_Trim reprend sa lecture._
Imprimé? dit mon père, non. Mais Trim, ajouta-t-il, continue, et Trim
continua.
«Le cas, reprit-il gravement, peut paroître tel. La connoissance du bien
et du mal est vivement imprimée sur l'esprit de l'homme. Si sa
conscience, comme le dit l'écriture, ne s'endurcissoit pas peu-à-peu par
une longue habitude du péché, comme certaines parties du corps
s'endurcissent par l'exercice d'un travail assidu; si elle ne perdoit
pas, par là, ce sentiment vif, cette perception fine et délicate qu'elle
tient et de Dieu et de la nature... si cela n'arrivoit jamais,... ou
s'il étoit certain que l'amour-propre et l'orgueil ne fissent jamais
chanceler notre jugement; si le vil intérêt qui répand si souvent des
nuages obscurs et ténébreux sur notre esprit, n'en enveloppoit point les
facultés; si la faveur, l'amour, l'amitié, la prévention ne dictoient
pas nos décisions; si les présens ne nous corrompoient pas; si l'esprit
ne devenoit jamais l'apologiste d'une jouissance injuste; si l'intérêt
gardoit toujours un profond silence lorsqu'on plaide une cause; si la
passion fuyoit des tribunaux, et ne prononçoit pas la sentence, au lieu
de la laisser porter à la raison qui seule devroit servir de
guide...--Si tout cela étoit, je l'avoue, l'état religieux et moral de
l'homme seroit ce qu'il estimeroit lui-même; il apprécieroit ses crimes
ou son innocence; son approbation ou sa censure personnelle seroient ses
juges.
»Je conviens que l'homme est coupable quand sa conscience l'accuse... Il
est bien rare qu'elle se trompe à cet égard.--On peut prononcer alors
avec sûreté qu'il y a des motifs suffisans pour justifier
l'accusation dans tous les cas; excepté, cependant, les cas
mélancoliques-hypocondriaques.
»Mais prétendre que la conscience accuse, lorsqu'il y a crime, c'est une
fausse proposition.
»Prétendre que l'homme est innocent, si la conscience ne l'accuse pas,
c'est une fausse conséquence.
»Qu'un chrétien rende grâce à Dieu de ce que son esprit ne l'accuse pas;
qu'il s'imagine que sa conscience est bonne, parce qu'elle est
tranquille: rien n'est si fréquent. Mille personnes se font tous les
jours à elles-mêmes cette consolation: mais combien de fois elle est
trompeuse! La règle paroît d'abord infaillible, je l'avoue; mais elle
cesse de l'être, dès qu'on l'examine de près, et qu'on en éprouve la
vérité par des faits. Combien on en découvre alors de fausses
applications! combien d'erreurs! Hélas! elle perd toute sa force; une
foule d'exemples, qui ne sont que trop communs dans la vie humaine, en
détruisent presque le principe.
»Un homme est vicieux, ses mœurs sont entièrement corrompues; sa
conduite est détestable aux yeux de tous ceux qui le connoissent; toutes
les actions de sa vie sont scandaleuses; il vit ouvertement dans le
crime... il abuse, il ruine, il abyme l'infortunée que sa perversité a
associée à sa débauche; il lui a dérobé sa dot la plus précieuse, en la
couvrant de honte et d'infamie; et contre tout sentiment d'humanité, il
plonge dans la douleur sa famille vertueuse et désolée... Vous croyez
peut-être que la conscience de cet homme l'inquiète bien vivement; qu'il
est dans une continuelle agitation; qu'il ne peut dormir ni jour, ni
nuit; que son ame est bouleversée, déchirée par des remords?...
»Hélas! la conscience n'agissoit sur lui, que comme Baal agissoit sur
ses adorateurs. Il a d'autres affaires apparemment que de vous écouter,
disoit le saint prophète Elisée. Peut-être cause-t-il avec quelqu'un;
peut-être est-il occupé de quelque négociation.--Il est peut-être en
voyage; peut-être dort-il, et qu'on ne peut l'éveiller.
»Peut-être aussi que cet homme-ci est sorti, accompagné de l'honneur,
pour aller se battre en duel... Qui sait s'il n'est point allé payer une
dette du jeu, ou quelqu'autre dette que ses débauches lui ont fait
contracter! Voilà des actions honnêtes, et vous voyez bien que pendant
tout ce temps, la conscience ne le trouble guère. Elle ne peut, tout au
plus, que déclamer, à l'écart, contre ses filouteries, que blâmer les
crimes légers dont sa fortune et son rang auroient dû le garantir. C'est
un bruit si sourd, qu'il ne l'entend pas; et cet homme vicieux vit avec
autant de gaieté, il dort aussi paisiblement dans son lit, il meurt avec
aussi peu, et, peut-être, avec moins d'inquiétude que l'homme le plus
vertueux.
»Voyez cet autre; il est d'une bassesse, d'une avarice sordide... Sans
pitié, sans compassion, son cœur serré est fermé à tout sentiment de
bienfaisance; c'est un misérable qui n'a jamais senti d'amitié
particulière, qui n'a jamais conçu qu'on pût s'intéresser au bonheur
public. Il passe dans une apathie insensible auprès de la veuve et de
l'orphelin qui cherchent des secours, et voit, sans pousser un soupir,
toutes les misères qui sont attachées à la vie humaine.»
Je détestois l'autre, dit Trim; mais celui-ci est mon exécration.
«La conscience va sans doute s'élever; elle va foudroyer ce cœur de
fer... Grâces à Dieu, s'écrie-t-il, ma conscience ne me fait aucun
reproche; je paie exactement ce que je dois; personne ne peut me
demander un sou;--je ne viole point la foi de mes promesses; je n'en
fais aucune que je ne remplisse;--je ne me livre point au libertinage;
la femme de mon voisin est en sûreté; elle est à l'abri de mes
séductions.--Le ciel me préserve de ces crimes si fréquens parmi les
hommes, de l'adultère, de l'inceste. Je ne suis pas comme ce libertin
qui est devant moi, et à qui rien ne coûte.--
»Considérez cet autre; il est fin, subtil, rusé, insinuant... Observez
toute sa vie. Ce n'est qu'un tissu délié d'artifices obscurs, d'astuces
presque imperceptibles, de faux-fuyans captieux et injustes, pour se
jouer indignement de ce que les lois ont de plus sacré.--Il trahit la
bonne foi; nos propriétés sont troublées, et souvent envahies par sa
coupable adresse. Vous le voyez occupé à former des projets, qu'il ne
fonde que sur l'ignorance des autres, sur les embarras où ils se
trouvent, sur leur pauvreté, sur leur indigence: sa fortune s'élève sur
l'inexpérience de la jeunesse, ou sur l'humeur franche et ouverte d'un
ami qui a confiance en lui, et qui lui auroit donné jusqu'à sa vie.--
»La vieillesse arrive.--Un repentir tardif vient l'exciter à jeter les
yeux sur ce compte abominable.--La conscience lui parle: c'est elle
qu'il charge de feuilleter les lois et les statuts qu'il a
transgressés.--Il observe, et il ne voit aucune loi expresse ou formelle
qu'il ait ouvertement violée. Il aperçoit qu'il n'a encouru expressément
aucune peine afflictive, ni confiscation de biens.--Aucun fléau n'est
prêt à tomber sur sa tête; il ne voit point de cachots ouverts pour le
recevoir.--Qu'a-t-il donc fait qui puisse effrayer sa conscience?...
Rien. La conscience se trouve retranchée derrière la lettre de la loi.
Elle est là assise, invulnérable, et si bien fortifiée de tous côtés par
des cas, des rapports, des analogies, qu'elle est inattaquable.
L'honneur, la probité, la prédication, tonnent... Cela est inutile; elle
est inébranlable dans son fort.»