CHAPITRE XXIV.

_L'éloge et l'utilité des digressions._

Le savant évêque Hall;--je veux dire le célèbre docteur, Joseph Hall,

qui étoit évêque d'Exeter, sous le règne de Jacques Ier, nous dit, dans

une de ses décades, à la fin de son Art divin de la méditation, imprimé

à Londres en 1610, par Jean Béal, en Aldersgate Street, (on ne peut trop

bien indiquer les bons livres) que la chose du monde la plus abominable

dans un homme, est de se louer soi-même.--Je suis de l'avis de M. le

docteur.

Mais pourtant, lorsqu'après bien des soins, des peines, des réflexions,

on est parvenu à faire en maître une chose qui n'avoit point encore été

faite, et dont la découverte étoit difficile, n'est-il pas au moins

aussi abominable que l'homme qui l'a inventée, perde l'honneur qu'il en

peut recueillir, et qu'il sorte de ce monde en ensevelissant sa gloire

avec lui-même?--C'est précisément ma situation.--

Je viens de faire une assez longue digression que le hasard a amenée; et

c'est à lui aussi que je dois toutes celles où je suis déjà tombé, à

l'exception d'une seule. Ne seroit-il pas horrible que l'on ne fît pas

attention à ce chef-d'œuvre d'habileté digressive? Le lecteur cependant

ne s'en sera peut-être pas aperçu. J'en serois assurément fâché. Je ne

l'accuserois pourtant point, à cet égard, d'un défaut de

pénétration.--C'est plutôt que cette perfection est si rare dans une

digression, que l'on ne s'y attend pas.--Mais qu'est-ce donc? Le voici.

Mes digressions sont sûrement aussi frappantes qu'elles puissent l'être.

Je m'enfuis de mon sujet aussi souvent et aussi loin que celui de tous

les écrivains qui fait le plus d'écarts.--Mais j'ai soin, en même temps,

que ma principale affaire ne soit pas arrêtée pendant mon absence, et

c'est ce que ces messieurs ne font sans doute pas ordinairement.

J'allois, par exemple, vous esquisser légèrement les traits extérieurs

du caractère bizarre de mon oncle, M. Tobie Shandy.--J'avois déjà même

commencé, et voilà tout-à-coup que ma tante _Dinach_ et son cocher

viennent faire errer nos fantaisies dans des millions de milles jusqu'au

milieu du système planétaire.--Mais malgré cette escapade, vous avez

cependant dû, monsieur, vous apercevoir que l'ébauche de mon oncle Tobie

avançoit en même temps peu-à-peu.--Ce n'étoit point encore les grands

contours de son portrait; la chose n'étoit pas possible,--mais c'étoit

un simple croquis, un premier crayon, et mon oncle Tobie, par cette

touche, quelque légère qu'elle soit, vous est mieux connu à présent

qu'il ne l'étoit auparavant.

C'est par cet art que la disposition de mon ouvrage est d'une espèce

particulière.--J'y concilie à-la-fois deux mouvemens contraires, et qui

paroissent inconciliables.--Il est en même temps digressif et

progressif.

Et ne vous y trompez pas, je vous prie. Cela est bien différent des deux

mouvemens de la terre, dont l'un se fait sur son propre axe dans sa

révolution journalière, et l'autre dans son orbite elliptique, et qui,

par ses progrès, forme l'année, et constitue la variété des saisons dont

nous jouissons.--Ils m'ont seulement suggéré cette idée.--C'est souvent

à des choses qui paroissent fort éloignées de notre sujet, que l'on doit

ses pensées les plus brillantes.--L'ouverture la plus frivole produit

quelquefois les plus grandes découvertes.

Les digressions sont incontestablement la lumière, la vie, l'ame de la

lecture.--Otez-les par exemple de ce livre, il seroit aussi bon de

mettre le livre tout-à-fait de côté.--Une langueur accablante, une

monotonie insipide régneroient à chaque page; il tomberoit des

mains.--Rendez-les à l'auteur; il brille, il amuse, il se varie, il

chasse l'ennui.

Le seul point est de savoir les manier adroitement, pour qu'elles soient

utiles au lecteur et à l'auteur. On ne conçoit pas l'embarras qu'elles

causent ordinairement à un écrivain.--Son sort est digne de pitié.--J'en

vois qui commencent une digression, et j'observe que l'ouvrage dès ce

moment est arrêté.--Continuent-ils le sujet principal? il n'y a plus de

digression.

Voilà donc un ouvrage manqué, et il a fait suer sang et eau à l'insipide

auteur.--Oh! ce n'est point ainsi que j'ai agi. J'ai tellement arrangé

celui-ci dès le commencement, j'ai tellement combiné le sujet principal

et les parties accessoires, j'ai si bien ménagé mes intersections,

compliqué et entrelacé les mouvemens digressifs et progressifs, j'ai

formé du tout un tel engrenage, que la machine en général n'a pas cessé

de mouvoir et d'avancer.--Pas beaucoup, à la vérité: mais qui va

toujours et long-temps, va loin; et s'il plaît à la source de tout bien

de m'accorder de la santé et du courage, je pourrai continuer ces mêmes

mouvemens pendant plus de quarante ans.

Oeuvres complètes, tome 1 · 第 65 / 116 题