CHAPITRE III.

_En voilà l'effet._

C'est à M. Tobie Shandy, mon oncle, que je dois l'anecdote que j'ai

rapportée dans le premier chapitre. Mon père, qui étoit à la fois

philosophe et naturaliste autant qu'on peut l'être, et qui raisonnoit

avec beaucoup de justesse et de netteté, singulièrement sur les petites

choses, s'étoit souvent plaint à lui de l'échec que j'avois reçu; et

dans une occasion, dont mon oncle Tobie, qui avoit bonne mémoire, se

souvenoit très-bien, il s'en plaignit plus amèrement qu'il n'avoit

jamais fait. C'étoit un jour que je fouettois ma toupie. La manière

oblique dont je m'y prenois pour l'ajuster, et la façon dont je

justifiois les principes qui me faisoient agir ainsi, le firent

soupirer.--Le bon vieillard remua la tête, et d'un ton qui exprimoit

plus de douleur et de regret que de reproches, il s'écria: «Ah! mon cher

frère, je l'ai toujours prédit. L'augure se vérifie de plus en plus, et

mille autres observations que j'ai faites sur ce qui le regarde, m'ont

annoncé qu'il ne penseroit et n'agiroit jamais comme les autres

enfans.»--Mais, hélas! continua-t-il, en agitant la tête une seconde

fois, et en essuyant une larme qui couloit le long de sa joue, «les

malheurs de mon Tristram ont commencé neuf mois avant qu'il vînt au

monde.»

--Ma mère qui étoit là, leva les yeux, et ne comprit pas plus que sa

chaise ce que mon père vouloit dire.--Mais mon oncle, M. Tobie Shandy,

qui depuis long-temps savoit toute l'affaire, le comprit très-bien.

Oeuvres complètes, tome 1 · 第 40 / 116 题