doute faire comme elle, dans ce compartiment de première, où des gens
graves et ayant des idées en harmonie avec la classe des wagons qu'ils
occupaient, d'abord étonnés, nous regarderaient, et détourneraient
ensuite la tête par dégoût.
--«Oui, c'est reçu. On ne peut pas passer douze heures en chemin de fer
sans prendre quelque chose;--mais comment va-t-elle faire pour manger,
«dans un silence de mort», son oeuf dur, qui, je crois bien, est
rouge?»
Je souhaitais de voir notre compartiment se vider à la première station,
non pour être seul avec Madame Vernet, mais pour qu'elle pût enfin
manger «à mon aise».
Autre sotte terreur! Nous étions dans un express. Les arrêts devaient
être rares, et je me vis dans la situation d'un homme qui ne peut tenir
en place, ne sait quelle posture prendre, regarde à la portière, rougit
et pâlit, la figure gonflée, met d'une manière inconvenante ses mains
dans ses poches, et frotte l'une contre l'autre ses jambes vêtues
d'étoffe claire, désespérément. Je comprenais très bien que la crainte
d'avoir à manger, d'avoir besoin en route, la peur d'un déraillement,
l'ennui d'entrer sous un tunnel noir où tout l'être est pris de fièvre
et tremble, seraient, ce jour-là, autant d'obstacles à la progression de
mon amour.
--«Auriez-vous peur?» me demanda Madame Vernet comme nous passions en
grande vitesse sur un pont qui grinçait de jouissance dans tous ses
fers.
Je lui dis:
--«Oh! moi, j'ai le physique lâche!»
Comme je m'étais trop abaissé, je voulus me relever aussitôt, et je
commençai une théorie sur le courage qui prouvait que le véritable
courage consiste à être courageux précisément quand on ne l'est pas.
Près de moi, un monsieur lourd comme un bateau échoué fermait à demi ses
paupières. Madame Vernet adorait mettre sa tête à la portière «pour voir
les tableaux rustiques se dérouler avec tant de rapidité, qu'il semble
que les champs marchent et que le train reste immobile». Comme, à notre
départ, j'avais manoeuvré adroitement pour me trouver «à reculons», elle
se plaignit bientôt de la poussière et du grand vent. Je lui offris ma
place, qu'elle accepta, et je remarquai bientôt, avec plaisir, que,
malgré «mon sacrifice», une poudre fine et grise se posait doucement,
continûment sur son nez, ses paupières, ses joues, se délayait çà et là
dans une goutte de sueur, la souillait et l'enlaidissait. De peur d'une
migraine, elle avait installé son chapeau dans le filet, où il
frissonnait comme un oiseau qui couve. Un courant d'air brouillait les
frisures de son front, et au soleil ses cheveux prenaient des teintes
variées, bizarres. Une mèche surprenait par l'éclat de sa rouille et
son air de se trouver là sans qu'on sût pourquoi. Comme Madame Vernet
souriait, du fond de sa bouche une dent lança un éclair d'or.
Il n'y a aucun motif pour que je lui prête des aspirations plus pures
que les miennes, et cette pensée de «derrière les reins» doit nous être
commune, qu'en somme, si l'occasion s'en présentait, nous coucherions
bien ensemble.
XVII
C'EST LA MER!
Nous avons changé de train. Le panier de provisions est vide. J'ai mangé
autant que Madame Vernet, et tous les voyageurs avaient des oeufs durs.
Loin de se moquer, ils ont regardé Madame Vernet d'un air de gratitude
quand elle a donné le signal. Il est possible que j'aie une âme-miroir
réfléchissant avec exactitude le monde extérieur, mais, pour l'instant,
je donnerais volontiers un coup de pied dans cette âme à glace, pour en
faire sauter les «mille facettes» à tous les vents.
Le petit train d'utilité locale nous emmène, sorte de jouet mécanique
assez solide pour porter une douzaine de voyageurs et quelques paniers
de poisson. Il s'arrête quand il veut, quand les voyageurs lui font
signe. L'administration a jugé inutile de tendre des fils de fer de
chaque côté de la voie. Aux passages à niveau, point de barrière. Le
train donne aux rares voitures le temps nécessaire, regarde prudemment à
droite et à gauche, siffle longuement, comme pour demander s'il n'y a
plus personne, et repart.
--«Il n'est pas méchant! dit l'employé, qui va de portière en portière,
non pour contrôler les billets, mais pour faire la causette avec les
voyageurs, auxquels il offre de se charger des bagages à la descente: il
n'a jamais écrasé une mouche!»
Aux gares il s'amuse, lâche un wagon, en accroche un autre, en tamponne
un troisième par mégarde, feint de manoeuvrer, et, vite essoufflé, se
désaltère à la prise d'eau. Il parcourt une dizaine de lieues dans son
après-midi, «sans se gêner». Le médecin de Talléhou, dont la clientèle
est dispersée sur la ligne, fait ses visites à chaque station, entre
l'arrivée et le départ. Il saute de wagon, arrache une dent, accouche
une femme, et revient, en agitant son chapeau. Le chef de gare siffle;
le chef de train siffle aussi; la locomotive siffle à son tour, et le
petit train familier s'ébranle.
Madame Vernet s'attendrit.
Nous sommes d'ailleurs en pleine Normandie. Un souffle arrive de la mer.
Je trouve l'air salé. D'après Madame Vernet, dont le nez aux ailes
minces voltige, il est chargé d'odeur de varech. Sous les pommiers, les
courtes vaches regardent passer ce long animal noir qui s'en va et
revient tous les jours aux mêmes heures, et qu'on ne laisse jamais au
vert. Une buée met au milieu d'un pré le rayonnement de son abdomen
d'or. Je sens tout près de moi mon ennemie habituelle qui me guette: la
tristesse sans cause. Madame Vernet, la tête presque hors de la
portière, sourit à une garde-barrière coiffée d'un chapeau de cuir qui
tend, avec gravité, du bras droit son petit fanion roulé et du gauche un
enfant.
HENRI
Qu'est-ce que vous avez, chère Madame? Si, vous avez quelque chose,
dites-le moi.
Madame Vernet, les yeux humides, pique son index dans l'horizon, et ne
dit que ces deux mots:
--«La mer!»
Je regarde, ému du trouble de mon amie, indigné de ne rien voir. Devant
nous se dresse le Fort de la Terreur, aujourd'hui inutile, mais d'aspect
rude encore, vénérable au bout de sa digue comme un grand principe
longtemps en cours, dont on ne se sert plus. Entre lui et nous s'étale
une sorte de bas-fond noirâtre comme un étang vide. Au-delà, par-dessus
la digue blanche, tout au bord du ciel pur, le regard, en visant bien,
peut s'accrocher à quelque chose qu'on prend indifféremment pour une
série de rochers, une troupe de moutons, une file de nuages!
C'est ça!
MADAME VERNET
Elle est basse, en ce moment!
Elle dit cette phrase comme une excuse, contrariée parce que la mer
s'est retirée à notre approche. Son éloignement la peine ainsi qu'une
injure personnelle.
Elle ajoute:
--«Elle va revenir!»
Je l'espère. En attendant, j'antidate sans difficulté ma bonne
impression, et m'écrie à l'avance:
--«C'est égal, elle est bien belle, tout de même!»
Madame Vernet me remercie par un sourire. Plus qu'une communion en
enthousiasme, cet incident nous rapproche. Nous pouvions attendre
tranquillement le retour de la mer.
Le petit train ne bougeait plus. Sa machine l'avait laissé là, s'en
était allée, ici frottait son derrière aux antennes d'un wagon de
marchandises, et, plus loin, s'exerçait à sauter d'une rainure d'un rail
dans la rainure d'un autre, sifflotante, étourdie.
La mer revint lente et calme. Madame Vernet donnait des explications:
--«Il faudrait la voir furieuse!»
HENRI
«Quelle impatience! donnons-lui le temps. Qu'elle monte, se couche
voluptueuse, sur les galets, comme une femme qui se plaît à palper les
os de son amant; qu'elle caresse le pied du fort, se coule derrière la
digue, et étende sur ce vilain fond noir sa langue d'animal monstrueux,
aplatie et miroitante!»
Je jouis de ma métaphore rococo. Madame Vernet tend l'oreille, ondule
son cou un peu gras et remue les lèvres comme si elle suçait des
paroles. Déjà je redoute la mer, la merveille de ce monde qui a causé le
plus de délires. De nouveau le petit train nous vanne sur les
banquettes, entre des rails trop larges qui n'ont pas été faits à sa
mesure. Il sent Talléhou, salue du sifflet les gens qu'il dépasse et
communique sa gaîté aux voyageurs.
Madame Vernet se prépare. Son âme retombe au milieu des ombrelles, des
cannes, des manteaux de voyage, des paquets dont les ficelles «toujours
utiles» seront conservées avec soin.
Elle se regarde dans une glace de poche:
--«Je suis affreuse!» dit-elle.
Les larmes, ces douces larmes qu'elle versait à la vue de la mer, se
sont traînées comme des limaces sur ses joues poussiéreuses et les ont
zébrées de barres. Heureusement, elle a son citron. Elle le partage en
deux, m'en donne une moitié et se débarbouille avec l'autre. Elle a beau
faire, on voit aux coins de ses yeux, de ses lèvres, ces apparences
innommables qu'on trouve sur les tables de restaurant mal essuyées.
C'est une leçon pour moi. Je ne me sers pas de mon citron et préfère
rester franchement sale. Il me semble que ça doit moins se voir.
MADAME VERNET
Je suis laide, n'est-ce pas?
HENRI
Oh! Madame!
Je lui baise le bout de ses gants décolorés, et garde, aux lèvres, un
goût de pâte graveleuse.
XVIII
JAMAIS AU NIVEAU DE LA MER!
À Tallehou, ma mansarde sent le bois neuf et la peinture fraîche. Une
fenêtre étroite donne sur le petit port, une lucarne découpe une carte
de visite de ciel, un oeil-de-boeuf s'ouvre sur la mer. Je pousse ma
table contre le mur, sous l'oeil-de-boeuf, et, solidement assis, je
regarde la mer avec fixité.
J'ai l'air de dire:
--«À nous deux!»
Mais elle tient plus longtemps que moi. Mes yeux se brouillent comme
sous un jet de verre d'eau froide, et les comparaisons neuves ne me
viennent pas. Je fais appel à des mots si magnifiques que deux de leur
taille rempliraient un hexamètre. Plutôt, la mer m'hypnotiserait,
m'abrutirait doucement. Elle moutonne à peine. Ses petits flots
grimacent. En ce moment, elle ne me donnerait pas quinze lignes de
copie. Aussi je m'y prends mal. Regarde-t-on la mer par un
oeil-de-boeuf?
La maison appuie son flanc gauche à une énorme butte cubique qui la
protège, elle et son jardin, contre les vents et les vagues. Je monte
sur la butte. Elle est tout entière plantée de pommes de terre, dont les
feuilles, j'en suis sûr, me feront songer, quand la nuit viendra, à
quelque peuple de lapins qui broutent et remuent les oreilles.
Devant la mer, mon embarras recommence. Ma langue ne rend qu'un
clappement sec. La mer lèche les rochers, bave, crache dessus: c'est
entendu. Ils apparaissent comme des tritons, des titans foudroyés, des
animaux préhistoriques, des moutons: parfait! Le flot et la pierre se
collettent--bravo!--se cramponnent, écument et grondent--tout va
bien!--Mais j'ai vu ça partout, et je demande une sensation qui me soit
propre. La Grande Bleue me désespère, car je ne peux lui offrir une
image de mon crû. Mieux vaudrait lire une page de Pierre Loti.
En somme, je la trouve bien. Elle m'est sympathique, et j'aime autant la
voir qu'autre chose; mais je la souhaiterais (comment dire cela?) un peu
plus pareille à une belle montagne. Je lui reproche de manquer de pics
neigeux comme j'en ai vu en gravure. Oui une montagne «m'irait mieux»,
édentée et garnie de petits villages, blancs comme des dés de trictrac.
Sans doute, je reviendrai sur ces impressions, mais la trivialité de ce
que la mer me fait éprouver m'exaspère contre elle. Nous ne nous
comprenons pas. Un bateau va pêcher des brèmes, toutes voiles dehors:
c'est un oiseau qui, les jambes trop courtes, marcherait avec ses ailes.
Cet autre bateau rentre au port, et rappelle une vieille femme qui a
relevé sur sa tête son jupon où souffle le vent. Un torpilleur manoeuvre
au loin: gros cigare. Le _Nautilus_ de Jules Verne m'a causé plus
d'étonnement. Je repousse ces communes associations d'idées: elles
rebondissent sur moi comme des boules de bilboquet. La camelote des
comparaisons encombre ma mémoire. À chaque vision correspond son
expression d'usage: le varech est une chevelure de noyé, et le homard
est le cardinal des mers!
Heureux ceux qui peuvent dire simplement d'une belle chose:
--«Voilà une chose qui est belle!»
J'y renonce. Je m'assieds sur un banc qui sera plus tard le banc des
«Larmes», et, la tête dans mes mains, je fais noir en mon cerveau, et
j'assiste, résigné, comme aux ébats de gamins qui ne peuvent pas se
tenir en place, à la danse des publiques hyperboles.
Je me désole de ne pas pouvoir rester un instant au niveau de la mer.
XIX
CIVILITÉS
MADAME VERNET
Monsieur Henri, avez-vous du savon?
HENRI
J'en ai, Madame, merci.
MADAME VERNET
Dites-moi s'il vous manque quelque chose.
HENRI
Il ne me manque rien: vous êtes trop bonne.
Elle ne m'a pas encore prié de «voir en elle une seconde mère». Elle
n'entre pas dans ma chambre, et quand elle me montre un objet de
toilette, je ne vois que sa main, un peu de son bras. Sa main est trop
courte, trop sanguine. Au moindre effort, les veines ressortent, et
Madame Vernet semble alors avoir des bouts de laine bleue sous la peau.
Mais son bras est rond et blanc. Si une tension le découvre, la manche,
quoique large au poignet, remonte peu, s'arrête avant d'arriver au
coude, et l'étrangle.
--«Avez-vous une brosse?»
Encore! J'ai peur de la voir entrer, et je n'ose pas faire ma toilette.
Poète, je porte des bretelles qui tirent, comme une oreille, mon
pantalon, et l'élèvent jusqu'à mes aisselles. Mon ventre, au chaud,
paraît emmailloté. Debout, inoccupé, je cause, à travers la porte, avec
Madame Vernet. Je n'ai pas été, jusqu'ici, gâté par les attentions des
femmes, et tant de sollicitude m'amollit.
MADAME VERNET
Êtes-vous bien? soyez franc!
Plus j'affirme être comme «un coq en pâte», plus elle s'excuse et
s'ingénie. Mes protestations que tout est pour le mieux l'encouragent à
trouver que tout est au pire:
--«Ah! ces marins, ce sont de braves gens, mais ne leur demandez pas
autre chose.»
Et peu à peu, nous poussant l'un l'autre, nous en arrivons à traiter
cette chambre, moi de palais, elle de taudis.
--«C'est à peu près propre, voilà tout!»
Nous perdons un temps précieux. Je dis:
--«Merci, merci, merci.»
un grand nombre de fois, sans m'arrêter, pour en finir, car la manie de
déprécier ce qu'on fait d'obligeant agace plus que celle de s'en vanter.
Nous sortons. Madame Vernet connaît le pays, m'en fait les honneurs.
D'abord elle me présente aux pêcheurs Cruz, nos propriétaires.
--«Monsieur et Madame Cruz.»
--«Monsieur Henri, un jeune ami de mon mari.»
Les Cruz, en entendant prononcer leur nom et le mien, se demandent ce
qu'on va leur faire. Je les salue de la tête: ils me le rendent du
genou. Je dis:
--«On m'a parlé de vous en des termes si excellents que je crois serrer
la main à de vieux amis.»
Est-ce que je les prends pour des confrères?
Ils répondent enfin:
--«Nous sommes ben aise!»
On ne le croirait pas. On a dû leur couper les paupières pour qu'elles
saignent ainsi. Le mari a un collier, une fourrure, un boa de barbe, et
quand il se met à rire, c'est pour si longtemps, qu'on pourrait, chaque
fois, compter toutes ses dents, une à une, et faire la preuve. Madame
Cruz, au contraire, a la bouche mince, froncée. Elle prise, et son nez
recourbé, à la pointe remuante, semble toujours en train de piquer sur
sa lèvre les brins de tabac qui retombent.
Madame Vernet leur parle avec volubilité, prend des nouvelles du
poisson, et m'explique ce que je ne comprends pas, juxtaposant les mots
difficiles.
Les pêcheurs, rouges, considèrent avec stupéfaction mon visage pâle.
J'ai les pommettes saillantes. On m'affirme que dans deux mois d'ici je
ne pourrai plus mettre mes faux-cols et que l'air de la mer aura bouché
tous les trous.
--«À tout à l'heure!» dit Madame Vernet.
Ils attendent qu'elle répète encore les noms. Nous nous apitoyons sur
leur sort. Leur hâle et leurs yeux sanglants m'ont frappé, et je crée en
moi-même un type de marin supérieur, amant de la mer, épris du péril et
du rêve, sentimental et sauvage, que je confonds maladroitement avec le
père Cruz.
Je l'admire avec effroi; je voudrais soulever son crâne, pour voir à nu
les impressions qu'ont laissées là les éléments en lutte, les spectacles
grandioses. En même temps, je fais peu de cas de ma propre personne. Que
suis-je, comparé à ces héros de tous les jours?
Madame Vernet n'est pas moins troublée, et déraisonne avec plus de
bruit.
MADAME VERNET
Avouez qu'au point de vue artiste, un marin nous intéresse plus qu'un
paysan.
HENRI
Celui-ci courbe le front vers la terre; celui-là regarde au loin ou lève
les yeux au ciel.
MADAME VERNET
Le marin pêche surtout la nuit. Il met dix lieues entre la terre et
lui, et, là, seul «entre deux immensités», sur une planche large «comme
la main», que la rapidité du courant fait gémir «comme un violon», à la
merci des trombes, des brumes, des grands vapeurs qui peuvent le couper
en deux sans qu'il ait le temps de crier gare, il attend le poisson
«mobile».
HENRI
Le paysan travaille le jour. La première odeur qu'il respire en quittant
«sa chaumière» est celle du fumier étalé devant la porte. Puis il
laboure, somnolent, entre les deux bras de la charrue, le nez au
derrière d'un cheval ou d'un boeuf écaillé de crotte. Que voulez-vous
qu'il ressente?
MADAME VERNET
Le pied sur le plancher des vaches, le marin jette son or avec
indifférence.
HENRI
Le paysan est avare, et, malpropre, il n'a qu'une chaussette, celle où
dorment ses gros sous.
Ainsi chantant notre hymne, nous mettons en strophes égales la grandeur
du marin et la bassesse du terrien, tout près de soutenir que ces hommes
qui s'agitent ont pêché et vendent leur poisson pour l'amour de l'art.
Nous nous élevons ensemble, et nous nous sourions, ivres d'espace, sur
des hauteurs.
XX
À FOND DE CALE
Dans le petit port, la mer se gonflait sensiblement au soupir du flux,
et, après des hésitations timides où s'essayaient ses forces, soulevait
une à une les barques échouées. Elles semblaient se réveiller, et, comme
de gros insectes noirs surpris par l'eau, faire effort pour reprendre
pied. Des femmes assises sur leurs paniers attendaient les pêcheurs de
congres. On apercevait déjà le premier au phare de Rocmer. Ses quatre
voiles dehors, poussé par le flot, par la brise, cherchant le vent avec
le moins d'écart possible, il grandissait et décroissait dans le raz
sans cesse en colère. Il dépassait les bouées, les balises, et,
s'acculant au flot, prenait son élan, entrait au port, et, tandis que
ses voiles s'abattaient avec un grand bruit doux, venait adroitement
toucher la cale de son nez, sa vitesse morte.
--«Il a le ventre lourd, disaient les femmes. Vous l'avez empli.»
Mais les marins ne répondaient pas.
Cuivreux, avec des barbes comme des herbages, pareils, sous leurs capots
enduits d'huile cuite, aux Esquimaux qu'on voit sur les images, comme
habillés de zinc jaune, trempés et laissant, les bras écartés,
s'égoutter leurs doigts, ils attendaient que toutes les marchandes
fussent là. Parfois ils se passaient leur manche de toile cirée sur les
yeux.
Un petit mousse était couché dans leurs jambes, endormi de harassement.
La vente commença. Passés de mains en mains, les congres, grands comme
des hommes, étaient jetés sur une large table où ils rebondissaient et
glissaient, ranimés une seconde, la gueule fermée parfois sur un hameçon
qu'on n'avait pu arracher. Tous portaient au flanc la trace du coup de
gaffe qui les avait halés à bord. Les plus petits étaient vendus deux
par deux, en frères. Aux gros on faisait les honneurs d'une enchère
privée.
--«Et stilà, disait le patron, qué qui vaut?»
On ne se décidait pas. Chaque marchande laissait venir sa voisine, et
craignait d'offrir trop.
--«I vaut rien, donque?»
Mais, sans doute, c'était une feinte, car, soudain, l'enchère montait,
sou par sou, jusqu'à cent, et au-delà montait encore, cinq sous par cinq
sous.
Le patron s'échauffait, frappait la table de ses poings, salivait avec
abondance, et, les jarrets fléchis, faisait de brusques inclinaisons de
tête. Les marchandes ne parlaient pas et ne surenchérissaient qu'au
moyen de rapides clins d'yeux. Quand elles voulaient s'arrêter, elles
baissaient les paupières, prenaient une mine désintéressée, avec l'air
d'être ailleurs. Au vol, le patron attrapait les signes.
--«Cinq francs dix sous, que l'on dit.»
--«Cinq francs quinze sous.»
--«Six francs! Vous êtes deux».
--«Six francs cinq sous.»
--«C'est-il tout?»
--«Six francs cinq sous à la Marie!»
D'autres bateaux arrivaient, se rangeaient à la cale, et «espéraient»
leur tour.
Les marins se posaient des questions sournoises, regardaient les ventres
des bateaux, ou, sans gestes inutiles, se racontaient leurs aventures de
nuit.
Bien qu'elles fussent toutes les mêmes, ils s'y intéressaient
réciproquement.
Tout à coup, une voix de patron s'élevait, brutale et jurante:
--«Nom de Dieu! j'aimerais mieux le jeter à la mé que de vous le laisser
pour ce prix-là!»
Et, prenant le congre par la queue, il le brandissait comme une arme
menaçante. Mais les femmes, qui savaient les autres bateaux chargés,
souriaient, goguenardes.
--«C'est-il pas un vol?» disait le patron, en cédant le congre, tandis
que Madame Vernet, au bout de son cantique, le résumait en cette stance:
--«Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que tout marin doit
être un peu poète!»
La vente, maintenant lente, s'éternisait.
Cependant Madame Cruz fut assez hardie pour acheter, d'un seul coup, la
pêche d'un bateau tout entière. Tandis que, courbée, elle palpait les
congres, pesait du doigt sur leur ventre blanc et élastique, le petit
mousse couché dans les cordes regardait ses gros bas de laine tricotée
et ses mollets comparables à des pieux.
La mer avait fini de monter. De larges ondoiements tremblaient sur elle,
et s'en allaient mourir là-bas, au fond du port, tout près des laveuses
de linge. Du haut du quai, des gamins halaient leurs lignes et faisaient
sauter hors de l'eau les plies plates et ovales, dont le ventre brillait
comme une glace à main. Leur vente faite, les bateaux de congres
venaient s'accrocher à leurs anneaux en bêtes dociles, et on entendait
tomber les lourdes ancres éclaboussantes.
Les marins se passaient encore les souvenirs semblables qui leur
revenaient de la nuit, et chacun, juge en sa cause, se mesurait
consciencieusement le blâme ou l'approbation pour telle manoeuvre. Ils
s'écoutaient avec patience, et, n'étant préoccupés que de leur propre
pêche, ils n'avaient point à se contredire.
Les femmes recouvraient de glu les paniers où s'enroulaient les congres
à expédier. C'était le coup de feu. Il s'agissait d'arriver avant le
départ du train. Silencieuses, elles coupaient la paille, ficelaient les
paniers, accrochaient les étiquettes, en supputant. Des mouettes au cri
rauque planaient, haut d'abord, puis se rapprochaient et rétrécissaient
leurs cercles autour de la tache rouge d'une tripe de poisson flottante.
D'un coup de bec, elles s'enlevaient et s'évanouissaient comme des
éclairs blancs.
Il ne restait plus personne sur la mer. Elle berçait tous les bateaux du
petit port, les endormait. Puis, comme une nourrice qui s'éloigne, elle
redescendit. Elle s'en alla doucement, sur la pointe du flot. Leur crise
de déhanchement calmée, les bateaux s'immobilisèrent, accroupis sur leur
ventre et leurs pieds courts.
Comme le reflux emportait la mer, la surexcitation de Madame Vernet et
la mienne diminuaient.
HENRI
Regardez: la mer, c'est une belle femme qui, très soignée dans sa mise
extérieure, tiendrait mal ses dessous.
MADAME VERNET
Expliquez-vous.
HENRI
Je dis qu'elle a de la crasse sous sa chemise. Voyez son lit: un
mendiant n'y coucherait pas. Est-ce sale? Les os de sèche y traînent
comme des peignes. Les vers, comme une gale, boursouflent la vase. Que
pensez-vous de ces crabes attardés, vermine grouillante?
MADAME VERNET
Assez, je vous en prie.
_HENRI_
Non, la mer s'est moquée de nous tout à l'heure. J'ai le droit de
l'insulter, et j'ajouterai qu'elle sent mauvais. Ce petit port m'écoeure
comme un nez punais. Ne dirait-on pas un fond de mare, dans une ferme
mal tenue, que des canards ont dallé de leur fiente?
MADAME VERNET
Voyons, mon ami.
HENRI
Non, non, laissez-moi dire. Je n'aime pas qu'on m'en fasse accroire.