CHAPITRE XXV.

_Comment peindre mon oncle Tobie?_

En vérité, vous n'y pensez pas; cette idée est folle. Quoi! vous

commenceriez ce chapitre par une absurdité? Eh! pourquoi pas? Tant de

livres ne sont pas autre chose dans tout leur tissu! Oui, monsieur, je

dis que si l'on fixoit le miroir de Momus dans le cœur humain, selon la

direction que pourroit lui donner cet archi-critique, il s'ensuivroit

d'abord que les plus sages, les plus graves, les plus fous et les plus

légers d'entre nous, seroient forcés, chaque jour de leur vie, de payer,

comme en Angleterre, la taxe qu'on a mise sur les fenêtres.

Ce miroir ainsi placé, il seroit aussi facile de saisir et de peindre le

caractère d'un homme, que de voir dans une ruche, par le moyen d'un

verre dioptrique, les opérations des mouches à miel. Son ame y

paroîtroit à découvert. On observeroit tous ses mouvemens; ses

artifices, ses caprices, ses vertus, ses vices, ses sensations, ses

trémoussemens seroient au grand jour: rien n'échapperoit, et l'on

n'auroit plus qu'à prendre la plume, et à écrire ce que l'on auroit vu.

Mais un biographe sur la planète où nous sommes n'a pas cet avantage.

Que n'est-elle comme Mercure! Nos calculateurs ont trouvé que la chaleur

qui règne dans ce pays-là est égale à celle du fer rougi, et elle doit

avoir, depuis long-temps, vitrifié le corps des habitans. Ce qui

enveloppe leurs ames doit être aussi diaphane, aussi transparent que la

glace du miroir le plus clair et le plus poli. Il n'y a du moins que le

nœud ombilical, plus épais, qui en doive être excepté.--Le nœud

ombilical?--Oui, madame, et cela est physique. Je défie à la philosophie

la plus subtile de me démontrer le contraire. Mais hors ce point, plus

sombre, ces ames doivent être tout-à-fait au bivac.--Je ne parle

cependant que des jeunes ames. Celles dont les corps, parvenus à la

vieillesse, sont plissés par les rides, ne sont pas de même. Les rayons

du soleil, en les traversant, souffrent alors une réfraction

monstrueuse, et ne reviennent à l'œil qu'après avoir parcouru une foule

de lignes obliques et tortueuses qui empêchent qu'un homme ne puisse

être vu.

Hélas! les hommes de Mercure sont presqu'alors comme les nôtres.--Nos

esprits ne brillent certainement pas à travers le corps.--Il est

enveloppé d'une étoffe épaisse et opaque, qui s'oppose à la perspicacité

de l'œil le plus perçant; et que faire? Il faut absolument chercher

d'autres moyens pour définir le caractère spécifique de chacun.

Combien n'en a-t-on pas imaginé? Les uns ont décrit leurs caractères

avec des instrumens à vent.--Virgile en parle dans ses aventures de

Didon et d'Enée; mais ce moyen est aussi trompeur que le souffle de la

renommée: il n'annonce qu'un génie resserré.--Je n'ignore pas que les

Italiens, par le _fortè_ et le _piano_ d'un instrument à vent dont ils

se servent, et qu'ils disent infaillible, se vantent d'atteindre à une

exactitude mathématique dans la description d'une espèce particulière de

caractère qui se trouve parmi eux.--Je n'ose dire ici le nom de

l'instrument: nous l'avons parmi nous, et cela suffit; mais ne vous en

servez jamais pour dessiner.

Ceci est énigmatique.

Et je lui ai donné cette tournure à dessein pour le peuple.

C'est la raison, madame, qui m'engage à vous prier de lire cet endroit

avec rapidité. Je ne voudrois pas que vous vous arrêtassiez à faire des

recherches dans votre imagination.

Les médecins?... Mais à quoi leur sert la curieuse avidité qu'il

montrent à considérer certaines choses? il faudroit au moins qu'ils

prissent aussi une esquisse des replétions des hommes qui passent par

leurs mains... Ce n'est pas assez d'examiner ce qui s'échappe: avis à la

faculté. Ses doctes soutiens pourroient peut-être parvenir, avec ces

précautions, à tracer des caractères passables.

Mais je trouve un inconvénient à cette méthode.--Les exhalaisons qui,

dans un des procédés, s'éleveroient de la palette, pourroient bien

rendre la tâche plus pénible, et forcer le savant artiste à détourner

ses yeux.

Voilà bien des expédiens: mais il y a beaucoup de personnes qui n'en

veulent pas. Ce n'est point parce qu'elles trouvent, pour réussir, des

ressources dans la fécondité de leur génie. Leurs maîtres dans l'art de

la pentagraphie, leur ont découvert des _manières de faire_

particulières, et il leur est bien plus commode de les suivre, que de se

donner la peine d'en chercher d'autres.--Observez cependant que ces

copistes serviles sont vos plus grands historiens.

Voyez d'abord celui-ci. Il est occupé à tirer un caractère dans toute

son étendue naturelle, mais dans une attitude opposée à la lumière.--Il

gêne, il défigure la personne qu'il veut peindre.

Cet autre vous tient dans la chambre obscure, et vous êtes sûr qu'il ne

vous représente qu'avec quelques-unes de vos attitudes les plus

ridicules.--Il vous contrefait, vous mutile...

Oh! que ce n'est point ainsi que j'agirai pour vous décrire le caractère

de mon oncle M. Tobie Shandy! Je donnerois, moi, dans ces erreurs? Non,

non. Aussi suis-je bien résolu de n'emprunter le secours d'aucune

machine pour le peindre.--Je ne souffrirai point que mon pinceau se

laisse diriger par aucun des instrumens à vent qui aient jamais soufflé

en deçà ou au-delà des Alpes.--Je ne déroberai rien à son médecin. Mais

son cheval de course, son _dada_, son cher _califourchon_, ou, pour

parler sans figure, ses caprices, c'est là ce qui me servira à le

caractériser.

Oeuvres complètes, tome 1 · 第 66 / 116 题