_Trop est trop._
Mon oncle Tobie n'eut pas si-tôt son plan des fortifications de Namur,
qu'il se mit à l'étudier avec le plus grand empressement. Il n'y avoit
rien de plus intéressant pour lui que sa guérison; elle dépendoit du
calme des passions de son esprit, et il étoit absolument nécessaire
qu'il se rendît tellement maître de son sujet, que lorsque l'occasion
s'en présenteroit, il en pût parler sans émotion.
Il y donna quinze jours dans l'application la plus constante. Au bout de
ce temps, à l'aide de quelques explications qui étoient sur la marge, et
de l'architecture militaire de Gobésius, traduite du flamand, il parvint
à donner à ses discours une clarté dont on pouvoit être satisfait; ce
n'étoit cependant là que le premier degré. Deux mois de plus n'étoient
pas écoulés, que mon oncle Tobie planoit, pour ainsi dire, sur son
sujet. Il auroit pu faire, au besoin, et dans le plus grand ordre,
l'attaque de la contr'escarpe avancée. Plus initié dans l'art que le
premier motif qu'il avoit eu ne l'exigeoit, il pouvoit à son gré passer
la Meuse et la Sambre, insulter les lignes de Vauban, se porter sur
l'abbaye de Salsines, revenir sur ses pas, et donner aux curieux qui
l'écoutoient, une relation aussi distincte de chaque opération du siége,
que de l'action où il eut l'honneur de recevoir sa blessure à la porte
Saint-Nicolas.
Mais le désir d'apprendre est comme la soif des richesses, qui devient
plus âpre à mesure qu'elle se satisfait.--C'est ce qu'éprouvoit mon
oncle Tobie. Plus il étudioit sa carte, et plus il prenoit de goût à
l'étude de l'art. C'étoit une source délicieuse où il buvoit à longs
traits, sans cependant pouvoir étancher l'ardeur qui le dévoroit. Les
fortifications de Namur ne furent bientôt plus suffisantes. La première
année qu'il fut obligé de passer dans sa chambre, n'étoit pas encore
entièrement révolue, qu'il n'y avoit peut-être pas une seule ville
fortifiée en Flandre et en Italie dont il ne se fût procuré le plan. Il
en lisoit les descriptions; il les comparoit et les combinoit avec
l'histoire des siéges qu'elles avoient soutenus, avec les ouvrages
anciens et modernes qui en faisoient la force. Il y avoit tant
d'aptitude, il s'y portoit avec tant de plaisir, qu'il oublioit sa
blessure, son dîner, et jusqu'à lui-même.
Mon oncle Tobie, la seconde année, se procura les ouvrages de Ramilli et
de Canateo, traduits de l'italien. Il se donna Stévinus, Marolis, le
chevalier de Ville, Lorini, Cohorn, Shecter, le comte de Pagan; il
acheta le maréchal de Vauban, Blondel: il fit enfin une collection si
ample d'ouvrages sur l'architecture militaire, que Don-Quichotte n'avoit
peut-être pas une suite plus nombreuse de livres de chevalerie, lorsque
le curé et le barbier firent l'invasion de sa bibliothèque.
Mais tout cela ne suffisoit pas. Mon oncle Tobie, dans la troisième
année, vers le mois d'août 1699, jugea qu'il ne pouvoit se dispenser de
prendre quelque teinture de l'artillerie.--Il voulut, comme de raison,
puiser ses connoissances dans la source primitive.--Il lut pour cela les
œuvres de Tartaglia. Il passe pour être le premier qui ait découvert
qu'un boulet de canon, dans sa course progressive, ne décrit pas une
ligne droite. Mon oncle Tobie voulut donc le lire, et il prouva à mon
oncle Tobie qu'il étoit absolument impossible que le boulet conservât
cette direction dans toute sa route.
--La recherche de la vérité est sans fin.--
Mon oncle Tobie ne fut pas si-tôt convaincu de la route que le boulet ne
tenoit pas, qu'il se mit dans l'esprit de savoir la route qu'il tenoit.
Alors, nouveaux auteurs, nouvelle lecture, nouvelle application.
L'ancien Maltus tomba d'abord dans les mains de mon oncle Tobie; vint
ensuite Galilée, puis Toricelli. Là, par certaines règles géométriques
et démonstratives, mon oncle Tobie trouva que le boulet décrivoit une
ligne parabolique. Il trouva que le paramètre, ou le côté droit de la
section conique de cette ligne étoit à la quantité, en raison directe,
comme toute la ligne au double de l'angle d'incidence, formé par la
culasse sur un plan horizontal, et que le semi-paramètre... Arrêtez! mon
cher oncle Tobie, arrêtez! n'avancez pas un pas de plus dans ce sentier
épineux! il est hérissé de difficultés; c'est un labyrinthe d'où l'on ne
peut sortir qu'avec mille peines. Dans quels embarras inextricables ne
vous jeteroit pas la vaine poursuite de ce fantôme qui vous paroît si
charmant, et que vous appelez la science? O mon oncle! fuyez, fuyez-le
comme un serpent dangereux. Est-il donc si nécessaire qu'avec votre
blessure dans l'aine, vous passiez des nuits entières? que vous vous
échauffiez le sang? que vous vous rendiez étique? Hélas! vous ne ferez
qu'empirer; vos symptômes deviendront plus effrayans pour ceux qui vous
aiment... Vous verrez cesser la transpiration insensible qui vous seroit
si salutaire; vos esprits s'évaporeront, votre force virile s'épuisera,
l'humide radical qui donne de la souplesse à vos muscles se desséchera;
vous altérerez votre santé, et vous attirerez vingt ans plutôt sur vous
toutes les infirmités de la vieillesse. O mon oncle! mon cher oncle...
mon cher oncle Tobie!...