SUR LA SENSIBILITÉ.

Quand je lis dans un cercle quelque tragédie ou quelque passage touchant

une histoire, mes yeux s'emplissent, et la voix quelquefois me manque.

Aussitôt je m'attends aux mêmes effets dans mes auditeurs; point du

tout, au lieu de pleurs, je surprends le souris sur leurs lèvres. Ils se

moquent de mon émotion.

Je me suis souvent retiré en pareille occasion, honteux, non de leur

insensibilité, mais de moi-même. J'ai plus suspecté ma foiblesse que

leur dureté. De la vanité, par laquelle je m'associois en moi-même à la

nature des anges, je descendois rapidement dans l'idée humiliante d'être

moins qu'un homme. Je doutois de la force de mon intellect, et me voilà

dorénavant à veiller soigneusement mes actions et mes paroles.

L'opinion de quelques hommes privilégiés me rendoit peu à peu ma

confiance. J'essayois une seconde fois mon expérience; j'étois repoussé

vers les plus mortifiantes réflexions, et je cuirassois mon cœur contre

l'impression du malheur des autres.

Que le monde rie de la sensibilité comme d'une foiblesse! que la

philosophie stoïque la ridiculise! mais qu'un esprit délicat se garde

bien de la concentrer, pour paroître sage aux yeux du public; qu'il

évite d'affecter un caractère au-dessus de la nature humaine, en imitant

ceux qui quelquefois sont au-dessous d'elle.

Je me rappelle une scène bien singulière que nous donna jadis un écolier

de Cambridge. Il étoit devenu éperdument amoureux de sa sœur; et son

désespoir, ainsi que sa passion, étoient des preuves de sa raison et de

sa vertu.

«Junon, nous disoit-il, n'étoit-elle pas la sœur et la femme de Jupiter?

Adam et Eve étoient sûrement plus proches parens ensemble. Leurs enfans,

du moins, étoient frères et sœurs, et ils se marioient. Amnon n'étoit-il

pas l'époux de Thamar? Ou, c'étoit la même chose, ils avoient contracté

le mariage permis dans ce siècle de bonheur. Si Sara n'étoit pas la sœur

d'Abraham, il dit un mensonge bien grossier à Abimelech. Les usages sont

changés; et pourquoi? c'est une impiété de dire que le Tout Puissant

fut, au commencement des choses, dans la nécessité de dispenser des

formes ordinaires; il eût plutôt créé un ministre pour les marier, que

de permettre un crime.»

Quand nous lui disons, pour le tranquilliser, que sa sœur étoit morte,

il juroit que c'étoit impossible, puisqu'il continuoit de vivre. Nous

sommes, s'écrioit-il, la même chair; et la sympathie est si forte entre

nous, que je connois lorsqu'elle a soif, lorsqu'elle s'éveille,

lorsqu'elle éternue. Elle fut bien malade, il y a quelques années, et je

le fus à mourir; mais je bus une quantité d'eau de mauve, et elle fut

guérie. Elle dort peu, et mon sommeil est aussi court que le sien. Elle

est souvent travaillée de songes funestes, et je partage ses erreurs.

J'ai fait ce que j'ai pu, par mes jeûnes et mes prières, pour la guérir

en moi-même; tout a été inutile.

Mes compagnons rirent beaucoup de cette extravagance, et j'en pleurai.

Un d'eux me dit: vous connoissez, sans doute, ce jeune homme. Ah!

répliquai-je, mieux qu'il ne se connoît lui-même.

Les Mahométans ont de la vénération pour les lunatiques. Ils prétendent

que Dieu leur a fait la faveur de les priver de leur raison, pour rendre

leurs péchés pardonnables. Je suis Musulman.

Oeuvres complètes, tome 1 · 第 20 / 116 题