Puisque je suis en train de peindre, il faut que je vous décrive ici le
caractère d'Yorick, de Tristram ou de Sterne, cela vous amusera
peut-être, ou je m'en amuserai; c'est à-peu-près la même chose, ainsi
donc je m'approprie tout ce chapitre.
_Hîc vir hic est tibi quem promitti saepius audis._
Je suis né, voilà la seule chose dont je n'aie pas à douter; et je dois
encore cet avantage au hasard qui préside à toutes mes aventures.
Mon père, qui n'étoit qu'un brave soldat, ne me donna aucune éducation;
il la méprisoit. Qu'il avoit de courage! j'appris à lire et à écrire
_par hasard_. Je fus à l'école, en faisant quelquefois la buissonnière,
et je glanai quelques bribes de littérature _par hasard_. Le Fevre se
trouva lieutenant de mon père _par hasard_. Je n'avois jamais eu
l'intention de me marier, et je me mariai _par hasard_. Je n'ai jamais
eu d'autre patron que ceux que j'ai rencontrés _par hasard_, et vous
avez vu comment je devins auteur _par hasard_.
Je suis (qui le croiroit?) plutôt un être pensant qu'un être agissant.
Mon esprit a toujours été un chevalier errant, dont mon corps n'étoit
que le simple écuyer; et celui-ci a été tellement harassé des courses et
des moulins à vent de son maître, qu'il a souvent eu l'envie de quitter
le service, en s'écriant avec son confrère Sancho: béni soit celui qui a
inventé le sommeil!
Passionné et indolent tout à la fois, j'ai complétement rempli les
devoirs caractéristiques de l'homme.
Les philosophes en comptent quatre:--_bâtir une maison_,--_planter un
arbre_,--_écrire un livre_,--et _faire un enfant_.
Ces quatre vertus cardinales ont été religieusement observées par moi;
et j'ai, selon la morale de l'histoire de Protogènes et d'Apelles,
laissé mon nom sur le livre de vie.
Voilà, croyez-moi, foi de ministre, de plaisantes et agréables
opérations. Je suis surpris que les hommes ne s'en occupent pas plus
souvent: ce sont, de tous les travaux, ceux qui imitent le mieux
l'ouvrage des sept jours; tirer l'ordre du chaos, la lumière des
ténèbres, orner et peupler la surface de la terre.
Allons, chrétiens et politiques, courage! efforcez-vous de laisser
quelqu'idée relative à vous, après vous. Si la postérité ne pleure pas
de votre mort, qu'elle ait du moins quelque raison de parler de votre
vie.
La philantropie est le _sine quâ non_ de mon tempérament; voilà la
divinité dans laquelle je vis, je me meus, je place mon existence.
L'affection que je porte au genre humain est une correspondance entre le
ciel et la terre, au centre de laquelle je me place. J'aime les hommes
avec cette bienveillance et cette indulgence que je souhaite que Dieu
ait pour moi; je pallie leurs infirmités; je pardonne leurs erreurs; je
désire en même-temps leur bien temporel et spirituel.
Ce sentiment est le premier qui se réveille avec moi, et le dernier qui
me quitte quand je prends congé de mes sens. J'ai rêvé souvent que
j'étois roi, et j'ai même employé des journées entières à distribuer les
places de ma maison et les départemens de mon royaume. Bien plus, il
faut l'avouer, je me suis gravement assis toute une matinée vis-à-vis
d'une feuille de papier que je garnissois des noms de ceux de mes amis
que je destinois aux emplois; je les y classois selon leur mérite
respectif, préférant toujours, ainsi qu'un bon roi doit le faire, les
talens et les vertus à mes plus tendres affections.
N'étoit-ce pas, dites-moi, une scène des petites maisons? un pareil
manuscrit trouvé dans mon porte-feuille, ne passeroit-il pas pour avoir
été copié d'après la muraille charbonnée d'une loge?
D'autres fois, je refusois absolument le sceptre; je mettois le feu aux
départemens de mes bureaux; je m'écriois: _nolo coronari_. Mais cette
résolution n'appaisoit pas ma soif de la domination; je la resserrois
seulement dans des bornes plus étroites, et la restreignois dans le
cercle des hommes qui étoient compris dans celui de mon empire.
Je préfère Socrate à Solon, et j'aimerois mieux avoir le gouvernement
moral que le gouvernement physique et politique des hommes. La seule et
la vraie ambition est celle qui s'étend également sur toutes les
nations, sur tous les âges, et qui se prolonge encore dans l'immensité
de l'avenir.
Je suis peut-être un des plus grands philosophes que vous ayez connus.
Les gens sensés admirent en moi, et les sots m'envient cette supériorité
de talens; ils croient que je l'ai acquise par l'étude et la résolution,
combinées avec les avantages naturels d'une grande capacité et d'un
grand esprit.
Je ne voudrois pas qu'ils le crussent; d'abord, parce que cela n'est pas
vrai, et ensuite, parce qu'une telle prévention peut détourner les
hommes de parvenir à une excellence de caractère aussi heureuse et aussi
aisée.
J'ai été, comme les autres, malade jusqu'à vingt-deux ans; je ressentois
la peine et la douleur, et je les supportois aussi naturellement que le
froid et le chaud, la soif et la faim. Je réfléchissois un matin dans
mon lit, car j'ai toujours aimé les réflexions, et mon esprit
travailloit sur la fatalité et le poids des infirmités de tous les
genres, dont il repassoit le catalogue; il contemploit, d'un autre côté,
la supériorité des anciens philosophes dans les épreuves qu'ils avoient
à subir.
J'admirois, j'enviois cette heureuse situation d'un esprit qui sait se
posséder; à l'instant la lumière m'éclaira, je fis craquer mes doigts,
et moi aussi, m'écriai-je, _je suis philosophe_! Je me levai aussitôt,
pour ne pas me rendormir sur cette résolution, pour ne pas l'oublier. Je
mis les culottes d'un philosophe, _voire_ d'un philosophe payen, et me
voilà philosophe pour la vie.
Soyez assurés, messieurs, que c'est la seule inscription et le seul
grade que j'aie jamais pris dans cette noble science, et cela suffit, en
vérité. Les difficultés que nous craignons dans un pareil essai, sont
(plus que celles que nous y trouvons) la cause qui empêche la
philosophie et la vertu d'être communément recherchées.
Je suis, en général, gai, et ma gaieté est plus remarquable quand j'ai
des maux et des infortunes, pourvu qu'elles me soient propres, que dans
tout autre temps de ma vie. On s'empresse alors autour de mon grabat,
non pas pour pleurer, mais pour rire à mes peines, pour m'ouïr
plaisanter à la question, pour me voir rafiner mon être dans les
tourmens.
Un de mes amis, croyant un jour que j'allois succomber aux accès d'une
colique bilieuse, me parut fort étonné de la gaieté avec laquelle
j'allois sortir de ce monde. Voici ma réponse:
Les chrétiens indolens se persuadent trop l'efficacité du repentir qu'un
mourant peut témoigner à son lit de mort; je n'y ai jamais cru. Quand on
demanda à Socrate, avant son supplice, pourquoi il ne se préparoit pas à
ce fatal passage, il répondit avec noblesse: _je n'ai fait que cela
toute ma vie_.
Celui qui diffère le grand œuvre de son salut jusqu'à ce dernier moment,
pousse le temps jusqu'à ce qu'il ait atteint le crépuscule de cette nuit
éternelle, auquel il perd la lumière. La contrition de l'agonie peut
être comparée à l'exclamation de _Vanini_, qui, ayant été athée pendant
toute sa vie, appela machinalement Dieu au milieu des flammes de son
bûcher.
Une attaque d'apoplexie nous privera-t-elle donc du bienfait de
l'éternité? cela est possible, si la crainte seule appelle le repentir.
La vie n'est pourtant qu'un badinage, c'est une épigramme dont la mort
est la pointe.
A ces mots, ma servante gagna le coin de ma chambre, et s'y mit en
prières.