Notre confrère danois M. F. de Jessen--dont on n'a pas oublié
l'intéressante collaboration à ce journal, naguère--est, à l'heure
actuelle, l'un des journalistes qui connaissent le mieux la question
albanaise. Dans une récente correspondance qu'il nous adressait, il
rapportait que comme, en mai dernier, il se préparait à s'aller
renseigner sur place et à explorer l'Albanie entière, il avait
rencontré, à Vienne, une délégation qui justement se préoccupait de
l'organisation du futur État, de son gouvernement, et surtout du choix
de son souverain. Et Soureya bey Vlora, ancien député de Bérat au
Parlement ottoman, qui la conduisait de chancellerie en chancellerie,
lui exposait alors les voeux du gouvernement dans les termes suivants,
qui revêtent presque l'allure d'une annonce:
«Nous cherchons un prince. Il doit connaître les méthodes de
gouvernement en vigueur dans les monarchies constitutionnelles. Il doit
être simple dans ses habitudes et d'un commerce facile. On ne peut, pour
le moment, lui accorder qu'une liste civile modeste. Quant à la
religion, sans être absolument fixés, nous préférerions qu'il fût de
religion protestante. Nous aimerions, de plus, qu'il possédât une
certaine fortune. Mais il serait inutile aux candidats de se présenter
s'ils n'avaient l'agrément de Vienne et de Rome.»
Le prince Guillaume de Wied, qui ne peut ignorer ce programme de
concours imposé aux candidats au trône d'Albanie, croit être l'homme
rêvé. Il a fait agréer «par l'Europe», disent les journaux, sa
candidature. Et il attend l'appel de l'Albanie.
Le prince Guillaume, né le 26 mars 1876, à Neuwied, capitale de la
principauté de Wied, dans la régence de Coblentz, Prusse rhénane, est
capitaine prussien affecté à l'état-major général de l'armée. Il est de
grande et d'ancienne lignée, et l'_Almanach de Gotha_ enregistre
l'apparition authentique, dans l'histoire, de la maison de Runkel, dont
sont les princes de Wied, avec Sigefroi III, en 1226 Son frère aîné,
Frédéric, sixième prince de Wied, est actuellement le chef de la famille
et haut seigneur à Neuwied. La reine Elisabeth de Roumanie est sa propre
tante,--et peut-être cette deuxième parenté ne fut-elle pas étrangère à
l'accueil que trouva, en certains lieux, sa candidature.
La photographie reproduite ici, qui fut prise à une réunion sportive, à
Bucarest précisément, montre le prétendant favori sous l'aspect d'un
gentleman de belle mine. Quant à la simplicité et à la bonne grâce que
réclamait le gouvernement de Valona, on n'en saurait juger sur image.
Par ailleurs, le futur prince--voire roi d'Albanie--s'il est dûment
prévenu qu'il ne saurait escompter une très forte liste civile, doit
encore avoir été avisé qu'il ne saurait être bien exigeant non plus sur
la question du logement. Il apparaît qu'il trouvera difficilement un
palais digne de son antique noblesse, dans ce pays où les paysans
habitent des chaumières misérables, et où les grands eux-mêmes n'ont
pour asile qu'une maison bien simplette, et peu décorative. Mais il est
d'âge à bâtir,--puisque aussi bien les jouvenceaux de la fable en
reconnaissaient le droit même à l'octogénaire.
[Illustration: L'élégant gentilhomme allemand qui veut régner sur la
fruste Albanie. Photographie H. Ghinsberg, montrant le prince et la
princesse Guillaume de Wied dans l'enceinte d'un champ de courses de
Bucarest.]
[Illustration: La première escadre de la Méditerranée manoeuvrant devant
Djounieh, sur les côtes du Liban.--_Phot J. Lind._]