_La Consultation._
Mais en vérité, madame, je ne vous conçois pas. Quoi! vous n'avez pas vu
dans le précédent chapitre, que je vous ai dit que ma mère n'étoit pas
catholique? Vous lisez donc avec bien peu d'attention!--Moi?
c'est vous-même qui vous trompez: vous ne m'avez rien dit de
pareil.--Pardonnez-moi, madame, et je vous l'ai dit aussi clairement que
des mots peuvent l'exprimer par une conséquence directe.--Eh bien! je ne
m'en suis pas aperçue;--il faut apparemment que j'aie passé une
page.--Non, madame, vous avez tout lu.--J'étois donc endormie!--Oh!
voilà une défaite que mon amour-propre ne peut pas souffrir.--Que
voulez-vous donc? Est-ce l'aveu que je n'y connois rien?--Précisément;
et c'est là ce que je vous reproche. Mais je ne vous en tiens pas quitte
pour si peu. J'exige, pour vous punir de cette inadvertance, que vous
relisiez le chapitre en entier.
La peine n'étoit pas légère: mais si je l'ai imposée à la dame, ce
n'étoit ni pour badiner, ni par dureté.--Un bon motif m'y a forcé. Aussi
ne doit-elle pas s'attendre à recevoir des excuses de ma part, quand
elle aura fini sa tâche.--Quel goût vicieux règne dans presque toutes
les lectures! On court à la recherche des aventures, et on néglige la
profonde érudition et les connoissances utiles que l'on pourroit
acquérir par la lecture attentive d'un livre tel que celui-ci.--C'est
pour fronder ce goût frivole et dépravé, que j'en ai ainsi
agi.--L'esprit ne devroit-il pas s'habituer à faire des réflexions
sages, à tirer des conséquences curieuses et instructives de ce qu'on
lit? C'est cette précieuse habitude qui faisoit dire à Pline le jeune,
qu'il avoit toujours tiré quelque avantage du livre le plus
insipide.--L'histoire des Grecs, des Romains, parcourue avec légéreté,
et sans cette tournure d'esprit et d'application, n'est pas plus utile
que celle des sept Champions d'Angleterre, ou des douze Pairs de
France.--
Mais vous voici déjà, madame. Je crains bien que vous n'ayez encore lu
mon chapitre avec trop de précipitation. Qu'en pensez-vous? Avez-vous
remarqué le passage? La conséquence dont je vous ai parlé, vous a-t-elle
frappée?--Pas plus que la première fois.--Je m'en doutois. Hé bien!
pesez donc l'endroit où j'ai dit qu'_il étoit nécessaire que je fusse né
avant d'être baptisé_.--Mais qu'est-ce que cela signifie?--O
ignorance!--Ne voyez-vous donc pas que cette conséquence n'auroit pas
été juste, si ma mère eût été catholique?
Le rituel romain, madame, permet, en cas de danger, de baptiser l'enfant
avant qu'il soit né, pourvu que l'on puisse voir quelque partie de son
corps.--Quelques docteurs de Sorbonne, par une délibération du 12 avril
1733, ont même étendu sur ce point le pouvoir des sages-femmes et des
accoucheurs.--Ils ont décidé qu'on pouvoit, par le moyen d'une petite
canulle, administrer le baptême par injection, sans voir le moins du
monde l'enfant.--Mais, étrange contradiction sur les choses les plus
essentielles!... Croyez-vous que Saint-Thomas d'Aquin, qui avoit une
tête si bien organisée pour démêler les fils embrouillés des questions
de l'école, eût jugé que la chose étoit impossible? _Infantes in
maternis uteris existentes, baptisari possunt nullo modo._ Les enfans ne
peuvent pas être baptisés, tant qu'ils sont dans le sein de leur mère. O
Thomas! Thomas!
Mais, lisez, madame, la pièce intéressante qui a décidé ce point de
controverse, contre l'opinion de ce grand saint.--
_Mémoire présenté à Messieurs les Docteurs en théologie._
Un chirurgien-accoucheur représente à messieurs les docteurs en
théologie, qu'il y a des cas, quoique très-rares, où une mère ne
sauroit accoucher, et même où l'enfant est tellement renfermé dans le
sein de sa mère, qu'il ne fait paroître aucune partie de son
corps.--Le chirurgien qui consulte prétend, par le moyen d'une petite
canulle, pouvoir baptiser immédiatement l'enfant, sans faire aucun
tort à la mère.--Il demande si ce moyen qu'il propose est permis et
légitime, et s'il peut s'en servir dans le cas qu'il vient d'exposer.
_Réponse._
Le conseil estime que la question proposée souffre de grandes
difficultés. Les théologiens posent d'un côté pour principe, que le
baptême, qui est une naissance spirituelle, suppose une première
naissance. Il faut être né dans le monde pour renaître en
Jésus-Christ, comme ils l'enseignent. Saint-Thomas, troisième partie,
quest. 88, art. 11, suit cette doctrine, comme une vérité constante.
On ne peut, dit ce saint docteur, baptiser les enfans qui sont
renfermés dans le sein de leur mère, et Saint-Thomas est fondé sur ce
que les enfans ne sont point nés, et ne peuvent être comptés parmi les
autres hommes; d'où il conclut qu'ils ne peuvent être l'objet d'une
action extérieure, pour recevoir par leur ministère, les sacremens
nécessaires au salut: _Pueri in maternis uteris existentes nondum
prodierunt in lucem ut cum aliis hominibus vitam ducant, unde non
possunt subjici actioni humanæ, ut per eorum ministerium sacramenta
recipiant ad salutem._ Les rituels ordonnent, dans la pratique, ce que
les théologiens ont établi sur les mêmes matières, et il défendent
tous, d'une manière uniforme, de baptiser les enfans qui sont
renfermés dans le sein de leur mère, s'ils ne font paroître quelque
partie de leur corps. Le concours des théologiens et des rituels, qui
sont les règles des diocèses, paroît former une autorité qui termine
la question présente. Cependant le conseil de conscience, considérant
d'un côté que le raisonnement des théologiens est uniquement fondé sur
une raison de convenance, et que la défense des rituels suppose que
l'on ne peut baptiser immédiatement les enfans ainsi renfermés dans le
sein de leurs mères, ce qui est contre la supposition présente; et
d'un autre côté, considérant que l'on peut risquer les sacremens que
Jésus-Christ a établis, comme des moyens faciles, mais nécessaires
pour sanctifier les hommes; et d'ailleurs, estimant que les enfans
renfermés dans le sein de leurs mères, pourroient être capables de
salut, parce qu'ils sont capables de damnation.--Pour ces
considérations, et eu égard à l'exposé, suivant lequel on assure avoir
trouvé un moyen certain de baptiser ces enfans, ainsi renfermés, sans
faire aucun tort à la mère, le conseil estime que l'on pourroit se
servir du moyen proposé, dans la confiance qu'il a que Dieu n'a point
laissé ces sortes d'enfans sans aucun secours; et supposant, comme il
est exposé, que le moyen dont il s'agit est propre à leur procurer le
baptême: cependant, comme il s'agiroit, en autorisant la pratique
proposée, de changer une règle universellement établie, le conseil
croit que celui qui consulte, doit s'adresser à son évêque, à qui il
appartient de juger de l'utilité et du danger du moyen proposé; et
comme, sous le bon plaisir de l'évêque, le conseil estime qu'il
faudroit recourir au pape, qui a le droit d'expliquer les règles de
l'église, et d'y déroger, dans les cas où la loi ne sauroit obliger,
quelque sage et quelque utile que paroisse la manière de baptiser dont
il s'agit, le conseil ne pourroit l'approuver, sans le concours de ces
deux autorités. On conseille au moins à celui qui consulte, de
s'adresser à son évêque, et de lui faire part de la présente décision,
afin que, si le prélat entre dans les raisons sur lesquelles les
docteurs soussignés s'appuient, il puisse être autorisé, dans le cas
de nécessité, où il risqueroit trop d'attendre que la permission fût
demandée et accordée, d'employer le moyen qu'il propose, et qui est si
avantageux au salut de l'enfant. Au reste, le conseil, en estimant que
l'on pourroit s'en servir, croit cependant que si les enfans dont il
s'agit, venoient au monde, contre l'espérance de ceux qui se seroient
servis du même moyen, il seroit nécessaire de les baptiser _sous
condition_; et en cela, le conseil se conforme à tous les rituels,
qui, en autorisant le baptême d'un enfant qui feroit paroître quelque
partie de son corps, enjoignent, néanmoins, et ordonnent de le
baptiser _sous condition_, s'il vient heureusement au monde.
Délibéré en assemblée générale, le 10 avril 1733. _Signé_,
A. Le M... L. De R... De M...
Les complimens, s'il vous plaît, de M. Tristram Shandy, à Messieurs le
M... de R... et de M... Il espère qu'ils ont bien dormi, la nuit qui a
suivi une consultation si ennuyeuse et aussi fatigante.--Mais ne peut-il
pas leur demander, si après la cérémonie du mariage, et avant celle de
la consommation, ce ne seroit pas un moyen bien plus court et beaucoup
plus sûr de baptiser à-la-fois, par injection, tous les embryons _sous
condition_? Cela ne feroit sûrement aucun tort à la mère; et si la chose
étoit faisable, ainsi que le pense M. Shandy, il n'en coûteroit de plus
pour se mettre en ménage, que l'achat d'une petite seringue.--
Quel malheur pour mon livre! quel malheur encore plus grand pour la
république des lettres, de ce que la démangeaison de ceux qui lisent,
les excite par préférence à chercher dans un livre de misérables petites
historiettes, qui n'en sont que le frivole ornement!--Nous sommes si
portés à satisfaire sur ce point notre impatience, que l'on diroit qu'il
n'y a réellement que les parties grossières et matérielles d'une
composition qui puissent plaire à la plupart des lecteurs.--Les idées
subtiles, la communication délicate des sciences s'évaporent en
l'air.--La pesante morale s'échappe par en bas, et les unes et les
autres sont aussi utiles, que si elles étoient restées au fond de
l'encrier.
Puisse le lecteur n'avoir pas déjà glissé sur un nombre d'idées aussi
fines et aussi curieuses que celle qui m'a fourni l'occasion de châtier
la négligence de la dame dont j'ai parlé! Je souhaite que cet exemple
puisse produire un bon effet, et que les deux sexes puissent apprendre à
danser aussi bien qu'à lire.