CHAPITRE XXI.

_Prenez-y garde! Le cas est intéressant._

Le problême de géométrie le plus difficile à résoudre, me seroit plus

aisé à expliquer, que de donner les raisons d'une opinion singulière

qu'avoit mon père.--On ne peut pas nier que ce ne fût un homme de bon

sens.--On a même pu voir qu'il avoit de la littérature. Les ouvrages des

philosophes, les écrits des politiques et des historiens ne lui étoient

pas inconnus.--On verra encore par la suite qu'il étoit passablement

versé dans les querelles des controversistes.--Dans ces querelles? dit

un lecteur colérique, en jetant le livre de côté; point d'humeur, cela

vaut mieux; mais ayez-en si vous voulez, monsieur. Un lecteur gai ne

fera que rire de ces notions non communes de mon père.--S'il est d'une

humeur triste, sombre, grave, il dira que c'est une opinion

extravagante, fantasque.--A la bonne heure; mais il ne se fâchera

pas.--Il laissera dire à mon père, tout à son aise, que le choix des

noms de baptême est d'une bien plus grande conséquence que les esprits

superficiels ne se l'imaginent.

Il s'étoit formé l'idée que les noms, par une espèce de biais magique,

avoient, sur notre conduite, sur notre caractère, une influence qu'on ne

pouvoit détourner.

Le héros de Miguel de Cervantes ne raisonnoit pas avec plus de

gravité.--Il n'avoit pas une foi plus ferme.--Il ne pouvoit rien dire de

plus sur le pouvoir qu'avoit la négromancie d'avilir ses actions, ou sur

le rare privilége que le nom seul de Dulcinée avoit de répandre du

lustre et de l'éclat sur ses faits héroïques, que ce que mon père ne

pouvoit dire sur les noms de Trismegiste ou d'Archimède, comparés avec

d'autres qui le choquoient.--Combien de Césars, combien de Pompées, par

la seule inspiration de ces noms fameux, s'étoient-ils rendus dignes de

le porter? Et combien, ajoutoit-il, a-t-on vu de gens dans le monde qui

s'y seroient distingués, si leur caractère, leur génie n'avoient pas été

abattus, avilis, sous un nom aussi sot, par exemple, que celui de

Nicodême?

«Je vois à vos regards, monsieur, disoit mon père, que vous n'êtes pas

de mon opinion. J'avoue qu'aux yeux de ceux qui ne l'ont pas bien

approfondie, elle a plus l'air d'un caprice ou d'une bizarrerie, que

d'une chose raisonnable.--Je ne connois pas encore bien votre caractère;

mais je crois pourtant le connoître assez, pour être moralement sûr de

ne courir aucun risque à vous proposer un cas.--Je ne veux point vous

faire prendre part à la chose.--Je vous en fais seulement le juge, et je

m'en rapporte à votre bon sens, et à la bonne foi de votre examen sur ce

point.--Libre de tous ces petits préjugés d'éducation qu'ont les hommes

ordinaires, vous planez avec les ailes de la raison.--Vous avez en même

temps trop de générosité dans l'esprit pour rejeter une opinion,

précisément parce qu'elle n'a pas d'amis qui la soutiennent.--Eh bien!

votre fils, votre fils chéri! Cet enfant dont l'humeur si douce, si

gaie, vous fait tant concevoir d'heureuses espérances, votre George,

enfin;--je vous le demande, monsieur, auriez-vous voulu lui donner le

nom de Judas? Si un Juif de parrain se fût présenté avec sa bourse pour

vous exciter à souffrir qu'on lui imposât ce nom exécrable, ne

l'auriez-vous pas foulé aux pieds?

»Votre grandeur d'ame dans une telle action, votre mépris généreux de sa

bourse, vous auroient attiré les plus grands applaudissemens.--Mais ce

qui relève bien plus la noblesse d'une telle action, c'est le principe

qui la fait faire; c'est ce sentiment de l'amour paternel, c'est cette

conviction de la vérité de l'hypothèse; que si votre fils eût été nommé

Judas, l'idée de sordidité et de fourberie, qui est inséparable de ce

nom, l'auroit accompagné, comme son ombre, dans toutes les situations de

sa vie, et l'auroit à la fin rendu un avare, un coquin, un scélérat,

malgré vos instructions et votre exemple.»

Je n'ai connu personne qui ait pu répondre à cet argument.--Il faut

l'avouer. Mon père avoit une telle manière de proposer ses raisonnemens,

qu'il étoit difficile de lui résister; il étoit né orateur.--La

persuasion étoit sur ses lèvres.--Les élémens de la logique et de la

rhétorique lui étoient si familiers.--Il devinoit si bien les foiblesses

et les passions de ceux qui l'écoutoient, que la nature étonnée auroit

pu se lever, et dire: cet homme est éloquent.--Enfin, soit qu'il fût du

bon ou du mauvais côté de la question, il étoit dangereux de l'attaquer.

Il n'avoit cependant jamais lu ni Cicéron, ni Quintilien _de oratore_,

ni Isocrate, ni Aristote, ni Longin, parmi les anciens... ni Vossius, ni

Skioppius, ni Ramus, ni Farnadé, parmi les modernes.--Ce qui est

peut-être encore plus surprenant, il n'avoit pas pris la moindre

étincelle de subtilité dans les écrits de Crackenthorp ou de

Burgersdicius, ni dans aucun autre logicien, glossateur ou commentateur

hollandois. Il ne savoit pas le moins du monde en quoi consistoit la

différence entre un argument _ad ignorantiam_, et un argument _ad

hominem_; et je me souviens très bien, malgré cela, que quand il me mena

à l'université, la troupe entière des savantasses fut étonnée de ce

qu'un homme qui ne savoit pas même le nom de ses outils, en fît usage

avec autant d'art.

Il s'en servoit certainement le mieux qu'il pouvoit, et il y étoit

souvent forcé.--Il avoit tant de notions comi-sceptiques à défendre,

qu'il se trouvoit fréquemment aux prises.--Je ne sais d'où elles lui

étoient venues; mais je crois qu'elles n'étoient entrées dans son esprit

que sur le pied de caprices, de fantaisies, et de vive bagatelle.--Il

s'en amusoit un peu de temps; il y aiguisoit son esprit, et puis les

renvoyoit à un autre jour.

Je n'avance cependant pas ceci uniquement par forme d'hypothèse, ou de

conjecture sur les progrès et la consistance de beaucoup d'opinions fort

extraordinaires qu'avoit mon père.--Non. Ce n'est qu'un simple avis que

je donne au lecteur sur l'accès indiscret qu'on accorde à de tels

hôtes.--Laissez-les paisiblement entrer.--Ils s'impatronisent peu-à-peu

dans nos esprits, et font si bien, qu'ils s'en font un asile, dont on ne

peut plus les éloigner.--Ils y fermentent quelquefois jusqu'à

l'aigreur:--mais le plus souvent comme la douce passion,--elle badine

d'abord, et finit par le plus grand sérieux.

Etoit-ce là le cas de la singularité des idées de mon père? Son jugement

étoit-il à la fin devenu la dupe de son esprit? Jusqu'à quel degré

avoit-il raison dans quelques-unes de ses notions, malgré leur

bizarrerie? Je ne veux rien décider sur cela; c'est un point que je

laisse à juger au lecteur, à mesure que l'occasion s'en présentera.--Je

dirai seulement que, sans savoir comment cette idée s'étoit inculquée si

fortement dans son esprit, il ne parloit que du ton le plus sérieux de

l'influence des noms de baptême.--La plus exacte uniformité le

caractérisoit à cet égard; et dans son opinion systématique sur ce

point, en imitateur des raisonneurs à systême, il appeloit à son secours

le ciel et la terre.--Il entrelaçoit, tordoit, courboit, et faisoit

plier toute la nature pour soutenir son sentiment.--Enfin, je le répète;

il étoit là-dessus d'un sérieux dont il n'étoit pas possible de le faire

sortir.--Il murmuroit, se fâchoit, perdoit patience lorsqu'il voyoit des

personnes, de qualité surtout, qui avoient moins d'attention sur les

noms de leurs enfans, que d'inquiétude pour savoir si c'étoit le nom de

Cupidon ou de Diane, ou de Milord, qu'elles donneroient à leur chien

favori.

«Rien, disoit-il, n'est si choquant; cela est accompagné d'un surcroît

d'énormité qui révolte. Un homme dont le caractère a été noirci par

quelque calomniateur, peut parvenir à se justifier... si ce n'est pas

pendant la vie du méchant qui l'a accablé, ce sera après sa mort; mais

quand une fois on a donné, sans réflexion, un nom vil à quelqu'un, le

tort est irréparable... je l'ai vu. C'étoit un petit homme; mais il

avoit du mérite, du génie. On pouvoit le citer pour la douceur et la

pureté de ses mœurs.--Eh bien! on lui avoit donné Saint Maur pour

patron... Il s'appeloit Pion.--Devinez, madame, ce que faisoit dire de

lui l'assemblage équivoque de ces deux noms?--La législation a

quelquefois étendu son empire sur les surnoms, elle en a ôté ce qu'ils

avoient de choquant, de ridicule; mais elle ne touche point aux noms de

baptême, ils restent inaltérables.»

Mon père aimoit et détestoit donc certains noms.--Il y en avoit d'autres

cependant qui lui étoient indifférens... Tels étoient, par exemple, ceux

de Jean, de Thomas, de Philippe; il les appeloit des noms neutres, et

disoit, sans vouloir les satiriser, que si depuis le commencement du

monde, il y avoit eu beaucoup de sots, de fourbes et de scélérats qui

les avoient portés, il y avoit aussi eu beaucoup d'honnêtes gens qui les

avoient eus.--Il en étoit de ces noms, dans son esprit, comme de deux

forces égales qui agissent l'une contre l'autre en sens contraires.--Il

jugeoit qu'ils détruiroient mutuellement les mauvais effets l'un de

l'autre; et il n'auroit pas donné, disoit-il, un noyau de cerise pour

avoir le choix, ils lui étoient égaux.--Il n'attachoit ni bien ni mal au

nom de Robert, qui étoit celui de mon frère.--Mais André lui paroissoit

une quantité négative d'algèbre.--Il étoit, disoit-il, pire que rien.

Guillaume étoit un de ses favoris; c'est peut-être à cause des héros de

ce nom.--Pour Nicolas, qui marie les filles et fait noyer les matelots,

il étoit de l'avis du chevalier de Forbin, qui crioit à son équipage,

prêt à être submergé: Sainte pompe! mes amis, sainte pompe!

Mais de tous les noms possibles, il en étoit un qu'il détestoit plus que

tous les autres... Il en avoit conçu l'opinion la plus basse et la plus

méprisable... Il s'imaginoit qu'il ne pouvoit rien produire que de vil;

et un jour, au milieu d'une dispute, il interrompit subitement son

antagoniste, pour lui demander catégoriquement s'il avoit jamais entendu

dire, s'il avoit jamais lu, s'il pouvoit assurer de se souvenir qu'un

homme qui avoit porté le nom de Tristram, eût jamais fait une action

digne d'être citée?--«Non, s'écrioit-il avec transport, la chose est

impossible.»

Mais à quoi servent au philosophe le plus subtil, les opinions qui lui

sont particulières, s'il ne les publie? Mon père ne put se défendre de

répandre les siennes.--Il céda à la démangeaison d'écrire.--Une savante

dissertation sortit de sa plume deux ans avant ma naissance, en 1716; et

cet écrit attestera à toute la postérité et ce qu'il pensoit à ce sujet,

et l'horreur que lui inspiroit singulièrement le nom de Tristram.

Et quelle ame insensible, en comparant ce point historique de la vie de

mon père, avec le titre de cet ouvrage, ne s'attendrira pas sur ses

chagrins? Un homme aussi réglé dans ses mœurs, aussi estimable par ses

bonnes qualités, et qui, quoique singulier dans ses opinions, étoit

aussi bienfaisant, devoit-il être ainsi balloté par des revers, joué et

tracassé dans ses systêmes par une suite d'événemens contraires à ses

souhaits, et qui sembloient ne se réunir uniquement contre lui, que pour

insulter à ses spéculations? Qui pourroit n'être pas touché de voir ce

digne et honnête homme accablé de vieillesse, et peu propre à soutenir

les coups de la fortune adverse, souffrir dix fois par jour des douleurs

aiguës, en appelant Tristram, l'enfant de ses prières?... Triste

dissyllabe, dont le son seul, à ses oreilles, étoit en unisson avec

celui de tous les autres noms les plus vils.--Mais je jure ici par ses

cendres, que si jamais quelque esprit malin prit plaisir à traverser les

desseins des foibles mortels, il devoit exercer son humeur malfaisante

dans cette occasion-ci.--Le désastre qui arriva à mon père, et qui fut

cause que je porte le nom de Tristram, mérite d'être connu; et s'il

n'étoit pas nécessaire que je fusse né avant d'être baptisé, je ferois

au lecteur la relation de cette catastrophe: mais on voit bien qu'il

faut de l'ordre dans les choses.

Oeuvres complètes, tome 1 · 第 62 / 116 题