_L'Embryon._
Je n'aperçois, réflexion faite, ni bon ni mauvais dans la question de ma
mère.--Ni bon ni mauvais? Convenez, au moins, qu'elle étoit hors de
saison. Vous seriez trop heureux si elle n'eût été que déplacée. Mais,
ne voyez-vous pas qu'elle détournoit, qu'elle dispersoit les esprits qui
se développoient en ce moment, et dont la principale affaire étoit
d'escorter, de mener, de conduire l'embryon jusqu'à l'endroit qui étoit
destiné à le recevoir?
Un embryon, monsieur, quelque petit, quelque peu important qu'il
paroisse, en ce siècle léger, aux yeux de la folie et des préjugés, est
pourtant quelque chose. Ceux de la raison, éclairés par des recherches
et des observations scientifiques, le regardent comme un être qui a des
droits, et qu'on est obligé de conserver avec soin.--Les philosophes
minutieux, dont l'ame est de la même trempe que leurs recherches, et qui
s'imaginent, malgré cela, que c'est la sublimité de leur esprit qui les
distingue, nous prouvent, d'une manière incontestable, qu'il est créé
par la même main, formé par les mêmes lois de la nature, doué des mêmes
puissances mouvantes et agissantes, et qu'il a enfin les mêmes facultés
que nous.--Il est composé, comme nous, de chair et d'os, de peau, de
cheveux, de veines, d'artères, de ligamens, de nerfs, de muscles, de
moëlle, de glandes, de cervelle, d'humeurs qui circulent,
d'articulations... Et qu'avons-nous en grand qu'il n'ait pas en petit?
Rien du tout, monsieur, rien. C'est un être aussi actif que nous, et,
dans toutes les acceptions du mot, il est aussi véritablement notre
prochain, que le chancelier d'Angleterre.--Il peut éprouver du bien
être; il est exposé à des injures; il est susceptible de plus de
perfection:--en un mot, il jouit de tous les droits et de toutes les
prétentions de l'humanité, dans le degré que Cicéron, Puffendorf, et
tant d'autres écrivains moralistes qui en parlent, attribuent à son état
relatif.
Et que voudriez-vous, d'après cela, mon cher monsieur, qu'il devînt, si,
seul sur la route, il lui arrivoit quelque accident, ou que, frappé de
quelque terreur subite, ce qui est fort naturel à un aussi jeune
voyageur, il n'arrivoit à sa destination qu'avec des esprits épuisés et
dissipés?--Qu'avec sa vigueur musculaire et virile, réduite à un fil?
Qu'avec sa forme défigurée et mutilée?--Et que, réduit à ce triste état,
il fût sujet à des frayeurs soudaines, ou à une suite de rêves et de
fantaisies mélancoliques pendant neuf mois entiers?--Je tremble toutes
les fois que je songe à cette source féconde de foiblesse de corps et
d'esprit.--Encore si l'habileté du médecin et du philosophe pouvoit y
remédier!