décrier. Une dépêche de Monsieur Vernet nous annonçait son retour. Dans
deux jours il serait là, et je n'avais encore tiré aucun parti de la
solitude. Je désirais Madame Vernet, je craignais de ne pas réussir, je
redoutais son mari, et, tout en estimant qu'il serait plus crâne de
l'attendre, je me blâmais sévèrement à cause du temps perdu.
XXI
IMPORTUNITÉS
MADAME VERNET
Comment trouvez-vous cette purée?
HENRI
Délicieuse, Madame.
Une autre s'en serait tenue là, mais avec inquiétude:
MADAME VERNET
Elle n'est peut-être pas assez salée?
HENRI
Oh! si.
MADAME VERNET
Elle l'est peut-être trop?
HENRI
Oh! non.
MADAME VERNET
Je vois bien qu'elle ne vaut rien.
Je me réjouissais de ces menus égards et du ton sympathique avec lequel
elle me disait:
--«Vous ne buvez pas? vous ne mangez pas?»
Un souffle si doux nous venait de la mer que je n'éprouvais plus le
besoin de faire le glorieux et parlais simplement.
Après dîner, nous fîmes une courte promenade sur la route, jusqu'à
l'heure et jusqu'au point où les pommiers normands, par leur masse
d'ombre frissonnante, nous causèrent de l'effroi. Au retour, afin de me
rassurer, j'offris mon bras à Madame Vernet. Hâtifs, les jarrets
contractés, nous pressions le pas, ayant dans le dos la sensation d'être
suivis. Aux premières maisons du village, je me tranquillisai, et,
joyeux comme un homme qui vient d'éviter un grand danger, je risquai une
petite entreprise. Je laissai glisser jusqu'à ma hanche le bras de
Madame Vernet et, en le relevant, le serrai: elle ne me rendit pas la
pression. Je feignis de butter une pierre et de perdre l'équilibre: elle
poussa un cri, mais me laissa reprendre mon aplomb tout seul. Au Christ
de granit qui, planté sur la jetée, protège, de ses bras écartés, le
village contre la mer, Madame Vernet s'arrêta pour souffler.
Elle trouvait au Christ une figure «originale». Elle s'assit sur une
marche et me pria de m'éloigner un peu. Elle voulait rester avec
elle-même. Les mains dans mes poches, j'allai, sur la pointe du pied,
écouter la mer. La lune y projetait un sentier étroit, et si direct, que
je n'aurais eu qu'à enjamber pour monter vers elle. Parfois, je me
rapprochais, à reculons, de Madame Vernet, espérant qu'elle allait me
dire: «Rentrons!»
Elle continuait de s'absorber. Les petits phares me regardaient. Je
jetai des cailloux dans l'eau.
--«Quand j'en aurai jeté dix, me disais-je, elle aura fini de rêver.»
Elle s'obstinait à faire la bouche d'ombre au pied du Christ, qui, pour
cette cause, m'indisposait, comme un prêtre.
--«Cela m'a fait du bien», dit-elle enfin.
Mais il fallut monter sur la butte pour une nouvelle station. Quand nous
fûmes assis chacun à une extrémité du banc:
MADAME VERNET
Vous devriez déclamer des vers.
HENRI
Ah! non, par exemple! C'est assez d'émotions pour une journée.
J'allais dire: «Allons nous coucher!», mais le mot était brutal, le
pluriel insolent, et, après une brusque saute d'humeur, j'eus encore le
courage de louanger les étoiles, dont quelques-unes filaient à propos.
MADAME VERNET
Ne dirait-on pas qu'elles tombent dans la mer?
HENRI
Ça fait cet effet-là.
Je bâillais si grand, qu'une d'elles eût pu me tomber dans la bouche.
MADAME VERNET
On serait bien là, pour pleurer!
Le feu tournant du phare de Rocmer clignotait au loin.
--«Qui sait, dit-elle, combien de marins ont été sauvés par cet oeil
secourable de la nuit?»
Aussitôt elle ajouta:
--«Oui, mais qui sait combien d'oiseaux, attirés par sa flamme, s'y sont
brisé les ailes?»
Elle se délectait dans sa tristesse. Un châle de laine étroitement serré
autour de ses épaules, et les yeux fatigués par la lumière intermittente
du phare, elle lui rendait grâce comme au sauveur des pauvres marins et
le maudissait comme le tueur des petits oiseaux.
XXII
LA DERNIÈRE STATION
Elle avait lieu à la porte de sa chambre, et je l'aurais volontiers
prolongée. Nous tenions chacun une bougie, qui s'agitait à notre
haleine. Madame Vernet, la main sur la clef, ouvrait et refermait la
porte, selon que l'entretien semblait mourir ou se ranimer. Aux
entrebâillements, j'apercevais le blanc d'un rideau, le poli rougeâtre
d'un meuble d'acajou, l'éclair d'un chandelier argenté, tout un fond de
chambre à coucher, endormie dans une lumière discrète.
--«Allons, bonsoir!»
--«Bonne nuit, à demain.»
--«Si nous sommes encore de ce monde!»
Et ainsi de suite, jusqu'à l'immortalité de l'âme, dont nous parlions
avec intérêt durant quelques minutes.
Comme une chatte qui flaire une attrape, elle se tenait à distance, son
bougeoir défensivement levé à la hauteur du menton; et, quand je lui
serrai la main, je la secouai avec vivacité, car une goutte de bougie
fondue et brûlante tomba sur la mienne.
--«Quelle femme stupide! me disais-je, en rentrant chez moi. Ne
pouvait-elle m'inviter à la suivre? Ne voyait-elle pas que j'en avais
envie? Est-ce qu'elle n'est pas l'aînée? Est-ce que je sais, moi, si je
dois ou si je ne dois pas? C'est à elle qu'il appartient de commencer,
non à moi. Avec le bonheur que nous perdons ainsi bêtement, par sa
faute, on pourrait saoûler un ange toute son éternité!»
J'entendais marcher Madame Vernet, et je fus pris d'une curiosité
polissonne. J'aurais bien creusé un trou dans le plancher; mais, outre
qu'on ne perce pas un plancher avec une aiguille, écouter me suffirait
et me compromettrait moins auprès de ma conscience inégalement délicate.
Ma bougie soufflée, la respiration contenue, les pieds nus, je me mis à
plat ventre, et, le front collé au parquet, sur une jointure, je suivis
Madame Vernet de l'oreille. Cela ne gênait personne. Un son me faisait
deviner une scène, et parfois tout mon corps tressaillait onduleusement.
J'entendais les pantoufles de Madame Vernet claquer, l'eau couler.
J'expliquais son remue-ménage comme un texte; j'interpolais ses silences
comme des ratures, et je traduisais à ma fantaisie.
--«Je la vois, me disais-je: c'est une personne propre, mais ce n'est
pas une actrice; elle ignore les crayons qui peignent les cils, le noir
de charbon, le rouge d'Orient et la graisse de cire blanche.
Elle n'est donc pas obligée de se débarbouiller d'abord avec une crème:
un lavage à l'eau de Cologne suffit. Elle a quelques cheveux faux, mais
elle en a un plus grand nombre qui sont vrais. Comme je n'entends qu'un
seul versement à la fois, elle ne se sert pas d'eau tiède: son médecin
lui a recommandé l'eau froide en toute saison et pour tout.
Elle a les seins un peu tombants et des nids dans les épaules. Cela
m'est égal, je ne m'en sers jamais. Les épaules d'une femme sont pour
ses danseurs et ses seins pour ses enfants. Elle n'est pas trop cambrée,
car plus une femme se cambre, plus son ventre ressort. Elle parfume sa
chemise d'héliotrope blanc et entre dans son lit à reculons, ce qui lui
permet de regarder longuement sa jambe, sans contredit le plus beau
morceau d'elle-même. Je m'imagine que, le matin, elle sort de ses draps
avec lenteur, afin que ces nobles jambes se découvrent, comme apparaît,
dans une inauguration officielle, le marbre lumineux d'un groupe, quand
l'ouvrier, ému, d'un geste lève la toile, au signe du président.
Je me redressai, et, mettant une sourdine à tous mes mouvements, je me
déshabillai avec un sourire obstiné, comme si j'allais m'étendre auprès
d'elle.
XXIII
INSOMNIE
La chambre de Madame Vernet est-elle une fournaise sous la mienne? Je me
retourne. J'ouvre l'oeil-de-boeuf. Vienne toute la fraîcheur de la mer!
Je m'agite ainsi qu'à l'approche d'un événement. Si Madame Vernet
entrait dans ma chambre, en chemise, posait son bougeoir sur la table de
nuit, s'aplatissait sur mon corps, je la trouverais «très naturelle», et
je lui pardonnerais de m'avoir fait attendre. J'ai toujours, en pensée,
brusqué les dénouements. D'une femme à peu près jolie rencontrée dans la
rue je dis:
--«Mâtin! quelle nuit on passerait avec!»
Une mère de famille a quatre enfants, mais elle est encore belle: donc
elle m'attendait pour m'offrir ce qui lui reste de beauté. Quant aux
jeunes filles, elles grandissent pour moi, et je les prendrai dès
qu'elles me «diront».
Des nudités nuageuses se forment et se déforment. Je dois avoir les yeux
injectés de sang. Comme un jardinier qui, par une blanche matinée
d'avril, crève du nez de son sabot les toiles d'araignées tendues sur
les allées, je brise des virginités, sans remords. À moi les lèvres
framboisées! Poète-avocat, je viens de me meubler un salon tout neuf et
j'attends la clientèle. Mais mon rêve est un mât de cocagne savonné où
je glisse, les mains vides.
Ma faim de chair fraîche errait, tenue par une ficelle. Je la ramène.
Voilà que je respecte toutes les femmes et me dis des gros mots.
--«Tu jugeais les autres familles d'après la tienne, où l'immoralité
suinte. Sache qu'il y a des femmes satisfaites de coucher avec un seul
homme!»
Une lépreuse voudrait-elle de moi? J'en doute.
Mais qu'est-ce qu'elle fait donc, qu'elle ne vient pas?
Si j'allais la chercher!
Quoi de plus simple? Ayant passé mon pantalon, j'irai frapper trois
petits coups à sa porte. Le verrou n'est pas mis. J'entrerai dans
l'obscurité et je ferai réchauffer mes pieds glacés.
C'est généralement ainsi que les choses s'arrangent, ou mes lectures
m'ont bien trompé. Neuf fois sur dix ça réussit. À la dixième, on ne
meurt pas. Je me sens lâche. J'ai peur des gifles, d'une lutte
corps-à-corps, des cris qui réveilleraient les pêcheurs Cruz. J'ai peur
encore du ridicule, d'un rire méprisant, d'un crachat à la face, et je
me vois collé au mur, stupide, débraillé, ma culotte tombante et mes
pieds nus, avec leurs doigts déformés par les marches de régiment, avec
leurs cors. Je m'imagine stupide de honte et les cheveux pleureurs, dans
le flamboiement d'une allumette.
Sûrement elle résisterait, et je ne sais pas du tout comment on s'y
prend pour violer une femme. Quelqu'un m'a dit qu'il fallait frapper un
coup sec au bas du ventre. Est-ce avec la main ou avec la tête, comme un
bélier? D'autres prétendent qu'il suffit de presser fortement sur le
nombril, comme sur le bouton d'un timbre.
Soit, mais elle peut ne me montrer que le dos, pour rire à son aise, en
cavale sauvage. Or chacun sait qu'un coup de pied entre les cuisses d'un
homme le tuerait net, en tous cas l'endommagerait irréparablement.
Je ris de mes hypothèses extravagantes, et j'aime à me figurer la scène,
ce qui me détourne de la jouer. Je me promène et m'évente en secouant ma
chemise. L'oeil-de-boeuf souffle dans mon col déboutonné.
Je me surprends à dire:
--«Hé! hé! tout de même, si j'osais!»
Je ricane, mais je n'ose pas. Je n'ose jamais rien, et ma hardiesse, je
la mets tout entière dans ce que j'appelle, avec un faste pédantesque,
mes concepts.
Tout dort, excepté moi. Si j'écoute au plancher, je ne percevrai que la
respiration calme de Madame Vernet. Par l'oeil-de-boeuf, j'entendrai le
doux ronflement de la mer. Les rouges pêcheurs Cruz gardent au creux de
leur lit de plume l'immobilité de deux homards cuits. Les bruits qui me
viennent du dehors ne sont que des bruits endormis.
--«Allons! quand on est brave comme toi, on se recouche!»
XXIV
LE BOBO
De ma fièvre il me reste au bord de la lèvre inférieure une petite
tumeur arrondie et dure. Je passerai le jour à la mordiller, à
l'écorcher, à la rendre hideuse comme une punaise écrasée. Je ne lève
plus les yeux sur Madame Vernet, et je lui parle avec un contournement
de cou qui me fait mal; ou, rabattant ma lèvre et mes dents du haut sur
le bouton, je l'enferme et le tiens opiniâtrement caché. Mon palais en
goûte l'aigreur. Pour varier, je tâche de disparaître derrière ma main
en éventail. Je louche et je compte mes doigts.
À table, c'est un supplice. Je mange vite, le nez dans mon assiette, les
morceaux pressés, et je construis un rempart avec l'huilier, la carafe,
les bouteilles vides ou pleines. Mal élevé, je garde tout près de moi.
Cependant je voudrais savoir ce que Madame Vernet pense de «mon
affaire».
Elle souffre de ma gêne. Elle ne montre aucune répugnance et ne se
penche pas du côté de la fenêtre. Elle me regarde franchement, enfin n'y
tient plus, et veut me ragaillardir.
MADAME VERNET
Ces maisons de bois sont si mal closes que les bêtes y entrent comme
chez elles. Toute la nuit j'ai été dévorée.
HENRI
Si encore elles étaient propres, ces bêtes!
MADAME VERNET
Ce n'est pas qu'elles soient sales, mais elles piquent. J'ai les yeux
tout enflés. Ce matin, je ne voulais pas descendre.
HENRI
Alors, j'aurais bien fait de rester chez moi, avec ma lèvre?
MADAME VERNET
Quelle donc lèvre?
HENRI
Comment! quelle donc lèvre? Ne voyez-vous pas?
MADAME VERNET
Bah! qu'est-ce que cela? Regardez ce que j'ai, moi, près de la tempe.
HENRI
J'aperçois avec beaucoup de peine un imperceptible point blanc.
Peut-être même est-ce une pellicule. Pour ma part, je suis confus et je
vous fais mes excuses. Mon sale bouton est horrible à voir.
MADAME VERNET
Je vous assure qu'il n'est pas si vilain que ça!
HENRI
Quelle charmante femme vous êtes!
Ainsi, ce que je redoute tourne à mon avantage. Si j'insistais, elle
trouverait mon bouton joli et qu'une mouche habile l'a posé sur ma lèvre
pour le plaisir des yeux. Je ne sais par quel hommage lui prouver ma
gratitude, et je m'attrape une fois de plus; je me gourmande durement,
car je n'ai eu, cette nuit, à l'égard de cette femme exquise, que des
pensées mauvaises.
Réhabilité, j'oublie mon bouton; je donne un gros sou à un mendiant, en
ayant l'air de lui dire, comme si je lui faisais une rente perpétuelle:
--«Tiens, mon ami, ne travaille plus, amuse-toi, vis largement!»
Puis j'entreprends l'éloge de Monsieur Vernet et je vante son bonheur.
MADAME VERNET
À propos, j'ai reçu une lettre: il arrive demain avec notre nièce. Vous
verrez Marguerite, un enfant, mais un gros enfant. À seize ans, elle est
plus grande que moi. Je ne mettrais pas son corset et je ne trouve pas
le bout de ses bottines. Il vous faudra jouer avec elle, vous dévouer,
redevenir petit garçon. Elle vous donnera des coups de poing, vous fera
des bleus, vous posera des questions. Vous me relaierez, car elle me
fatigue: impossible de penser à côté d'elle! Il est indispensable
qu'elle bavarde, qu'elle lutte à main plate. Sa poupée a plus de raison
qu'elle. Je l'aime beaucoup. Elle a bon coeur. Je ne lui reproche que
d'être insignifiante. Il me semble qu'à son âge j'avais déjà mes idées à
moi. Je tâchais de comprendre la vie, dont elle se moque.
Enfin, si elle vous ennuie trop, ne vous gênez pas, rabrouez-la: c'est
une gamine qui ne «tire pas à conséquence».
XXV
SCÈNE
Sur la butte, encore. La nuit est tombée. Devant nous, toute la mer.
Derrière nous, le carré des pommes de terre qui remuent et l'agitation
d'ailes, le bruit de gorge des pigeons qui s'endorment. Des souvenirs de
théâtre me reviennent. Il me paraît qu'une scène se prépare, et, comme
si nous repassions nos rôles, nous nous taisons, et nous écoutons en
nous la montée lente des choses à dire. Plus tard, Madame Vernet
m'affirmera qu'elle a lutté, qu'elle s'est désespérément défendue contre
moi, son honorabilité raidie ainsi qu'un bras tendu. Et moi aussi je
lutte. J'ai traditionnellement écrit, déchiré, recommencé et enfin brûlé
une lettre que je regrette comme si j'avais mis mon coeur en cendres.
Par quel mot effaroucher le silence?
Il vaudrait mieux ne point parler, et, par un rapprochement gradué de
nos corps, faciliter la pénétration de nos pensées. Demain, nous ne
serons plus seuls!
Parfois, grossièrement tenté, j'ai envie de poser ma main sur le front
de cette femme, de la serrer aux tempes avec violence et de lui dire:
«Allons! pas tant de raisons, lève ta robe!»
Mais la douceur de l'air, la phosphorescence des vagues, le
recueillement de la nuit m'apeurent. Je ne me sens pas en train pour
faire le malin, et je retiens ma gaudriole, comme un homme qui perd tout
à coup sa gaîté en longeant le mur d'un cimetière.
Ce serait plus commode s'il s'agissait de la demander en mariage. Je me
composerais une fois de plus un ami de circonstance auquel je donnerais
toutes les qualités et un ou deux défauts. Elle me comprendrait. Nous
parlerions posément, en gens qui font une affaire pour un homme de
paille. Nous discuterions sans trouble. Elle dirait:
--«Habite-t-il la province? Vous savez que s'il habite la province, je
n'en veux pas. Restons-en là.»
Ou bien:
--«Fume-t-il au moins? Un homme qui ne fume pas n'est pas un homme.»
Ou bien encore:
--«Est-il brun ou blond? Je préfère qu'il soit blond. C'est peut-être
moins beau qu'un brun pour commencer, mais c'est meilleur teint, et ça
dure jusqu'à la fin.»
Malicieusement elle dénigrerait en lui ce qu'elle apprécie en moi. Selon
que mon ami me serait un rival ou un repoussoir par contraste,
j'avancerais ses affaires ou les déferais. Nous nous amuserions,
sérieux. Enfin, avec la gravité d'un haut fonctionnaire qui dit à
l'huissier: «Faites entrer!» Madame Vernet dénouerait la comédie
marivaudante:
--«Présentez cet ami!»
Quel échec pour lui! quelle victoire pour moi, quand je trouverais
opportun d'apparaître, matois faune qui soulève des branches!
Mais il ne s'agit que de l'emprunter.
Le menton au creux de sa main, elle m'attend. Bien que je l'aime de tout
mon coeur, je trouve son attitude disgracieuse. Elle s'est ramassée en
grenouille de jeu de tonneau, et son buste, ses reins, informe masse
d'ombre, occupent trop de place. Sa tête se détache de profil, pâlotte
de froid, silhouette à la craie sur un fond de charbon. Mon regard
glisse sur le front, tombe dans le noir de l'oeil, se relève à la pointe
du nez, ou passe entre les lèvres ouvertes comme en un cran de mire. Me
dandinant, je lui mesure des reflets de lune, comme on dispose les
rideaux d'une chambre de malade.
Le silence nous importune plus qu'un bavard.
HENRI
Est-ce que vous dormez, chère Madame? Est-ce l'odeur du thym marin qui
vous entête, ou, sphynx de faïence pour cheminée, rêvassez-vous?
MADAME VERNET
Quand serez-vous poli? Il est temps que mon mari revienne me défendre.
HENRI
Contre moi ou contre vous?
MADAME VERNET
Contre l'ennui.
HENRI
Vous avez trop d'esprit. Je ferai ma malle cette nuit, et je partirai
demain.
MADAME VERNET
Bon! Qu'avez-vous besoin de faire le fantasque avec une vieille femme
comme moi?
HENRI
Je partirai demain.
MADAME VERNET
Dites ce qui vous prend.
HENRI
Tenez, Madame, vous n'êtes plus jeune, mais convenez que vous n'êtes pas
encore vieille, vieille. Vous vous dites: «Ce garçon n'est pas beau:
aucun danger. Il m'amuse, m'intéresse et m'émeut quand il dit des
vers.» C'est une anthologie: on n'a qu'à l'ouvrir. Nous allons faire
ensemble de l'amour spirituel. Il sera mon troubadour. Quand je le ferai
chanter, il me semblera qu'on me caresse l'oreille avec le dos d'un
chat. S'il veut me toucher, je crierai: «À bas les pattes! poète!» Dieu
merci, mes sens ne me tourmentent plus. Je trouve même qu'on accorde
trop d'importance à la chose, oui, à la petite convulsion physique. Ce
qu'il faut remplir, c'est mon coeur. Heureuse femme, je m'installerai à
l'aise pour un long spectacle, et, les narines ouvertes, j'attendrai le
nuage d'encens. Je dirai: «Allume les brûle-parfums. L'heure est venue
de flairer quelque arôme!» Je me compromettrai un peu, et les bonnes
amies siffleront:
--«Elle a son poète de poche, qu'elle garde pour elle, au chaud, dans
ses jupes.»
«Mais quand on est très honnête, on peut s'offrir des douceurs et
récompenser sa vertu. Est-ce que je trompe mon mari, oui ou non? Toute
la question est là. D'ailleurs, vous voulez rire, à mon âge?»
Songiez-vous, Madame, que vous pouviez m'arracher le coeur comme ceci:
Je me baisse, et je saisis un pied de pomme de terre. Il résiste. Je
suis obligé de m'y reprendre à deux fois. Puis il cède, et je me promène
de long en large sur la butte, le souffle fort, écrasant des feuilles
dans mes doigts, et lançant de temps à autre, avec un éclat de voix, une
pomme de terre à la mer.
Madame Vernet, interdite, ne bouge pas. Mes paroles, comme si je les
avais jetées au creux d'un puits profond, n'ont pas encore retenti en
elle. Enfin, à mon passage, elle me prend la main, me fait asseoir sur
le banc, et me dit, presque sévère:
--«Vous me faites beaucoup, beaucoup de peine.»
Elle reprend:
--«Voulez-vous que nous causions un peu? car, mon pauvre ami, vous
n'avez dit jusqu'ici que des sottises. Elles ne comptent pas. Croyez que
déjà je les ai oubliées, et répondez-moi comme à une mère.»
Mais je me relève, et, plein de colère, je crie:
--«Bon sang de bon sang! vous n'êtes pas ma mère, vous êtes une femme
que je veux! là! Êtes-vous contente, et suis-je assez brutal?
MADAME VERNET
Les femmes ont dû vous faire bien souffrir pour que vous les méprisiez
tant!
HENRI
Quelles femmes? Ah! c'est vrai! vous me prenez pour un viveur. La
tradition est là: le poète est un dresseur de femmes. Il ouvre les bras
en demi-cercle: une femme saute dedans. Il ploie le genou: une femme
s'assied dessus. Il se met sur le ventre: une femme docile se couche le
long de lui. Sur nos calepins sont inscrites des listes de noms. Qui
vous détromperait? Je ne sais pas si mes confrères sont plus heureux que
moi, mais ma part a été insuffisante. Quand j'avais bu deux bocks et
mangé une choucroute, je disais: «Mâtin! quelle noce!»
Vrai, je ne mentais pas absolument, car je n'aime ni la saumure ni la
bière, et en risquant un mal de coeur je méritais de moi-même et je
pouvais montrer la pâleur de mon visage comme la dépouille d'un ennemi
vaincu. Quant aux femmes, qui m'ont fait tant souffrir, comme vous
dites, je les absous en public et solennellement.
Elles étaient innocentes de mes peines, les pauvres! J'affirme qu'elles
n'y entendaient pas malice. Si j'ai pleuré, tant pis pour moi: rien ne
m'y obligeait. M'entendez-vous reprocher aux femmes de mon passé les
tourments auxquels mon âme fut soumise? N'est-ce pas moi, plutôt, qui
leur dois des excuses? Plus d'une fois, dans mes «nuits d'orgie», il
m'est arrivé de me réveiller en sursaut. Quelque chose remuait sur le
lit. Je saisissais et je lançais au milieu de la chambre une masse
poilue qui se mettait à crier furieusement.
C'était le petit chien de «ma femme», car nous les appelons «ma femme»,
ces chères filles, pour jouer «à la famille» et nous donner l'air de
supporter des charges.
Elle me disait:
--«Sois gentil, fais-lui une place!»
Elle m'aimait moins que son chien. Je ne m'en sentais pas humilié. Je me
collais contre le mur, et nous nous rendormions tous les trois. Ainsi
ma vie de coeur est vieille d'une dizaine de nuits à prix fixe, et ma
science de la femme se compose d'une courte étude sur son goût excessif
pour les petits chiens. Je suis vierge ou peu s'en faut, et je dirais de
moi volontiers: «C'est bon comme du neuf!»
MADAME VERNET
Si vous êtes sincère, je regretterai éternellement de vous avoir connu.
HENRI
Pourquoi? Votre vie était insipide. Mettez-y le charme d'une torture.
MADAME VERNET
J'aime mon mari, Monsieur.
HENRI
Plaisantez-vous? Je parlais chien tout à l'heure. Vous aimez votre mari
comme un gros chien. Cela ne me gêne pas. On n'est pas jaloux d'un gros
chien.
MADAME VERNET
Vos insolences, l'étalage de vos sentiments vrais ou faux, votre manque
de tact, et l'habileté avec laquelle vous abusez de ma situation, me
font en effet comprendre que votre présence ici sera impossible, et je
devrai renoncer à une bonne amitié que je croyais réciproque.
HENRI
Ta! ta! Si, le gilet vaguement ouvert, je vous disais: «Madame, lisez
dans mon coeur: il ne s'y passe rien que de pur; ce que j'aime en vous,
c'est la grandeur de votre intelligence, l'élévation de vos rêves et la
hauteur de vos pensées,» vous me prendriez pour un architecte; et, si
j'ajoutais: «Oui, enfermez hermétiquement votre corps dans une boîte en
fer, cachetez vos lèvres, mettez votre chair sous clé; c'est de la
matière, et je ne veux de vous que l'esprit», vous me traiteriez de
béjaune, en murmurant: «Je ne suis pourtant pas si déjetée!» Et vous
auriez raison, car vous êtes une admirable femme, et je veux tout ou
rien.
Inhabile à caresser une femme vêtue, je tire machinalement une boucle de
ses cheveux. Elle fait un geste de la main, comme pour écarter une
mouche.
MADAME VERNET
Oh! vous m'avez fait peur!
HENRI
Vous voyez bien!
Pourquoi ne se lève-t-elle pas? Attend-elle que je m'en aille le
premier? Je n'ai plus rien à dire, et je reste dans le doute pénible qui
suit les examens.