CHAPITRE XXIII.

_Des Découvertes._

Quel tapage! quel carillon! dit mon père à mon oncle Tobie, après une

heure et demie de silence. Que diantre font-ils là-haut? Ils ne font

qu'aller et venir: c'est un bruit!--

Il faut savoir que mon oncle Tobie étoit assis vis-à-vis de mon père, à

l'autre coin du feu, sa chère pipe, sa pipe sociale à la bouche, et dans

la contemplation silencieuse d'une culotte de peluche noire qu'il avoit

mise le matin.

Que font-ils, répéta mon père? A peine nous pouvons-nous entendre.

Je crois, dit mon oncle Tobie, en ôtant sa pipe de sa bouche, et en la

frappant deux ou trois fois sur l'ongle de son pouce gauche, pour en

faire tomber les cendres; je crois que... Mais j'y songe.--On ne connoît

encore mon oncle, M. Tobie Shandy, que par son nom; il n'est pas moins

essentiel, pour bien comprendre ce qu'il peut avoir à répondre à mon

père, de le connoître par son caractère.--Je vais donc, monsieur, vous

en donner au moins une idée superficielle. Ses dialogues avec mon père y

gagneront beaucoup.

J'écris si vîte!--j'ai si peu le temps de me souvenir, ou de chercher

des noms, que je ne me rappelle point du tout comment se nommoit celui

qui le premier observa que l'air et le climat de l'Angleterre étoient

extrêmement variés.--L'observation étoit vraie. On en a conclu que cette

variété étoit la cause de cette multitude de caractères bizarres et

fantasques que l'on trouve parmi nous; mais ce corollaire n'est pas de

la même personne. Il a fallu un siècle et demi à la nature pour produire

un autre génie qui en fît la découverte.--Qu'on va lentement dans la

carrière des sciences!--On remarqua ensuite, que ce magasin inépuisable

de matériaux singuliers, étoit la cause toute naturelle de ce que nous

avions de meilleures comédies que les François, et que toutes celles

qu'on a faites, et que l'on fera dans le continent.--C'est du temps du

roi Guillaume que l'on fit cette observation, et c'est à Dryden qu'on la

doit.--Il la fit et la publia dans une de ses longues préfaces. Adisson

en devint le champion vers la fin du règne de la reine Anne.--Il la

commenta, l'amplifia, la corrobora dans deux ou trois pamphlets de son

spectateur;--peu s'en fallut même qu'elle ne passât pour être de lui;

mais elle ne lui appartient pas.--J'ai enfin observé, moi, ce 26 mars

1759, jour de pluie, malgré l'almanach de Liége, entre neuf et dix

heures du matin, que si cette prodigieuse irrégularité du climat varie

presque à l'infini nos caractères, elle nous dédommage d'un autre côté,

en nous donnant le plaisir de rire à couvert, quand le temps ne nous

permet pas de sortir.

Je ne crois pas qu'on me dispute cette observation; elle est entièrement

de moi.

C'est ainsi, mes chers associés, dans la vaste moisson de notre

littérature, que par le pas lent d'un accroissement dû au hasard, nos

connoissances physiques, polémiques, chimiques, mathématiques,

géométriques, énigmatiques, techniques, biographiques, obstétriques, et

cinquante autres branches qui finissent toutes en _iques_, tendent,

depuis plus de deux siècles, vers le plus haut degré de leur

perfection.--Les progrès surtout qu'elles ont faits depuis quelque

temps, nous annoncent que nous ne sommes pas loin d'atteindre au but.

Et qu'arrivera-t-il quand on y sera parvenu? Il faut espérer que ce

terme mettra fin à toutes sortes d'écrits.--Le manque de toutes espèces

d'écrits mettra fin à tous genres de lecture.--La guerre amène la

pauvreté, et la pauvreté ramène la paix.--Il en sera de même du défaut

de lecture: il abolira toute espèce de connoissances: on reverra les

temps d'ignorance, et il faudra recommencer.--Nous nous retrouverons

dans le même temps où nous étions avant qu'il y eût des livres.

Heureuse! trois fois heureuse époque! Eh! que ne suis-je assez heureux

moi-même pour que mon père ou ma mère n'aient pas trouvé plus commode de

différer l'ère de mon existence, et de changer peut-être un peu la

manière dont ils l'ont opérée! Vingt-cinq ou trente ans de retard

m'eussent au moins donné l'espérance de figurer dans le monde

littéraire.

Ce qui me console, c'est que presque tous mes contemporains ont le même

droit de se plaindre de l'impatiente précipitation de leurs pères.--

Mais j'oublie mon oncle Tobie:--Il a eu le temps de secouer les cendres

de sa pipe.

Il étoit certainement d'une humeur qui faisoit honneur à notre

atmosphère.--Je ne me ferois pas même de scrupule de le ranger parmi ses

plus illustres productions, sans une petite circonstance qui m'en

empêche.--C'est qu'il y avoit en lui une grande ressemblance de famille,

et cela annonçoit que la singularité de son caractère venoit plutôt du

sang qui couloit dans ses veines, que de l'air ou de l'eau, ou d'aucune

modification ou combinaison de ses élémens.--Je me suis souvent étonné

de ce que mon père, pour rendre raison de certains indices

d'excentricité, dans ma jeunesse, n'avoit pas saisi cette idée.--Ah!

oui, toute la famille de Shandy étoit d'un caractère original.--Les

mâles seulement; car les femelles!... elles n'en avoient point du

tout.--Je n'en connois qu'une qu'il faut excepter, et c'étoit ma

grand'tante _Dinach_, qui, mariée il y a soixante ans, prit du goût pour

son cocher, et son cocher pour elle, et mit dans la famille un étranger

que le mari n'attendoit pas. Cette aventure faisoit dire à mon père,

dans l'opinion qu'il avoit sur les noms de baptême, que ma grand'tante

avoit de quoi remercier son parrain et sa marraine.

Il paroîtra sans doute fort extraordinaire... Je sais bien du moins que

j'aimerois mieux proposer un logogryphe au lecteur, que de l'exciter à

deviner comment et pour quelle cause il arriva que cet événement, passé

depuis long-temps, fut ce qui altéra par la suite la paix et l'union qui

régnoit si cordialement entre mon père et mon oncle Tobie.--On pourroit

croire que toute la force de ce malheur se seroit épuisée sur toute la

famille, lorsque l'accident arriva. C'est du moins ce qui est

ordinaire.--Mais rien ne s'opéroit dans notre famille comme dans les

autres.--Il se peut qu'elle avoit, dans le temps de cet événement,

d'autres sujets d'affliction. Les afflictions, comme on sait, nous sont

envoyées pour notre bien, et celle-ci peut-être n'avoit encore produit

aucun bien à la famille, et le ciel la réservoit pour d'autres temps et

pour d'autres circonstances.--Mais je ne décide rien sur ce point.--Je

n'aime pas à juger. Je me contente seulement d'indiquer aux curieux

quelques-unes des routes diverses où ils peuvent entrer pour parvenir

aux premières sources des événemens, et j'évite en cela même le ton

pédantesque des gens à férule, et la manière décidée de Tacite, qui

attrape ses lecteurs, après s'être attrapé lui-même.--Je n'agis qu'avec

cette modestie officieuse d'un cœur qui s'est entièrement dévoué au

secours des profonds scrutateurs.--C'est pour eux que j'écris.--Aussi me

liront-ils jusqu'à la fin du monde, si pourtant mes écrits vont

jusques-là; et je suis bien sûr qu'il y a des lecteurs qui disent que

non.

Je ne décide donc point pourquoi cette cause d'affliction fut exprès

réservée pour mon père et pour mon oncle, M. Tobie Shandy.--Mais il

m'est possible de faire autre chose. Je puis expliquer, avec la plus

exacte précision, pourquoi elle fut la cause de leur brouillerie.--

Mon oncle, M. Tobie Shandy, madame, étoit un homme, qui, avec toutes les

vertus qui constituent ordinairement un homme d'honneur et de probité,

avoit par-dessus tout cela, et dans le degré le plus éminent, une autre

vertu, que l'on insère rarement dans le catalogue des vertus.--C'étoit

une modestie naturelle, qui alloit jusqu'à l'extrême.--J'aurois

peut-être dû mettre ici de côté l'adjectif: on ne sait effectivement pas

trop bien si cette modestie étoit naturelle ou acquise... Mais peu

importe, au reste, comment elle lui étoit venue. Il suffit que ce fût

réellement de la modestie dans le vrai sens du mot.--Elle avoit même

cela de particulier. Ce n'étoit point par les expressions qu'elle se

signaloit; mon oncle Tobie ne se piquoit pas d'en savoir faire le choix;

elle ne se montroit que dans les choses.--Elle s'étoit emparée de lui,

et elle égaloit presque cette aimable délicatesse, cette pureté

intérieure d'esprit et d'imagination, qui, dans votre sexe, madame,

inspire tant de respect au nôtre.--

Et vous vous imaginez peut-être que mon oncle Tobie avoit puisé sa

modestie dans cette source; qu'il avoit passé la plus grande partie de

sa vie avec le beau sexe, et que la connoissance intime de cette belle

moitié de la création, et la force de l'imitation de si beaux exemples,

lui avoient acquis cette aimable tournure d'esprit?--

Je suis bien fâché de ne pouvoir le dire; mais mon oncle Tobie

n'échangeoit pas trois mots en trois ans avec le beau sexe, à moins que

ce ne fût quelquefois avec sa belle-sœur, la femme de mon père, et ma

mère.--Non, madame, mon oncle acquit sa modestie par un moyen plus

extraordinaire.--Un boulet de canon, au siége de Namur, fit sauter d'un

ouvrage à cornes, un éclat de pierre qui vint le frapper en plein dans

l'aine... Un accident d'un autre genre inspira aussi sur un certain

point de la modestie au plus vain des hommes, à Boileau; mais son

aventure n'est pas celle de mon oncle, et la manière dont cette pierre

fatale causa sa modestie, est une histoire intéressante.--

Je voudrois pouvoir vous la raconter à présent; mais cela n'est pas

possible. J'en ferai une épisode, et l'on en saura par la suite toutes

les circonstances.--Tout ce que je puis dire maintenant, c'est que la

modestie incomparable de mon oncle, subtilisée et raréfiée par la

chaleur continuelle d'un peu d'orgueil de famille, le rendoit, dans de

certains cas, d'une humeur très-difficile.--Ces deux causes

l'affectoient si sensiblement, qu'il ne pouvoit entendre parler de

l'aventure de ma tante _Dinach_ sans la plus vive émotion.--Un seul mot

à ce sujet lui faisoit monter subitement le sang au visage.--Mais quand

mon père, pour éclaircir son hypothèse, appuyoit sur cette histoire

devant quelques personnes, et cela arrivoit souvent, cette rouille

infortunée d'une des plus belles branches de la famille, choquoit si

fort la pudeur et la modestie de mon oncle Tobie, et le mortifioit à un

point qu'il n'y pouvoit résister.--Il tiroit mon père à l'écart pour lui

reprocher l'indécence de son babil.--Il lui offroit tout ce qu'il

pourroit lui demander, pourvu qu'il n'en ouvrît pas la bouche.

Jamais frère n'avoit peut-être eu plus de tendresse pour son frère, que

mon père pour mon oncle Tobie.--Il se seroit prêté à tout ce qu'il

auroit pu désirer pour le contenter; mais l'affaire dont il s'agissoit

étoit toute autre chose. Il n'y avoit pas moyen d'en faire le sacrifice.

Mon père étoit un philosophe spéculatif et systématique, et cette petite

brèche de ma tante _Dinach_ étoit aussi essentielle pour lui, que la

rétrogradation des planètes l'avoit été à Copernic. Les rétrogradations

de Vénus dans son orbite fortifièrent le systême de cet astronome, et

les rétrogradations de ma tante _Dinach_ appuyoient le système de mon

père. Quelle apparence qu'il pût ainsi les abandonner!... Un système ne

fait-il pas plus de la moitié de la chère existence d'un philosophe? Mon

père comptoit bien que le sien prendroit pour le moins par la suite le

nom de système Shandyen.--

Mais il étoit peut-être aussi sensible que mon oncle à tout autre cas

qui pouvoit jeter de la honte sur la famille, et ni lui, et j'ose le

dire, ni Copernic lui-même, n'auroient jamais parlé de cette histoire,

si la vérité ne l'avoit exigé.--_Amicus Plato_, disoit mon père, _sed

magis amica veritas_. Il expliquoit ce passage, à sa façon, à mon oncle

Tobie: _Dinach_ étoit ma tante, et j'en conviens, disoit-il; mais la

vérité est ma sœur.

Cette contradiction, dans l'humeur des deux frères, étoit une source

inépuisable de querelles et de petits chagrins. L'un ne pouvoit pas

souffrir qu'on parlât toujours d'une tache aussi désagréable, et l'autre

ne laissoit pas passer un jour sans la rappeler.

«Pour l'amour de Dieu, s'écrioit mon oncle Tobie, par la considération,

frère, que vous avez pour moi, et par égard pour nous tous, laissez de

côté cette histoire de notre tante, et ne troublez point le repos de ses

cendres!--Comment pouvez-vous?--Comment est-il possible que vous ayez si

peu de sensibilité, si peu de compassion pour le caractère, l'honneur et

la réputation de notre famille?--et de quel poids, disoit mon père, est

tout cela, quand il s'agit de prouver une hypothèse? L'existence même

d'une famille n'est rien.--L'existence d'une famille!... s'écrioit mon

oncle Tobie, en se jetant en arrière dans son fauteuil, et en levant les

mains, les yeux et une jambe.--Oui, l'existence d'une famille, disoit

mon père, et je ne m'en dédis pas.--Combien de milliers d'enfans, chaque

année, font naufrage en arrivant dans ce monde, et dont on se soucie

aussi peu dans toutes les nations civilisées, que de l'air commun?--une

idée, un système?... Quelle différence, frère, dans les objets de

comparaison!--Oui, de la différence, disoit mon oncle; chaque exemple

que vous citez est un meurtre, quelle que soit la personne qui le

fasse.--Et voilà votre méprise, répliquoit mon père; car _in foro

scientiæ_, il n'y a pas de meurtre, frère, ce n'est que la mort.»

Que répondoit à cela mon oncle Tobie? Rien: mais il siffloit quelques

notes d'un air qui lui étoit familier.--C'étoit là le canal par où ses

passions s'évaporoient, lorsque quelque chose le choquoit ou le

surprenoit, et surtout quand on lui tenoit des discours qui lui

paroissoient absurdes.--

Cette espèce particulière d'argumens a échappé, si je ne me trompe, à

tous nos logiciens, et à tous leurs commentateurs.--Ils ne l'ont nommée

nulle part.--J'ai deux raisons, moi, pour lui donner un nom.--Il faut

éviter, autant qu'on peut, toute confusion dans les disputes, et pour

cela d'abord j'estime que l'argument de mon oncle mérite d'être aussi

distingué de tout autre argument que celui _ad verecundiam, ab absurdo,

à fortiori_. Et puis je veux que les enfans de mes enfans, quand je

reposerai tranquillement dans le tombeau, puissent dire que la tête de

leur aïeul s'étoit occupée autrefois de choses aussi utiles que celles

de beaucoup d'autres gens; qu'elle avoit imaginé un nom, et qu'elle

l'avoit déposé dans le trésor de l'art logique, comme un argument si

fort, qu'on ne pouvoit y répondre.--Je veux même qu'ils puissent ajouter

que c'est le meilleur des argumens, lorsque le but de la dispute est

plutôt d'imposer silence que de convaincre.

J'ordonne donc par ces présentes, à toute la société pédantesque qui

professe la logique, de distinguer l'argument de mon oncle par le titre

d'_Argumentum fistulatorium_, et non par aucun autre.--Je veux de même

qu'il soit placé au rang d'_Argumentum baculinum_, et _Argumentum ad

crumenam_, et qu'il en soit traité au même chapitre.

Oeuvres complètes, tome 1 · 第 64 / 116 题