À la vérité, j'arrive en intrus; mais, comme on ne me le fai

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JULES RENARD

L'ÉCORNIFLEUR

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour

tous les pays, y compris la Suède et la Norwège.

S'adresser, pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF,

éditeur, 28 _bis_, rue de Richelieu, Paris.

PARIS

PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR

28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_

1892

Tous droits réservés. _Il a été tiré à part dix exemplaires sur papier

de Hollande numérotés à la presse_ (1 à 10)

* * * * *

À MARINETTE

* * * * *

TABLE DES MATIÈRES

I.--Monsieur Vernet

II.--De la prudence!

III.--Bouton par bouton

IV.--Encore un homme de lettres

V.--Entrée

VI.--Madame Vernet

VII.--Symptômes

VIII.--Déviation

IX.--C'est bon! c'est bon!

X.--Misère de misère!

XI.--Mes confrères

XII.--Je dis quelque chose

XIII.--Coups de sonde

XIV.--Cosmographie

XV.--Je trouve un engagement sérieux

XVI.--En voyage

XVII.--C'est la mer!

XVIII.--Jamais au niveau de la mer

XIX.--Civilités

XX.--À fond de cale

XXI.--Importunités

XXII.--La dernière station

XXIII.--Insomnie

XXIV.--Le bobo

XXV.--Scène

XXVI.--Je reste

XXVII.--Je rends des services

XXVIII.--À table! À table!

XXIX.--Mademoiselle Marguerite

XXX.--Programme

XXXI.--Atomes crochus

XXXII.--Théories

XXXIII.--Le navet

XXXIV.--Le baiser

XXXV.--Prise d'habitude

XXXVI.--Écrire!

XXXVII.--La plage

XXXVIII.--Points de vue

XXXIX.--Pas de gâchage!

XL.--Directeur de conscience littéraire

XLI.--Églises

XLII.--Promenades et beaux sites

XLIII.--Flirtage en plein air

XLIV.--La partie d'agrément

XLV.--Il faut en finir, à la fin

XLVI.--Proposition

XLVII.--Les idées de Mademoiselle Marguerite

XLVIII.--Première séance

XLIX.--Cours complet

L.--En sourdine

LI.--Dernière séance

LII.--Le demi-viol

LIII.--Animal triste

LIV.--Le départ

LV.--Adieu!

L'ÉCORNIFLEUR

I

MONSIEUR VERNET

C'est un homme de quarante ans, un peu raide et lourd, convenablement

vêtu. On sent qu'il n'a pas lui-même soin de sa personne, qu'il ne

s'habille pas seul. Madame Vernet le boutonne, l'épingle, le peigne.

Rarement un jour se passe sans que la raie, droite et pure, se défasse,

et que la cravate remonte. Mais Monsieur Vernet est incapable de

«revenir sur sa toilette», et il semble, pour cette raison, plus

distingué le matin que le soir.

Le peu qu'il montre de ses yeux est d'un bleu tendre. Ses paupières

pesantes jouent mal, constamment presque fermées. Il est obligé de

lever la tête, de la pencher en arrière, comme les gens qui regardent

par-dessous leurs lunettes. Je le dis sans malice, la forme de ces yeux

rappelle quelque chose de déjà observé aux yeux des porcs.

En omnibus, Monsieur Vernet se met de préférence au fond et regarde les

derrières des chevaux lourdement secoués. «Le pavé de Paris use les

meilleures bêtes.» Suivant les recommandations du préfet de police,

Monsieur Vernet ne descend pas de voiture avant qu'elle ne soit

immobile. Mais une fausse honte, bien excusable chez un homme, l'empêche

de «demander le cordon» au conducteur pour lui seul: il attend qu'une

dame fasse arrêter, et profite de l'occasion. Sinon, il s'entête,

dépasse le but, va jusqu'à la station prochaine et retourne sur ses

pas.

II

DE LA PRUDENCE

Oh! je me tiens sur mes gardes. Une récente aventure m'a rendu sévère.

Je viens de «quitter» certaine famille honorable que j'aimais beaucoup,

un peu trop, et je frissonne au souvenir de l'outrage. Je ne me livrerai

pas sans défiance. Il faut que, plus tard, si l'aventure tourne mal, je

puisse dire, hautain et bref, à cet homme:

--«Ne vous souvient-il pas, Monsieur, que vous avez été le premier à me

tendre la main?»

À ses reproches, je répondrai:

--«C'est vous qui m'avez cherché!»

Dès qu'on nous embrasse, il est bon de prévoir, tout de suite, l'instant

où nous serons giflés.

Je l'épie et le vois venir.

Ce n'est d'abord, entre nous, qu'un échange de nos deux cartes:

+------------------------------------------+

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| VICTOR VERNET |

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| DIRECTEUR DES CHANTIERS DE L'USINE CASE |

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| _Passy_ |

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+--------------------------------+

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| HENRI |

| |

| |

+--------------------------------+

Monsieur Vernet me regarde:

--«Est-ce tout?»

--«Oui, dis-je, j'ai jeté négligemment mon nom à la corne du carton, en

signature. Au-dessus je puis écrire quelques lignes: c'est commode.»

Monsieur Vernet sourit et dit:

--«J'aime tout ce qui est original!»

Mais, par politesse ou indifférence, il ne réclame pas d'autre

renseignement.

Nous nous saluons et nos chapeaux se bossellent au plafond de

l'omnibus.

III

BOUTON PAR BOUTON

À chaque rencontre, comme on reprend aux dernières mailles une dentelle

interrompue, la conversation nouvelle se raccroche aux derniers mots de

la précédente. Expérimentés, nous n'allons pas vite. Une fois, Monsieur

Vernet dit son âge; une autre fois, le chiffre de ses appointements:

15,000 francs. De plus, il est intéressé dans les affaires. Elles vont

bien. Mais «ce qu'il y a d'agréable» c'est qu'il a droit à deux mois de

congé par an. Lentement, je reconstruis sa vie. Aujourd'hui il m'apprend

le petit nom de sa femme: Blanche. Elle a oublié de lui changer ses

manchettes. Il serait plus expansif si j'étais moins discret. Mais je

n'ai pas l'habitude de me jeter à la tête des gens.

Je ne le fais que par exception.

Tantôt, obstinément silencieux, j'affecte de ne rien entendre; tantôt je

coupe net une confidence, en toussant.

Si Monsieur Vernet me demande:

--«Vous avez sans doute quelque emploi?»

je réponds:

--«C'est peu de chose: j'élève trois petits lapins.»

Monsieur Vernet feint de comprendre, «puisqu'il aime tout ce qui est

original».

--«Et vos petits lapins vont bien?»

--«Ils sont charmants et forment un triple étage. L'aîné a la tête de

plus que le cadet, le cadet la tête de plus que le troisième. On me les

prête tous les matins.»

--«Je vois: vous êtes professeur libre.»

--«Oh! tout à fait libre. Les pauvres petits et moi, nous nous sommes

bien ennuyés ensemble. Mais il faut aider ma famille à me faire vivre.

Voilà qu'ils sont à point pour entrer au lycée. Quel dommage! j'avais

comme vous deux mois de congé, et, en outre, toutes mes soirées à moi,

ce qui me permettait de travailler.»

Je répète le mot «travailler» en exagérant la voix et le geste. L'heure

est-elle venue de dire à quoi?

IV

ENCORE UN HOMME DE LETTRES

MONSIEUR VERNET

Vraiment, je n'achète le journal que pour ma femme, car je n'ai pas le

temps de le lire. Je jette à peine un coup d'oeil sur les faits-divers

et la Bourse.

HENRI

Et cela suffit, car le reste, ce que nous écrivons, est-ce intéressant?

MONSIEUR VERNET

Vous écrivez donc dans les journaux?

HENRI

Des fois.

MONSIEUR VERNET

Lequel?

HENRI

Oh! n'importe lequel. Dans l'un ou dans l'autre. Un peu partout.

MONSIEUR VERNET

Je n'ai jamais vu votre nom.

HENRI

Cela ne m'étonne pas. J'écris sous des pseudonymes. Je suis jeune et

n'ose pas me lancer. Il y a la famille.

MONSIEUR VERNET

Mais ces pseudonymes, quels sont-ils?

J'en invente sur le champ quelques-uns. Aux premiers, Monsieur Vernet

fait des signes d'ignorance. Il reconnaît les derniers:

--«Oui, je crois avoir vu celui-là quelque part.»

Le coup est porté. Monsieur Vernet se rapproche de moi. La serviette du

professeur libre n'est plus à ses yeux banale: il y a peut-être un

article dedans. La différence des âges est abolie. Nous nous estimons de

pair.

MONSIEUR VERNET

Je voudrais bien lire quelque chose de vous.

HENRI

Ce que j'ai fait jusqu'ici ne mérite pas d'être offert. Attendez au

moins que j'aie terminé mon roman.

MONSIEUR VERNET

Comment! vous écrivez aussi des livres?

HENRI

Des livres! c'est beaucoup dire. Je barbouille du papier.

MONSIEUR VERNET

Je serais empêché de soutenir qu'un livre est bon ou mauvais. Je ne m'y

connais pas et n'y entends rien. Mais j'affirme que pour faire un roman,

quel qu'il soit d'ailleurs, pour mener à bien l'histoire, pour se

retrouver au milieu de tous les personnages et ne pas confondre Pierre

avec Paul, il faut avoir de la tête!

Nous sommes graves. Il semble que nous allons, moralement, nous

cordeler, nous nouer.

Presque sous le manteau, en me cachant des passants, je donne à Monsieur

Vernet ma vraie carte, une plaquette d'une centaine de vers luxueusement

éditée aux frais de cette honorable famille que j'ai «quittée». J'en ai

toujours un exemplaire sur moi. C'est un en-cas préparé pour liaison

immédiate. Monsieur Vernet l'ouvre sans un mot. La dédicace est

flatteuse, l'hommage empressé. Et puis il possède maintenant, pour la

première fois de sa vie, une chose imprimée qu'il n'a pas achetée. Il

m'offre, en échange, une invitation à venir prendre le café, sans

cérémonie, dimanche prochain, vers une heure. Madame Vernet y compte

fort. On m'attendra.

Notre poignée de main est longue comme si nous venions de traiter un

important marché. Monsieur Vernet me sourit, tout grâce, et je chantonne

ainsi qu'une raccrocheuse, quand la soirée est belle et que le trottoir

donne bien.

V

ENTRÉE

Je m'attends à du nouveau. Je tombe dans un ménage bourgeois,

c'est-à-dire au milieu de gens qui n'ont pas mes idées.

Le bourgeois est celui qui n'a pas mes idées.

J'ai préparé en sot ma première visite aux Vernet. J'allais chez eux

avec le plaisir d'avoir à poser un peu et la crainte de n'être pas

compris. Je me promettais de faire de l'effet, repassant mes citations,

cherchant des noms d'auteurs peu connus et dont la seule étrangeté me

ferait honneur. N'avais-je pas, dans la collection de mes gestes,

quelque élévation de bras, un ploiement de genou, un coup de nuque en

arrière, qui seraient à mes phrases d'élite ce que les projections

lumineuses sont aux conférences scientifiques.

Ai-je fait mes frais?

Je ne me rappelle pas avoir été au-dessus de moi-même.

Nous avons pris du café. J'ai déclaré qu'il était bon, mais un peu

chaud. Monsieur Vernet m'a parlé de sa cave. J'ai trouvé cela naturel,

«puisqu'il avait du vin dedans». Inhabile à distinguer la fine-champagne

de l'eau-de-vie de marc, j'ai cependant affirmé que la liqueur de mon

petit verre bleu devait être très vieille, selon moi, du moins.

VI

MADAME VERNET

Au premier engagement entre Madame Vernet et moi, Monsieur Vernet se

tut.

--«Et vous, Madame, à quoi donc passez-vous vos loisirs?»

Je disais «donque», et en général j'exagérais les liaisons, le soin avec

lequel nous lions nos mots étant le signe certain qu'on nous en impose.

--«Je lis un peu», dit-elle.

Aussitôt je prononçai les noms de Baudelaire et de Verlaine. Elle

m'avoua qu'elle ne les connaissait pas, et, loin de me redresser avec la

mine sévère et condoléante du monsieur qui découvre une ignorance, j'eus

la lâcheté de dire:

--«Tant mieux pour vous!» la lâcheté de le répéter et de commencer

l'éloge de la femme qui ne sait rien. Mais Madame Vernet:

--«Une femme doit avoir au moins quelques notions d'histoire et de

géographie.»

--«Sans doute, dis-je, et d'arithmétique.»

--«Et de musique», dit-elle.

--«Soit, je vous accorde le piano, mais avec un seul doigt.»

Bientôt je lui fis toutes les concessions. Elle parlait assez

correctement, en disant «mélieur» au lieu de meilleur. Elle aimait la

peinture-poésie et la poésie-peinture. Elle désirait élever son âme de

temps en temps, comme on fait des haltères, par récréation et par

hygiène. Aux beaux endroits d'un livre, elle ne s'en cachait pas, ses

yeux se mouillaient de larmes. Cependant elle avait vidé bien des

coupes, et la façon dont elle parla de l'amertume des choses me fit

comparer sa vie à quelque tonneau qui a trop roulé et où la lie se

dépose, tandis que, couard, cinq minutes après avoir glorifié la femme

qui ne sait rien, je vantais bassement la femme qui sait tout.

VII

SYMPTÔMES

Ils n'ont pas d'enfants et s'ennuient. J'arrive au bon moment. Ils

gardent à l'endroit du poète des préjugés en partie rectifiés,

c'est-à-dire que, ne voyant plus en lui un illuminé, un fou maigre,

affamé et grugeur, légendaire et redoutable, ils le traitent encore

d'être original et exceptionnel. S'il travaille, ils se signeraient et

disent:

--«Il travaille!»

S'il ne pense à rien, ils disent:

--«Laissons-le rêver!»

Ou, le doigt tendu vers son front:

--«Que peut-il se passer dans cette tête-là?»

Je porte la main à mes cheveux courts, comme pour remettre d'aplomb une

auréole.

Madame Vernet coud des boutons aux caleçons de son mari:

--«Vous êtes heureux de pouvoir consacrer votre vie à l'art!»

Elle entend vraiment que je voue ma vie à l'art, la lui dédie et

sacrifie. Elle me croit un peu prêtre et me complimente sur ma vocation.

Faut-il lui dire que je n'en ai pas? que je «compose» des vers aux

heures perdues, parce que papa me sert provisoirement une petite rente,

et que j'entretiens habilement ses illusions? Il veut faire de moi

quelqu'un, et se saigne jusqu'à ce qu'il découvre en son fils un

paresseux vulgaire et rebouche ses quatre veines une fois pour toutes.

--«D'ailleurs, dit Monsieur Vernet, qui suit sa propre pensée et côtoie

la mienne, le devoir d'un père n'est-il pas de s'ôter le pain de la

bouche pour ses enfants?»

C'est juste, mais répugnant, et si le mien s'ôtait le pain de la bouche

pour me l'offrir, je le prierais poliment de l'y rentrer.

Monsieur Vernet fume une cigarette, las d'avoir travaillé une journée de

dix heures à l'usine qu'il dirige. Ses paupières battent comme des

volets mal accrochés. Parfois elles se ferment. L'effort qu'il fait pour

les relever les plisse à peine. Elles ressemblent à des coquilles de

noix. Sa cigarette s'éteint à chaque instant. Il la rallume. Elle se

meurt. C'est une lutte. Il a l'air de manger des allumettes.

MADAME VERNET

«Ce n'est pas poétique de coudre des boutons!»

C'est cependant nécessaire pour que les caleçons tiennent. Va-t-elle

reprendre l'argutie de l'autre jour? Elle fait, dans le tas des choses

qu'elle accomplit, pense ou exprime, le triage de celles qui sont

poétiques et de celles qui ne le sont pas. Manger des huîtres est

poétique, mais manger de la soupe ne l'est plus. Dire «Monsieur Vernet»

est distingué, et dire «Mon mari» commun. Elle pique, avec l'adresse

d'un chiffonnier, le mot «chaise» et le jette là, «côté prose», puis le

mot «siège», qu'elle dépose ici, «côté vers».

Soudain, Monsieur Vernet, du fond de sa somnolence, pareil à un oracle

que le suc des lauriers et des vapeurs méphitiques ont engourdi,

annonce:

--«Vous arriverez!»

Je l'espère, me laisse aller et conte mes rêves, en un bon fauteuil dont

je frise les glands entre mes doigts. J'ai bien dîné, et j'éprouve le

besoin d'intéresser quelqu'un à mon avenir. Mes jambes s'allongent,

prennent possession du parquet, et mes pieds remuent comme la queue d'un

chien qu'on flatte.

Je ne fume pas. On me dit que je n'ai point de défauts, et on pense que

si je crains le tabac et l'alcool, c'est non par délicatesse de

femmelette, mais par prudence de grand homme qui se ménage. Je lève mes

mains blanches pour que le sang n'ait pas la force d'y monter. On me

demande des vers.

--«Mes vers n'ont que le mérite de s'en aller tout de suite loin de ma

mémoire. Ne vaut-il pas mieux causer doucement de choses diverses, en

amis vieux déjà qui se pénètrent sans effort?»

Enfin j'ai un idéal: la pâleur de mon teint et ma tristesse en

répondent.

Ne pouvant fumer sa cigarette, Monsieur Vernet se décide à la sucer.

--«Cher! cher!» lui dit Madame Vernet.

Il continue. Ses dents mâchent des brins de tabac. Quelques-uns

s'échappent, tombent, s'accrochent comme des insectes à son gilet. On ne

sait plus s'ils viennent de sa bouche ou de son nez.

--«Voyons, Monsieur Henri, dites-nous quelque chose!»

--«Non, pas ce soir. Une autre fois, quand je serai plus en train!»

Les boutons du caleçon sont au complet. Madame Vernet l'agite. Le

derrière se gonfle comme s'il y avait quelqu'un. Étourdi par la chaleur

et le peu que j'ai bu, je me le figure empli pour de bon. J'y entre

moi-même. Il est trop large, et Madame Vernet, à genoux, sa tête à

hauteur de mes hanches, serre les ficelles. Je ne ressens que l'ennui

d'être tripoté, de tourner à droite, à gauche, les mains en l'air, ou

croisées sur mon ventre. Vainement je dis:

--«C'est bon!»

et veux m'en aller à mes affaires: Madame Vernet s'obstine, rentre le

caleçon dans les chaussettes, s'écarte un peu pour voir, sans trouble,

assise sur ses talons, et pique une épingle dans son corsage.

--«Je vous demande encore pardon d'avoir terminé ce petit travail devant

vous, mais Monsieur Vernet n'a plus rien à se mettre.»

Je regarde cet homme, pris de pitié, prêt à lui offrir mon linge. Un

grotesque a pris ma place, parle en mon nom, caricaturise mes gestes,

digère et s'empâte.

VIII

DÉVIATION

Ils disent, l'un:

--«Ma femme m'adore!»

Et l'autre:

--«Monsieur Vernet est le plus honnête des hommes.»

Ils n'avoueraient pas que, séparés, ils sont heureux. Pourtant le mari

ne vit complètement que dans son usine. L'invention du téléphone lui a

paru un événement immense. D'abord il redoutait de s'aboucher avec

l'appareil, disant au premier employé venu:

--«Téléphonez donc pour moi: je n'ai pas le temps.»

Et tandis que l'employé parlait au loin, Monsieur Vernet tournait

autour de la cage, ainsi qu'un dompteur déjà mordu, n'osant jamais et se

promettant d'oser, un peu fiévreux comme un auteur qui écouterait en

lui-même la répétition d'une pièce. Enfin il est entré, et maintenant

voilà qu'il regarde l'appareil comme un confident. Ils sont toujours

ensemble. Monsieur Vernet lui cause pour causer, et, le soir, l'écho des

conversations qu'ils ont eues se répercute encore.

--«Imagine-toi, Blanche, que j'ouvre la cage. J'entre, je dis

«Allô»--rien.--«Allô, allô»--rien.--Croirais-tu _qu'elle_ m'a fait

attendre la communication vingt-cinq minutes, montre en main!»

Elle! l'Ennemie!

Madame Vernet, les coudes sur la table, le nez dans sa tasse de thé, un

petit doigt en accent aigu, répond:

--«Mâtin!»

Elle a couru par les grands magasins toute la soirée:

--«Oui, je prendrais cela, mais ce n'est pas pour moi, c'est pour une

amie qui habite la province!»

Parfois elle achète pour rendre, et peut-être parce que ce va-et-vient

de paquets fait bien aux yeux de sa concierge. Mais ce qu'elle garde est

d'occasion. Le bon marché seul la tente.

--«Je puis vous affirmer qu'elle a été rudement bien», me dit Monsieur

Vernet.

Il s'encourage à l'aimer, fier qu'elle me plaise, et quand je fais à

Madame Vernet l'offre d'une civilité saupoudrée comme une gaufre, il

sourit:

--«Ah! ce Monsieur Henri!»

Il me croit connaisseur. Mes admirations pour la femme sont un hommage

au goût du mari. Si nous étions seuls, je lui taperais sur l'estomac, et

il me raconterait des saletés.

Et Madame Vernet s'excite de son côté.

Elle lui porte une solide, sincère affection. Dans ses moments de

«papillons noirs,--qui n'en a pas?»--elle s'appuie sur la force et se

confie en la franchise de ce brave homme.

Leurs coeurs allaient s'éteindre, ne plus former que des boules de

cendres froides. J'ai soufflé, et voilà qu'à la grande surprise de tous,

des étincelles profondément enfouies s'enflamment, s'élancent.

Je m'excite, à mon tour.

J'ai été jusqu'à ce jour un petit monsieur désoeuvré, qui se glorifiait

ou se méprisait à outrance, et je sers à quelque chose: je renoue l'une

à l'autre ces deux âmes près de céder comme des cordes usées.

À chacune de mes visites, je constate un nouveau progrès. C'est un

rapprochement des couverts, une façon délicate et inattendue de s'offrir

du pain, du poivre, hors de propos, un interminable débat anodin pour

savoir qui se fatiguera à fatiguer la salade.

Monsieur Vernet vient embrasser sa femme avant même de déposer au

vestiaire sa canne et son chapeau.

Si je lui dis:

--«Vous avez l'air fatigué!»

il me répond:

--«C'est que j'ai mal dormi cette nuit.»

Il voudrait en conter plus long, et comme une pomme véreuse tend à

tomber de sa branche, une grosse plaisanterie grasse lui pend au bout de

la langue.

Sa femme l'arrête par un:

--«Voyons, chéri!» très tendre.

Elle a posé nonchalamment la main sur le rebord de la table, et, la

tête inclinée, les yeux brillants et clignotants, elle murmure:

--«Oh! vilain!»

C'est moi qui rougis. Toutes mes félicitations à moi-même. Je travaille

bien.

IX

C'EST BON! C'EST BON!

Et pourquoi ne s'aimeraient-ils pas? Vais-je m'imaginer que Madame

Vernet, en apparence très loin de son ménage, y fait une fausse rentrée

par coquetterie? Il faut que je perde l'habitude de dire, enveloppant,

comme une chose à cacher, ma bêtise ignorante dans une expression

dédaigneuse:

--«Je connais la femme: c'est un logogriphe, un écheveau!»

Madame Vernet est une femme simple, qui aime son mari, simplement, à la

papa.

Monsieur Vernet a d'énormes biceps, roulants et grondants presque, quand

il raidit et reploie son bras, comme un animal ennuyé ouvre et referme

sa mâchoire. Il peut, entre ces tenailles de chair, écraser une noix,

faire péter une balle élastique, et m'y briserait, si j'avais la

maladresse de me laisser pincer.

Il tord une fourchette en tire-bouchon, abat son poing, d'un vigoureux

coup, sur l'angle d'une pierre de taille, sans se faire mal. Par envie

et par impuissance, je prétends qu'il me trompe avec des trucs.

Pour l'intelligence, Monsieur Vernet en vaut un autre. Il est parti de

rien. Il a fait sa situation seul. À quinze ans, il gagnait sa vie.

--«Et même, dit-il, âgé de dix-huit mois à peine, je venais déjà en aide

à ma famille: je remportais un prix de cinq cents francs et une médaille

d'argent dans un concours de bébés.»

Il sait qu'on peut se vanter, sans ridicule, d'être travailleur. Afin

qu'on ne l'accuse pas d'immodestie, il prend les devants. Parle-t-on

d'un imbécile, il dit:

--«Le pauvre me ressemble; est, comme moi, sans malice!»

On l'entend déclarer:

--«Je ne suis qu'une bête, mais j'ai fait ce que j'ai pu, et quand on

fait ce qu'on peut...»

Madame Vernet proteste:

--«Mon ami, tu as tes mérites. Combien d'autres, à ta place, seraient

restés en chemin!»

Flattée d'être considérée par son mari comme une femme supérieure, elle

ajoute:

--«Tu es si bon!»

Ah! la bonté! la bonne bonté, que c'est bon! Madame Vernet s'anime,

s'échauffe, fait des gestes comme si, d'un ébauchoir, elle sculptait la

statue même de la Bonté, puissante et lourde, écrasant pêle-mêle, sous

son séant, le reste des qualités inutiles, la pouillerie des autres

petites vertus. Je m'abandonne aussi, je jette le paradoxe aux orties,

et prie l'excellente femme de vouloir bien accepter mon humble concours

et la petite boule de terre glaise que je colle à la statue, en plein

milieu de la figure, pour lui faire le nez.

Ainsi très fort, très bon, et peut-être plus spirituel qu'il ne le

croit, tel apparaît Monsieur Vernet.

Toutefois ce qu'il a contre lui et pour moi, c'est un commencement

d'eczéma. Son sang malade, avec une persévérance de taupe, creuse de

petits canaux à fleur de peau, et perce çà et là, et pousse dehors ses

vésicules rouges, agaçantes et brûlantes.

X

MISÈRE DE MISÈRE!

Le calme appartement des Vernet m'attire. La régularité de leur vie

m'engrène, et je ne tente rien pour me ressaisir. Je ne sais pas ce que

je vais faire chez eux presque tous les soirs. Je monte les escaliers

lentement, et, quand je pèse sur le bouton du timbre, quelque chose de

joyeux répond en moi. On m'attend. Mon couvert est toujours mis,

c'est-à-dire qu'on se dépêche de le mettre dès que je sonne. J'enlève

mon pardessus avant de dire bonjour, et je m'arrête un instant afin de

m'emplir le nez des odeurs qui viennent de la cuisine. Je gagne aussi

peu vite que possible la salle à manger. Je me mouche, cherche dans mes

poches, feins de m'accrocher au porte-manteau, donne un coup de gant

sur la poussière de mes bottines; je laisse à Madame Vernet le temps de

faire des signes à sa bonne et de lui dire, bas:

--«Vite, un gâteau de deux francs, aux amandes!»

À la vérité, j'arrive en intrus; mais, comme on ne me le fait pas sentir

et qu'un dîner en ville est toujours bon à prendre, je salue d'un air

dégagé, en essayant de varier mes formules de politesse préparées dans

la journée.

Monsieur Vernet me serre les doigts impitoyablement, pour me prouver sa

force, et tandis que je les agite un peu afin de les décoller, Madame

Vernet me dit:

--«Bonjour! poète!»

J'ai voulu lui baiser la main. Elle ne s'y attendait pas; son bras que

je soulevais est retombé lourdement, et, gauchement, je me suis gardé de

le rattraper.

En général, si les fourches de nos pouces et de nos index s'adaptent et

s'entrecroisent avec netteté, je me sens à l'aise pour la soirée. Au

contraire, je suis pris d'inquiétude comme un lièvre qui écoute, si elle

ne m'accorde que le bout de ses doigts. Je les fais sauter dans le

creux de ma main, de la façon qu'on soupèse des pièces d'or, pour voir

si elles ont le poids.

Installé, je deviens poseur, menteur et gobeur. La nourriture «saine et

abondante» descend en moi, fait tampon, refoule mon âme dans un coin,

l'étouffe.

--«Quel excellent potage! dis-je. Il n'y a que chez vous qu'on sache

manger!»

Je cite des noms connus de restaurants, comme si j'en sortais. Leurs

prix sont un peu forts; mais, à Paris, cela seulement est bon marché qui

coûte cher.

À chaque nom, Monsieur Vernet me demande:

--«Vous y êtes allé?»

--«Oui. Ils ont un nouveau chef qui réussit la sole; mais tout autre

poisson y est détestable.»

Je jouis de mentir et regarde l'étonnement de Monsieur Vernet monter

comme une colonne de mercure. Tel degré à atteindre me fait ajouter un

mensonge. À tel autre, il est bon que je m'arrête. Tout à l'heure,

quittant la table, n'irai-je pas sucer une écrevisse chez Fary?

Mais au moment où je redoute qu'on ne me croie plus (car à la manie de

mentir je joins celle de prétendre que je mens habilement), et comme

Madame Vernet, troublée par mes vanteries, traite son repas de frugal et

réclame mon indulgence:

--«Ah! dis-je, plût aux cieux que j'en eusse tous les jours autant!»

Avec une souplesse dont je ne me rends pas compte et qui pourrait me

faire prendre pour un farceur, je passe des grands restaurants aux

petits à vingt-cinq sous (pourboire compris).

Je faisais le musulman fastueux. Me voilà franciscain. Monsieur et

Madame Vernet m'écoutent, plus sympathiques. Les souffrances de mon

estomac donnent à leur dîner une importance. Ils m'enviaient: ils vont

me plaindre. Je possède mon sujet et je parle avec facilité. Ça coule de

source, semble-t-il.

--«Que de fois, absorbé par mon travail, il m'est arrivé d'oublier de

dîner, comme on oublie son mouchoir, un objet futile! Si jamais j'ai

fait quelque chose de passable, ç'a été ces jours-là. Mes moins mauvais

vers, je les dois à ma faim négligée.»

Je ne soutiens pas aujourd'hui que le pauvre seul a du talent, mais peu

s'en faut. Ce sera pour une autre conférence.

--«Ne vous attristez pas», me dit Madame Vernet.

--«Bah! c'est le souvenir. On en parle pour parler. Les jours sont

meilleurs maintenant. Mais j'en ai vu de rudes. Un jour j'avais encore

oublié de dîner, oublié volontairement. Je cherche dans mes poches,

rien. Mon porte-monnaie était plat comme un mendiant. Je cherche dans

mon placard où je mets ma bouteille de chartreuse pour les deux ou trois

amis qui me viennent voir, mon plateau et mes verres, et je découvre un

morceau de charcuterie. Il était semé de taches d'un bleu noir ainsi que

des dents cariées. L'odeur me poursuit encore. J'ai vécu avec lui

vingt-quatre heures, à le regarder.»

Est-ce que je ris? Est-ce que je me moque? Candide et grave, je parle de

ma chambrette, de mes petites affaires, de ma petite table de toilette,

et de ma petite bibliothèque, où sont rangés mes petits livres. Ma gaîté

est forcée et niaise, et il me semble que des larmes retombent au dedans

de moi, une à une. Je ne pensais pas avoir tant souffert. Arrivées, ces

intéressantes aventures ne m'auraient pas fait plus de mal que

racontées.

J'y crois être moi-même.

Monsieur et Madame Vernet se font des signes de tête et laissent

échapper des soupirs de gorge. Peut-être Monsieur Vernet se

reproche-t-il d'avoir fait sa fortune trop vite. Il se tranquillise en

songeant que je ferai certainement la mienne.

--«Tous les grands hommes ont passé par là», dit-il.

XI

MES CONFRÈRES

Aussitôt commence la revue des grands hommes «qui ont passé par là», et

chaque exemple cité est comme une preuve de mon illustration future. Par

la pensée, j'associe mes amis à ma haute fortune.

--«Quand vous en serez là, dit Madame Vernet, vous ne nous regarderez

plus.»

Je me dresse brusquement, frémissant. Je la fixe, et, comme si elle

était déjà ma maîtresse, lui jure, du geste, une fidélité éternelle.

Mon exaltation calmée, nous reprenons notre causerie intime sur le monde

des lettres. Je deviens soudain l'ami des auteurs célèbres. Par

principe, je dénigre tous les hommes de talent, un ou deux exceptés, les

deux plus vieux, les plus inaccessibles, ceux qui se trouvent trop loin

et trop au-dessus de moi pour être des rivaux, et que je vénère ainsi

que des demi-dieux, les lèvres remuantes. Mais, mon acte de foi terminé,

qu'on ne me parle plus de ces hommes! Ils montrent, à vivre, une

obstination indécente, aimantent toute la quantité d'admiration

disponible dans l'air; et, sans jalousie mesquine, par humanité

seulement, je leur souhaite ce qui leur manque pour être complets dans

l'absolu: une prompte mort.

MADAME VERNET

Êtes-vous heureux de connaître ce monde!

HENRI

Oh! croyez-vous? Habitude et perspective! Ce sont des gens comme vous et

moi, plus simples qu'on ne pense. Ah! j'adorerais la vie de famille, le

repos du dimanche. Je me réserverais de transporter dans mes livres,

dans mon oeuvre, mes désordres, mes tares, mes vices intellectuels.

Je dis «mes livres», «mon oeuvre»: si on me poussait, je dirais «mon

public».

Puisque les artistes sont des hommes comme lui, Monsieur Vernet se

rassure. J'ai trop adouci le monstre, et, sans transition, je le refais

dangereux.

HENRI

Si nous sommes gentils avec les autres, ceux qui ne sont pas du métier,

nous nous dévorons entre nous. Qui dit «homme de lettres» dit «mangeur

de confrères et déchiqueteur de renommées».

MADAME VERNET

Cependant, vous êtes d'accord sur ce point que Sully-Prudhomme, François

Coppée, Leconte de Lisle sont des poètes de génie.

HENRI

Pu! tu! tu! comme vous y allez! Et d'abord qu'est-ce que le génie?

MONSIEUR VERNET

Mais que faites-vous des actrices? En connaissez-vous quelqu'une? En

avez-vous vu de près?

HENRI

Comme je vous vois, dans leurs loges, ou chez elles.

MONSIEUR VERNET

Comment est-ce une loge d'actrice?

HENRI

Il y en a de très bien. D'autres sont infectes.

MONSIEUR VERNET

Et elles vous donnent des billets?

HENRI

Je n'en ai pas besoin. Vous êtes, supposez-le, rédacteur du _Figaro_, du

_Gil Blas_, d'un grand journal. Vous allez au contrôle d'un théâtre,

vous présentez votre carte, on vous remet un coupon.

MONSIEUR VERNET

Un fauteuil d'orchestre, veinard!

HENRI

Peuh! on s'en lasse. Je me mets à votre service.

MONSIEUR VERNET

Ce n'est pas de refus. Nous ne sommes point gâtés, et, quand il faut

aller au théâtre en payant, on y regarde à deux fois. Encore si on

connaissait la pièce, on ne courrait pas le risque d'écouter des choses

qui souvent vous endorment.

MADAME VERNET

Le théâtre m'amuse toujours, quand même, et un soir que vous ne saurez

pas quoi faire de vos billets...

Je ne fréquente ni auteur célèbre, ni actrice en vogue. Je connais deux

ou trois grues à cent sous et quatre ou cinq petits jeunes gens qui ont

tous beaucoup de talent, le même âge que moi et font des vers très bien.

Jamais un confrère n'a dit de mal de moi, pour cette raison que mes

confrères m'ignorent, et les huailles de la foule ne m'empêchent pas

encore de dormir. J'ai aperçu Leconte de Lisle au boulevard Saint-Michel

et François Coppée sur le pont des Arts. Si j'en parle comme de copains,

je tremble à l'idée d'aller les voir. Théodore de Banville

m'impressionne moins. Est-ce parce qu'il donne, sans morgue hautaine,

des vers à un journal quotidien de deux sous? Les autres grands hommes

ne me sont familiers qu'en photographie. J'ai eu la chance d'entendre

causer une belle et innommable actrice de l'Odéon ailleurs que sur la

scène. Elle courait derrière un omnibus, et criait au conducteur:

--«Voulez-vous arrêter? Arrêtez donc, nom de Dieu!»

Mais je trouve tant de charmes à étonner mes chers amis. Ils disent:

--«Continuez!»

clignent les yeux, sourient complaisamment, puis se regardent l'un

l'autre, en remuant la tête, comme piqués par des insectes. Je ne m'en

veux pas trop de mon inoffensive vanité. Seulement, j'ai pris une

attitude qu'il faut garder.

--«Je vous quitte; on ne s'ennuie pas en votre société, mais je suis

«obligé» d'aller voir le troisième acte de _Merlinette_, qu'on dit très

torsif, et de rejoindre ensuite quelques amis qui m'attendent pour

souper.»

Vainement on me tend un dernier verre de chartreuse: je me lève, content

de vivre, distingué.

«Heureux, heureux homme!» répète Madame Vernet.

Quel acte? Qui me paierait une choucroute?

Dans la rue, la pluie tombe. Au bout d'une centaine de pas, mon

pantalon, que j'ai dédaigné de relever, fait «flac, flac» sur mes

talons. Les becs de gaz brillent comme des yeux en larmes. Des gouttes

d'eau, langues humides, me font froid au cou. Je regagne ma petite

chambrette, si tiède que je crois, ouvrant la porte, non entrer, mais

continuer à être sorti, et je me couche en prenant la précaution

d'installer sur mes pieds ma descente de lit et ma valise pleine de

linge sale.. C'est lourd mais chaud, et cela fortifie les chevilles.

Ah oui! heureux homme!

XII

JE DIS QUELQUE CHOSE

--«Voyons, Monsieur Henri, dites-nous quelque chose.»

On insiste. Monsieur Vernet frappe trois coups sur ma poitrine, côté du

coeur, et malignement me demande:

--«Qu'y a-t-il là?»

Là, ma redingote se gonfle en une boursouflure rectangulaire et dessine

les contours d'un calepin. Monsieur Vernet a mis le doigt sur la boîte

aux vers et l'exige. Je ne fais pas de grimaces et suis capable de dire

des vers autant qu'on en veut. Je me détourne pour ouvrir ma redingote,

sans que Monsieur et Madame Vernet s'aperçoivent que je n'ai pas de

gilet et que ma chemise n'est point empesée, les plastrons raides

m'étant insupportables. L'élastique de mon calepin montre ses

vermisseaux de caoutchouc. Mais il est plein de poésie jusqu'aux

tranches. Il en a dans ses poches. On en trouverait au dos d'une note de

blanchisseuse. En train, lancé, n'écrirais-je pas sur une tête chauve?

Je dispose mes papiers sur la table, au choix, après avoir écarté les

assiettes et essuyé avec ma serviette des taches de sauce.

--«Qu'est-ce que vous voulez? du gai, du triste?»

--«Du gai, du gai!» dit vivement Monsieur Vernet. Mais Madame Vernet le

reprend, délicate:

--«J'espère que Monsieur Henri nous donnera des deux, et plusieurs fois

de chaque.»

--«Mais par quoi commencer?»

--«Ah! cela, c'est votre affaire.»

--«Je suivrai donc l'ordre en usage au Théâtre-Français. Quand on donne

deux ou trois pièces, on termine par la plus joyeuse. L'esprit se

débarbouille des tristesses du drame dans l'eau vive de la comédie. Mais

je vous préviens que si je récite relativement assez bien les vers des

autres, je lis fort mal les miens!»

Monsieur Vernet répond:

--«Qu'à cela ne tienne, mon ami. Si vous préférez nous dire des vers des

autres, faites comme il vous plaira.»

Sa femme, décontenancée, va le gronder, et je sens sous la table un

remue-ménage de pieds.

--«Ne faites pas attention, Monsieur Henri, dit-elle. Nous vous

ouïssons.»

--«Allez-y», dit Monsieur Vernet.

Je commence en fixant le fumivore de la lampe. Tantôt je m'arrête à

chaque fin de vers, à chaque hémistiche, souvent ailleurs: j'ai l'air de

bégayer; tantôt un courant m'entraîne: je flotte à l'aventure. Ici les

mots me paraissent pléthoriques de sens, et ma voix se traîne dessus

pour les écraser, en faire jaillir l'idée, le jus et le suc. Plus loin,

une pudeur me prend. Ce que je dis ne peut être que banal. Je n'y tiens

pas. Je le prodigue, en veux-tu, en voilà. C'est de la monnaie de cuivre

plate. Je n'ai qu'à renverser la bouche comme un pot, et cela tombe et

se répand. Pouvait-on espérer qu'il sortirait un bruit si continu d'un

garçon aussi maigre?

Monsieur Vernet a planté son couteau dans une rainure de la table et le

fait vibrer avec précaution. Il lui faut cette musique sourde à mes

vers.

Madame Vernet murmure:

--«Mais c'est qu'ils sont jolis, ces vers-là!»

Et, après un silence:

--«Ils ne sont pas jolis: ils sont beaux.»

Parfois, je ne dis plus rien:

--«C'est fini?»

--«Oui, c'est fini.»

--«Ah! très bien, très bien.»

Monsieur Vernet fait vigoureusement vibrer son couteau, et applaudit,

trois doigts de sa main droite claquant sur le dos de sa main gauche.

--«Savez-vous que vous êtes un vrai poète?» me dit Madame Vernet en

hochant la tête.

--«Puisque celle-là est finie, à une autre,» dit Monsieur Vernet.

--«Oh! je veux bien, moi.»

Et, de nouveau, je vais me remettre à ronronner, la jambe droite en

avant, le regard perdu. Déjà je me balance.

--«Une goutte de brandy! m'offre Monsieur Vernet: ça fait du bien quand

on parle longtemps.»

Mais pourquoi m'efforcer de faire de cette scène une évocation risible?

J'étais sincère. Je le suis toujours quand je dis des vers. Monsieur et

Madame Vernet ne se moquaient pas. Les sons musicaux planaient autour de

nous. Nous trouvions mélancolique le grincement d'une persienne, et nous

écoutions le sifflement d'un bec de gaz comme le soupir d'un être cher.

Monsieur Vernet se sentait tout chose. Madame Vernet ne savait pas ce

qu'elle avait. Je comptais au plafond des crottes de mouches, mondes

stellaires. Le vacillement du fumivore, c'était l'ébranlement d'une

voûte céleste. Nos âmes libres, désemprisonnées, se hissaient au dehors

et frissonnaient doucement.

XIII

COUPS DE SONDE

Je laisse tomber un plomb dans la confiance du mari. Le fond est-il de

sable ou de rocher, tapissé d'herbes serrées? J'avancerai à tâtons.

Qu'est-ce que je suis venu faire ici? Je dîne bien et souvent. Je dis

des vers à la satiété de tous. Mais ne dois-je pas à mon éducation

littéraire et aux exigences du monde de coucher avec Madame Vernet? Tous

les amis d'une femme sont ses amants. Chacun sait cela. Témérairement je

m'efforce de le faire entendre à Monsieur Vernet:

--«Entre un homme et une femme, l'amitié ne peut être que la frêle

passerelle qui mène à l'amour!»

Monsieur Vernet, inquiet, ne répond rien. Plus tard, quand le moment

sera venu de le tranquilliser et que je citerai des exemples historiques

d'amitiés d'homme à femme restées pures malgré les apparences, il ne

manquera pas de me rappeler mon mot.

Nous ne rivalisons encore que de générosité. Nous nous estimons pour

notre indépendance de caractère. Elle se traduit par des expressions

familières et même grossières. Monsieur Vernet, homme mûr, connaît la

vie. J'ai aussi ma petite expérience. Nous nous énumérons nos aventures,

dont quelques-unes sont scabreuses; mais nous avons deux ou trois

principes inébranlables, auxquels notre dignité en péril s'est toujours,

par bonheur, accrochée. C'est ainsi que la femme d'un ami est sacrée.

Nous comprenons le vol, le viol d'une jeune fille, tous les crimes: nous

n'admettons jamais, sous aucun prétexte, qu'on prenne la femme d'un ami.

Ayant le moins à craindre, je me révolte avec le plus d'indignation; je

plaque mes deux mains sur les larges épaules de Monsieur Vernet, comme

si nous allions lutter corps à corps, et je lui dis:

--«J'ai un ami, de mon âge, que je respecte autant qu'un frère aîné. Il

rencontre dans la rue une femme quelconque, la suit, s'attache à elle,

n'ignore pas qu'il a eu plus d'un prédécesseur, mais ne songe qu'au

dernier. La manière dont ils ont permuté le préoccupe:

--«Quand l'as-tu quitté?»

--«Encore! Mais puisque je ne l'aime plus.»

--«Réponds: quand l'as-tu quitté?»

--«Quand je t'ai trouvé.»

--«Alors c'est moi qui l'ai remplacé.»

--«Naturellement.»

--«Ainsi, tu l'as planté là pour moi, à cause de moi?»

--«Sans doute: pourquoi?»

--«Pour rien», dit mon ami.

Il prend son chapeau, part et ne revient plus.

--«C'était exagéré, dit Monsieur Vernet, mais tout de même gentil de sa

part. Il compatissait à l'infortune d'un étranger!»

Je n'ajoute pas:

--«L'ami c'est moi!»

On le devine aisément.

J'ai en effet une collection d'amis imaginaires que je fais intervenir à

propos, infâmes ou vertueux, selon la thèse à soutenir. J'en ai de très

riches: ils possèdent des châteaux à l'étranger, et, importuns, me

supplient d'y aller passer quelques mois. J'en ai de pauvres, qui

mènent, dans l'ombre, une vie de reclus, et préparent leur grand oeuvre

silencieusement.

--«Mais quant à cet autre, dis-je, il m'est impossible de le voir sans

dégoût, et je n'en parle que pour provoquer un haut-le-coeur.

Croyez-vous qu'il s'est installé au milieu d'une famille complète? Il la

ronge, pourrit la mère, conseille le père, dirige l'éducation des

enfants, préside à table, et organise la dépense!»

Les bras croisés, mes doigts tambourinant sur la manche de ma redingote,

je pose à Monsieur Vernet cette question:

--«En toute sincérité, que dites-vous de cet être-là?»

--«Je dis que c'est un cochon, voilà ce que je dis!»

De mon côté, je fais:

--«Bêe, bêe.»

comme une chèvre, ou comme un baby qui vient de tremper son doigt dans

une ordure.

--«La femme qui s'oublie, dit Madame Vernet, les yeux baissés sur son

ouvrage, n'est pas une femme intelligente. Il me semble à moi que, si

j'étais sur le point de commettre une faute, je m'abstiendrais par bon

sens, après avoir raisonné.»

--«Raisonnez un peu, voyons!»

Elle ne répond pas. Pour l'encourager, au cas où, quelque jour, elle

serait tentée de risquer une avance, je parle de ma timidité auprès des

femmes.

--«C'est comme cela. Je n'ai jamais pu faire le premier pas. Je ne me

rends compte de ce que peut être une déclaration que par mes lectures.

Je me mettrais volontiers à croupetons aux pieds d'une femme si j'étais

sûr de son amour; je lui dirais que je l'aime, à quatre pattes ou sur le

dos, après. Mais avant, j'ai peur de me tromper, une peur bizarre,

bleue. Je n'exige pas que les rôles soient intervertis, mais il faut que

la femme me fasse signe d'approcher, me promette la réussite par une

télégraphie nette. Sans cela nous pourrions rester indéfiniment côte à

côte.»

Madame Vernet est prévenue.

--«Vous avez dû laisser échapper de belles occasions?» dit Monsieur

Vernet.

--«C'est possible!» dis-je sérieusement, sans m'apercevoir que je me

rends grotesque même aux yeux du mari. Une mélancolie soudaine

m'envahit. Je crois entrer dans une brume épaisse qui me cache le monde

extérieur. Je parle pour moi seul, tout entier à des souvenirs

écoeurants.

--«Quels êtres vils peut faire de vous le désir de la femme, de sa

chair?--car son coeur nous est précieux comme une vieille botte

dépareillée, et son âme vaut la vessie d'un poisson qu'on vide. C'est

donc pour coucher avec une femme, pour pétrir son corps, en boulangers,

avec des han! han! gutturaux et sourds, que nous bravons notre mépris.

Oh! si je ne craignais lâchement d'être aussitôt métamorphosé en idiot,

je le proclame sans vouloir sonner ici une vaine fanfare, je me ferais

eunuque. Je me couperais, et je jetterais avec dédain la cause de tous

nos maux au premier canard venu!»

Monsieur Vernet trouve qu'il n'y a que moi pour avoir des idées

pareilles, et Madame Vernet, tellement courbée en deux qu'on ne voit

plus que son dos, pouffe, avec une sorte de jappement continu.

XIV

COSMOGRAPHIE

Et c'est tout. Nos conversations reviennent les mêmes. Le plus souvent,

je prends la parole, et, tandis que mes dents s'amusent d'un Palmer, ma

bouche s'emplit et se vide de mots. Les notes que je repasse tous les

deux ou trois jours me sont alors très utiles. Elles condensent ce qu'un

jeune homme doit savoir pour paraître supérieur. C'est un extrait de

l'_Intelligence_ de Taine vulgarisé à l'usage des gens du monde. C'est

une ironie de Renan grossie, mise au point des vues moyennes. C'est un

vers de Baudelaire qui étonne et qu'on écoute longtemps en soi-même

comme l'écho d'une voix grondant en un caveau. La science m'a fourni

une vingtaine de faits précis et stupéfiants. Mais je ne les place pas

au hasard. Pour parler de la foudre, j'attends qu'il tonne. J'explique

l'éclair au passage.

En astronomie, je m'en rapporte à Flammarion. Madame Vernet ouvre la

fenêtre, et, tout de suite, ce qui des étoiles surprend le plus Monsieur

Vernet, c'est leur quantité.

--«Si j'avais autant de pièces de vingt francs, je ne serais pas ici.»

Mais la destinée même des étoiles préoccupe Madame Vernet. Elle voudrait

savoir s'il y a du monde dedans; et si quelqu'un lui affirmait que

«oui», elle serait plus tranquille.

HENRI

Celle que vous regardez n'existe peut-être plus.

MONSIEUR VERNET

Comment cela?

HENRI

Je dis vrai. Au contraire, il en est d'autres que vous ne verrez pas

avant deux ou trois ans.

Je pérore sur la vitesse du son, sur celle de la lumière, et je soutiens

que le soleil est des centaines et des centaines de fois plus gros que

la terre.

MONSIEUR VERNET

Ça fait bien gros.

Madame Vernet ferme la fenêtre. Je frappe coups sur coups et expose la

doctrine de Kant.

MONSIEUR VERNET

Permettez! Vous n'allez pas vous moquer de nous plus longtemps. Ne

dépassons pas l'absurde. Me soutenir que ce verre, ce pot de moutarde

n'existent que dans mon imagination? À d'autres, jeune homme! Dites que

je me figure être en vie.

HENRI

Qui sait?

Monsieur Vernet, de son index recourbé comme un hameçon, se frappe trois

fois le front.

MADAME VERNET

Laisse donc, tu n'y entends rien.

Pour me venir en aide, elle rappelle les fréquentes erreurs des sens. On

croit voir une ombre sur un mur, on s'approche: il n'y a rien. Un

chasseur tire sur un lièvre: c'était une pierre. Intéressée, elle

m'invite à continuer. Mais j'ai fini. J'ai poussé devant moi mes

réminiscences et les ai fait entrer dans le tourniquet de la

conversation.

Combien de soirées passerons-nous ensemble comme celle-ci, inutiles?

Nous piétinons.

XV

JE TROUVE UN ENGAGEMENT SÉRIEUX

MADAME VERNET

Puisque vos élèves vont prendre leurs vacances, vous devriez nous

accompagner au bord de la mer.

HENRI

Y pensez-vous, chère Madame? Et mes affaires! mon avenir!

MADAME VERNET

Vous travaillerez là-bas. Vous aurez votre chambre. Vous serez

tranquille.

MONSIEUR VERNET

Vous me rendrez service. Il faut que j'aille chercher ma nièce à son

couvent. Cela me fait faire un grand détour. Vous conduirez ma femme

directement. Je vous rejoindrai avec ma nièce.

MADAME VERNET

Et je n'aurai pas à m'occuper des malles pendant le trajet. Quelle

chance!

MONSIEUR VERNET

Entendu: je vous confie ma femme et nos bagages.

MADAME VERNET

Vous reviendrez quand vous vous ennuierez.

MONSIEUR VERNET

Naturellement, je vous offre votre voyage.

HENRI

Pouvez-vous croire que la question d'argent m'importe? Mais, je le

répète, mes travaux avanceraient-ils? N'insistez pas. Vous me feriez de

la peine. Je le regrette. Quand je dis non, c'est non. Les affaires

avant tout!

Les affaires! quelles affaires? Je serai donc toujours le même!

XVI

EN VOYAGE

Nous allions voir la mer. Je pris avec moi mes autorités: la _Mer_ de

Michelet, la _Mer_ de Richepin. Frappant de petits coups sur les

tranches pour en faire envoler la poussière, je me dis:

--Avec ça je suis tranquille!

J'ajoutai à ces deux livres les _Paysans_ de Balzac, pour le cas où je

serais obligé de faire quelque excursion en pleine campagne, de causer

avec un médecin ou un curé et d'admirer la nature.

--«Vous verrez», me disait Madame Vernet, déjà bruyamment enthousiaste.

Elle était tourmentée par la peur de manquer de vivres. Je lui offris

de porter un panier de provisions. Elle refusa. Je n'insistai pas, car

j'étais loin de l'aimer jusqu'à me charger de paquets.

Ainsi, j'allais faire un assez long voyage avec une jeune femme, et je

ne songeais pas qu'il me serait possible de mettre à profit l'aventure.

D'autres préoccupations m'absorbaient.

Il était neuf heures du matin. Vers onze heures il faudrait manger. À

chaque instant Madame Vernet me disait:

--«Je sens la faim qui monte.»

Ou bien encore:

--«J'ai l'estomac dans mes talons.»

L'écornifleur · 第 1 / 9 段