LA MÉDISANCE.

Les véhicules avec lesquels on prépare le poison mortel de la médisance

sont innombrables. Il est délayé par des mains si adroites, il est versé

d'une manière si aimable et si naturelle, qu'on ne peut le découvrir que

par ses effets.

Combien de fois a-t-on disposé de l'intégrité et de la probité d'un

homme par un souris ou un mouvement des épaules? combien de bonnes et de

généreuses actions n'ont-elles pas été ensevelies dans l'oubli par un

regard artificieusement distrait? ou flétries d'un motif intéressé et

vil, par un chuchotement mystérieux?

Entrez dans ces sociétés, dont le titre pompeux de _bonne compagnie_,

devroit faire proscrire tout ce qui est _mauvais_; vous ne serez pas

plus satisfait d'elles. Là, vous verrez arracher sans cesse, quoique de

loin, et sans malice, à la chasteté quelques-uns de ses attributs: un

signe de tête en renversera quelqu'autre; et bientôt un clin d'œil,

dirigé par l'envie de quelques personnes, qui ne se seront jamais

refusées à la tentation, finira l'œuvre de la suspicion. Là, vous verrez

la réputation d'une malheureuse créature, ensanglantée par un rapport

que le médisant sera bien fâché de faire, mais dont il corrigera

l'âpreté nécessaire, en désirant qu'il soit faux, ou en plaignant

sincèrement celui qui en est l'objet. Il osera même espérer que la

charité voudra bien l'oublier, comme il l'oublie lui-même.

Tels sont les expédiens avec lesquels ce vice rassasie, et déguise sa

cruauté. Mais si son poignard ainsi caché, frappe et égorge si

doucement, que dirons-nous de ces propos scandaleux et sans pudeur qui

ne sont soumis à aucune caution, et qui vaguent sans bornes? les

premiers, comme une flèche lancée dans les ténèbres, atteignent et

blessent en silence: tandis que les autres, comme la peste, déployent

leur rage en plein jour, balayent tout devant eux, et rasent, au niveau

du sol et sans distinction, le bon et le mauvais. Mille tombent à la

gauche du calomniateur; dix mille tombent à sa droite: ils tombent, ils

sont déchirés, et foulés si inhumainement, que jamais, peut-être, ils ne

se remettront de leurs blessures, et que celle de leur cœur sera

mortelle.

Mais, comme il n'y a point d'actions si criminelles, qu'on ne puisse

alléguer quelques raisons pour les défendre, on me demandera si les

inconvéniens que les hommes souffrent des abus licencieux de la

médisance, ne sont pas suffisamment contrebalancés par son influence

utile sur la conduite et les mœurs publiques? on me dira que, si elle se

taisoit, mille personnes encouragées au mal par le silence, se

plongeroient, tête baissée, dans la mêlée des vices et des ridicules,

comme un cheval dans celle des batailles, pourvu qu'elles fussent sûres

d'échapper à la langue des hommes.

On me dira que, si nous voulons jeter un coup-d'œil sur l'ensemble de la

société, nous trouverons que la vertu, ou du moins son apparence, ne

dérive d'aucun autre principe fixe que de la terreur que nous inspire la

censure; et que si nous descendons de là aux particularités, on prend

plus de peine pour usurper une bonne réputation, qu'il n'en faudroit

pour la mériter.

Que plusieurs personnes des deux sexes supportent aisément la vie sans

honneur et sans chasteté! elles qui, sans réputation, et sans l'opinion

qu'elles s'efforcent de donner aux autres, baisseroient leur tête dans

la honte, et languiroient dans le désespoir du bonheur!

La langue est une arme, sans doute, qui châtie les dépravations sur

lesquelles les lois se taisent: elle retient dans leur devoir ceux que

leur conscience n'y renfermeroit jamais; et lorsque le vice est public,

il semble que la médisance ne peut pas rester au nombre des

prohibitions. C'est un hommage à rendre à la vertu, et un acte de

justice indispensable, que d'exposer à la vue des hommes le vice peint

de ses propres couleurs, ainsi que d'exalter les louanges que mérite

l'honnêteté. Si, par hasard, la punition infligée à l'homme vicieux est

sévère ou même intéressée, ce cas arrive si rarement, qu'on ne peut en

faire une exception.

Eh bien! malgré les objections que me feront les vrais patrons de la

cause de la vertu, je leur recommanderai sans cesse de lui donner

d'autres preuves de leur zèle. Quand leur devoir semble leur prescrire

d'établir une distinction entre le bien et le mal, que leurs actions

parlent, et non leurs langues, ou que du moins elles parlent unanimement

le même langage. Nous déclamons si haut contre les vicieux, nos cris se

réunissent tellement contr'eux, qu'un homme sans expérience, qui s'en

rapporteroit seulement à ses oreilles, s'imagineroit que le genre humain

a formé une association pour chasser le vice hors des limites du monde.

Changeons la scène, et qu'il voie la réception que la société fait au

vice, il connoîtra que sa conduite est en opposition avec ses paroles;

ce qu'il a entendu sera tellement contrarié par ce qu'il voit, qu'il ne

saura auquel de ses sens il pourra désormais se fier.

Ah! s'il en étoit autrement, c'est-à-dire si les personnes qui méritent

la louange, obtenoient seules un bon accueil; s'il étoit d'une

conséquence irréfragable qu'un homme qui a perdu ses vertus, perdît, en

même-temps, ses amis, les avantages de la naissance et de la fortune, et

qu'il fût ravalé au rang le plus bas parmi ses frères; si la qualité

n'étoit pas un port derrière lequel les femmes abritent leur honneur

presque naufragé; et si celle qui a perdu sa réputation perdoit aussi

tous ses droits au respect et même à la civilité publique; si, en un

mot, l'on inséroit dans notre cérémonial une loi qui notât d'infamie

ceux que l'opinion a déjà notés, une loi qui défendît de les visiter,

d'en être visités, une loi qui fermât à leur rencontre toutes les portes

qui conduisent aux fonctions de la société, jusqu'à ce qu'ils l'eussent

satisfaite par de meilleurs exemples: une telle maxime, mise fidèlement

en pratique, opéreroit sans doute une réforme utile. Mais, en l'état des

choses, qu'ils échappent à nos langues, puisqu'ils ont le bonheur

d'échapper à toute punition.

Si l'on insiste encore en faveur de la médisance, je finirai par

répondre, que sans nous il y en aura toujours assez qui se chargeront du

châtiment des coupables, et qu'on ne doit pas craindre la cessation de

ces exécutions tant que les hommes voudront bien être les bourreaux de

leurs semblables. Abandonnons-leur cette tâche cruelle, et cultivons,

loin des passions, des vertus plus paisibles. Aimons-nous et

pardonnons-nous.

Oeuvres complètes, tome 1 · 第 25 / 116 题