_Comment peindre mon oncle Tobie?_
En vérité, vous n'y pensez pas; cette idée est folle. Quoi! vous
commenceriez ce chapitre par une absurdité? Eh! pourquoi pas? Tant de
livres ne sont pas autre chose dans tout leur tissu! Oui, monsieur, je
dis que si l'on fixoit le miroir de Momus dans le cœur humain, selon la
direction que pourroit lui donner cet archi-critique, il s'ensuivroit
d'abord que les plus sages, les plus graves, les plus fous et les plus
légers d'entre nous, seroient forcés, chaque jour de leur vie, de payer,
comme en Angleterre, la taxe qu'on a mise sur les fenêtres.
Ce miroir ainsi placé, il seroit aussi facile de saisir et de peindre le
caractère d'un homme, que de voir dans une ruche, par le moyen d'un
verre dioptrique, les opérations des mouches à miel. Son ame y
paroîtroit à découvert. On observeroit tous ses mouvemens; ses
artifices, ses caprices, ses vertus, ses vices, ses sensations, ses
trémoussemens seroient au grand jour: rien n'échapperoit, et l'on
n'auroit plus qu'à prendre la plume, et à écrire ce que l'on auroit vu.
Mais un biographe sur la planète où nous sommes n'a pas cet avantage.
Que n'est-elle comme Mercure! Nos calculateurs ont trouvé que la chaleur
qui règne dans ce pays-là est égale à celle du fer rougi, et elle doit
avoir, depuis long-temps, vitrifié le corps des habitans. Ce qui
enveloppe leurs ames doit être aussi diaphane, aussi transparent que la
glace du miroir le plus clair et le plus poli. Il n'y a du moins que le
nœud ombilical, plus épais, qui en doive être excepté.--Le nœud
ombilical?--Oui, madame, et cela est physique. Je défie à la philosophie
la plus subtile de me démontrer le contraire. Mais hors ce point, plus
sombre, ces ames doivent être tout-à-fait au bivac.--Je ne parle
cependant que des jeunes ames. Celles dont les corps, parvenus à la
vieillesse, sont plissés par les rides, ne sont pas de même. Les rayons
du soleil, en les traversant, souffrent alors une réfraction
monstrueuse, et ne reviennent à l'œil qu'après avoir parcouru une foule
de lignes obliques et tortueuses qui empêchent qu'un homme ne puisse
être vu.
Hélas! les hommes de Mercure sont presqu'alors comme les nôtres.--Nos
esprits ne brillent certainement pas à travers le corps.--Il est
enveloppé d'une étoffe épaisse et opaque, qui s'oppose à la perspicacité
de l'œil le plus perçant; et que faire? Il faut absolument chercher
d'autres moyens pour définir le caractère spécifique de chacun.
Combien n'en a-t-on pas imaginé? Les uns ont décrit leurs caractères
avec des instrumens à vent.--Virgile en parle dans ses aventures de
Didon et d'Enée; mais ce moyen est aussi trompeur que le souffle de la
renommée: il n'annonce qu'un génie resserré.--Je n'ignore pas que les
Italiens, par le _fortè_ et le _piano_ d'un instrument à vent dont ils
se servent, et qu'ils disent infaillible, se vantent d'atteindre à une
exactitude mathématique dans la description d'une espèce particulière de
caractère qui se trouve parmi eux.--Je n'ose dire ici le nom de
l'instrument: nous l'avons parmi nous, et cela suffit; mais ne vous en
servez jamais pour dessiner.
Ceci est énigmatique.
Et je lui ai donné cette tournure à dessein pour le peuple.
C'est la raison, madame, qui m'engage à vous prier de lire cet endroit
avec rapidité. Je ne voudrois pas que vous vous arrêtassiez à faire des
recherches dans votre imagination.
Les médecins?... Mais à quoi leur sert la curieuse avidité qu'il
montrent à considérer certaines choses? il faudroit au moins qu'ils
prissent aussi une esquisse des replétions des hommes qui passent par
leurs mains... Ce n'est pas assez d'examiner ce qui s'échappe: avis à la
faculté. Ses doctes soutiens pourroient peut-être parvenir, avec ces
précautions, à tracer des caractères passables.
Mais je trouve un inconvénient à cette méthode.--Les exhalaisons qui,
dans un des procédés, s'éleveroient de la palette, pourroient bien
rendre la tâche plus pénible, et forcer le savant artiste à détourner
ses yeux.
Voilà bien des expédiens: mais il y a beaucoup de personnes qui n'en
veulent pas. Ce n'est point parce qu'elles trouvent, pour réussir, des
ressources dans la fécondité de leur génie. Leurs maîtres dans l'art de
la pentagraphie, leur ont découvert des _manières de faire_
particulières, et il leur est bien plus commode de les suivre, que de se
donner la peine d'en chercher d'autres.--Observez cependant que ces
copistes serviles sont vos plus grands historiens.
Voyez d'abord celui-ci. Il est occupé à tirer un caractère dans toute
son étendue naturelle, mais dans une attitude opposée à la lumière.--Il
gêne, il défigure la personne qu'il veut peindre.
Cet autre vous tient dans la chambre obscure, et vous êtes sûr qu'il ne
vous représente qu'avec quelques-unes de vos attitudes les plus
ridicules.--Il vous contrefait, vous mutile...
Oh! que ce n'est point ainsi que j'agirai pour vous décrire le caractère
de mon oncle M. Tobie Shandy! Je donnerois, moi, dans ces erreurs? Non,
non. Aussi suis-je bien résolu de n'emprunter le secours d'aucune
machine pour le peindre.--Je ne souffrirai point que mon pinceau se
laisse diriger par aucun des instrumens à vent qui aient jamais soufflé
en deçà ou au-delà des Alpes.--Je ne déroberai rien à son médecin. Mais
son cheval de course, son _dada_, son cher _califourchon_, ou, pour
parler sans figure, ses caprices, c'est là ce qui me servira à le
caractériser.