_Un petit coup d'éperon au dada de mon oncle Tobie._
Son fort! dit mon oncle Tobie. Trim et lui se regardèrent à ce mot.--Ce
sont là de bien misérables fortifications, Trim, dit mon oncle Tobie, en
remuant la tête.--Je vous en réponds, Monsieur, répliqua Trim, et sans
les comparer aux nôtres...
--Mais Trim, dit mon père, si tu jases, Obadiah sera de retour avant que
tu aies fini.--
Le sermon est fort court, répondit Trim.
--Tant pis, dit mon oncle, je voudrois qu'il fût plus long; il me plaît
beaucoup: mais puisque mon frère le veut, Trim, continue. Trim reprit sa
lecture.
«Un quatrième, continua-t-il, ne cherche pas même cet indigne
refuge.--Il abandonne cet enchaînement insidieux de bassesses, de
perfidies.--Tous ces complots secrets, toutes ces précautions pénibles
que tant d'autres prennent pour parvenir à leur but, sont indignes de
lui; elles ne sont faites que pour de petits esprits, pour des génies
légers et superficiels.--Mais, lui?... l'effronté! l'impudent! voyez
comme il trompe, ment, se parjure, vole, assassine! Il ne va que
d'atrocités en atrocités.--
»Je ne citerai point d'autres exemples.--Ceux-là suffisent. Ils sont
pris dans la vie humaine, et trop notoires pour qu'on exige que j'en
donne des preuves.--Si quelqu'un cependant doutoit de leur réalité, si
quelqu'un soupçonnoit qu'il est impossible qu'un homme cherche ainsi à
se tromper soi-même, j'en serois au désespoir: mais je le renverrois,
pour me justifier, à ses propres réflexions; j'en appellerois à son
propre cœur.
»Oui, c'est à lui que j'en appellerois. Je ne lui demanderois qu'une
chose; c'est qu'il considérât tous les côtés par lesquels son cœur
déteste les mauvaises actions qu'il peut avoir commises, quoiqu'elles
soient, de leur nature, aussi infâmes, aussi laides les unes que les
autres, et qu'il n'y ait point de choix.--Mais il trouvera que celles
dont il s'est rendu coupable par habitude, par inclination, sont
ordinairement parées de toutes les fausses beautés dont un pinceau
flatteur peut les orner. Il croira voir les fleurs les plus
agréables.--Mais les autres lui paroîtront dans toute leur nudité.--Il
les verra difformes, horribles; elles ne se peindront à ses yeux qu'avec
toutes les couleurs de la honte, de l'extravagance, du déshonneur, de
l'humiliation et de l'infamie.
»Rappelez-vous ce trait de l'histoire de David, lorsqu'il surprit Saül
endormi dans une caverne, et qu'il lui coupa un pan de sa robe; combien
de reproches sensibles son cœur ne se fit-il pas d'avoir commis cette
action? Mais voyez-le ensuite dans l'aventure d'Urie. Voyez comme il
sacrifie, sans pitié, un brave et fidelle serviteur à sa passion
déréglée. Sa conscience au moins va le poignarder.--Non. Son cœur calme
ne se fait aucun reproche. Une année entière se passe sans que son crime
trouble sa sécurité. Il faut que le prophète Nathan vienne lui en
peindre toutes les horreurs.--Jusqu'à ce moment il n'en avoit pas fait
voir le moindre repentir.
»Telle est donc la conscience. Ce moniteur, autrefois si fidelle, si
surveillant, et que l'Être suprême a placé en nous comme un juge aussi
terrible qu'équitable; hélas! il ne prend si souvent qu'une connoissance
imparfaite de ce qui s'y passe, il essuie tant de contradictions et
d'obstacles, il s'acquitte des devoirs qui lui sont prescrits, avec tant
de négligence, et quelquefois avec tant d'infidélité, qu'il n'est pas
possible de se fier à lui seul.--Il faut de nécessité, et de nécessité
absolue, lui associer un autre principe qui puisse le secourir dans ses
décisions.
»Et voici ce qui est de la dernière importance pour vous.--Le malheur le
plus terrible qui puisse vous arriver, est de vous égarer, de vous jeter
dans l'erreur à cet égard... Philosophes impies! frémissez... songez
qu'il n'est qu'un seul moyen de se former un jugement sûr du mérite réel
qu'on peut avoir en qualité d'honnête homme, de citoyen utile, de sujet
fidelle à son roi, et de serviteur zélé de la Divinité.--C'est d'appeler
la religion et la morale au secours de la conscience; c'est de voir ce
qui est écrit dans la loi de Dieu; c'est de consulter la raison et les
obligations invariables de la vérité et de la justice.
»La conscience se guide-t-elle sur ces rapports?... Si votre cœur alors
ne vous condamne point, vous serez dans le cas que l'apôtre
suppose.--Vous aurez raison de croire que la règle est infaillible...»
(Le sommeil qui avoit déjà jeté du sable dans les yeux du docteur Slop,
le gagna ici tout-à-fait, et il s'endormit profondément). «Oui, vous
aurez alors confiance en Dieu; vous croirez que le jugement que vous
venez de porter sur vous-même, est celui de Dieu, et que ce n'est qu'une
anticipation de cette juste sentence que l'Être suprême, à qui vous
devez compte de toutes vos actions, portera lui-même un jour sur votre
conduite.
»C'est alors qu'on peut s'écrier avec l'auteur du livre de
l'Ecclésiaste: Heureux l'homme à qui sa conscience ne reproche point une
multitude de péchés!... Heureux l'homme dont le cœur ne le condamne
point! Pauvre ou riche, il sera toujours gai, son visage riant annoncera
la joie de son ame, et son esprit lui dira plus de choses que sept
sentinelles qui seroient au haut d'une tour...»
(Une tour, dit mon oncle Tobie, est bien peu de chose, si elle n'est pas
flanquée).
«Il résoudra ses doutes, le conduira dans les sentiers obscurs
infiniment mieux que les plus habiles casuistes.--Les cas, les
restrictions des jurisconsultes lui paroîtront des choses simples et
unies. Les lois humaines, en effet, ne sont pas des lois originaires et
primitives; elles n'ont été introduites que par la nécessité, et pour
nous défendre des entreprises nuisibles de ces consciences perverses,
qui ne se font pas de loi par elles-mêmes.--Elles ne prescrivent de
règles, que dans les cas où les principes et les remords de la
conscience ne sont pas assez forts pour nous rendre équitables... Elles
apprennent aux scélérats qu'ils doivent être justes par la terreur des
supplices.»