SUR L'ESPRIT.

Qu'est-ce que l'esprit? non, ce n'est pas un mécanisme. Les facultés de

l'ame ne le produisent pas tout ouvré; il n'est pas le résultat de nos

études, ainsi que la raison et les sciences. Les idées, avec les mots

qui les expriment, sortent avec éclat de notre tête, sans le moindre

travail et la moindre réflexion.

Il m'est souvent arrivé d'avoir dit, sans intention, des choses

auxquelles je ne croyois mettre aucun esprit, jusqu'à ce que les

derniers sons de mes paroles alarmoient mes oreilles, et faisoient

dresser celles des autres.

Quelquefois les mots m'échappent sans aucune idée qui leur corresponde.

Je suis malheureusement infecté d'une _phraséologie_ particulière, à

laquelle je ne puis commander dans la chaleur du récit, et je parois

souvent avoir entendu ce qui étoit bien loin de ma pensée.

J'ai maintes fois grondé mes servantes et réprimandé ma femme et mes

enfans avec le plus grand sérieux, et lorsque je tremblois de les voir

alarmés et contrits de ma colère, quelle mortification pour un homme

passionné, de les entendre éclater de rire de quelque expression

ridicule, de quelque image bouffonne qui m'étoient échappées dans la

chaleur de la remontrance!

Le boulet qui emporta le maréchal de Turenne, emporta aussi le bras de

Saint-Hilaire. Son fils, à ses côtés, pleuroit du malheur de son père.

Il lui dit: _mon fils, ne pleure pas sur moi, mais sur lui_.

La générosité, la noblesse de ce brave militaire, les sentimens dont il

fut affecté en ce moment, agissent si puissamment sur mes nerfs, que je

puis dire avec Sidney, quand il entendoit la balle de Perci et Douglas,

_qu'elle retentit dans mon cœur comme une trompette qui sonne l'alarme_.

Je répétois une fois cette histoire dans une société, et elle y faisoit

de l'effet; mais comme je finissois par ces mots, _il montra à son fils

ce cadavre sans nom, avec la main qui lui restoit_, on éclata de rire.

Je les crus fous; mais je revins tout-à-coup à moi-même, et je fus saisi

de honte.

En expliquant une autre fois le mystère de la rédemption à un jeune

étudiant en droit, je me servis d'une allusion adaptée à ses études:...

_C'est_, lui dis-je, _la restitution de l'amende imposée sur nos

péchés._ Il me regarda: ma comparaison fut répétée à mon désavantage, et

je passai désormais pour un impie.

Et pourquoi? parce que je suis, au pis-aller, un plaisant curé.

Saint-Patrice, le patron de l'Irlande, fut canonisé, pour avoir illustré

la Trinité de la comparaison qu'il en fit avec un trefle. Et pourquoi?

parce qu'il étoit grave.

Si une saillie méritoit la corde, (et cela est possible, puisque tout

mal est du ressort des lois criminelles) j'aurois souvent encouru la

peine du meurtre involontaire, tant il m'eût été difficile dans la

conversation de m'exprimer mieux et plus légalement!

Dites-moi, pourquoi de deux personnes également raisonnables et

savantes, il en est une qui est frappée d'une image, tandis que l'autre

ne l'est pas?

Si elles le sont toutes les deux, ce sera toujours dans un sens

différent.

En voyant une verte prairie couverte d'agneaux, l'un n'y verra que de

l'herbe et des moutons, tandis que l'autre y dressera tout de suite un

lit de fleurs à la volupté.

Le physicien, un beau jour de printems, dira que le soleil brille, mais

n'échauffe pas; et le poëte, à ses côtés, le comparera à l'œil d'iris,

qui brille et échauffe également.

Vous voyez, par conséquent, que l'esprit est à double entente: quelle

pitié, mesdames, que la double entente ne soit pas de l'esprit!

L'on m'accorde de la saillie, de l'originalité, l'art des descriptions.

Qu'est-ce que l'esprit, s'il n'est pas compris dans ces attributs? Si

c'est autre chose, combien peu il est nécessaire quand on les possède!

Faut-il que tous les mets soient piquans? ne sait-on pas que le meilleur

cuisinier est celui qui mélange si bien tous ses ingrédiens, qu'une

saveur ne domine jamais sur l'autre? Les mauvais appétits ont seuls

besoin d'être stimulés.

Les anciens appeloient _esprit_ la capacité, l'invention, l'imagination.

Martial fut le premier qui le réduisit à un seul point; et depuis cette

époque du faux brillant, il y a tant d'ouvrages plus aigres que piquans,

que le public en _a les dents agacées_.

Oeuvres complètes, tome 1 · 第 21 / 116 题