La croisière de la première escadre dans la Méditerranée se poursuit
dans les meilleures conditions, et nos marins voient se renouveler, dans
chacun des ports qu'ils touchent, les manifestations de sympathie que
nous enregistrions la semaine dernière, en rendant compte de leur escale
à Alexandrie d'Égypte.
Le 5 novembre, après avoir salué au passage Aboukir et les souvenirs
qu'il évoque, puis Chypre, d'assez loin, l'amiral de Lapeyrère arrivait
à Mersina.
Un navire allemand y était mouillé, le _Goeben_, avec lequel on échangea
les courtoisies d'usage, tout en lui montrant une manoeuvre magistrale.
Mersina, en soi, n'offre pas un grand intérêt. Mais c'est le port
d'Adana, dont le nom se voile encore du tragique souvenir des massacres
d'Arméniens.
L'amiral Boué de Lapeyrère chargea son chef d'état-major, l'amiral
Nicol, d'aller jusqu'à cette ville, chef-lieu de vilayet. Aussitôt après
les visites officielles, l'amiral, qu'accompagnaient M. Lorgeou, consul
de France, et Mme Lorgeou, se rendait aux établissements scolaires
français, qui sont toujours dans tout l'Orient les meilleurs auxiliaires
de notre influence.
Au collège des pères jésuites, tout pavoisé aux couleurs nationales, où
se trouvait momentanément, en tournée d'inspection, le E. P. Chanteur,
supérieur provincial, en résidence à Lyon, les religieux et leurs quatre
cents élèves, la petite colonie française groupée autour d'eux, firent à
l'amiral et aux officiers qui l'accompagnaient un accueil triomphal.
L'amiral Nicol donna connaissance aux maîtres, aux disciples et à leurs
hôtes français d'une éloquente lettre dans laquelle le commandant en
chef de la première escadre leur adressait le salut de la France. Des
acclamations enthousiastes accueillirent sa lecture, et tous les enfants
entonnèrent l'_Hymne au drapeau_.
Puis l'amiral Nicol, toujours accompagné du consul de France, et guidé
par le E. P. Chanteur, rendit tour à tour visite au pensionnat des
religieuses de Saint-Joseph de Lyon et à l'hôpital français dirigé par
des soeurs du même ordre. Les représentants de la France retrouvèrent,
ici et là, la même réception chaleureuse.
Dans la soirée, l'amiral et les officiers qui l'accompagnaient
s'embarquaient à la gare pour rejoindre, par la nouvelle ligne
Adana-Toprak-Kalé, la première division de l'escadre, arrivée à
Alexandrette.
Cependant, la deuxième division visitait tour à tour Latakieh qui a
donné son nom au blond tabac parfumé, puis, longeant la côte du Liban,
Djounieh et sa baie magnifique.
La région est peuplée de catholiques maronites, nos loyaux amis depuis
les Croisades. La journée passée dans cet aimable petit port est
peut-être celle qui, de tout ce voyage, laissera dans la mémoire de ceux
qui l'ont vécue le plus durable souvenir, tant fut empressée,
affectueuse, débordante de cordialité, et pittoresque aussi,
l'hospitalité qu'ils trouvèrent parmi cette population fidèle et plus
particulièrement auprès du patriarche.
Le prélat les reçut solennellement, entouré de ses évêques; puis il fit
servir, en l'honneur des officiers français, un déjeuner magnifique,
arrosé des généreux «vins d'or» des vignes du Liban.
L'empressement de leurs hôtes ne laissa pas à nos marins un moment de
répit. Après une intéressante station aux archives du patriarcat, où
sont conservés des autographes de vingt rois de France, ce fut la
tournée à travers des écoles, des collèges, des asiles. «Partout, écrit
l'un des officiers de l'escadre, c'était la même joie profonde de nous
voir; c'étaient le même enthousiasme juvénile, les mêmes acclamations
parties du coeur, presque les mêmes discours où la France était
exaltée.»
[Illustration: A Adana: le contre-amiral Nicol visitant le collège des
Pères Jésuites. A sa droite, le P. Chanteur, supérieur provincial; à sa
gauche, M. Lorgeou, vice-consul de France. _Phot. Mavropoulo._]
[Illustration: Une gare du Bagdad: Oulou Kichla, la plus élevée de la
ligne (1.467 m.). A remarquer l'orthographe française de l'inscription.]