CHAPITRE II.

_L'Embryon._

Je n'aperçois, réflexion faite, ni bon ni mauvais dans la question de ma

mère.--Ni bon ni mauvais? Convenez, au moins, qu'elle étoit hors de

saison. Vous seriez trop heureux si elle n'eût été que déplacée. Mais,

ne voyez-vous pas qu'elle détournoit, qu'elle dispersoit les esprits qui

se développoient en ce moment, et dont la principale affaire étoit

d'escorter, de mener, de conduire l'embryon jusqu'à l'endroit qui étoit

destiné à le recevoir?

Un embryon, monsieur, quelque petit, quelque peu important qu'il

paroisse, en ce siècle léger, aux yeux de la folie et des préjugés, est

pourtant quelque chose. Ceux de la raison, éclairés par des recherches

et des observations scientifiques, le regardent comme un être qui a des

droits, et qu'on est obligé de conserver avec soin.--Les philosophes

minutieux, dont l'ame est de la même trempe que leurs recherches, et qui

s'imaginent, malgré cela, que c'est la sublimité de leur esprit qui les

distingue, nous prouvent, d'une manière incontestable, qu'il est créé

par la même main, formé par les mêmes lois de la nature, doué des mêmes

puissances mouvantes et agissantes, et qu'il a enfin les mêmes facultés

que nous.--Il est composé, comme nous, de chair et d'os, de peau, de

cheveux, de veines, d'artères, de ligamens, de nerfs, de muscles, de

moëlle, de glandes, de cervelle, d'humeurs qui circulent,

d'articulations... Et qu'avons-nous en grand qu'il n'ait pas en petit?

Rien du tout, monsieur, rien. C'est un être aussi actif que nous, et,

dans toutes les acceptions du mot, il est aussi véritablement notre

prochain, que le chancelier d'Angleterre.--Il peut éprouver du bien

être; il est exposé à des injures; il est susceptible de plus de

perfection:--en un mot, il jouit de tous les droits et de toutes les

prétentions de l'humanité, dans le degré que Cicéron, Puffendorf, et

tant d'autres écrivains moralistes qui en parlent, attribuent à son état

relatif.

Et que voudriez-vous, d'après cela, mon cher monsieur, qu'il devînt, si,

seul sur la route, il lui arrivoit quelque accident, ou que, frappé de

quelque terreur subite, ce qui est fort naturel à un aussi jeune

voyageur, il n'arrivoit à sa destination qu'avec des esprits épuisés et

dissipés?--Qu'avec sa vigueur musculaire et virile, réduite à un fil?

Qu'avec sa forme défigurée et mutilée?--Et que, réduit à ce triste état,

il fût sujet à des frayeurs soudaines, ou à une suite de rêves et de

fantaisies mélancoliques pendant neuf mois entiers?--Je tremble toutes

les fois que je songe à cette source féconde de foiblesse de corps et

d'esprit.--Encore si l'habileté du médecin et du philosophe pouvoit y

remédier!

Oeuvres complètes, tome 1 · 第 39 / 116 题