CHAPITRE XLVIII.

_Un petit coup d'éperon au dada de mon oncle Tobie._

Son fort! dit mon oncle Tobie. Trim et lui se regardèrent à ce mot.--Ce

sont là de bien misérables fortifications, Trim, dit mon oncle Tobie, en

remuant la tête.--Je vous en réponds, Monsieur, répliqua Trim, et sans

les comparer aux nôtres...

--Mais Trim, dit mon père, si tu jases, Obadiah sera de retour avant que

tu aies fini.--

Le sermon est fort court, répondit Trim.

--Tant pis, dit mon oncle, je voudrois qu'il fût plus long; il me plaît

beaucoup: mais puisque mon frère le veut, Trim, continue. Trim reprit sa

lecture.

«Un quatrième, continua-t-il, ne cherche pas même cet indigne

refuge.--Il abandonne cet enchaînement insidieux de bassesses, de

perfidies.--Tous ces complots secrets, toutes ces précautions pénibles

que tant d'autres prennent pour parvenir à leur but, sont indignes de

lui; elles ne sont faites que pour de petits esprits, pour des génies

légers et superficiels.--Mais, lui?... l'effronté! l'impudent! voyez

comme il trompe, ment, se parjure, vole, assassine! Il ne va que

d'atrocités en atrocités.--

»Je ne citerai point d'autres exemples.--Ceux-là suffisent. Ils sont

pris dans la vie humaine, et trop notoires pour qu'on exige que j'en

donne des preuves.--Si quelqu'un cependant doutoit de leur réalité, si

quelqu'un soupçonnoit qu'il est impossible qu'un homme cherche ainsi à

se tromper soi-même, j'en serois au désespoir: mais je le renverrois,

pour me justifier, à ses propres réflexions; j'en appellerois à son

propre cœur.

»Oui, c'est à lui que j'en appellerois. Je ne lui demanderois qu'une

chose; c'est qu'il considérât tous les côtés par lesquels son cœur

déteste les mauvaises actions qu'il peut avoir commises, quoiqu'elles

soient, de leur nature, aussi infâmes, aussi laides les unes que les

autres, et qu'il n'y ait point de choix.--Mais il trouvera que celles

dont il s'est rendu coupable par habitude, par inclination, sont

ordinairement parées de toutes les fausses beautés dont un pinceau

flatteur peut les orner. Il croira voir les fleurs les plus

agréables.--Mais les autres lui paroîtront dans toute leur nudité.--Il

les verra difformes, horribles; elles ne se peindront à ses yeux qu'avec

toutes les couleurs de la honte, de l'extravagance, du déshonneur, de

l'humiliation et de l'infamie.

»Rappelez-vous ce trait de l'histoire de David, lorsqu'il surprit Saül

endormi dans une caverne, et qu'il lui coupa un pan de sa robe; combien

de reproches sensibles son cœur ne se fit-il pas d'avoir commis cette

action? Mais voyez-le ensuite dans l'aventure d'Urie. Voyez comme il

sacrifie, sans pitié, un brave et fidelle serviteur à sa passion

déréglée. Sa conscience au moins va le poignarder.--Non. Son cœur calme

ne se fait aucun reproche. Une année entière se passe sans que son crime

trouble sa sécurité. Il faut que le prophète Nathan vienne lui en

peindre toutes les horreurs.--Jusqu'à ce moment il n'en avoit pas fait

voir le moindre repentir.

»Telle est donc la conscience. Ce moniteur, autrefois si fidelle, si

surveillant, et que l'Être suprême a placé en nous comme un juge aussi

terrible qu'équitable; hélas! il ne prend si souvent qu'une connoissance

imparfaite de ce qui s'y passe, il essuie tant de contradictions et

d'obstacles, il s'acquitte des devoirs qui lui sont prescrits, avec tant

de négligence, et quelquefois avec tant d'infidélité, qu'il n'est pas

possible de se fier à lui seul.--Il faut de nécessité, et de nécessité

absolue, lui associer un autre principe qui puisse le secourir dans ses

décisions.

»Et voici ce qui est de la dernière importance pour vous.--Le malheur le

plus terrible qui puisse vous arriver, est de vous égarer, de vous jeter

dans l'erreur à cet égard... Philosophes impies! frémissez... songez

qu'il n'est qu'un seul moyen de se former un jugement sûr du mérite réel

qu'on peut avoir en qualité d'honnête homme, de citoyen utile, de sujet

fidelle à son roi, et de serviteur zélé de la Divinité.--C'est d'appeler

la religion et la morale au secours de la conscience; c'est de voir ce

qui est écrit dans la loi de Dieu; c'est de consulter la raison et les

obligations invariables de la vérité et de la justice.

»La conscience se guide-t-elle sur ces rapports?... Si votre cœur alors

ne vous condamne point, vous serez dans le cas que l'apôtre

suppose.--Vous aurez raison de croire que la règle est infaillible...»

(Le sommeil qui avoit déjà jeté du sable dans les yeux du docteur Slop,

le gagna ici tout-à-fait, et il s'endormit profondément). «Oui, vous

aurez alors confiance en Dieu; vous croirez que le jugement que vous

venez de porter sur vous-même, est celui de Dieu, et que ce n'est qu'une

anticipation de cette juste sentence que l'Être suprême, à qui vous

devez compte de toutes vos actions, portera lui-même un jour sur votre

conduite.

»C'est alors qu'on peut s'écrier avec l'auteur du livre de

l'Ecclésiaste: Heureux l'homme à qui sa conscience ne reproche point une

multitude de péchés!... Heureux l'homme dont le cœur ne le condamne

point! Pauvre ou riche, il sera toujours gai, son visage riant annoncera

la joie de son ame, et son esprit lui dira plus de choses que sept

sentinelles qui seroient au haut d'une tour...»

(Une tour, dit mon oncle Tobie, est bien peu de chose, si elle n'est pas

flanquée).

«Il résoudra ses doutes, le conduira dans les sentiers obscurs

infiniment mieux que les plus habiles casuistes.--Les cas, les

restrictions des jurisconsultes lui paroîtront des choses simples et

unies. Les lois humaines, en effet, ne sont pas des lois originaires et

primitives; elles n'ont été introduites que par la nécessité, et pour

nous défendre des entreprises nuisibles de ces consciences perverses,

qui ne se font pas de loi par elles-mêmes.--Elles ne prescrivent de

règles, que dans les cas où les principes et les remords de la

conscience ne sont pas assez forts pour nous rendre équitables... Elles

apprennent aux scélérats qu'ils doivent être justes par la terreur des

supplices.»

Oeuvres complètes, tome 1 · 第 90 / 116 题