_Des Découvertes._
Quel tapage! quel carillon! dit mon père à mon oncle Tobie, après une
heure et demie de silence. Que diantre font-ils là-haut? Ils ne font
qu'aller et venir: c'est un bruit!--
Il faut savoir que mon oncle Tobie étoit assis vis-à-vis de mon père, à
l'autre coin du feu, sa chère pipe, sa pipe sociale à la bouche, et dans
la contemplation silencieuse d'une culotte de peluche noire qu'il avoit
mise le matin.
Que font-ils, répéta mon père? A peine nous pouvons-nous entendre.
Je crois, dit mon oncle Tobie, en ôtant sa pipe de sa bouche, et en la
frappant deux ou trois fois sur l'ongle de son pouce gauche, pour en
faire tomber les cendres; je crois que... Mais j'y songe.--On ne connoît
encore mon oncle, M. Tobie Shandy, que par son nom; il n'est pas moins
essentiel, pour bien comprendre ce qu'il peut avoir à répondre à mon
père, de le connoître par son caractère.--Je vais donc, monsieur, vous
en donner au moins une idée superficielle. Ses dialogues avec mon père y
gagneront beaucoup.
J'écris si vîte!--j'ai si peu le temps de me souvenir, ou de chercher
des noms, que je ne me rappelle point du tout comment se nommoit celui
qui le premier observa que l'air et le climat de l'Angleterre étoient
extrêmement variés.--L'observation étoit vraie. On en a conclu que cette
variété étoit la cause de cette multitude de caractères bizarres et
fantasques que l'on trouve parmi nous; mais ce corollaire n'est pas de
la même personne. Il a fallu un siècle et demi à la nature pour produire
un autre génie qui en fît la découverte.--Qu'on va lentement dans la
carrière des sciences!--On remarqua ensuite, que ce magasin inépuisable
de matériaux singuliers, étoit la cause toute naturelle de ce que nous
avions de meilleures comédies que les François, et que toutes celles
qu'on a faites, et que l'on fera dans le continent.--C'est du temps du
roi Guillaume que l'on fit cette observation, et c'est à Dryden qu'on la
doit.--Il la fit et la publia dans une de ses longues préfaces. Adisson
en devint le champion vers la fin du règne de la reine Anne.--Il la
commenta, l'amplifia, la corrobora dans deux ou trois pamphlets de son
spectateur;--peu s'en fallut même qu'elle ne passât pour être de lui;
mais elle ne lui appartient pas.--J'ai enfin observé, moi, ce 26 mars
1759, jour de pluie, malgré l'almanach de Liége, entre neuf et dix
heures du matin, que si cette prodigieuse irrégularité du climat varie
presque à l'infini nos caractères, elle nous dédommage d'un autre côté,
en nous donnant le plaisir de rire à couvert, quand le temps ne nous
permet pas de sortir.
Je ne crois pas qu'on me dispute cette observation; elle est entièrement
de moi.
C'est ainsi, mes chers associés, dans la vaste moisson de notre
littérature, que par le pas lent d'un accroissement dû au hasard, nos
connoissances physiques, polémiques, chimiques, mathématiques,
géométriques, énigmatiques, techniques, biographiques, obstétriques, et
cinquante autres branches qui finissent toutes en _iques_, tendent,
depuis plus de deux siècles, vers le plus haut degré de leur
perfection.--Les progrès surtout qu'elles ont faits depuis quelque
temps, nous annoncent que nous ne sommes pas loin d'atteindre au but.
Et qu'arrivera-t-il quand on y sera parvenu? Il faut espérer que ce
terme mettra fin à toutes sortes d'écrits.--Le manque de toutes espèces
d'écrits mettra fin à tous genres de lecture.--La guerre amène la
pauvreté, et la pauvreté ramène la paix.--Il en sera de même du défaut
de lecture: il abolira toute espèce de connoissances: on reverra les
temps d'ignorance, et il faudra recommencer.--Nous nous retrouverons
dans le même temps où nous étions avant qu'il y eût des livres.
Heureuse! trois fois heureuse époque! Eh! que ne suis-je assez heureux
moi-même pour que mon père ou ma mère n'aient pas trouvé plus commode de
différer l'ère de mon existence, et de changer peut-être un peu la
manière dont ils l'ont opérée! Vingt-cinq ou trente ans de retard
m'eussent au moins donné l'espérance de figurer dans le monde
littéraire.
Ce qui me console, c'est que presque tous mes contemporains ont le même
droit de se plaindre de l'impatiente précipitation de leurs pères.--
Mais j'oublie mon oncle Tobie:--Il a eu le temps de secouer les cendres
de sa pipe.
Il étoit certainement d'une humeur qui faisoit honneur à notre
atmosphère.--Je ne me ferois pas même de scrupule de le ranger parmi ses
plus illustres productions, sans une petite circonstance qui m'en
empêche.--C'est qu'il y avoit en lui une grande ressemblance de famille,
et cela annonçoit que la singularité de son caractère venoit plutôt du
sang qui couloit dans ses veines, que de l'air ou de l'eau, ou d'aucune
modification ou combinaison de ses élémens.--Je me suis souvent étonné
de ce que mon père, pour rendre raison de certains indices
d'excentricité, dans ma jeunesse, n'avoit pas saisi cette idée.--Ah!
oui, toute la famille de Shandy étoit d'un caractère original.--Les
mâles seulement; car les femelles!... elles n'en avoient point du
tout.--Je n'en connois qu'une qu'il faut excepter, et c'étoit ma
grand'tante _Dinach_, qui, mariée il y a soixante ans, prit du goût pour
son cocher, et son cocher pour elle, et mit dans la famille un étranger
que le mari n'attendoit pas. Cette aventure faisoit dire à mon père,
dans l'opinion qu'il avoit sur les noms de baptême, que ma grand'tante
avoit de quoi remercier son parrain et sa marraine.
Il paroîtra sans doute fort extraordinaire... Je sais bien du moins que
j'aimerois mieux proposer un logogryphe au lecteur, que de l'exciter à
deviner comment et pour quelle cause il arriva que cet événement, passé
depuis long-temps, fut ce qui altéra par la suite la paix et l'union qui
régnoit si cordialement entre mon père et mon oncle Tobie.--On pourroit
croire que toute la force de ce malheur se seroit épuisée sur toute la
famille, lorsque l'accident arriva. C'est du moins ce qui est
ordinaire.--Mais rien ne s'opéroit dans notre famille comme dans les
autres.--Il se peut qu'elle avoit, dans le temps de cet événement,
d'autres sujets d'affliction. Les afflictions, comme on sait, nous sont
envoyées pour notre bien, et celle-ci peut-être n'avoit encore produit
aucun bien à la famille, et le ciel la réservoit pour d'autres temps et
pour d'autres circonstances.--Mais je ne décide rien sur ce point.--Je
n'aime pas à juger. Je me contente seulement d'indiquer aux curieux
quelques-unes des routes diverses où ils peuvent entrer pour parvenir
aux premières sources des événemens, et j'évite en cela même le ton
pédantesque des gens à férule, et la manière décidée de Tacite, qui
attrape ses lecteurs, après s'être attrapé lui-même.--Je n'agis qu'avec
cette modestie officieuse d'un cœur qui s'est entièrement dévoué au
secours des profonds scrutateurs.--C'est pour eux que j'écris.--Aussi me
liront-ils jusqu'à la fin du monde, si pourtant mes écrits vont
jusques-là; et je suis bien sûr qu'il y a des lecteurs qui disent que
non.
Je ne décide donc point pourquoi cette cause d'affliction fut exprès
réservée pour mon père et pour mon oncle, M. Tobie Shandy.--Mais il
m'est possible de faire autre chose. Je puis expliquer, avec la plus
exacte précision, pourquoi elle fut la cause de leur brouillerie.--
Mon oncle, M. Tobie Shandy, madame, étoit un homme, qui, avec toutes les
vertus qui constituent ordinairement un homme d'honneur et de probité,
avoit par-dessus tout cela, et dans le degré le plus éminent, une autre
vertu, que l'on insère rarement dans le catalogue des vertus.--C'étoit
une modestie naturelle, qui alloit jusqu'à l'extrême.--J'aurois
peut-être dû mettre ici de côté l'adjectif: on ne sait effectivement pas
trop bien si cette modestie étoit naturelle ou acquise... Mais peu
importe, au reste, comment elle lui étoit venue. Il suffit que ce fût
réellement de la modestie dans le vrai sens du mot.--Elle avoit même
cela de particulier. Ce n'étoit point par les expressions qu'elle se
signaloit; mon oncle Tobie ne se piquoit pas d'en savoir faire le choix;
elle ne se montroit que dans les choses.--Elle s'étoit emparée de lui,
et elle égaloit presque cette aimable délicatesse, cette pureté
intérieure d'esprit et d'imagination, qui, dans votre sexe, madame,
inspire tant de respect au nôtre.--
Et vous vous imaginez peut-être que mon oncle Tobie avoit puisé sa
modestie dans cette source; qu'il avoit passé la plus grande partie de
sa vie avec le beau sexe, et que la connoissance intime de cette belle
moitié de la création, et la force de l'imitation de si beaux exemples,
lui avoient acquis cette aimable tournure d'esprit?--
Je suis bien fâché de ne pouvoir le dire; mais mon oncle Tobie
n'échangeoit pas trois mots en trois ans avec le beau sexe, à moins que
ce ne fût quelquefois avec sa belle-sœur, la femme de mon père, et ma
mère.--Non, madame, mon oncle acquit sa modestie par un moyen plus
extraordinaire.--Un boulet de canon, au siége de Namur, fit sauter d'un
ouvrage à cornes, un éclat de pierre qui vint le frapper en plein dans
l'aine... Un accident d'un autre genre inspira aussi sur un certain
point de la modestie au plus vain des hommes, à Boileau; mais son
aventure n'est pas celle de mon oncle, et la manière dont cette pierre
fatale causa sa modestie, est une histoire intéressante.--
Je voudrois pouvoir vous la raconter à présent; mais cela n'est pas
possible. J'en ferai une épisode, et l'on en saura par la suite toutes
les circonstances.--Tout ce que je puis dire maintenant, c'est que la
modestie incomparable de mon oncle, subtilisée et raréfiée par la
chaleur continuelle d'un peu d'orgueil de famille, le rendoit, dans de
certains cas, d'une humeur très-difficile.--Ces deux causes
l'affectoient si sensiblement, qu'il ne pouvoit entendre parler de
l'aventure de ma tante _Dinach_ sans la plus vive émotion.--Un seul mot
à ce sujet lui faisoit monter subitement le sang au visage.--Mais quand
mon père, pour éclaircir son hypothèse, appuyoit sur cette histoire
devant quelques personnes, et cela arrivoit souvent, cette rouille
infortunée d'une des plus belles branches de la famille, choquoit si
fort la pudeur et la modestie de mon oncle Tobie, et le mortifioit à un
point qu'il n'y pouvoit résister.--Il tiroit mon père à l'écart pour lui
reprocher l'indécence de son babil.--Il lui offroit tout ce qu'il
pourroit lui demander, pourvu qu'il n'en ouvrît pas la bouche.
Jamais frère n'avoit peut-être eu plus de tendresse pour son frère, que
mon père pour mon oncle Tobie.--Il se seroit prêté à tout ce qu'il
auroit pu désirer pour le contenter; mais l'affaire dont il s'agissoit
étoit toute autre chose. Il n'y avoit pas moyen d'en faire le sacrifice.
Mon père étoit un philosophe spéculatif et systématique, et cette petite
brèche de ma tante _Dinach_ étoit aussi essentielle pour lui, que la
rétrogradation des planètes l'avoit été à Copernic. Les rétrogradations
de Vénus dans son orbite fortifièrent le systême de cet astronome, et
les rétrogradations de ma tante _Dinach_ appuyoient le système de mon
père. Quelle apparence qu'il pût ainsi les abandonner!... Un système ne
fait-il pas plus de la moitié de la chère existence d'un philosophe? Mon
père comptoit bien que le sien prendroit pour le moins par la suite le
nom de système Shandyen.--
Mais il étoit peut-être aussi sensible que mon oncle à tout autre cas
qui pouvoit jeter de la honte sur la famille, et ni lui, et j'ose le
dire, ni Copernic lui-même, n'auroient jamais parlé de cette histoire,
si la vérité ne l'avoit exigé.--_Amicus Plato_, disoit mon père, _sed
magis amica veritas_. Il expliquoit ce passage, à sa façon, à mon oncle
Tobie: _Dinach_ étoit ma tante, et j'en conviens, disoit-il; mais la
vérité est ma sœur.
Cette contradiction, dans l'humeur des deux frères, étoit une source
inépuisable de querelles et de petits chagrins. L'un ne pouvoit pas
souffrir qu'on parlât toujours d'une tache aussi désagréable, et l'autre
ne laissoit pas passer un jour sans la rappeler.
«Pour l'amour de Dieu, s'écrioit mon oncle Tobie, par la considération,
frère, que vous avez pour moi, et par égard pour nous tous, laissez de
côté cette histoire de notre tante, et ne troublez point le repos de ses
cendres!--Comment pouvez-vous?--Comment est-il possible que vous ayez si
peu de sensibilité, si peu de compassion pour le caractère, l'honneur et
la réputation de notre famille?--et de quel poids, disoit mon père, est
tout cela, quand il s'agit de prouver une hypothèse? L'existence même
d'une famille n'est rien.--L'existence d'une famille!... s'écrioit mon
oncle Tobie, en se jetant en arrière dans son fauteuil, et en levant les
mains, les yeux et une jambe.--Oui, l'existence d'une famille, disoit
mon père, et je ne m'en dédis pas.--Combien de milliers d'enfans, chaque
année, font naufrage en arrivant dans ce monde, et dont on se soucie
aussi peu dans toutes les nations civilisées, que de l'air commun?--une
idée, un système?... Quelle différence, frère, dans les objets de
comparaison!--Oui, de la différence, disoit mon oncle; chaque exemple
que vous citez est un meurtre, quelle que soit la personne qui le
fasse.--Et voilà votre méprise, répliquoit mon père; car _in foro
scientiæ_, il n'y a pas de meurtre, frère, ce n'est que la mort.»
Que répondoit à cela mon oncle Tobie? Rien: mais il siffloit quelques
notes d'un air qui lui étoit familier.--C'étoit là le canal par où ses
passions s'évaporoient, lorsque quelque chose le choquoit ou le
surprenoit, et surtout quand on lui tenoit des discours qui lui
paroissoient absurdes.--
Cette espèce particulière d'argumens a échappé, si je ne me trompe, à
tous nos logiciens, et à tous leurs commentateurs.--Ils ne l'ont nommée
nulle part.--J'ai deux raisons, moi, pour lui donner un nom.--Il faut
éviter, autant qu'on peut, toute confusion dans les disputes, et pour
cela d'abord j'estime que l'argument de mon oncle mérite d'être aussi
distingué de tout autre argument que celui _ad verecundiam, ab absurdo,
à fortiori_. Et puis je veux que les enfans de mes enfans, quand je
reposerai tranquillement dans le tombeau, puissent dire que la tête de
leur aïeul s'étoit occupée autrefois de choses aussi utiles que celles
de beaucoup d'autres gens; qu'elle avoit imaginé un nom, et qu'elle
l'avoit déposé dans le trésor de l'art logique, comme un argument si
fort, qu'on ne pouvoit y répondre.--Je veux même qu'ils puissent ajouter
que c'est le meilleur des argumens, lorsque le but de la dispute est
plutôt d'imposer silence que de convaincre.
J'ordonne donc par ces présentes, à toute la société pédantesque qui
professe la logique, de distinguer l'argument de mon oncle par le titre
d'_Argumentum fistulatorium_, et non par aucun autre.--Je veux de même
qu'il soit placé au rang d'_Argumentum baculinum_, et _Argumentum ad
crumenam_, et qu'il en soit traité au même chapitre.