_Prenez-y garde! Le cas est intéressant._
Le problême de géométrie le plus difficile à résoudre, me seroit plus
aisé à expliquer, que de donner les raisons d'une opinion singulière
qu'avoit mon père.--On ne peut pas nier que ce ne fût un homme de bon
sens.--On a même pu voir qu'il avoit de la littérature. Les ouvrages des
philosophes, les écrits des politiques et des historiens ne lui étoient
pas inconnus.--On verra encore par la suite qu'il étoit passablement
versé dans les querelles des controversistes.--Dans ces querelles? dit
un lecteur colérique, en jetant le livre de côté; point d'humeur, cela
vaut mieux; mais ayez-en si vous voulez, monsieur. Un lecteur gai ne
fera que rire de ces notions non communes de mon père.--S'il est d'une
humeur triste, sombre, grave, il dira que c'est une opinion
extravagante, fantasque.--A la bonne heure; mais il ne se fâchera
pas.--Il laissera dire à mon père, tout à son aise, que le choix des
noms de baptême est d'une bien plus grande conséquence que les esprits
superficiels ne se l'imaginent.
Il s'étoit formé l'idée que les noms, par une espèce de biais magique,
avoient, sur notre conduite, sur notre caractère, une influence qu'on ne
pouvoit détourner.
Le héros de Miguel de Cervantes ne raisonnoit pas avec plus de
gravité.--Il n'avoit pas une foi plus ferme.--Il ne pouvoit rien dire de
plus sur le pouvoir qu'avoit la négromancie d'avilir ses actions, ou sur
le rare privilége que le nom seul de Dulcinée avoit de répandre du
lustre et de l'éclat sur ses faits héroïques, que ce que mon père ne
pouvoit dire sur les noms de Trismegiste ou d'Archimède, comparés avec
d'autres qui le choquoient.--Combien de Césars, combien de Pompées, par
la seule inspiration de ces noms fameux, s'étoient-ils rendus dignes de
le porter? Et combien, ajoutoit-il, a-t-on vu de gens dans le monde qui
s'y seroient distingués, si leur caractère, leur génie n'avoient pas été
abattus, avilis, sous un nom aussi sot, par exemple, que celui de
Nicodême?
«Je vois à vos regards, monsieur, disoit mon père, que vous n'êtes pas
de mon opinion. J'avoue qu'aux yeux de ceux qui ne l'ont pas bien
approfondie, elle a plus l'air d'un caprice ou d'une bizarrerie, que
d'une chose raisonnable.--Je ne connois pas encore bien votre caractère;
mais je crois pourtant le connoître assez, pour être moralement sûr de
ne courir aucun risque à vous proposer un cas.--Je ne veux point vous
faire prendre part à la chose.--Je vous en fais seulement le juge, et je
m'en rapporte à votre bon sens, et à la bonne foi de votre examen sur ce
point.--Libre de tous ces petits préjugés d'éducation qu'ont les hommes
ordinaires, vous planez avec les ailes de la raison.--Vous avez en même
temps trop de générosité dans l'esprit pour rejeter une opinion,
précisément parce qu'elle n'a pas d'amis qui la soutiennent.--Eh bien!
votre fils, votre fils chéri! Cet enfant dont l'humeur si douce, si
gaie, vous fait tant concevoir d'heureuses espérances, votre George,
enfin;--je vous le demande, monsieur, auriez-vous voulu lui donner le
nom de Judas? Si un Juif de parrain se fût présenté avec sa bourse pour
vous exciter à souffrir qu'on lui imposât ce nom exécrable, ne
l'auriez-vous pas foulé aux pieds?
»Votre grandeur d'ame dans une telle action, votre mépris généreux de sa
bourse, vous auroient attiré les plus grands applaudissemens.--Mais ce
qui relève bien plus la noblesse d'une telle action, c'est le principe
qui la fait faire; c'est ce sentiment de l'amour paternel, c'est cette
conviction de la vérité de l'hypothèse; que si votre fils eût été nommé
Judas, l'idée de sordidité et de fourberie, qui est inséparable de ce
nom, l'auroit accompagné, comme son ombre, dans toutes les situations de
sa vie, et l'auroit à la fin rendu un avare, un coquin, un scélérat,
malgré vos instructions et votre exemple.»
Je n'ai connu personne qui ait pu répondre à cet argument.--Il faut
l'avouer. Mon père avoit une telle manière de proposer ses raisonnemens,
qu'il étoit difficile de lui résister; il étoit né orateur.--La
persuasion étoit sur ses lèvres.--Les élémens de la logique et de la
rhétorique lui étoient si familiers.--Il devinoit si bien les foiblesses
et les passions de ceux qui l'écoutoient, que la nature étonnée auroit
pu se lever, et dire: cet homme est éloquent.--Enfin, soit qu'il fût du
bon ou du mauvais côté de la question, il étoit dangereux de l'attaquer.
Il n'avoit cependant jamais lu ni Cicéron, ni Quintilien _de oratore_,
ni Isocrate, ni Aristote, ni Longin, parmi les anciens... ni Vossius, ni
Skioppius, ni Ramus, ni Farnadé, parmi les modernes.--Ce qui est
peut-être encore plus surprenant, il n'avoit pas pris la moindre
étincelle de subtilité dans les écrits de Crackenthorp ou de
Burgersdicius, ni dans aucun autre logicien, glossateur ou commentateur
hollandois. Il ne savoit pas le moins du monde en quoi consistoit la
différence entre un argument _ad ignorantiam_, et un argument _ad
hominem_; et je me souviens très bien, malgré cela, que quand il me mena
à l'université, la troupe entière des savantasses fut étonnée de ce
qu'un homme qui ne savoit pas même le nom de ses outils, en fît usage
avec autant d'art.
Il s'en servoit certainement le mieux qu'il pouvoit, et il y étoit
souvent forcé.--Il avoit tant de notions comi-sceptiques à défendre,
qu'il se trouvoit fréquemment aux prises.--Je ne sais d'où elles lui
étoient venues; mais je crois qu'elles n'étoient entrées dans son esprit
que sur le pied de caprices, de fantaisies, et de vive bagatelle.--Il
s'en amusoit un peu de temps; il y aiguisoit son esprit, et puis les
renvoyoit à un autre jour.
Je n'avance cependant pas ceci uniquement par forme d'hypothèse, ou de
conjecture sur les progrès et la consistance de beaucoup d'opinions fort
extraordinaires qu'avoit mon père.--Non. Ce n'est qu'un simple avis que
je donne au lecteur sur l'accès indiscret qu'on accorde à de tels
hôtes.--Laissez-les paisiblement entrer.--Ils s'impatronisent peu-à-peu
dans nos esprits, et font si bien, qu'ils s'en font un asile, dont on ne
peut plus les éloigner.--Ils y fermentent quelquefois jusqu'à
l'aigreur:--mais le plus souvent comme la douce passion,--elle badine
d'abord, et finit par le plus grand sérieux.
Etoit-ce là le cas de la singularité des idées de mon père? Son jugement
étoit-il à la fin devenu la dupe de son esprit? Jusqu'à quel degré
avoit-il raison dans quelques-unes de ses notions, malgré leur
bizarrerie? Je ne veux rien décider sur cela; c'est un point que je
laisse à juger au lecteur, à mesure que l'occasion s'en présentera.--Je
dirai seulement que, sans savoir comment cette idée s'étoit inculquée si
fortement dans son esprit, il ne parloit que du ton le plus sérieux de
l'influence des noms de baptême.--La plus exacte uniformité le
caractérisoit à cet égard; et dans son opinion systématique sur ce
point, en imitateur des raisonneurs à systême, il appeloit à son secours
le ciel et la terre.--Il entrelaçoit, tordoit, courboit, et faisoit
plier toute la nature pour soutenir son sentiment.--Enfin, je le répète;
il étoit là-dessus d'un sérieux dont il n'étoit pas possible de le faire
sortir.--Il murmuroit, se fâchoit, perdoit patience lorsqu'il voyoit des
personnes, de qualité surtout, qui avoient moins d'attention sur les
noms de leurs enfans, que d'inquiétude pour savoir si c'étoit le nom de
Cupidon ou de Diane, ou de Milord, qu'elles donneroient à leur chien
favori.
«Rien, disoit-il, n'est si choquant; cela est accompagné d'un surcroît
d'énormité qui révolte. Un homme dont le caractère a été noirci par
quelque calomniateur, peut parvenir à se justifier... si ce n'est pas
pendant la vie du méchant qui l'a accablé, ce sera après sa mort; mais
quand une fois on a donné, sans réflexion, un nom vil à quelqu'un, le
tort est irréparable... je l'ai vu. C'étoit un petit homme; mais il
avoit du mérite, du génie. On pouvoit le citer pour la douceur et la
pureté de ses mœurs.--Eh bien! on lui avoit donné Saint Maur pour
patron... Il s'appeloit Pion.--Devinez, madame, ce que faisoit dire de
lui l'assemblage équivoque de ces deux noms?--La législation a
quelquefois étendu son empire sur les surnoms, elle en a ôté ce qu'ils
avoient de choquant, de ridicule; mais elle ne touche point aux noms de
baptême, ils restent inaltérables.»
Mon père aimoit et détestoit donc certains noms.--Il y en avoit d'autres
cependant qui lui étoient indifférens... Tels étoient, par exemple, ceux
de Jean, de Thomas, de Philippe; il les appeloit des noms neutres, et
disoit, sans vouloir les satiriser, que si depuis le commencement du
monde, il y avoit eu beaucoup de sots, de fourbes et de scélérats qui
les avoient portés, il y avoit aussi eu beaucoup d'honnêtes gens qui les
avoient eus.--Il en étoit de ces noms, dans son esprit, comme de deux
forces égales qui agissent l'une contre l'autre en sens contraires.--Il
jugeoit qu'ils détruiroient mutuellement les mauvais effets l'un de
l'autre; et il n'auroit pas donné, disoit-il, un noyau de cerise pour
avoir le choix, ils lui étoient égaux.--Il n'attachoit ni bien ni mal au
nom de Robert, qui étoit celui de mon frère.--Mais André lui paroissoit
une quantité négative d'algèbre.--Il étoit, disoit-il, pire que rien.
Guillaume étoit un de ses favoris; c'est peut-être à cause des héros de
ce nom.--Pour Nicolas, qui marie les filles et fait noyer les matelots,
il étoit de l'avis du chevalier de Forbin, qui crioit à son équipage,
prêt à être submergé: Sainte pompe! mes amis, sainte pompe!
Mais de tous les noms possibles, il en étoit un qu'il détestoit plus que
tous les autres... Il en avoit conçu l'opinion la plus basse et la plus
méprisable... Il s'imaginoit qu'il ne pouvoit rien produire que de vil;
et un jour, au milieu d'une dispute, il interrompit subitement son
antagoniste, pour lui demander catégoriquement s'il avoit jamais entendu
dire, s'il avoit jamais lu, s'il pouvoit assurer de se souvenir qu'un
homme qui avoit porté le nom de Tristram, eût jamais fait une action
digne d'être citée?--«Non, s'écrioit-il avec transport, la chose est
impossible.»
Mais à quoi servent au philosophe le plus subtil, les opinions qui lui
sont particulières, s'il ne les publie? Mon père ne put se défendre de
répandre les siennes.--Il céda à la démangeaison d'écrire.--Une savante
dissertation sortit de sa plume deux ans avant ma naissance, en 1716; et
cet écrit attestera à toute la postérité et ce qu'il pensoit à ce sujet,
et l'horreur que lui inspiroit singulièrement le nom de Tristram.
Et quelle ame insensible, en comparant ce point historique de la vie de
mon père, avec le titre de cet ouvrage, ne s'attendrira pas sur ses
chagrins? Un homme aussi réglé dans ses mœurs, aussi estimable par ses
bonnes qualités, et qui, quoique singulier dans ses opinions, étoit
aussi bienfaisant, devoit-il être ainsi balloté par des revers, joué et
tracassé dans ses systêmes par une suite d'événemens contraires à ses
souhaits, et qui sembloient ne se réunir uniquement contre lui, que pour
insulter à ses spéculations? Qui pourroit n'être pas touché de voir ce
digne et honnête homme accablé de vieillesse, et peu propre à soutenir
les coups de la fortune adverse, souffrir dix fois par jour des douleurs
aiguës, en appelant Tristram, l'enfant de ses prières?... Triste
dissyllabe, dont le son seul, à ses oreilles, étoit en unisson avec
celui de tous les autres noms les plus vils.--Mais je jure ici par ses
cendres, que si jamais quelque esprit malin prit plaisir à traverser les
desseins des foibles mortels, il devoit exercer son humeur malfaisante
dans cette occasion-ci.--Le désastre qui arriva à mon père, et qui fut
cause que je porte le nom de Tristram, mérite d'être connu; et s'il
n'étoit pas nécessaire que je fusse né avant d'être baptisé, je ferois
au lecteur la relation de cette catastrophe: mais on voit bien qu'il
faut de l'ordre dans les choses.