sont à fleurs et à légendes; l'huilier est à fleurs; la suspension
est à fleurs. Les murs sont peints en bleu tendre. Sur la commode, on
voit trois globes de verre: celui du milieu recouvre la couronne de
mariée de Madame Cruz. Les deux autres globes emprisonnent des fruits.
Sur la cheminée on voit encore trois globes de verre. Celui du milieu
recouvre la Sainte-Vierge et le Petit Jésus. Jésus a perdu sa tête, mais
la Sainte-Vierge a sur la sienne une pomme d'or, et elle se tient raide,
de peur de la laisser tomber, comme si elle attendait la flèche de
Guillaume-Tell. Les deux autres globes emprisonnent des fruits. Aux deux
bouts de la cheminée, deux chiens indescriptibles sont assis sur leur
derrière de porcelaine. Dans des cadres dorés pendent des mers, des
vaisseaux, des ports, des tempêtes. Devant moi, une glace reflète la
manière dont je mange. J'y mire mes gestes, mes bouchées, la propreté
de mes moustaches, et la distinction de ma main, quand je bois, le petit
doigt en l'air.
MONSIEUR VERNET
Trouvez-moi des oeufs comme ceux-là à Paris! Voilà un poisson qui n'a
pas été conservé huit jours dans la glace!
Arrivé depuis une heure, il se sent déjà mieux. Il trouve la soupe bien
trempée, «comme de l'acier». Il tape fortement sur sa large poitrine:
--«L'air de la mer nourrit!»
Avec beaucoup de viande autour, car nous mangeons magnifiquement. Nous
ne nous arrêtons que pour compter la mangeaille avalée.
MADAME VERNET
Comme un voyageur se retourne et regarde le chemin parcouru.
Elle affecte un goût, jusque-là contrarié, pour la nourriture simple.
Elle laisse le vin aux gens des villes et veut boire du cidre. Ses
lèvres se resserrent, feuilles de sensitive. Sourit-elle?
grimace-t-elle? Elle aime le pain de ménage, dur, noirâtre au moins, les
couteaux qui ne coupent pas, les verres sans pied. Elle souhaite des
chutes d'insectes dans les plats.
MONSIEUR VERNET
À la guerre comme à la guerre!
Tous, nous éprouvons le besoin de mettre en harmonie nos impressions et
les choses qui nous entourent. Monsieur Vernet se lève, va à la fenêtre,
fait un grand geste de bras, puise de l'air, en boit à pleine gorge. Il
était temps! Il étouffait dans l'atmosphère viciée qui appauvrit le sang
des citadins.
Les poumons enfin gonflés, il se remet à manger.
Je suis encore vaguement triste; mais, après avoir fait quelques mots
d'esprit qui égaient la société, je reprends conscience de moi-même.
MONSIEUR VERNET
Vous avez joliment engraissé depuis que vous êtes là. La mer vous a
refait le coffre. Seulement il faut manger.
Il me remplit mon assiette. En silence, nous luttons à coups de dents.
Madame Vernet répète qu'elle adore le pain dur. Monsieur Vernet lui
passe toutes ses croûtes. Mademoiselle Marguerite ajoute les siennes, et
j'offre timidement les miennes. Cela devient un jeu. Je me bourre de
mie, afin qu'elle ne manque pas de croûte, et paierais d'une indigestion
le plaisir d'éprouver la solidité de ses dents. Mais je suis vaincu par
Mademoiselle Marguerite: c'est elle qui mange le plus et fournit le plus
de croûtes. Son nez respire pour sa bouche en travail et pousse un
bourdonnement continu.
Je l'entends, mais je la regarde comme si je voulais le voir. Parfois
elle essaie de rire. C'est un drame. Elle s'étrangle. Les bouchées
remontent, ses joues s'enflent, ses lèvres s'ouvrent malgré ses efforts,
et il en sort, avec un pouffement, sur sa serviette déployée toute
grande, un jet de choses blanches semblables à la râpure de corne qu'on
met dans les boules de verre pleines d'eau pour imiter la neige.
XXIX
MADEMOISELLE MARGUERITE
Elle a le teint comme l'ont seules quelques jeunes filles très
constipées, un teint qui prend au sang toute sa substance colorante,
d'une richesse inquiétante, pas naturelle. C'est une jeune fille
ordinaire, jolie ou laide à ses heures, insipide comme un garçon en
robe. Elle a fait trop de pieds de nez avec son nez un peu écrasé. Elle
regarde tout également intéressée, et on renfoncerait d'un coup de pouce
ses yeux qui ressortent. Elle montre sa langue pour s'amuser, et dès
qu'on l'en défie, avec la pointe de cette langue, elle se lèche le
menton.
Ah! ce n'est pas une demoiselle Mauperin! Quand elle court, la lourde
natte de ses cheveux lui bat les épaules, ainsi qu'un harnais
d'emprunt.
Elle a dit à Madame Vernet:
--«Comme il est triste, ce Monsieur! Est-ce qu'il fait toujours cette
tête-là?»
MADAME VERNET
Ma chérie, c'est un poète, et les poètes ne sont pas des petites filles.
En effet, je conserve l'attitude du poète auquel on en a mis dans
l'aile, blessé à mort peut-être.
MARGUERITE
Mais qu'est-ce qu'il fait ici, ce Monsieur, avec nous?
J'ai cru qu'elle allait demander:
--«Est-ce que c'est un parti?»
MADAME VERNET
Chut! il travaille, il rêve, il pense. Il fait des vers. Ne le dérange
pas.
Marguerite se retire songeuse, désappointée, comme quelqu'un qui trouve
les cabinets occupés. Elle va jouer seule dans le jardin.
MARGUERITE
Donne-moi l'étrenne de ta barbe, mon oncle.
Elle lui saute au cou, l'attire, le courbe, l'entraîne, en marchant à
genoux, ses forts mollets à l'air, et roule dans l'herbe.
MADAME VERNET
Je vous l'avais dit, c'est une enfant.
HENRI
Elle est heureuse! Qu'elle s'amuse! elle a le temps de souffrir.
MADAME VERNET
Pauvre ami!
Je rejoins Marguerite, pour m'amuser aussi, moi, puisque mes soupirs ne
servent qu'à m'essouffler, à me donner un air de béjaune. Mais je n'ai
pas de chance: Marguerite cesse de jouer dès qu'elle m'aperçoit. Je
pourrais aller faire mes vers plus loin. Monsieur Vernet remarque sa
gêne et lui vient en aide. Ce qu'il dit peut se traduire ainsi:
--«Ne crains rien: c'est un poète-mouton.»
Je fais le gros dos, afin qu'il me caresse pour rassurer Marguerite.
Aussi embarrassé qu'elle, j'ignore comment on s'y prend pour parler aux
jeunes filles qui ne sont plus tout à fait des poupées et qui ne sont
pas encore des femmes. Je ne sais dire que des phrases sentencieuses sur
la vie, ses lassitudes infinies, ses mornes désespoirs, et le désaccord
existant entre les faits et nos rêves. Si je parlais d'une telle sorte à
Marguerite, elle se sauverait, ou ses yeux lui sortiraient
définitivement de la tête, comme le noyau d'un fruit qu'on presse.
HENRI
On est mieux ici qu'au couvent, hein, Mademoiselle?
MONSIEUR VERNET
Mademoiselle? Voulez-vous bien l'appeler Marguerite, tout court! Vous
n'allez pas faire, je pense, des cérémonies avec une gamine de seize
ans.
HENRI
Encore faut-il que Mademoiselle me le permette.
MARGUERITE
Oh! moi, ça m'est bien égal. Appelez-moi comme mon oncle, si vous
voulez.
Au même moment elle lui fait une démonstration. C'est chez elle besoin
d'exercice. Elle le prend par un bras et le force à tourner sur
lui-même. Monsieur Vernet, déséquilibré, frappe du pied sur place, se
penche en arrière, perd son chapeau, sue tout de suite, crie:
--«Veux-tu finir! Qu'est-ce que c'est?»
Marguerite tourne, suivie de sa natte comme d'une queue, sa robe vannant
le sable de l'allée. Enfin elle s'arrête.
Monsieur Vernet ramasse son chapeau, et, la tête lourde, fait effort
pour s'immobiliser, retenir les choses qui continuent de tourner:
--«Est-elle gentille!» dit-il.
Sans répondre, je porte à mes lèvres mes cinq doigts réunis en faisceau,
et je les détache avec lenteur, ce qui signifie nettement:
--«Un vrai beurre!»
XXX
PROGRAMME
MONSIEUR VERNET
Nous avons deux mois à passer ensemble. Il s'agit de bien employer notre
temps.
Nous ne voulons pas perdre une minute. J'ai quelque faculté d'invention,
et je suis l'impresario, l'homme du petit service de la maison. Je me
lève le premier, presque en même temps que la bonne. Je lui suis
indispensable pour faire griller le pain, et je sonne moi-même le
déjeuner, en agitant un grelot aux portes des chambres. Ces dames
descendent en pantoufles, en peignoir, les cheveux ébouriffés. Les
paupières de Monsieur Vernet sont encore gonflées de sommeil. Il y a de
l'eau dans ses coquilles. Je donne le programme:
1° Entre le premier et le second déjeuner, bain;
2° Le soir, promenade ou pêche.
Je montre sur une carte d'état-major le tracé des promenades, et j'ai
préparé les lignes, foui des vers.
--«Mais, dis-je, troublé tout à coup, il me semble que, dans cette vie
active et si remplie, j'ai oublié de faire la part de mes travaux!»
MADAME VERNET
Vous travaillerez à Paris.
MONSIEUR VERNET
Non, ne l'empêchons pas de travailler. Je me le reprocherais toute ma
vie!
Comme il s'est fait lui-même tout seul, il veut que j'arrive à la force
du poignet.
C'est convenu. Je m'enfermerai chaque matin deux heures dans ma
mansarde. Ma tâche accomplie, je rejoindrai mes amis sur la plage.
--«D'ailleurs, dis-je, vexé qu'on m'ait pris au mot, il me reste ma
nuit.»
Ces dames sont inquiètes. Est-ce que je passerais mes nuits à veiller,
au risque de m'user la santé? C'est possible. Je ne dis pas oui. Je ne
dis pas non.
On me trouve enjoué. Je ne me réserve, par jour, que quelques regards
abattus et languissants à l'adresse de Madame Vernet. Je semble, au
milieu d'un rire, me rappeler que je suis en deuil. Je transporte les
pliants de ces dames du soleil à l'ombre, de l'ombre au soleil, selon
les heures. Quand elles se baignent, je garde leur flanelle sur le sable
et leur panier à ouvrage. Je les installe en voiture et leur donne la
main, le bras, le genou, ce qu'elles veulent. Elles disent:
«Merci»,
s'appuient à peine et rebondissent légèrement. Elles m'éventent de leur
robe, et mon nez bat des narines sur un rapide courant de parfums. Grâce
à moi, elles franchissent des haies d'où les roses sauvages les
défiaient. Nous laissons, loin derrière, Monsieur Vernet qui s'empêtre,
arrache tout, grondeur.
Je me récompense au moyen d'attouchements discrets, variés, pour ne pas
éveiller la pudeur qui dort.
Je découpe à table, et il m'est permis d'affirmer que je préside. Je
paie cet honneur en gardant les mauvais morceaux pour moi. Une fois, il
ne me resta rien. Monsieur Vernet a pris dans son assiette la moitié de
sa part et l'a mise dans la mienne. Je l'ai mangée sans dégoût,
puisqu'on était en famille. Mais je lui passe souvent mon gras, qu'il ne
se fait pas offrir deux fois. On sait que j'aime la crème, et, à chaque
dessert, la bonne, mystérieusement, pose devant moi une petite terrine,
dont j'enlève le couvercle en hésitant, en disant:
--«Qu'est-ce que ça peut bien être que ça? mon Dieu!»
C'est de la crème!
Bien que la surprise se renouvelle, je n'en reviens jamais. Les figures
s'éjouissent. Mais c'est trop de crème! Une fois de plus, on m'a pris
exagérément au mot. Sans me plaindre, j'avale ma terrine d'un trait, et
je lutte contre un commencement de mal de coeur.
La garde-robe de Monsieur Vernet devient la mienne. Si nous rentrons
mouillés, on met à ma disposition des chaussettes, une chemise, un
caleçon.
--«Il est tout neuf. Allez-vous faire le difficile? Pour un jour, vous
n'en mourrez pas!»
Je remercie; j'accepte un vieux paletot, au plus, en attendant que le
mien soit sec, mais je ne vais pas jusqu'au linge de dessous, pas encore
du moins.
On a en moi une telle confiance qu'on m'a prié de tenir la caisse.
Parfaitement!
D'abord, Monsieur Vernet ne travaille pas quand il est en vacances. Il a
dit à sa femme:
--«Tu sais, arrange-toi: je ne veux ici me mêler de rien.»
Il a dit cela pour la forme, pour la galerie que je suis. Car jamais
Monsieur Vernet ne se mêle de rien. Il s'en garde.
Or les comptes un peu compliqués ennuient Madame Vernet. Elle s'y perd,
et me crie de venir à son secours. Quand nous réglons une dépense de
lait, de fruits à l'auberge, elle me passe son porte-monnaie, «sans
faire semblant», au moment où mes mains se trouvent, par aventure,
croisées derrière mon dos. Les paysans pensent que je le tire de ma
poche. Je paie, et je demande, avant de le refermer:
--«Mesdames, voulez-vous me permettre de vous offrir encore quelque
chose?»
Comme on dit au théâtre, j'entre dans la peau du bonhomme qui régale.
J'ouvre ce porte-monnaie d'autrui avec une telle aisance que, par
imitation instinctive, les paysans ouvrent la bouche en même temps. Il
m'arrive de le mettre dans ma poche jusqu'au prochain débours. On ne
songe pas à me le réclamer. Je marchande, je fais des économies, je
calcule comme un régisseur ladre par intérêt, et, pour ma peine, je
m'accorde le mérite de ne point grappiller, de ne pas me rendre coupable
de la moindre petite volerie.
XXXI
ATOMES CROCHUS
Ai-je jamais été plus heureux que maintenant? Je me soude aux Vernet,
assez égrillard pour Monsieur Vernet, qui aime les discours de
gaillardise, assez sentimental pour Madame Vernet, qui parle toujours de
son âge et ne le dit jamais, assez gamin pour faire coucou avec
Marguerite. Je me propose de mener à bonne fin la pleine conquête de ces
trois êtres, de les rendre miens, d'en extraire ce qu'ils pourront me
donner de suc. Je tirerai d'eux une béatitude temporaire. Par une
dernière pusillanimité d'esprit, je n'ose pas compter franchement ce que
me fourniront ces dames; mais je fixe l'apport précis de Monsieur
Vernet: il sera le danger avec lequel on joue, sans gros risque.
Il n'est guère défiant. Sa présence me gêne moins qu'un souvenir. Je le
craindrais davantage s'il était mort.
Quelquefois je m'efforce, par amusement, de faire naître en moi contre
lui une jalousie factice. J'ai beau me le représenter dans le même lit
que sa femme, il ne me fait pas l'effet de coucher avec elle. Dupe
encore d'un mirage, je ne vois pas Monsieur Vernet, mais le mari de mes
lectures. Je me l'imagine en bonnet de coton, la bouche ouverte. Il
s'endort tout de suite, et ne se réveille que pour sauter sur la
descente de lit. Lui et sa femme se trouvent côte à côte par hasard. Ils
ne se touchent pas. Il y a entre eux de la place pour un. Elle ne le
voit que de dos et peut laisser trembler ses deux seins à l'air, sans
péril.
Ainsi je m'arrange un mari commode, selon mes besoins.
Et ma jalousie ne veut pas venir.
XXXII
THÉORIES
«Mon» mari n'est pas faux de toutes pièces, et, vraiment, Monsieur
Vernet prend de sa femme une part autre que la mienne, celle que je
désire. Il pense qu'on doit respecter la mère des enfants qu'on a ou
qu'on pourrait avoir.
MONSIEUR VERNET
Physiquement parlant, doit-on traiter sa femme comme une maîtresse?
HENRI
Je ne suis pas marié.
MONSIEUR VERNET
Innocent! Ferez-vous à votre femme ce que vous faites à vos maîtresses?
HENRI
Dame! si elle veut!
Monsieur Vernet s'arrête, me regarde. Je suis sérieux. Il reprend sa
promenade, et de temps en temps plante sa canne en terre, comme pour
jalonner ses paroles.
MONSIEUR VERNET
Écoutez-moi, mon ami. J'ai plus du double de votre âge; j'ai le droit et
même le devoir de m'écrier: «Ne faites pas ça; je vous en supplie, ne
faites pas ça!»
HENRI
Ça-quoi?
MONSIEUR VERNET