CHAPITRE XXII.

_La Consultation._

Mais en vérité, madame, je ne vous conçois pas. Quoi! vous n'avez pas vu

dans le précédent chapitre, que je vous ai dit que ma mère n'étoit pas

catholique? Vous lisez donc avec bien peu d'attention!--Moi?

c'est vous-même qui vous trompez: vous ne m'avez rien dit de

pareil.--Pardonnez-moi, madame, et je vous l'ai dit aussi clairement que

des mots peuvent l'exprimer par une conséquence directe.--Eh bien! je ne

m'en suis pas aperçue;--il faut apparemment que j'aie passé une

page.--Non, madame, vous avez tout lu.--J'étois donc endormie!--Oh!

voilà une défaite que mon amour-propre ne peut pas souffrir.--Que

voulez-vous donc? Est-ce l'aveu que je n'y connois rien?--Précisément;

et c'est là ce que je vous reproche. Mais je ne vous en tiens pas quitte

pour si peu. J'exige, pour vous punir de cette inadvertance, que vous

relisiez le chapitre en entier.

La peine n'étoit pas légère: mais si je l'ai imposée à la dame, ce

n'étoit ni pour badiner, ni par dureté.--Un bon motif m'y a forcé. Aussi

ne doit-elle pas s'attendre à recevoir des excuses de ma part, quand

elle aura fini sa tâche.--Quel goût vicieux règne dans presque toutes

les lectures! On court à la recherche des aventures, et on néglige la

profonde érudition et les connoissances utiles que l'on pourroit

acquérir par la lecture attentive d'un livre tel que celui-ci.--C'est

pour fronder ce goût frivole et dépravé, que j'en ai ainsi

agi.--L'esprit ne devroit-il pas s'habituer à faire des réflexions

sages, à tirer des conséquences curieuses et instructives de ce qu'on

lit? C'est cette précieuse habitude qui faisoit dire à Pline le jeune,

qu'il avoit toujours tiré quelque avantage du livre le plus

insipide.--L'histoire des Grecs, des Romains, parcourue avec légéreté,

et sans cette tournure d'esprit et d'application, n'est pas plus utile

que celle des sept Champions d'Angleterre, ou des douze Pairs de

France.--

Mais vous voici déjà, madame. Je crains bien que vous n'ayez encore lu

mon chapitre avec trop de précipitation. Qu'en pensez-vous? Avez-vous

remarqué le passage? La conséquence dont je vous ai parlé, vous a-t-elle

frappée?--Pas plus que la première fois.--Je m'en doutois. Hé bien!

pesez donc l'endroit où j'ai dit qu'_il étoit nécessaire que je fusse né

avant d'être baptisé_.--Mais qu'est-ce que cela signifie?--O

ignorance!--Ne voyez-vous donc pas que cette conséquence n'auroit pas

été juste, si ma mère eût été catholique?

Le rituel romain, madame, permet, en cas de danger, de baptiser l'enfant

avant qu'il soit né, pourvu que l'on puisse voir quelque partie de son

corps.--Quelques docteurs de Sorbonne, par une délibération du 12 avril

1733, ont même étendu sur ce point le pouvoir des sages-femmes et des

accoucheurs.--Ils ont décidé qu'on pouvoit, par le moyen d'une petite

canulle, administrer le baptême par injection, sans voir le moins du

monde l'enfant.--Mais, étrange contradiction sur les choses les plus

essentielles!... Croyez-vous que Saint-Thomas d'Aquin, qui avoit une

tête si bien organisée pour démêler les fils embrouillés des questions

de l'école, eût jugé que la chose étoit impossible? _Infantes in

maternis uteris existentes, baptisari possunt nullo modo._ Les enfans ne

peuvent pas être baptisés, tant qu'ils sont dans le sein de leur mère. O

Thomas! Thomas!

Mais, lisez, madame, la pièce intéressante qui a décidé ce point de

controverse, contre l'opinion de ce grand saint.--

_Mémoire présenté à Messieurs les Docteurs en théologie._

Un chirurgien-accoucheur représente à messieurs les docteurs en

théologie, qu'il y a des cas, quoique très-rares, où une mère ne

sauroit accoucher, et même où l'enfant est tellement renfermé dans le

sein de sa mère, qu'il ne fait paroître aucune partie de son

corps.--Le chirurgien qui consulte prétend, par le moyen d'une petite

canulle, pouvoir baptiser immédiatement l'enfant, sans faire aucun

tort à la mère.--Il demande si ce moyen qu'il propose est permis et

légitime, et s'il peut s'en servir dans le cas qu'il vient d'exposer.

_Réponse._

Le conseil estime que la question proposée souffre de grandes

difficultés. Les théologiens posent d'un côté pour principe, que le

baptême, qui est une naissance spirituelle, suppose une première

naissance. Il faut être né dans le monde pour renaître en

Jésus-Christ, comme ils l'enseignent. Saint-Thomas, troisième partie,

quest. 88, art. 11, suit cette doctrine, comme une vérité constante.

On ne peut, dit ce saint docteur, baptiser les enfans qui sont

renfermés dans le sein de leur mère, et Saint-Thomas est fondé sur ce

que les enfans ne sont point nés, et ne peuvent être comptés parmi les

autres hommes; d'où il conclut qu'ils ne peuvent être l'objet d'une

action extérieure, pour recevoir par leur ministère, les sacremens

nécessaires au salut: _Pueri in maternis uteris existentes nondum

prodierunt in lucem ut cum aliis hominibus vitam ducant, unde non

possunt subjici actioni humanæ, ut per eorum ministerium sacramenta

recipiant ad salutem._ Les rituels ordonnent, dans la pratique, ce que

les théologiens ont établi sur les mêmes matières, et il défendent

tous, d'une manière uniforme, de baptiser les enfans qui sont

renfermés dans le sein de leur mère, s'ils ne font paroître quelque

partie de leur corps. Le concours des théologiens et des rituels, qui

sont les règles des diocèses, paroît former une autorité qui termine

la question présente. Cependant le conseil de conscience, considérant

d'un côté que le raisonnement des théologiens est uniquement fondé sur

une raison de convenance, et que la défense des rituels suppose que

l'on ne peut baptiser immédiatement les enfans ainsi renfermés dans le

sein de leurs mères, ce qui est contre la supposition présente; et

d'un autre côté, considérant que l'on peut risquer les sacremens que

Jésus-Christ a établis, comme des moyens faciles, mais nécessaires

pour sanctifier les hommes; et d'ailleurs, estimant que les enfans

renfermés dans le sein de leurs mères, pourroient être capables de

salut, parce qu'ils sont capables de damnation.--Pour ces

considérations, et eu égard à l'exposé, suivant lequel on assure avoir

trouvé un moyen certain de baptiser ces enfans, ainsi renfermés, sans

faire aucun tort à la mère, le conseil estime que l'on pourroit se

servir du moyen proposé, dans la confiance qu'il a que Dieu n'a point

laissé ces sortes d'enfans sans aucun secours; et supposant, comme il

est exposé, que le moyen dont il s'agit est propre à leur procurer le

baptême: cependant, comme il s'agiroit, en autorisant la pratique

proposée, de changer une règle universellement établie, le conseil

croit que celui qui consulte, doit s'adresser à son évêque, à qui il

appartient de juger de l'utilité et du danger du moyen proposé; et

comme, sous le bon plaisir de l'évêque, le conseil estime qu'il

faudroit recourir au pape, qui a le droit d'expliquer les règles de

l'église, et d'y déroger, dans les cas où la loi ne sauroit obliger,

quelque sage et quelque utile que paroisse la manière de baptiser dont

il s'agit, le conseil ne pourroit l'approuver, sans le concours de ces

deux autorités. On conseille au moins à celui qui consulte, de

s'adresser à son évêque, et de lui faire part de la présente décision,

afin que, si le prélat entre dans les raisons sur lesquelles les

docteurs soussignés s'appuient, il puisse être autorisé, dans le cas

de nécessité, où il risqueroit trop d'attendre que la permission fût

demandée et accordée, d'employer le moyen qu'il propose, et qui est si

avantageux au salut de l'enfant. Au reste, le conseil, en estimant que

l'on pourroit s'en servir, croit cependant que si les enfans dont il

s'agit, venoient au monde, contre l'espérance de ceux qui se seroient

servis du même moyen, il seroit nécessaire de les baptiser _sous

condition_; et en cela, le conseil se conforme à tous les rituels,

qui, en autorisant le baptême d'un enfant qui feroit paroître quelque

partie de son corps, enjoignent, néanmoins, et ordonnent de le

baptiser _sous condition_, s'il vient heureusement au monde.

Délibéré en assemblée générale, le 10 avril 1733. _Signé_,

A. Le M... L. De R... De M...

Les complimens, s'il vous plaît, de M. Tristram Shandy, à Messieurs le

M... de R... et de M... Il espère qu'ils ont bien dormi, la nuit qui a

suivi une consultation si ennuyeuse et aussi fatigante.--Mais ne peut-il

pas leur demander, si après la cérémonie du mariage, et avant celle de

la consommation, ce ne seroit pas un moyen bien plus court et beaucoup

plus sûr de baptiser à-la-fois, par injection, tous les embryons _sous

condition_? Cela ne feroit sûrement aucun tort à la mère; et si la chose

étoit faisable, ainsi que le pense M. Shandy, il n'en coûteroit de plus

pour se mettre en ménage, que l'achat d'une petite seringue.--

Quel malheur pour mon livre! quel malheur encore plus grand pour la

république des lettres, de ce que la démangeaison de ceux qui lisent,

les excite par préférence à chercher dans un livre de misérables petites

historiettes, qui n'en sont que le frivole ornement!--Nous sommes si

portés à satisfaire sur ce point notre impatience, que l'on diroit qu'il

n'y a réellement que les parties grossières et matérielles d'une

composition qui puissent plaire à la plupart des lecteurs.--Les idées

subtiles, la communication délicate des sciences s'évaporent en

l'air.--La pesante morale s'échappe par en bas, et les unes et les

autres sont aussi utiles, que si elles étoient restées au fond de

l'encrier.

Puisse le lecteur n'avoir pas déjà glissé sur un nombre d'idées aussi

fines et aussi curieuses que celle qui m'a fourni l'occasion de châtier

la négligence de la dame dont j'ai parlé! Je souhaite que cet exemple

puisse produire un bon effet, et que les deux sexes puissent apprendre à

danser aussi bien qu'à lire.

Oeuvres complètes, tome 1 · 第 63 / 116 题