CHAPITRE XXIX.

_Ce qu'on a déjà vu._

J'aime assez le dieu Comus; je loue les bienfaisantes ames qui lui font

des sacrifices, et qui invitent leurs amis à y participer.--Vive la

bonne chère! vive le bon vin! et vive le bon feu, quand il fait

froid!--Avec tout cela, cependant, il faut de la précaution. Je connois

des gens, qui, faute de savoir arranger les choses, ne font la dépense

d'un repas, que pour se faire moquer d'eux, et donner prise aux

sarcasmes. C'est ordinairement de ceux qui n'y sont pas invités que

viennent les épigrammes: ils cherchent à se venger par le ridicule, du

petit chagrin d'avoir été oubliés. Mais bien souvent aussi elles partent

d'un convive. Ayez plus d'attention pour les autres que pour lui; s'il

est enclin à la critique, soyez sûr qu'il se dédommage de cette

préférence pendant le temps même qu'il dîne à vos dépens.--Rien n'est si

sot que de s'exposer à ces disgrâces.

Il est si facile de les éviter!... Faites comme moi, mes amis. On n'a

pas toujours des cartes toutes prêtes, pour inviter M. un tel, et M. un

tel et M. un tel... Mais en revanche, j'ai toujours eu une demi-douzaine

de couverts de plus pour les survenans; et vienne qui pourra, il est

bien reçu. Je fais ma cour ensuite à tous... Soyez les bien arrivés,

messieurs. Je vous baise les mains; je suis enchanté de vous voir; il

n'y a point de compagnie qui me fasse plus de plaisir.--Agissez, je vous

prie, sans façon; vous êtes ici chez vous: point de gêne. Allons,

mettons-nous à table, buvons frais, et vive la joie!

Six couverts surnuméraires! Un de plus, me disois-je, ne seroit pas

inutile, et j'étois tenté de pousser ma complaisance jusques-là. Mais un

jour que la demi-douzaine étoit remplie, un de mes amis me dit que la

chose étoit assez bien... Ce n'étoit point un de ces railleurs de

profession; mais il l'étoit par caractère... Eh bien! eh bien! dis-je,

votre éloge ne m'excite que davantage. J'aurai le couvert de plus à la

première occasion, et l'année prochaine, Dieu aidant, j'en aurai un plus

grand nombre...

Mais, monsieur, comment se peut-il que M. Tobie Shandy, votre oncle, un

vieux militaire, et qui, selon vous-même, n'étoit pas un idiot, eût la

tête si lourde, si embarrassée, si...?... Que vous importe?... Ma foi!

allez-y voir.

C'est ainsi, monsieur le critique, que je pourrois vous répondre; mais

je sens que cette réponse ne seroit pas honnête. Elle ne peut d'ailleurs

convenir qu'à un homme qui n'a pas la force de donner une raison claire

et satisfaisante des choses, ou qui ne peut pas approfondir les causes

premières de l'ignorance et de la confusion qui règnent dans l'esprit

humain.--Que mon oncle Tobie l'eût faite, à la bonne heure. Elle pouvoit

lui convenir. Il étoit militaire; il avoit du courage, de la bravoure;

et telle qu'elle fût, il pouvoit la faire trouver bonne.--Mais mon oncle

Tobie, dans ces sortes d'occasions, ne répondoit ordinairement qu'en

sifflant son air favori, son cher _Lila-Burello_, et je gage que c'eût

été là sa réponse... Mais je l'avoue, j'en conviens, je le répète, cette

réponse ne me convenoit pas.--Il est bien clair effectivement que

j'écris en homme qui a de l'érudition. Mes comparaisons, mes allusions,

mes commentaires, mes métaphores... tout cela sent l'érudition. Ne

faut-il pas que je soutienne mon caractère, et que je le contraste d'une

manière convenable? Que deviendrois-je, mon Dieu? Je serois, monsieur,

un homme perdu, si je me démentois. Au moment où je tâcherois de

prévenir le babil indiscret d'un critique, deux autres se prépareroient

à me tomber sur le dos.--Et voilà pourquoi je réponds ainsi.--

--Dites-moi, je vous prie, monsieur, si dans le nombre des livres, dont

la lecture vous a occupé, vous avez lu l'essai de Lock sur l'entendement

de l'esprit humain?--Ne me répondez pas, de grâce, avec trop de

précipitation.--Je connois une foule de gens qui citent ce livre, sans

l'avoir jamais lu.--J'en connois une foule d'autres qui l'ont lu sans

l'entendre.--Il se pourroit, sans miracle, que vous fussiez même dans le

dernier cas... Je n'écris, comme vous savez, que pour instruire. Eh

bien! je vous dirai, en trois mots, ce que c'est que ce livre... C'est

une histoire... Une histoire? Oui, monsieur. Mais de qui? de quoi? de

quand?... Doucement! quelle pétulance! C'est l'histoire de ce qui se

passe dans l'esprit humain.--Ecoutez à présent un avis. Si vous avez

vous-même l'esprit, lorsque vous parlerez de ce livre, d'en dire autant

que je viens de vous en dire... Autant?... Vous entendez?... Je ne dis

pas plus; cela vous suffira, croyez-moi, pour figurer passablement dans

une assemblée de métaphysiciens.

--Que ceci, pourtant, ne soit dit qu'en passant!--

Mais si vous voulez vous hasarder à me tenir compagnie, si vous voulez

vous enfoncer dans les profondeurs de cette matière, je vous y ferai

faire de grandes découvertes. Vous apprendrez d'abord que l'obscurité et

la confusion qui règnent dans l'esprit de l'homme, ont trois causes.

C'est d'abord, mon cher monsieur, d'avoir les organes durs; rien n'y

pénètre. S'ils sont au contraire trop flexibles, trop souples, les

objets ne font sur l'esprit que des impressions légères qui ne s'y

gravent point; c'est la seconde cause: et la troisième vient quelquefois

de ce que la mémoire est comme un crible qui ne peut rien retenir.

J'aurois bien pu trouver une autre comparaison; mais il faut que

celle-ci passe.--Suivez-moi maintenant, ou plutôt appelons

Finette.--Mais que voulez-vous faire de la fille de chambre de ma

femme?... Eh bien! ne l'appelons pas. Figurez-vous pourtant qu'elle est

ici. Je gage que je vais jeter tant de clarté sur cette matière, que

Finette la comprendra tout aussi-bien que Mallebranche.--Finette vient

d'achever la lettre qu'elle écrivoit à Lafleur, et vous la voyez

fouiller dans sa poche droite. Prenez, je vous prie, cette occasion de

réfléchir que les facultés des organes de la perception ne peuvent être

ni mieux figurées, ni mieux expliquées, que par cette seule chose que

cherche Finette.--Vous voyez ce que c'est; vos organes ne sont sans

doute pas assez épais, pour que je sois obligé de vous dire qu'elle

cherche, monsieur, un petit morceau de cire d'Espagne... La cire fond;

elle tombe sur la lettre.--Mais voyez ce qui doit arriver, si Finette

tâtonne trop long-temps pour avoir son dé, et que la cire se durcisse

pendant ce temps.--Il est clair que la cire ne recevra qu'imparfaitement

l'empreinte de son dé, si elle n'y emploie que la même force.--Finette,

au lieu de cire qui se sèche, n'en a-t-elle que de molle, de flexible?

Autre inconvénient. La cire recevra l'empreinte; mais pour combien de

temps? Le plus léger frottement l'effacera.

Supposons que la cire soit bonne, que le dé soit bien piqué; mais que

Finette l'applique sur la cire avec trop de précipitation, parce que sa

maîtresse la sonne... Avouez, monsieur, que le cachet de Finette ne

ressemblera, dans aucun de ces cas, à son prototype?

Eh bien! il faut savoir maintenant qu'il n'y avoit pas un de ces cas qui

fût la vraie cause de la confusion que l'on remarquoit dans les discours

de mon oncle Tobie. C'est pour cela que j'en ai parlé si

long-temps.--J'ai voulu imiter les plus grands physiologistes, pour

faire voir d'où elle ne provenoit pas.

Mais n'a-t-on pas vu que j'ai indiqué d'où elle provenoit? Quelle source

intarissable d'obscurités pour le passé, le présent et le futur!

l'inconstance et la mobilité des mots ont toujours jeté dans l'embarras

l'entendement le plus subtil, le plus pénétrant, le plus élevé.--On

croit concevoir une chose... Un mot survient, et vous voilà arrêté tout

court.

L'histoire des siècles passés en fournit mille exemples. Quelles

terribles disputes les mots n'ont-ils pas occasionnées et perpétuées!

Quels torrens d'encre et de fiel n'ont-ils pas fait couler!--Pour moi,

qui suis de bon naturel, je n'en puis pas lire les terribles relations

sans répandre des larmes.

Critique modéré, pesez tout ceci! Considérez par vous-même combien de

fois vos discours, vos écrits, vos connoissances ont souffert par cette

seule cause!--Rappelez-vous de quels débats, de quel bruit les écoles

ont retenti au sujet du pouvoir et de l'esprit, des essences et des

quintessences, des substances et de l'espace! Ne voulez-vous point vous

ressouvenir de ces misères humaines? Hélas! on vous a peut-être

quelquefois traîné au barreau. Quelle abondance de paroles sur des mots

qui n'ont point de signification déterminée, et que personne n'entend!

Vous en avez frémi! Ne soyez donc point surpris des embarras de mon

oncle Tobie, et laissez couler une larme de compassion sur son escarpe

et sur sa contr'escarpe, sur son glacis et sur son chemin couvert, sur

son ravelin et sur sa demi-lune. Ce ne fut point par idée qu'il courut

risque de la vie en envenimant sa blessure; ce fut par des mots.

Oeuvres complètes, tome 1 · 第 70 / 116 题