VOYAGES.

L'amour de la variété et la curiosité de voir des objets nouveaux, sont

deux qualités que la main de la nature a tissues dans notre contexture;

nous leur donnons quelquefois le nom d'inquiétude, ou nous en faisons un

titre de légéreté contre les hommes, tandis qu'elles sont inhérentes en

nous pour des desseins plus nobles, et qu'elles excitent notre ame à

s'ouvrir de nouveaux sentiers de recherches et de savoir. Arrachez-les

de notre cœur, l'indolence va tout de suite usurper cette place vide, et

nous resterons environnés des objets que nous avons toujours vus dans la

paroisse où nous naquîmes.

C'est à cette impatience naturelle que nous devons le désir de voyager,

et cette passion, comme toutes les autres, n'est condamnable que par ses

excès. Ordonnez-la comme il faut, et vous en recueillerez bien des

avantages. Les voici: apprendre les langues, les lois et les coutumes;

comparer les gouvernemens et peser les intérêts des nations; acquérir de

l'urbanité et la facilité de discourir et de converser; éloigner un

jeune homme des préjugés que lui trame sa grand'mère, et des contes de

sa gouvernante; réformer son jugement en voyant des choses nouvelles, ou

en contemplant des choses anciennes, dans un jour nouveau; apprendre ce

qui est bon, en considérant les variétés des mœurs et des idées; juger

ce qui est nécessaire ou non, en épiant l'adresse et l'art des hommes

qui nous parlent, et former en nous-mêmes un plan de conduite d'après

l'aspect des manières, des erreurs, des vertus des nations que nous

aurons observées. Voilà une partie de la cargaison que nous devons

importer chez nous.

La folie de nos jeunes gens ne leur est pas aussi profitable, et le

tableau des voyages de l'enfant prodigue est plus à présent une copie

qu'un original. C'est bien assez qu'un pareil aventurier, s'évadant sans

compas, sans carte, sans boussole, sans instructions, ne se soit pas

égaré pour toujours, et qu'il revienne frapper à la maison paternelle

couvert de haillons.

Que racontera-t-il aux parens, que le bruit de son retour aura attroupés

dans la maison de son père?

Les fêtes et les banquets qu'il aura donnés aux jolies femmes et aux

petits-maîtres asiatiques; le prix des mets, et la manière ingénieuse et

coûteuse dont les cuisiniers les apprêtent; le luxe de ses concerts; les

flûtes, les harpes, les _sacbutes_ qu'il payoit; la magnificence de la

cour des rois de Perse; le nombre de leurs esclaves, de leurs chars, de

leurs chevaux et de leurs palais; la beauté de leurs maîtresses.

Il ne dira pas comment il fut trompé à Damas, par un des plus honnêtes

gens du pays; comment un ami chaud et sincère lui emprunta de l'argent,

et l'emporta vers le Gange; comment une prostituée de Babylone engloutit

sa perle la plus précieuse, et oignit toute la ville de son baume de

Gilehad; combien un graveur lui demanda de sicles, pour quelques

estampes des jardins de Sémiramis, et comment ces raretés, n'ayant pu

être transportées dans le désert, se brûlèrent à Suze; comment les

perroquets qu'il avoit fait venir de Tarsis, moururent sur ses doigts;

comment, enfin, les momies qu'on lui avoit faites en Egypte, furent

enlevées à trois lieues de la manufacture, par ceux qui les avoient

vendues.

Mais je donnerai un pilote à mon fils... son précepteur... Si la sagesse

ne peut parler qu'en grec ou en latin, c'est fort bien fait. Si les

mathématiques peuvent en faire un homme aimable, et si, par les efforts

de la philosophie naturelle, ce précepteur peut lui apprendre à faire un

salut, je sais qu'il l'introduira dans quelques bonnes compagnies. S'il

n'est qu'un érudit, le malheureux écolier aura son tuteur à traîner, au

lieu d'en être accompagné.

Mais je le ferai escorter par un homme qui connoît le monde,

non-seulement sur les livres, mais encore d'après son expérience; un

homme accoutumé à de pareils exercices, qui a fait, avec succès, trois

fois le tour de l'europe.

C'est-à-dire, qu'il ne s'est jamais cassé le cou, et qu'il a eu la

prudence de ne pas le laisser casser à son pupille. Ce sera quelque

entrepreneur général de voyages qui prendra celui de votre fils, à

forfait; quelque valet de chambre suisse, qui saura, à demi-sou près, le

prix des relais de Calais à Rome, qui le ménera dans les meilleures

auberges, l'instruira à fond sur la meilleure qualité des vins, et le

fera souper à une guinée plus cher que si le pupille avoit lui-même fait

son marché. Quel gouverneur! examinez-le, et voyez s'il ne grandit pas

d'un pouce à mesure qu'il vous parle de ces avantages précieux. Sa

fierté, sa science et son utilité cessent après cette énumération.

Mais, quand mon fils voyagera, il sera enlevé des mains de son

gouverneur, par des gens de qualité et des gens de lettres, avec

lesquels il passera la plus grande partie de son temps.

D'abord, la véritable bonne compagnie est aussi rare que réservée.

Mais cette difficulté est surmontée, et il part chargé de lettres de

recommandation pour tout ce qu'il y a de mieux dans chaque ville.

Oui, il obtiendra de ces recommandations tout ce que la politesse la

plus stricte leur prescrira, et voilà tout.

Quant aux gens de lettres, rien ne nous trompe tant que les attentes que

nous nous promettons de leurs liaisons, surtout lorsque nous en faisons

l'expérience avant d'avoir mûri notre esprit par l'étude et les années.

La conversation est un trafic, et si on l'entreprend sans fond, la

balance penche et le commerce tombe. Qu'on publie tant qu'on voudra le

contraire. Les voyageurs communiquent peu avec les étrangers qu'ils

visitent, et cela vient sûrement de ce que ceux-ci soupçonnent, et sont

même convaincus qu'il n'y a rien dans la conversation de ces pélerins

qui compense le trouble que donnent la difficulté de les comprendre, et

les visites qu'il en faut essuyer.

Le jeune homme cherche alors une société plus aisée. La mauvaise

compagnie est toujours prête; elle se présente sur ses pas, et sa

carrière est aussitôt finie.

Oeuvres complètes, tome 1 · 第 24 / 116 题