_Le feu prend._
Un homme qui entend seulement un peu l'art d'écrire, doit voir qu'après
l'apostrophe animée que je viens de faire à mon oncle Tobie, il ne
m'étoit plus possible de continuer ma narration. Ce que j'aurois dit eût
paru froid, insipide.--Aussi ai-je mis fin, sur-le-champ, à mon
chapitre. Je n'étois pourtant qu'au milieu de mon histoire! Mais on n'y
perdra rien.
Les écrivains de ma trempe ont un privilége qui leur est commun avec les
peintres. Lorsqu'une copie trop exacte d'un portrait pourroit rendre le
tableau moins frappant, ils choisissent le moindre mal; ils trouvent
qu'ils sont plus excusables de manquer à la vérité qu'à sa beauté.--Cela
souffre peut-être quelque restriction; mais qu'importe? Je n'ai fait
cette comparaison que pour laisser un peu réfroidir mon apostrophe, et
je m'embarrasse fort peu du jugement que le public portera de la
comparaison.
Mon oncle Tobie, à la fin de la troisième année, voyant que le paramètre
et le semi-paramètre de la section conique irritoient trop sa blessure,
quitta, avec un peu d'humeur, l'étude de l'artillerie.--Mais ne croyez
pas que ce fût pour s'abandonner au repos et à l'oisiveté. Il se livra
tout entier à la partie pratique des fortifications, dont l'agrément le
captiva avec une force redoublée, comme celle d'un ressort long-temps
comprimé.--
Mon oncle Tobie, qui, jusqu'alors avoit eu pour habitude de changer de
chemise tous les jours, commença dans ce temps à en changer moins
régulièrement. Son barbier venoit très-souvent en vain. A peine
donnoit-il le temps à son chirurgien de panser sa blessure. Son esprit
étoit si occupé ailleurs, il étoit si étendu sur d'autres objets, qu'il
lui demandoit très-rarement comment elle alloit; mais l'éclair n'est pas
plus prompt. Une étincelle qui tombe sur un baril de poudre ne fait pas
une plus subite explosion. Tout-à-coup voilà mon oncle Tobie qui
commence à soupirer après sa guérison, qui se plaint à mon père, qui
querelle le chirurgien.--Il l'entend monter un matin;... aussitôt il
ferme ses livres, cache ses instrumens, et lui reproche avec aigreur la
lenteur de son rétablissement. Combien y a-t-il que j'en devrois être
quitte! combien de douleurs! quelle contrainte d'être obligé de garder
ma chambre pendant quatre années entières! Ah! sans l'amitié du meilleur
des frères, ajouta-t-il, sans le courage qu'il m'inspire, il y a
long-temps que j'aurois succombé à mes malheurs.
Mon père étoit présent, et mon oncle mettoit tant d'énergie à ses
plaintes, que mon père en versa des larmes.--C'est ce qu'on n'attendoit
pas. Mon oncle Tobie n'étoit pas naturellement éloquent: cela n'en fit
que plus d'effet. Le chirurgien en demeura confus.--Ce n'est pas que le
malade n'eût bien raison de s'impatienter; mais cette impatience étoit
également inattendue. Il y avoit quatre ans que le chirurgien le
soignoit, et jamais il ne lui étoit échappé, pendant ce temps, le
moindre mécontentement:--il avoit toujours été la soumission et la
patience même.
Nous perdons quelquefois le droit de nous plaindre, en différant de le
faire.--Mais alors nous triplons de force... Le chirurgien en fut
étourdi, et son étonnement augmenta, lorsqu'il vit que mon oncle ne
finissoit pas ses reproches et ses lamentations; qu'il vouloit être
guéri sur-le-champ, et que, s'il ne l'étoit pas, il enverroit chercher
le chirurgien du roi pour achever sa besogne.
Le désir de la vie et de la santé est si naturel à l'homme! l'envie de
respirer librement le grand air est une passion qui le quitte si peu!
Mon oncle Tobie en étoit aussi dominé que tous ceux de son espèce. Il
n'étoit donc pas surprenant qu'il désirât sa guérison, ni qu'il
souhaitât prendre l'air après une si longue captivité.--Mais, je vous
l'ai déjà dit, rien ne se faisoit, rien ne s'opéroit dans ma famille
comme dans les autres. Le temps où les désirs de mon oncle se
manifestèrent, la manière dont il les fit éclater, avoit sûrement
quelque raison particulière. Eh! oui, sans doute; mais cela se
développera dans le chapitre suivant. J'avoue qu'il sera temps alors de
revenir écouter, au coin du feu, la fin de la phrase de mon oncle
Tobie.--